PREMIÈRE PARTIE
il comprit que le pape se refuserait à introduire un diable dans le haut clergé. Il refusa net. Chamillo s'enfuit, et alla offrir ses services au roi de Prusse, le grand Frédéric. (Ne faites point attention à l'anachronisme.) A compter de cette époque, la fortune du roi de France et de Navarre commença à décroître, et la paix de Rysvick faillit lui enlever Strasbourg, que le petit homme jaune voulait restituer à l'Allemagne. »
Nous étions sortis de Strasbourg par la porte d'Austerlitz , et tandis que du coin de l'œil, tout en prêtant l'oreille, j'examinais les abords de la forteresse, les divers accidents du chemin de Rehl, et cette île des Épis, véritable Elysée, oia sous la verdure, sous Fombre des grands arbres , sous un fouillis de hautes herbes, se cache le tombeau de Desaix, tel est le récit populaire dont me fit part mon ingénieur. Il était originaire d'Alsace et connaissait les traditions du pays.
« Voyons, lui dis-je, derrière ce conte il doit y avoir un fait, une anecdote historique; le peuple n'invente pas , il dénature.
— C'est possible , me répondit-il ; mais voilà tout ce que j'en sais; à vous de trouver le reste, c'est votre métier. »
Gomme il parlait, nous arrivions en vue du fleuve. Déjà le pont volant était presque achevé. En moins de quarante-cinq minutes, cent soixante soldats du génie, commandés par quelques officiers de la même arme, avaient suffi pour l'établir d'une rive à l'autre du Rhin , sur une traversée de deux cent cinquante mètres de longueur. C'était superbe! M. le général de division Larchey paraissait enchanté. Je ne l'étais pas moins que lui.
Devant moi, au delà du Rhin, s'élevait la petite
ville de Kehl, ville allemande, où Beaumarchais avait dû se réfugier pour y faire imprimer la première édition complète des œuvres de A'oltaire. Un vif désir me prit de visiter Kehl, et dans ce désir Voltaire et Beaumarchais n'entraient que pour une bien faible part.
« On ne voyage pas pour voyager, mais pour dire qu'on a voyagé. » A'raie ou fausse , l'observation est de Pascal, je crois. Mon ambition vaniteuse allait plus loin. Non-seulement je voulais pouvoir dire que j'avais visité Kehl, mais à cette question du premier venu : « Avez-vous jamais été en Allemagne ? — Connaissez-vous l'Allemagne, monsieur? » il me plaisait d'être en droit de répondre , d'un air modeste toutefois : a Oh! fort peu.... Je connais l'Allemagne à peine. . . . C'est un beau pays 1 J'ai le regret de n'y avoir pas séjourné suffisamment pour en parler ex professa; T> et autres phrases à réticences, qui m'aideraient à dissimuler ma honteuse immobilité parisienne.
•Un vif désir m'avait donc pris de poser , ne fût-ce que pour cinq minutes, le pied sur la terre allemande. J'avais encore deux heures à ma disposition. Comme passage, un double chemin s'ouvrait ou plutôt se fermait devant moi. En tête de l'ancien pont de bateaux, la douane française était là, visitant les bagages, s'enquérant des passe-ports. Vous le comprenez , pour aller de Paris à Marly-le-Roi, vu que, généralement, on ne traverse pas la frontière, j'avais cru inutile de me munir d'une feuille de route et de lettres de recommandation. Le nouveau pont appartenait à l'armée; pour s'y frayer une voie, il fallait porter le shako ou le casque. Je n'avais qu'une casquette. Mon ingénieur vit mon embarras, devina mon désir; il me glissa sous le bras un rouleau de cartes et de