SCÈNE PREMIÈRE
Le jour tombe. — Le ciel, derrière l'Aventin, N'est plus qu'un brouillard d'or à l'horizon lointain.
Serrant son ouvrage.
C'est l'heure de quitter les fuseaux et la laine. — Les soirs étaient plus beaux, jadis, à Mytilène, Quand, libre, j'écoutais dans le vol des chansons. Passer, doux et légers, les soupirs des garçons. J'étais Myrrha la belle et Myrrha la farouche. Celle qui tient les cœurs suspendus à sa bouche,
Qui les fait, crun seul mot, radieux ou tremblants, —
Et de lourds anneaux d"or pendaient à mes bras blancs...
J'avais un fiancé riche et beau que, sans doute,
Un jour j'aurais aimé, qui m'aurait fait la route
Toute pleine de fleurs, étendant, sous mes pas,
Un amour pur et fier qui ne se dément pas.
0 jours déjà lointains où tout, sur le rivage,
Chantait l'éclat en fleur de ma beauté sauvage.
Les montagnes, les bois et les ruisseaux d'argent !
Que le ciel est menteur et le destin changeant!
Un jour, sur un vaisseau, jusqu'au Tibre amenée,
Je m'y retrouve esclave, au travail condamnée.
Ayant pour maître, à Rome, un grave sénateur,
Et c'est là qu'un amour enivrant, séducteur,
Tendant sa coupe d'or à mon âme meurtrie,
Me fait soudain l'exil plus cher que la patrie !
De sa timide ardeur je savoure, en secret.
La douceur inquiète et le charme discret.
— Mais,pourquelsortcruellesdieuxm'ont-ilsfaitnaître?
Celui qui m'aime, hélas ! est le fils de mon maître,
De celui qui m'a fait si douce sa maison !
Je veux de cet enfant respecter la raison :
Je ne céderai pas à la douceur d'entendre, Dans l'air du soir, sa voix moins timide et plus tendre Et de sentir, cédant un instant à ses vœux, Sa lèvre frémissante au vent de mes cheveux ! J'éloignerai de moi ce jeune homme qui tremble Rien qu'au penser furtif de nous trouver ensemble, Et qui baise les plis de ma robe en passant... Et je l'aime pourtant, ce doux adolescent !
Tirant de son sein un bouquet de roses.
— Ces roses de Pœstum qu'il m'avait apportées... Eh bien, je lui dirai que je les ai jetées.
Les baisant et les replaçant sur sa poitrine.
Mais je les garde là, comme un trésor vainqueur
Et leur épine même est douce pour mon cœur !
Que n'es tu né, Septime, aux bords où je suis née,
ALesbos qu'un printemps fleurit toute l'année!
Nous aurions tous les deux, enfants, par les chemins.
Aux pami)res alourdis ensanglanté nos mains
Et, plus tard, nous pressant sous le rideau des treilles,
Mêlé leur pourpre chaude à nos lèvres vermeilles...
Par un matin plus doux, le chant du flot plus clair Eût chanté notre amour aux colombes dans l'air.
Septinie paraît.
Mais le voici ! quel air étrange ! ... SCÈNE II
MYRRHA, SEPTIMK.
SEPTIME, à lui-même et comme faisant un effort de volonté.
Il faut que j'ose!
Il va droit à Myrrha et veut l'embrasser de force.
C'estmoi,MyiTha.--Tufuis!...Mesbaisers, je suppose N'apportent à ton front ni rides ni souci 1
MYRRHA, qui a reculé aussi loin que possible, avec étonnement.
Pour la première fois vous me parlez ainsi.
SEPTIME, avec une feinte hardiesse.
Pour la première fois, j'ai décidé, ma belle, De dompter ton humeur assez lontemps rebelle. C'est fort bien d'avoir ri de l'enfant qui souffrait, Mais l'homme se réveille, à se défendre prêt,
Des pleurs déjà versés récLimant le salaire Et résolu de tout oser... pour mieux te plaire!
MYRRHA, avec dédain.
Quel langage nouveau !
SEPTIME, même jeu.
Celui qu'à mes seize ans Apprennent ces parfums dans la brise pesants, Et qu'apporte à ma lèvre une ivresse inconnue... De ne me plus railler, Myrrha, l'heure est venue.
Tentant de l'embrasser de nouveau de force.
Donne-moi tes yeux clairs, ta bouche, tes cheveux. Tes épaules, tes bras!...
MYRRHA, le repoussant.
Laissez-moi !
SEPTIMK.
Je les veux !
MYRRHA, se débattant.
Laissez-moi !
SEPTIME. insistant.
Je les veux?
MYRRHA, violemment.
Ah ! c'est assez d'outrage
SEPTIME, 6perdu et changeant de ton.
Méchante ! d'un seul mot tu m'ùtes tout courage !
Avec passion et humilité.
T'outrager! justes dieux! — Myrrha, si je Tai fait, Je suis bien lâche et bien misérable, en effet. On m'avait dit pourtant que votre âme d'argile, 0 femmes, dure aux pleurs, à l'audace est fragile ! Hélas 1 je t'aime trop pour être audacieux. Ne me détourne plus ton front délicieux ! A défaut de baiser, que ta lèvre me donne Le sourire qui calme et le mot qui pardonne. Tout ce qui m'a tant fait être heureux et souffrir, Tout ce dont j'ai vécu, ne sachant en mourir !
MYRRHA, plus doucement.
Le méritez-vous donc !
SEPTIilE.
Pour en douter toi-même.
Ah I tu ne sais donc pas à quel excès je t'aime !
MYRRHA, souriant.
Savez-vous seulement ce que c'est que l'amour?
SEPTIME, avec feu.
C'est espérer, la nuit — et c'est craindre, le jour!
C'est porter à jamais, dans son àme fidèle,
— Seul, une immense joie — et l'angoisse près d'elle! C'est vivre dans l'exil de soi-même, en laissant
Sous des pieds adorés fuir son âme et son sang ! C'est dresser dans son cœur, ainsi qu'une statue, L'image au front altier de celle qui vous tue? C'est vouloir de ses jours lui donner la moitié... C'est rêver de mourir pour un peu de pitié!
MYRRHA, à part.
Sa parole m'enivre et mon trouble est extrême... Taisez-vous !
SEPTIME, avec une passion croissante.
0 Myrrha, c'est ainsi que je t'aime Avec effroi, le jour, — avec des pleurs, la nuit... Comme un fantôme cher, ton image me suit, Ici me consolant, là causant mes alarmes. Emportant mon trésor de rêves et de larmes Dans les plis de ta robe aux parfums enivrants.
— Le papillon léger qu'en un réseau tu prends
Est moins captif que moi sous ton doigt qui le blesse Et, de tes jeux cruels, défend mieux sa faiblesse !
Aux chemins de tes pas je m'obstine éperdu... Je cherche les fruits verts où ta bouche a mordu Pour y baiser la place où saigne ta morsure, Et, sous tes chères dents, envier leur blessure! — Ainsi je me consume en supplices charmeurs... Mais que t'importe à toi, la peine dont je meurs ! Mes pleurs et mes présents sont pour toi peu de choses Et tu jettes au vent mon cœur avec mes roses !
MYRIIHA, portant vivemeut sa niaiu à sa poitriue.
Non!...
Se reprenant et à part.
Qu'allai-je lui dire?... Et pourtant c'est pitié De rebuter sa peine, en souffrant la moitié ! Mais il le faut !
Haut et avec une fermeté étudiée.
Ami, ce langage m'offense.
Contre le maître, hélas! l'esclave est sans défense, Et c'est cruellement chercher à m'émouvoir, Quand je ne puis vous fuir, comme c'est mon devoir.
SEPTIME, avec douleur.
Fuis donc, cruelle ! Non !...
A part.
Je veux tenter encore !
Haut.
Ainsi du feu mortel qui, vivant me dévore,' La flamme ne saurait monter jusqu'à ton cœur!... A plier ta fierté sous mon tourment vainqueur Tous mes efforts sont vains et mes prières vaines! Jamais je ne pourrai te glisser dans les veines Ce doux poison par qui je me sens consumer, Et jamais, n'est-ce pas, tu ne voudras m'aimer?
MYRRHA, faiblement.
Je ne le puis.
SEPTJUE.
Jamais, pour y calmer ma fièvre, Myrrha, tu ne viendra incliner, sous ma lèvre, La fraîcheur de ton front, et, douce désormais, Me dire : J'ai pitié de ta douleur?
ilYRRHA, d'uue voix éteinte et comme après une lutte intérieure.
Jamais I
SEPTIME, furieux.
C'en est trop!... Tu l'as dit, Myrrha, je suis ton maître. Si j'ordonnais pourtant, il faudrait bien...
MYHUIIA, roculanl vivement et posant la main sur uu couteau placé sur une table à sa portée.
Peut-être !
SEPTIME, avec amertume, la contemplant.
Comme tu me hais bien !... pour me mieux échapper, Je crois qu'on te verrait toi-même te frapper! Ah ! je me fais horreur à causer tant d'alarme ! — Rassure-toi, Myrrlia, hiisse tomber cette arme. Ce n'était qu'une épreuve !
MYRRHA, laissant tomber le couteau et lentement, comme désappointée.
Ah ! vous ne m'aimez pas?