CINQUIÈME PARTIE
grâce à ces chemins de fer, que j'avais maudits d'abord, s'élait déroulé devant moi; que d'événements auxquels j'avais pris part! avec combien de gens ne m'étais-je pas trouvé en rapport? et parmi ceux-là, quelques-uns étaient devenus mes amis.
Tout en voyageant, tout en explorant des villes et des contrées qui me seraient à jamais restées inconnues sans mon escapade non préméditée, combien de faits nouveaux et d'idées nouvelles n'avais-je pas recueillis en route! mon album était surchargé de dessins; ma relation, de notes et de légendes; ma mémoire, de souvenirs; mon cœur même en rapportait quelques-uns! Ce mois-là, à lui seul, semblait compter pour une moitié dans ma vie. Ah! pourquoi n'avais-je pas pris plus tôt l'habitude des voyages? J'aurais vécu au lieu de végéter. Mais ne puis-je réparer le temps perdu? Oui, je voyagerai, non plus en Allemagne, ni même en Italie, comme tout le monde; j'essayerai des grandes excursions en Orient, dans les Indes, en Amérique, en Chine ! ma fortune me le permet, mon âge ne me le défend pas encore. Je ferai de grandes découvertes; j'illustrerai mon nom.
En rêvant ainsi, comme de temps à autre je gesticulais un peu plus vivement que d'ordinaire dans mon coin, Antoine, qui me faisait vis-à-vis, s'inquiéta :
oc Te sens-tu malade? me dit-il.
— Bien au contraire, lui répondis-je, je suis content de moi et de la grande résolution que je viens de prendre. Il s'agit cette fois d'un voyage volontaire, d'un voyage scientifique, d'une grande exploration. Tu m'accompagneras, ami.... «
Après avoir assez longuement stationné le long de la route, à Yalenciennes, à Somain, à Douai, à Arras,
à Amiens, nous échangions ces quelques mots à la station de Glermont, lorsqu'un individu d'assez mauvaise tournure, le teint basané, l'œil fiévreux, entra dans le wagon, que nous occupions seuls, Antoine et moi, avec Jean :
« Tiens! c'est vous, Minorel? » dit-il à Antoine; et comme celui-ci hésitait à lui répondre : a Ne me reconnaissez-vous pas? » Et il se nomma.
Antoine poussa une exclamation : « Sapristi ! mais il y a trois ans au moins qu'on ne vous a vu à Paris !
— Il y en a huit.
— Habilez-vous donc la province?
— J'ai parcouru la Perse, le Népaul, les Indes; je reviens des hauts plateaux de l'Asie, de la Mongolie, du Thibet, deLahassa. Ne vous rappelez-vous pas que j'étudiais les langues orientales et les sciences naturelles, en vue de ces grandes excursions, projetées, préparées à l'avance? Me rendre utile à l'humanité, me créer une position glorieuse par mes travaux, par mes découvertes, tel était mon but. Ce but, il a reculé devant moi. Mes labeurs de huit années ont été vains; de retour en France, je me flattais de l'espoir que mes correspondances, mes collections, mes découvertes, y avaient eu un grand retentissement. Mais tout a été dispersé par les tempêtes, ou pourrit dans les oubliettes du Muséum. Ce nom que je croyais avoir rendu illustre, mes amis eux-mêmes se le rappellent à peine; à Paris, mon pays natal, je suis plus ignoré encore qu'à l'époque de mon départ; et pour en arriver là, j'ai perdu les plus belles années de ma vie, j'ai ruiné ma santé et dissipé le patrimoine de mon père. J'avais rêvé une place à l'Académie des sciences, aujourd'hui je n'aspire plus qu'au modeste emploi de