‹ Le chemin des écoliersChapitre 8 sur 245 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

avait autre chose à faire, chargea Ferrière de la commission, lui en abandonnant les bénéfices.

Ferrière ne fit point abattre son cheval : il le soigna, il le guérit. Par quel moyen? Je l'ignore.

On apprend bien des choses en courant les routes, pour peu qu'on ait d'intelligence et de mémoire. Tel bohémien , à force de toucher à tous les pays , à tous les métiers , de frayer avec des gens de toutes sortes , devient, à la longue, une encyclopédie vivante; encyclopédie superficielle, d'accord. Selon moi, les vagabonds de cette espèce se rapprochent assez des philosophes anciens, coureurs de routes aussi, et qui allaient deçà delà recueillir la science éparpillée alors dans le monde.

Aristote, presque seul, fut un philosophe sédentaire; mais il avait pour aide-naturaliste, pour commis voyageur, son élève, Alexandre de Macédoine. Ferrière, lui, voyait tout, apprenait tout par lui-même, comme Démocrite et Platon. Il était observateur, et, dans nos entretiens au Trou-Yassou , je m'étonnai parfois de l'étendue de ses connaissances et de la finesse de ses aperçus. Il possédait les généralités, les points de relation. De notre temps, par malheur, à force de s'accroître, les sciences sont devenues complexes, rayonnantes, obèses. Pour chacune d'elles, l'existence d'un homme suffit à peine. Il n'y a donc plus de généralisateurs, par conséquent de grandes idées relatives, que parmi ceux-là qu'on nomme les ignorants et les désœuvrés : les poètes et les bohémiens.

Mais j'aborde les considérations, et je veux être bref.

Donc Ferrière a un cheval, et il en tire parti. Il est

messager ; il exécute des transports de paille, de foin, de paquets, d'un village à un autre. Le fardeau est-il trop lourd au pauvre bidet, l'homme en prend sa part, et tous deux font la route en s'entr'aidant. Grâce à son cheval, à défaut du métier qui lui manque, il a un labeur quotidien et régulier; il a mieux encore, une affection. Il aime son cheval, et son cheval l'aime.

Tous deux étaient en voie de prospérité ; vint une époque désastreuse, le choléra de 1832. Dans la contrée que fréquentait le plus volontiers Perrière, le fléau sévissait avec violence, et chacun barricadait sa porte, espérant l'empêcher d'entrer. Le pauvre messager surtout devint l'objet de la défiance générale ; il semblait qu'il n'eût plus que la contagion à transporter d'un village à l'autre. On le fuyait, et en le fuyant on le condamnait à une misère sans issue. S'il avait été seul, il aurait pu se résigner peut-être, et reprendre sa vie d'autrefois en attendant des temps meilleurs ; mais il fallait pourvoir aux besoins de son ami, de son cheval. Il prit une grande résolution.

Chose incroyable, au milieu de ses plus rudes épreuves, jamais notre bohémien n'était descendu jusqu'à la mendicité. Quand je m'en étonnais devant lui : « Monsieur, me répondait-il d'un ton passablement burlesque, empreint d'une fierté sincère cependant, je n'aurais pas tant souffert de la faim si j'avais pu me faire domestique ou mendiant. Mais le pouvaisje? je suis gentilhomme. »

Son père, en effet, à tort ou à raison, se faisait nommer M. de Ferrière, et le fils, à raison ou à tort, pensait que d'avoir été saltimbanque, casseur de pierres, vagabond, ne le dégradait point de noblesse comme aurait pu faire la mendicité.

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