DEUXIEME PARTIE
faut-il plus? Vous avez joué et vous avez perdu. Cher compagnon, reprit-il ensuite en me tendant la main, si votre mauvaise humeur contre le jeu vient de ce qu'il a compromis votre bourse de voyageur, je mets la mienne à votre disposition. »
C'est décidément un charmant garçon que Junius xMinorel.
Toutefois, je n'acceptai que sous réserve son offre obhgeante. Je lui dis (ce qui était vrai) avoir écrit sur-le-champ à Donon , Aubri et Gauthier, mes amis et mes banquiers à Paris; j'étais sur de recevoir mes fonds sous quarante-huit heures. Du reste, je n'avais risqué à la roulette qu'une somme de cinquante à cmquante-deux francs (ce qui était encore de la plus exacte vérité; et ne me trouvais pas tout à fait sans ressources.
Ouf! En sortant des enfers, Télémaque sentit sa poitrine se dégager comme sous le poids d'une montagne, a dit le sage Fénelon. Je puis user de la même métaphore pour peindre ce que j'éprouvai à cette idée que je n'étais plus un voyageur insolvable.
Nous redescendîmes à Bade bras dessus bras dessous. L'Alt-Schloss se dessinait magnifiquement dans les ombres du soir. Junius me proposa de reprendre notre sentier raboteux sous bois ; mais je me sentais un peu de fatigue; je préférai les chemins sablés. Nous nous arrêtâmes un instant au Repos de Sophie, puis, de distance en distance, sur les bancs échelonnés le long de la route. Accompli ainsi , le retour ne fut pour nous qu'une promenade charmante.
Quand nous rentrâmes dans la ville, je la trouvai radieuse sous son illumination au gaz.
De l'inutilité de l'argent de poche à Bade. — Des tables d'hôte. — j^ncienne Trinkhalle. — Visite au vieux cimetière. — Un tribunal weimique. — Comme quoi la cure au petit-lait et la cure au jus d'herbes conviennent fort à messieurs les diplomates.
Me voici à Bade depuis trois jours; je n'ai point encore reçu de nouvelles de Donon , Aubri, Gauthier et C'^ Je n'ai point profité des offres généreuses de Junius. Depuis trois jours j'explore le pays, je fais des courses en forêt, presque toujours en voiture ; j'assiste quotidiennement aux concerts; à la promenade je me carre dans mon fauteuil; j'ai mes entrées au salon de conversation; je fréquente matin et soir le cabinet de lecture de rexcellente Mme Marx; tous les journaux, toutes les revues sont là à ma disposition, et, qui le croirait! depuis trois jours, passés dans le mouvement, dans les plaisirs, je n'ai pas encore vu la fin de mes trente-huit sous.
L'argent de poche est complètement inutile à Bade.
Quel bienfaiteur mystérieux nous défraye ainsi de tous ces menus frais? C'est celui-là qui, pour vous, autour de vous, a multiplié les surprises, les promenades ravissantes, et, dans ces promenades, des eaux murmurantes, des mélodies, des fleurs de toutes sortes et de tous les pays. Ce bienfaiteur, est-ce le gouvernement badois'? est-ce le prince Frédéric? Non; le prince Frédéric n'est que le souverain du Grand-Duché; le roi de Bade, c'est M. Benazet.