LA FIN DES BŒUFS
à Emile Legouis,
Lorsque les bœufs poussés en troupe à T abattoir , Haletants, harassés jusqu'à se laisser choir. Meurtris sur le garrot par les bâtons ferrés. Et par les crocs des chiens déchirés aux jarrets. Les genoux fléchissants , les yeux troubles et lourds. Arrivent sur le seuil de ces sinistres cours Où des hommes aux bras éclaboussés de sang Font et viennent , avec un coutelas au flanc , Ils s'arrêtent soudain , et sur tout le troupeau Court un frisson de peur qui fait frânir leur peau. Ravivant chaque plaie oii se montre la chair. Dans leurs yeux engourdis passe un farouche éclair
D'horreur, d'étomiement , de désespoir hagard,
De supplication , qui leur fait un regard
Dont le Ciel doit trembler. Un vaste beuglement
Navré, douloureux, sort du nuage fumant
Qui s'exhale au-dessus de leurs mufles levés ;
Puis leur regard éteint redescend aux pavés
Où luisent des filets d'une eau sanguinolente ;
Et, soumis, reprenant leur démarche indolente.
Les fronts bas comme au poids du joug, les pauvres bêtes
S'avancent lentement en balançant leurs têtes.
Du noble mouvement que suivait le sillon ,
Et que guidait le choc léger de l'aiguillon.