PREMIERE PARTIE
plans ; il m'arma d'un mètre et d une équerre ; ma boîte de fer-blanc elle-même aida à me donner une apparence de quelque chose appartenant aux ponts et chaussées. La musique du génie débouchait, se dirigeant vers l'autre rive ; je marchai à sa suite. C'est ainsi que je fis mon apparition sur le territoire germanique.
J'étais à Kehl , dans les États badois ! Qui me l'eut prédit le matin, quand je pensais me réveiller à Noisy-le-Sec?
Kehl est une ville formée d'une seule rue.... Je n'entrerai pas dans plus de détails topographiques. Cette rue, ou cette ville, à peine l'avais-je parcourue à moitié qu'apercevant un bureau de poste, l'idée me vint d'écrire à Minorel trois mots (je n'avais pas de temps à perdre en correspondance), trois mots datés de Kehl (grand-duché de Bade, Allemagne). Certes, je comptais bien arriver à Marly avant la lettre; mais , si Antoine refusait de croire à mes récits de voyageur , du moins cette lettre , par son timbre , viendrait lui prouver pertinemment que, plus heureux que le grand roi, j'avais franchi le Rhin avec une partie de l'armée française, et musique en tête !
Afin de me procurer promptement papier , plume et encre , j'entrai dans un café , à l'enseigne de la Cigogne. Là, déjà nos soldats, mêlés aux bourgeois de la ville , fumaient à pleine pipe du tabac de contrebande , en buvant de la bière badoise. Je prenais la plume, lorsqu'un individu placé près de rnoi , à la table voisine, dit à un sien compagnon qui lui faisait face :
a Ne dirait- on pas que les Français arrivent ici en vainqueurs, savez- vous? et s'emparent de Kehl par
surprise, comme jadis ils se sont emparés de Strasbourg?
— Ce ne sont pas les Français qui ont pris Strasbourg, lui répliqua son vis-à-vis, c'est le petit homme jaune. »
Je redressai l'oreille; mon voisin, Belge de naissance, ouvrit de grands yeux. Le vis-à-vis, s'apercevant sans doute alors qu'au lieli d'un seul auditeur il en avait deux, raconta dans tous ses détails non plus le conte des paysans alsaciens, que m'avait débité mon ingénieur-, mais bel et bien, et à ma grande satisfaction, cette anecdote historique que j'avais soupçonnée devoir être logée sous le conte. Et tandis qu'il parlait, moi j'écrivais ; je n'écrivais pas à Minorel, je prenais des notes sur Chamillo, ou plutôt sur M. de Ghamilly, et la diablerie devenait simplement un chapitre de l'histoire intime du grand roi , oublié par Saint-Simon.
« M. de Louvois, le puissant ministre, avait fait la promesse au marquis de Ghamilly , depuis maréchal de France , d'employer prochainement son neveu dans quelque affaire diplomatique de haute importance, qui ne pouvait manquer de le lancer. Chaque jour, le jeune Ghamilly se présentait devant le ministre et n'en recevait que cette réponse : « Attendez; a je ne vois pas poindre encore un emploi digne de « vous. ï Las d'attendre toujours, le jeune homme se désespérait. A^ers le milieu de septembre 1681, Louvois lui dit : « Monsieur, le roi vous charge d'une « mission de la plus haute importance, qui demande « à la fois célérité et discrétion. Vous allez prendre a la poste et vous rendre à Bàle , où vous devrez être « arrivé le mardi 17 du présent mois ; les relais sont