PREMIERE PARTIE
« préparés; le lendemain, mercredi, 18, de midi à « 4 heures, en costume qui ne puisse attirer l'atten- « tion, vous vous tiendrez sur le pont de ladite ville; " vous prendrez rigoureusement note de tout ce qui a s'y passera, de tout, entendez-vous bien, monsieur, « et , aussitôt , sans désemparer , vous reviendrez « m'instruire du résultat de vos observations. Allez ! « la façon dont vous vous acquitterez de ce rôle, tout « de confiance, décidera de votre avenir. »
« Le chevalier de Ghamilly était sur le pont de Baie au jour et à l'heure indiqués. Il s'attendait à y rencontrer, une députatiôn des cantons suisses, le grand landamannentête. Il vit passer des charrettes, des villageois, des citadins, qui allaient à leurs affaires; des troupeaux de bœufs et de moutons; des gamins qui couraient les uns après les autres; des mendiants , qui , tour à tour , lui demandèrent l'aumône; il la leur fit à tous, pensant que quelquesuns , agents mystérieux des cantons , pourraient bien être porteurs d'un message secret. Une vieille fem.me traversa le pont sur un âne rétif, qui la jeta par terre; il releva la vieille femme , ne sachant trop si cette chute n'était pas une manœuvre diplomatique , et s'il n'allait point trouver en elle le grand landamann travesti ; il eut même la pensée de courir après l'âne; mais l'âne galopait déjà hors des limites assignées au diplomate.
« Le chevalier de Ghamilly se damnait pour savoir ce qu'il était venu faire sur le pont de Bâle en Suisse. II patienta encore ; de nouveau passèrent devant lui des ânes, des bœufs, des moutons, des flâneurs, des paysans et des charrettes; mais de députatiôn et de grand landamann, pas l'ombre! Il se dépitait. Comme
pour l'achever, vers la fin de sa longue et fastidieuse faction, un petit laquais, grotesquement vêtu d'une casaque jaune, vint au-dessus du parapet secouer et battre des couvertures de laine, et Ghamilly en reçut la poussière dans les yeux. Déjà hors de lui, il s'apprêtait à rosser le maroufle, lorsque la quatrième heure sonnant , il reprit la poste.
« Au milieu de la troisième nuit , harassé du voyage, profondément humilié de son insuccès, il reparut devant le ministre, auquel il raconta piteusement sa triste odyssée, sans lui faire grâce du moindre détail, car il avait pris note exacte du tout. Quand il en fut au petit homme à la casaque jaune, M. de Lou vois jeta un cri et lui sauta au cou. Sans lui laisser le temps de respirer , il l'entraîna chez le roi. Le roi dormait. On le réveilla par ordre du ministre. Louis XIY se frotta les yeux et passa sa perruque ; après quoi , les rideaux de son lit étant tirés , il écouta à son tour le récit détaillé du chevalier de Ghamilly. A l'apparition du petit homme jaune, comme son ministre, il poussa un cri, et dans son transport de joie, s'élançant hors du lit, il exécuta une sarabande au milieu de sa chambre à coucher. De tous les gentilshommes de France, l'heureux M. de Ghamilly fut le premier peut-être à qui il ait été donné de voir Louis le Grand danser en chemise et en perruque à trois marteaux.
« Ge ne fut pas là sa seule récompense. Le roi le nomma chevalier de ses ordres, comte et conseiller d'État, au grand ébahissement du digne garçon, qui ne comprenait encore rien à Taffaire.
« Le petit laquais du pont de Baie, en secouant ses couvertures , annonçait à l'envoyé du roi , de la part