‹ Le chemin des écoliersChapitre 24 sur 245 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

volant. Je crains que ce diable de Brascassin ne m'ait mis en retard. Voyons, l'heure vous presse-t-elle à ce point que nous ne puissions faire ensemble une visite au Pater Rlienus?

— J'ai encore deux heures et demie devant moi avant de gagner l'embarcadère.

— C'est le double de temps qu'il vous faut. » J'étais déjà dans la voiture.

Kehl. — Le petit homme jaune. — Lîle des Épis. — Le pont volant. — Passage du Rhin. — Café de la Cigogne. — Le chevalier DE Chamilly. — Un gendarme badois. — Départ de KehL

« S'il en faut croire une tradition strasbourgeoise , le roi Louis XIV était quelque peu magicien, et, malgré sa grande dévotion , en rapport avec le diable. Dans un coffret d'ébène, cerclé de fer, llxé par une chaîne au pied de son prie-Dieu, il détenait un petit homme jaune, démon de la plus minime espèce, haut à peine de six pouces. Quand le roi avait besoin de correspondre rapidement avec un de ses généraux ou de ses ambassadeurs, à défaut de la télégraphie électrique, qui n'était pas encore inventée, il décerclait sa boite d'ébène, en tirait Chamillo (c'était le nom du petit homme jaune), le plaçait dans le creux de sa main, soufflait dessus, et celui-ci, chargé des instructions de son maître, fendant l'air avec la rapidité de la foudre, arrivait en quelques minutes au but qui lui était assigné.

« A Chamillo (on ne s'en doute guère en France cependant) Louis XIV dut la plus faraude partie de ses prospérités. Malgré sa nature diabolique, jamais serviteur ne se montra d'abord plus sobre et plus désintéressé. Pour chacun de ses repas, il n'exige que trois grains de chènevis, et la plus grande récompense à laquelle il aspirât était de les recevoir de la main du roi. Certes, pas un courtisan , pas même un perroquet, ne se serait contenté de si peu.

« Quelques années se passèrent ainsi, puis, insensiblement, le petit homme jaune en vint à la friandise, ensuite à l'ambition. Au lieu de ses trois grains de chènevis, il lui fallut pour son dîner trois perles fines. Le monarque souffrit même qu'il se permît parfois de grignoter l'écrin de la reine. Ce ne fut pas tout; bientôt, à chaque service rendu, il exigea un titre ou une décoration nouvelle; tour à tour le roi le nomma gentilhomme de la Chambre, comte, marquis, duc, et le décora de tous ses ordres.

« Un jour, le petit diable-duc Chamillo s'abattit sur la ville, encore libre et impériale, de Strasbourg. Par les fenêtres entr'ouvertes, quelques-uns disent par le trou même des serrures, il s'introduisit chez les principaux magistrats de la cité, et quelque temps après, l'imprenable capitale de l'Alsace ouvrait ses portes devant un semblant d'armée française.

« Pour cette importante besogne, le roi pensa que Chamillo allait réclamer de lui un brevet de prince, peut-être aussi le grand cordon du Saint-Esprit. 11 n'en fut rien. Chamillo en avait assez des honneurs séculiers. Il avait vu l'évêque de Strasbourg officier en robe rouge; il voulait être cardinal.

« Louis XIV ne pouvait faire un cardinal à lui seul;

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