PREMIÈRE PARTIE
mon étrange voyage. Il ne parut guère y donner plus de créance que le préposé aux passe-ports, et, après m'avoir mesuré d'un regard empreint moitié de pitié moitié de défiance, je le vis se troubler tout à coup : « A'oici un gendarme! » me dit-il brièvement et à voix basse.
Et il rentra dans sa boutique.
Je puis me rendre à moi-même ce bon témoignage : jusqu'alors la vue d'un gendarme ne m'avait inspiré d'autre sentiment que celui de la confiance et de la sécurité. Pour celui-ci ce fut tout autre chose. Quoique bien convaincu de mon innocence, un froid nerveux me prit entre les deux épaules, et comme le gendarme et moi nous avoisinions le chemin de fer badois, j'eus soin de mettre entre nous l'épaisseur des wagons.
Là, pour me donner une contenance, je lisais Faffiche des principales stations échelonnées de Kehl à Francfort. Semblable au Sésame, ouvre- toi, de la lampe merveilleuse, le mot Carlsruhe m' apparaît. Grâce à lui, tous les obstacles vont disparaître !
Je me rappelle avoir un ami dans la capitale du grand-duché de Bade, M. Junius Minorel, cousin germain de mon ami Antoine Minorel, et attaché de la Légation de France à Carlsruhe. On me demande une autorité, en voilà une ! Je vais lui faire parvenir une dépêche télégraphique, un télégramme, comme on dit aujourd'hui. Dans dix minutes j'aurai sa réponse, et mon attestation de bonne vie et mœurs.
Misère!... Le guignon s'attache après moi! La correspondance électrique est interrompue par la rupture d'un fil. Je ne puis cependant rester ainsi confisqué par la douane badoise! Je prends un grand
parti. La locomotive du chemin de fer de Rehl à Garisruhe s'apprête à se mettre en route ; je monte résolument dans un des wagons.
. Trois heures après, j'étais à Garisruhe.
Pour un homme ennemi juré des chemins de fer, c'était peut-être en abuser. J'ai déjà pris celui de Noisy-le-Sec à Épernay, celui d'Épernay à Strasbourg. Je me vois forcé de prendre celui de Kehl à Garisruhe , ayant en expectative celui de Garisruhe à Kehl, puis celui de Strasbourg à Paris ; cela pour n'avoir point voulu prendre le chemin de fer de Paris à Saint- Germain, par lequel il me faudra passer cependant!
YI
Carlsruhe. — De la difficulté de changer de chemise. — La sentinelle du parc. — Je vais prendre un bain en chaise de poste.
— Closerie des Lilas. — L hôtel de la L'gation et le Théâtre. — M. Junius Minorel , s'il vous plaît? — Déceptions sur déceptions.
— Je couche dans la capitale des Etats de Bade.
En arrivant à Garisruhe, je compris qu'il serait peu convenable à moi de me présenter à la Légation de France dans mon fâcheux état de toilette. J'achetai dans une maison de confection une chemise non de couleur, mais blanche et fine; une cravate de satin, \in faux-col, des gants et un mouchoir de poche. La difficulté était de passer ma chemise. Je ne le pouvais en pleine rue. Pour tout au monde, je n'aurais mis le pied dans une auberge : on n'eût point manqué d'y flairer mon passe -port absent, de m'y faire inscrii^^ mon nom sur un registre ; je suis étranger, sans suite.