PREMIÈRE PARTIE
des magistrats de Strasbourg, que la ville se mettait à sa disposition.
« Voilà comment le petit homme jaune a pris Strasbourg; comment aussi du nom de Gliamilly il fut baptisé Ghamillo ; et comment notre roi Louis XÏV passa pour un magicien. »
Je tenais donc une légende ! et, avec la légende, sa version explicative. 11 m'avait fallu passer le Rhin pour la trouver. Je ne regrettais pas ma course. Combien j'étais loin de prévoir le mauvais tour que Ghamillo ou Chamilly allait me jouer!
Tandis que mon voisin de la Cif/o^ne parlait, tandis que j'essayais de sténographier son récit, les soldats avaient cessé de fumer leur pipe et de boire leur bière ; le rappel avait battu dans les rues de Kehl ; ils étaient partis, et je n'avais rien vu, rien entendu. Je regardai à ma montre, un vrai chronomètre de Poitevin; j'avais encore trois quarts d'heure devant moi pour me rendre à l'embarcadère , plus que le temps nécessaire, mon ingénieur ayant mis sa voiture à ma disposition. Néanmoins je crus prudent de renoncer à écrire à Minorel. Je fis mes adieux à Kehl , et me dirigeai vers le pont nouvellement construit.
Il était déjà en voie de démolition.
Forcément, je gagnai en toute hâte l'ancien pont. Là, ce ne fut plus la douane française qui me barra le passage, ce fut la douane badoise. Le préposé aux passe-ports me demanda mes papiers. Je lui racontai mon histoire, en regardant à ma montre vingt fois par minute.... si le chemin de fer allait partir sans moi ! Cette idée me causait une telle irritation que, pour la première /ois de ma vie peut-être, il m'arriva d'être inconvenant vis-à-vis de l'autorité.
Le préposé me lança un regard de Sicambre et me tourna le dos, après ni'a\ oir d'un geste recommandé à l'attention de ses subordonnés. Évidemment, j'étais en suspicion. Connaissant ma qualité de Français, on me prenait sans doute pour un réfugié, pour un interné qui cherchait à rompre son ban, à rentrer en France avec les plus coupables intentions. Je le crois fermement, ma chemise de couleur me donnait seule de ces allures équivoques.
Un de mes voisins de la Cigogne , l'historiographe même du chevalier de Ghamilly, honnête commerçant de Kehl, avait quitté le café en même temps que moi. Je l'apercevais alors sur le seuil de sa boutique, d'où il semblait m'observerd'un air plein de commisération. Demeurant près de la douane, au courant des mécomptes dont elle est cause , il me fit signe de venir à lui, et me demanda si je ne connaissais pas à Strasbourg deux notables qui pussent me réclamer : « Hélas! monsieur, je n'y connais que le garçon d'hôtel, qui ce matin m'a servi à déjeuner à la Ville de Paris, et le sacristain qui, à Saint-Thomas, m'a fait voir le tombeau du maréchal de Saxe et je ne sais quelles momies dans leurs boites.
— Ce ne sont point là des notables, me répondit-il .
— Mais un notable de Kehl, un homme établi, lui repli quai-je en le regardant d'une façon toute particulière, ne pourrait-il, aussi bien que ceux de Strasbourg, me servir de caution? »
Ma question sembla l'embariasser ; il se gratta l'oreille, puis, rompant les chiens: « Mais comment êtes-vous parti de Paris pour Kehl sans vous mettre en règle ? >* me dit-il.
De nouveau j'entrepris la narration succincte de