PREMIÈRE PARTIE
çon sort alors d'une futaie qui longe le boulevard , et, lui venant charitablement en aide, il remplace Perrette au timon du chariot, poussant l'attention jusqu'à lui enlacer la taille de son bras resté libre sans doute pour la soutenir dans sa marche. La route se fait déserte un instant. Il penche sa tête vers celle de la jolie laitière, qui lui sourit, et je vois.... je ne vois rien ! Par l'effet des distractions que me causait ma glace moucharde, mon rasoir venait de tourner entre mes doigts, et je m'étais fait une entaille au menton; juste punition d'une curiosité que je déplore, mais dont je ne suis pas près de guérir.
Mon voyage autour de ma chambre terminé, mes observations notées sur mon carnet de touriste , j'ouvris ma fenêtre, et, machinalement, mon regard se dirigea vers la place où j'avais laissé les deux amoureux. Douce surprise! j'y pus embrasser dans toute son étendue la futaie, ou plutôt le charmant petit bois, déjà verdoyant et rempli de clartés joyeuses , d'où le grand garçon était sorti pour aller à la rencontre de Perrette. Quel voisinage pour un botaniste! Je rêvais déjà d'y rencontrer toute la flore printanière de l'Allemagne. J'arrêtai mes yeux, remplis d'espoir, sur ma boîte de fer-blanc piteusement rencognée contre la cheminée.
« Sois tranquille, ma vieille compagne! ton rôle humiliant de valise va cesser! »
Mais avant de me livrer à mes recherches botaniques, j'allais avoir à signaler de nouvelles observations, non moins importantes, et d'un ordre plus élevé peut-être que les premières.
Sorti de la maison, je gagnais le petit bois, quand la vue de trois grandes banderoles tricolores, qui
flottaient près d'une usine avoisinanîe, m'arrêta court. L'usine appartient à la maison Ch. Christofle et G'^ M. Charles Christofle, qui, en France, confectionne depuis les simples couverts d'argent jusqu'aux pièces de canon en bronze d'aluminium, était en train de conquérir l'Allemagne à la dorure et à l'orfèvrerie artistique. Il y avait eu je ne sais quelle inauguration la veille, et la maison française, comme un vaisseau dans une rade étrangère, s'était pavoisée aux couleurs nationales. Mon cœur battit; je crus être en France, dans une France où l'on peut voyager sans passe-port ; j'entrai , et là je fus à même de comparer entre elles l'activité allemande et l'activité française. Cette fois, la comparaison était tout à l'honneur de la France.
Dans les ateliers occupés par nos compatriotes le travail marchait au pas accéléré; les maillets, les marteaux, en tombant sur le métal, marquaient une mesure leste et rapide, qui semblait servir d'accompagnement à quelque gai vaudeville; dans les autres, peuplés d'ouvriers allemands que M. Christofle avait initiés à son œuvre d'alchimiste, la mesure lente, presque mélancolique, martelait le Roi des Aulnes ou le Chasseur noir.
Dans le même espace de temps, le vaudeville français fera deux fois la besogne de la romance allemande.
Autre tableau pris sur les mêmes lieux.
Des maçons badois s'occupent d'une construction annexée à l'usine. Un jeune manœuvre va à cinquante pas de là chercher des briques, dont le besoin se fait sentir parmi les travailleurs. Après s'être arrêté quelque temps en route à une petite fontaine, dont il fait