I': VAS ION S
propre! Ramener, à une heure pareille, (les traînées? Est-ce que vous croyez qu'on vous a loué pour que... » Sous l'outrage, elle s'est jetée vers la muraille, il se tourne vers le concierge, furieusement. Celui-ci prend peur, rentre dans la loge, en grognant. Alors : « Oh ! pardon! pardon! », et, après qu'une clé a grincé dans une serrure, l'amant pousse la jeune femme en un couloir étroit, pas éclairé, la pousse encore. Elle est dans une chambre, elle rencontre un fauteuil, s'y laisse tomber, pleure, le front au dossier, pleure d'infinie tristesse. 11 entend qu'elle pleure. Eperdu, il allume des bougies, fait flamber le feu, tombe aux genoux de son amie, et d'un geste de violente tendresse, relève la voilette. Il a besoin d'un effort pour ne pas reculer, tant elle est blême, tant elle a dans les yeux l'irrémédiable néant des désillusions ; et, pendant qu'elle considère la chambre naguère froide, mal réchauffée
encore d'une pétillante flambée, les meubles banals, la table où l'on disposa l'ordinaire souper des nuits libertines, le lit ouvert, aux deux oreillers, impertinent, menaçant, obligatoire, ses yeux deviennent plus vides, plus hagards, plus sinistres.
Mais, parce qu'il l'aime, il triomphera des impressions mauvaises qui l'ont alarmée, navré lui-même jusqu'au plus intime de l'être, il-sera si chaleureusement tendre, qu'elle ne pourra se défendre de la joie, et leur commune mélancolie s'épanouira en délices dans les pâmoisons suprêmes.
Avec des baisers et de folles paroles, il arrache le chapeau, le manteau, il dégrafe la robe, disperse les soies, les dentelles, comme un vautour plumerait une hirondelle. Elle se laisse faire, hébétée, nulle. D'ailleurs, pourquoi résisterait-elle, puisqu'elle est venue ici pour céder? De quel droit se refuserait-elle, s'étant pro-
150 KVASIONS
mise, et déjà livrée? Et, aussi, une ver tigineuse nécessité de châtiment, déjà, s'ouvre et l'attire dans la faute qu'elle va commettre. Elle se laisse faire, elle est presque nue, elle est nue, il l'emporte, la jette sur le lit, la pousse entre les draps, entre les draps froids, l'y rejoint, l'enlace, l'étreint, la possède, et c'est pendant une heure, pendant deux heures, l'enragé ravissement de baiser et de mordre ! tant qu'enfin, haletant, et pesant, il succombe dans la torpeur des bêtes rassasiées.
Alors, elle se redresse.
Elle le regarde.
Il dort, oui, vraiment il dort, comme dormait le mari, naguère.
Lentement elle se lève, reprend ses vêtements, se rhabille ainsi qu'elle s'est habillée, tout à l'heure.
Et elle va vers la porte.
Non. Le concierge.
Mais il y a la fenêtre. Fenêtre, au rez-
de-chaussée. Elle tire les rideaux, sans bruit ; elle ouvre la croisée, avec précaution... il ne s'est pas éveillé! Elle enjambe l'appui. Elle est dans la rue, où pleure la froide nuit d'automne. Elle va refermer les volets, elle écoute, il dort toujours. Elle se met à courir ! Un fiacre passe. Elle appelle le cocher, dit son adresse, s'élance dans la voiture. En quelques minutes, elle arrive devant sa porte. Elle paie le cocher, sonne, sonne encore, entre, jette son nom, empoigne la rampe, commence de monter l'escalier, le terrible escalier qu'elle a descendu avec tant de frémissantes transes.
Elle monte dans l'ombre, sans hésiter aux paliers ni aux marches. Elle monte, résolue, imperturbable comme une somnambule qui sait son chemin. Elle s'arrête au troisième étage. Là, elle tremble. Oh ! si son mari s'était réveillé pendant l'adultère absence ! Elle prête l'oreille, aucun bruit. Elle met la clé dans la serrure. La voilà
dans l'antichambre. Elle écoute encore... rien, le silence profond des avant-matin. Elle ôte ses vêtements, les met sur la banquette, pousse un battant, suit un mur, à tâtons, en chemise. Elle est dans la chambre à coucher. Le mari dort toujours, d'un ronflement égal. Alors elle se glisse dans le lit, et, brusquement, lourdement, tombe, s'enfonce dans la bonne hébétude du sommeil, pareille à une bète qui, traquée longtemps, et blessée, et râlante, et rompue, a regagné enfin son gite, et s'y endort, en sûreté.
— Des ailes ?
— Des ailes.
— Dans votre tête ?
— Derrière mon front.
— Vous riez?
— Plût au ciel i
— Mais si, si, vous riez. Des ailes de papillon?
— Point du tout.
— D'abeille ?
— Non pas.
— D'oiseau ?
— En aucune façon.
— D'ange?
— Hélas ! dit-il en un sanglot, des ailes de moulin, énormes! Et elles tournent, tournent, tournent, vite, vite, très vite, ne cessent jamais de tourner ! Il faut croire qu'il fait toujours grand vent sous mon crâne.
— En vérité, je n'entendis jamais parler de semblable chose. Est-ce quelque mal de naissance ?
— Pas le moins du monde. Apprenez d'où ce prodige m'advint. Une fois allant de Bruxelles à Bruges, je regardais, le front collé à la vitre du wagon, le soleil splendidement se coucher dans les nuées, pareil à quelque magnifique roi étendu sur un bûcher de brasillantes pierreries, entre le flamboiement de ses robes d'hyacinthe et de ses écharpes d'or! Devant l'horizon embrasé viraient éperdument les quatre ailes d'un moulin, mi-parties de noirceur opaque
et de vide aérien ; elles semblaient se mouvoir dans le céleste incendie, tant elles en étaient proches; elles bouleversaient, arrachaient, entraînaient l'irradiation astrale ; et leur éblouissant mouvement giratoire, gigantesquement semblable à ces pièces d'artifice qu'on appelle précisément des soleils, jetait à gauche, à droite, en avant, sur toute la plaine et dans mes yeux, des lambeaux de rayonnement frangés de rubis et d'améthystes, des loques de météore. D'une fixité acharnée, mes regards admiraient la circulaire magnificence du moulin! Mais, tout à coup, après un éclat plus aveuglant, il disparut^ comme s'il se fût rué dans un gouffre sur ses quatre ailes de flamme.
— Sans doute il s'était perdu dans le loin du crépuscule, à cause de la rapidité du train, ou bien quelque colline, ou un remblai, l'avait caché brusquement ?
— Il ne s'était pas perdu dans le lointain! un remblai, ou quelque colline ne l'avait
pas caché! Mais, cédant à la fixité absorbante de mes yeux, il était entré en moi par mes béantes prunelles, et ce fut entre mes tempes que désormais il tourna éperdument.
— Avec les lambeaux de météore et les loques de rayons?
— Non, il n'avait pas emporté le soleil ! Ce qu'à présent il bouleversait, arrachait, entraînait, c'était ma mémoire, mes désirs, mes espoirs, mes rêves, toutes mes pensées, et, rien, pas même l'absurde impossibilité d'un cyclone emprisonné dans une boutique de versicolores verreries ou de fragiles joyaux, ne saurait donner une idée du désordre que produit en une cervelle humaine l'impitoyable rotation de quatre ailes, énormes, de moulin ! Le passé, l'avenir, les choses, les mots, les réalités, les chimères, effroyablement bousculés, se heurtaient, se mêlaient, se brisaient, s'éparpillaient, et se heurtaient et se mêlaient et se brisaient et
s'éparpillaient encore en un lumineux et sonore cataclysme. Quelle épouvante! quelle cohue ! Mes hiers d'enfant s'agriffaient à mes demains de vieillard. Mes amours roulaient confusément avec mes haines, mes fois avec mes doutes, mes orgueils avec mes hontes. Toute mon inteUigence s'entre-heurtait en un formidable maëlstrœm ! Et je crois vraiment que je serais devenu fou, si ce cahotique vortex ne s'était peu à peu apaisé.
— Il s'apaisa ?
— Sans rien perdre de sa vitesse, il se fit moins incohérent. Le désordre se précisa en une rotation continue, par un naturel effet du courant que créaient les quatre ailes tournantes. Confusément d'abord, puis régulièrement, mes idées tournèrent avec les ailes, et je pus espérer que je m'habituerais bientôt à cette révolution sans secousses de mon univers moral, que je finirais même par ne plus m'en apercevoir, comme une
mouche tournant avec la mappemonde où elle s'est posée n'en éprouve pas le mouvement, comme l'homme ne sent pas l'instabilité du globe terrestre. Vaine, Aaine espérance ! J'étais destiné à la pire des désolations.
— L'affreuse cohue de la première heure recommença par quelque étrange circonstance ?
— Non, le mouvement giratoire se maintint régulier en sa précipitation continue, — inexorablement régulier, hélas! et de là mon parfait désastre. Sachez tout, sachez mon éternel désespoir. Dès l'entrée du moulin par mes paupières béantes, ma faculté de penser, d'espérer, d'aimer, mon âme enfin, éperdue comme un marinier sous la ruée de l'orage, s'était, d'un instinct, accrochée à l'une des ailes, comme dans un naufrage on empoigne le màt du navire qui va peut-être sombrer; et on le tient bien! et on ne le lâchera pas! Mon âme, mon moi, se cramponnait avec force, tandis que tour-
billonnaient épouvantablement mes sentiments et mes idées. Je voyais leur furieux pêle-mêle; je ne pouvais, dans l'universelle bousculade pareille à des bondissements de rafales et de vagues, les saisir au passage, mais, tout à l'heure, la tempête se calmerait peut-être, le sauvetage serait possible... Oh ! je sauverais le souvenir de mon premier Amour, je sau\^rais mon persistant espoir d'une Œuvre digne de vivre... Il se calma en effet, je vous l'ai dit, l'extraordinaire tohu-bohu. Le mouvement circulaire se fit précis, sans heurt, pareil à soi-même. Mais j'étais seul à la place virante où je m'étais accroché. Oui, par un sinistre hasard ou par quelque haineux destin, seul! tout seul! Devant moi, sur l'aile que la mienne poursuivait, derrière moi, sur l'aile qui suivait la mienne, il y avait mes songes, mes desseins, mes tendresses, mes joies, toutes les chères réahsations possibles.
Mais entre elles et moi s'étendait toujours.
dans la persistante rotation, la même distance. J'avais beau m'incliner en avant, me pencher en arrière, je ne pouvais saisir ni ce qui me précédait, ni ce que je précédais. A jamais j'étais séparé de ce qui était ma vie. Et j'en suis séparé encore ! et j'en serai séparé toujours! Je ne joindrai pas ma vie, elle ne me joindra pas. Rien ne me sert d'appeler, rien ne me sert de pleurer, en la rage du désespoir. Les quatre ailes du moulin virent, virent, virent, vite, vite, très vite, vireront éternellement ! Et, seul, sans atteindre, sans être atteint, distant de moimême, des deux parts, également et inexorablement, je tournerai sans cesse, sans cesse, jusqu'à ce qu'enfin je lâche prise et m'élance et me brise aux parois de mon crâne !
Dans la chambre bourgeoise aux rideaux de reps marron, à la haute armoire d'acajou, amaigries et pâles de beaucoup de veilles en leurs robes neuves de deuil déjà, la mère et la tante, la joue au poing, le coude à la cheminée pas éteinte, malgré le printemps, à cause de la malade, et le jeune père, le dos au bois de la porte, la tête comme précipitée, avec des yeux oii le désespoir ressemble à de la colère, considéraient dans le silence et l'heure que rythme un balancier de pendule, la toute petite agonisante soufflant à peine, — pas assez
166 LES l'ETITES CENDRES
de force, peut-être, pour tout à fait le râle, — en son étroit lit de cuivre près duquel était assise une religieuse, vieille, la peau ridée et jaune au fond de la coifTe, qui égrenait sont chapelet.
C'était une fillette de six ans qui allait mourir. A trois ans, elle ne savait pas encore parler, elle n'avait pas appris vite parce qu'elle était faiblotte^ lente à la croissance; bientôt, elle ne parlerait plus du tout, parce qu'elle serait morte; et il y a des mots qu'elle n'aurait jamais sus. Le médecin avait dit que c'était fini, qu'il n'y avait plus du tout d'espoir, mais qu'elle souffrirait peu, pour s'éteindre; sa pauvre petite vie, fluante en langueur, n'ayant pas assez de puissance pour les ressauts douloureux contre la mort. Et c'était vrai, elle ne souffrait pas, dans son petit lit de cuivre, les yeux aux dessins de la cretonne du mur. N'eût été la gêne d'un peu d'essoufflement, elle se serait trouvée tout à fait bien, et, comme on lui avait
dit de ne pas bouger, elle avait, immobile, les bras le long du corps, sur la couverture, le contentement d'être sage. A vrai dire — parce qu'elle avait entendu des mots chuchotes — elle savait qu'elle allait mourir, mais elle ne savait pas ce que c'est qu'être morte. Elle se souvenait qu'on avait retiré de la cage, un matin, le bouvreuil, plumes hérissées, pattes tendues, et on lui avait dit qu'il était mort, mais elle ne comprit pas pourquoi ça l'empêchait de chanter. Puis, on avait parlé du grand-père, en province, défunt à quatre-vingts ans. Puis, plus grande, les mains aux ferrailles de la fenêtre elle avait vu passer des enterrements avec beaucoup de fleurs sur les voitures noires et c'était joli, tant de fleurs ; et l'idée de la mort, en sa petite âme, s'épanouissait comme un bouquet. La seule chose qui l'inquiélàt, c'était que quand on a fini de vivre, on vous met dans la terre. Elle savait cela, elle en était sûre, on vous met dans la terre, dans
168 Li:S l'ETlTi:S CENDRES
la terre qui est noire, qui n'est pas propre, sur quoi il pleut, et qui est molle, avec des b(Hes. Jamais elle n'avait vu enterrer personne, mais elle se souvenait de ceci : une fois, sur la route, devant la propriété qu'ils avaient à Villeneuve-Saint-Georges, elle avait dû sauter, la main à la manche de son père, par-dessus de profondes ornières qu'avaient creusées les roues de charrettes dans la terre détrempée; et, de la pointe de sa bottine, en sautant, elle avait fait s'ébouler le remblai d'une des ornières, et son père lui dit : « Fais donc attention, maladroite ! Il y avait une limace dans la boue, et la voilà enterrée. » Alors, être enterré, c'était cela, c'était avoir sur tout soi quelque chose de lourd, et de sale, qui vous empêche de voir et d'entendre, qui vous enveloppe et vous écrase. De la mort, c'était la seule peur qu'elle eût. Mais elle se souvenait qu'on lui avait promis des Anges ! Gomment seraient-ils? Est-ce que ce seraient de petites
filles, OU de petits garçons? Est-ce que le Paradis était un jardin comme le parc Monceau? On y jouait au volant? On y sautait à la corde? Est-ce qu'on y achetait des gâtelets avec les sous que la bonne a été autorisée à donner? Est-ce que l'on s'y promenait, fièrement, entre les plates-bandes, sa grande poupée dans les bras, que l'on berce, avec un air de petite maman, comme on a été bercée, soi-même, quand on était toute petite? Elle pensa à sa poupée. Elle l'adorait, sa poupée, parce qu'elle était si jolie, si bien habillée, bien plus belle que toutes les autres poupées. C'était sa petite sœur, c'était sa petite ressemblance. Quand elle était bien portante, elle jouait toute la journée avec elle, elle lui faisait des risettes que lui rendait la chérie avec ses fines lèvres peintes. Voilà bien longtemps, bien longtemps, qu'on ne la lui laissait plus, sa poupée. On lui avait ôté la jolie petite personne de soie et de cheveux bouclés, pour qu'elle
no LES PETITES CENDRES
n'aggravât pas sa fièvre à la bercer, à la caresser, à lui sourire. Mais, n'est-ce pas, les Anges la lui rendraient, quand elle serait morte, dans le parc Monceau du Paradis. Cependant, la religieuse s'était levée.
— Je crois, dit-elle, que Mademoiselle va mourir.
La tante heurtait de sanglots l'angle de la cheminée; le père et la mère se jetèrent vers le petit lit de cuivre.
Mais la nonne :
— Il vaut mieux que vous vous en alliez. Je vous appellerai quand il sera temps.
— Soit, venez, dit le père à sa femme et à sa sœur.
Il ajouta, le cou gonflé :
— Nous voudrions une chose. Notre pau- ATe petite a une poupée qu'elle aime beaucoup; on la lui a prise, on l'a mise dans cette armoire, qui est là, pour qu'elle ne se fatiguât point à jouer avec; eh bien, tout à l'heure, quand ce sera tout à fait la fin, vous
la lui rendrez... vous la mettrez à côté d'elle, dans le lit, et, ensuite, pour qu'elle s'en amuse (il sanglotait), on l'enterrera avec elle.
La religieuse, après une hésitation, répondit :
— Comme vous voudrez, monsieur.
L'enfant mourante regardait le mur, y
voyant on ne sait quoi. La religieuse dit:
— Oui, comme vous voudrez. Mais laissezmoi seule avec elle... Vraiment cela vaut mieux. Elle vous entendrait pleurer. Moi, je la bercerai avec mes prières. Nous sommes les mamans de la Mort.
Ils sortirent, chancelants. La vieille religieuse s'était rassise, les yeux clos, son chapelet s'égrenant entre ses doigts.
On avait cru que la petite n'entendait pas; elle avait entendu. Alors, voilà ce qu'on voulait faire? On mettrait avec elle, dans la terre, la poupée qui était dans l'armoire? Pourquoi? puisque la poupée n'était
pas malade, n'allait pas mourir. Ce n'était pas juste, ce qu'on voulait faire. Une petite fille qui meurt, on la met dans un trou, puisque c'est l'habitude ; mais une poupée, avec tous ses falbalas vivants, pourquoi l'enterrer ? La petite agonisante avait, dans les afl'res douces du trépas, l'angoisse de sa poupée enterrée, enterrée vive. Qu'on la mît dans la terre, elle, morte, c'était tout simple. Mais il n'y avait pas de raisons pour mettre la poupée dans la sale terre, pour qu'elle y fût enveloppée, écrasée, étouffée, comme la limace dans l'ornière.
Entre deux halètements, l'enfant, la tête, pour la dernière fois peut-être, tournée, regarda la religieuse, aux yeux clos, qui dormait, ou feignait de dormir. D'une force imprévue, elle se dressa, écarta les couvertures, marcha, les bras remués en l'air, vers l'armoire d'acajou, en sa longue petite chemise blanche, avec ses frêles petits
pieds nus. Et, le battant tiré de deux mains qui peuvent à peine, elle prit, dans l'armoire, la poupée, se retourna à demi vers la religieuse qui semblait dormir, puis, au brasier de la cheminée, jeta la petite figurine de dentelle et de soie, qui avait un chapeau rose, avec le bleu de deux myosotis. La flamme réveillée enveloppa le jouet, en fit, tout de suite, de l'éclat, de la joie, de la vie, de la cendre. Ceci accompH, l'enfant cherchant des doigts des aides, regagna le petit lit de cuivre, s'y étendit, les bras le long du corps comme on le lui avait recommandé, et y mourut, — la nonne qui n'avait pas dormi achevant sa prière, — doucement.
11 y avait une fois une pièce d'or, de 10 francs, qui était fée. Et elle roulait, roulait, sous les trottoirs, à travers toute la ville. Vous pensez : « Pourquoi ne la ramassait-on point? il ne manque guère de gens disposés à se baisser vite pour saisir ce qui brille. » C'est que, par son magique pouvoir , elle s'était rendue invisible ; et personne ne savait que la pièce d'or, de 10 francs, roulait sur les trottoirs de la ville. Quant à la raison qui l'obligeait à cheminer de la sorte, je ne vous la cacherai pas. Pour quelque méfait, point trop
178 LA BIE.N AVISKE l'IKCE D'OR
grave, — je pense que ce fut la jolie faute d'avoir, en se glissant dans la serrure, empêché la clef de jouer sous la main dun mari qui venait, très féroce, interrompre les délices d'un aimable adultère, — elle avait mérité , fée très illustre naguère et toute de pierreries vctue, d'être muée en une petite monnaie ; et — tel était le décret de Merlin qui a sa demeure, comme on sait, sous le troisième chêne à gauche, après la maison du garde, dans le bois de Meudon, — elle ne recouvrerait sa forme première et toute sa puissance que lorsqu'elle aurait fait d'elle-même, pièce d'or, la meilleure charité possible. Faire la charité ne lui déplaisait pas, bien au contraire, car, n'étant point de ces méchantes fades qui s'aniusent à tourmenter, rien ne lui était plus agréable que de venir en aide aux pauvres gens. Mais elle se sentait fort inquiète en ce qui concernait le choix qui lui fut imposé. Les pires châtiments lui étaient
promis si elle s'offrait en aumône à qui n'en serait pas digne; et, toute perplexe, elle roulait, roulait plus vite, avec ce petit bruit des roues de la coquille de noix qui est le carrosse de la reine Mab.
— La charité ! mes bons messieurs, mes bonnes dames, la charité, s'il vous plaît ! Prenez pitié d'un pauvre aveugle qui n'a pas même de quoi s'acheter une clarinette !
Elle s'arrêta. Si elle se donnait à ce malheureux homme ? Mais, entre les paupières closes du mendiant , glissa un regard si subtil qu'elle se sentit presque vue , tout invisible qu'elle fût. Elle recommença de virer sur soi-même. A la porte d'une boulangetie, il y avait un tumultueux attroupement ; des sergents de ville empoignaient une pauvre vieille, pleurant et se débattant
avec des petits pendus à ses jupes ; d'après les paroles qu'on disait dans le brouhaha, on conduisait cette misérable en prison parce qu'elle avait volé un pain dans la boulangerie ; le patron enfariné avait fait venir la police. La fée fut sur le point de se donner à la vieille ; mais elle pensa qu'avec l'ar- .i^ent qu'elle valait on paierait le pain au boulanger ; elle ne voulut pas être agréable à un si méchant homme. D'ailleurs, cette pauvresse, à quoi cela lui servirait-il de ne pas aller en prison, de subsister quelques jours de plus? et les petits, s'ils ne mouraient pas de faim, ne seraient-ils pas malheureux comme leur mère, ou cruels comme le boulanger? C'est charité, pour eux et pour les autres, de laisser mourir ceux qui ne vivraient ni heureux ni bons. Et la fée s'éloigna entre les souliers et les bottines. Non loin de là, devant la vitrine d'une mercière, un petit trottin, quinze ans, maigrichon, mignon, le nez rose, des taches de
rousseur sous une tignasse rousse, admirait avec des yeux de dévorante envie une cravate de soie rose bordée de fausse valenciennes. iVh ! la pauvre petite, comme elle aurait voulu se la mettre au cou, cette cravate, qui coûtait si cher! Et, avec la flamme du désir, elle avait, dans les yeux, la tristesse humide du regret. La fée se sentit tout émue. Avec les 10 francs qu'elle était, le trottin pourrait acheter la cravate. Mais elle songea que ce cou frêle et pâle était plus exquis, nu, qu'il ne serait, voilé de soie; et bientôt, d'ailleurs, il en aurait, plus qu'il n'en voudrait, des cravates de dentelles, et des colliers, et des colliers! Elle s'esquiva, roulante. Elle ne prit pas même garde à un rôdeur, face affamée, qui, à travers les vitres d'un restaurant fameux, regardait, faisan avec toutes ses plumes et truffes débordantes de la carcasse de l'oiseau, le diner de deux banquiers juifs aux beaux ventres. Sur un boulevard, elle faillit
se donner, un instant attendrie, à l'une de ces errantes qui parlent bas aux passants, les saisissent au coude, veulent les emmener vers l'ombre des rues voisines, où l'angle des portes cochères ressemble à des coins d'alcôve ; car elles sont le lamentable désastre et le parfait désespoir même quand il s'ignore, ces vendeuses à qui passe de la beauté et de l'amour, de tout Tidéal humain. Pourtant la pièce d'or continua de rouler. Accoudé au parapet d'un pont, un vieil homme considérait l'eau sombre qui coule ; et, parce qu'elle était fée, elle entendit parler l'âme qui se lamentait en lui. « Ainsi, j'apportais aux hommes la splendeur réalisée des rêves! Inventeur, je leur offrais Iiî bien-être accru, la vie prolongée, le durable bonheur; poète, j'ouvrais à leur esprit Tinfini des exquises et sublimes chimères ! Et ils n'ont pas voulu m'entendre, et ils m'ont chassé! Et, ce soir, le garçon de l'hôtel m'a refusé la clé de ma chambre, pas payée
depuis trois mois ! Il est temps de mourir. Je me jetterai dans le fleuve, là, à cette belle place lumineuse, où les lueurs croisées de deux réverbères creusent comme une ouverture splendide de ciel. » La petite pièce d'or roula jusqu'aux pieds du désespéré ; elle allait devenir visible, se laisser ramasser... Non, elle suivit son chemin pendant que l'homme se précipitait dans le fleuve. Il lui semblait qu'il y avait, elle ne savait oii, des misères plus dignes de la charité qu'elle devait faire. Elle vit, dans les ténèbres plus noires, des escarpes à qui une aumône eût épargné peut-être le crime et l'échafaud ; elle ne se donna point. Elle vit, devant les assommoirs, des femmes en cheveux qui attendent, le front à la vitre, le mari ou l'amant qui achève de boire la paye de la semaine ; elle passa. Elle vit le vagabondage nocturne s'insinuer sous les ponts, descendre aux puits des carrières ; elle passa, elle passa. Elle arriva devant une
184 LA 1UI-:N AVISKE riÈCE DUR
porte grande ouverte, lumineuse d'un demicercle de globes blancs. Il en sortait des cris, des rires et des musiques dansantes. La porte de quelque bal. Ce n'était point ici qu'elle trouverait la misère digne d'être secourue. Il n'y avait ici que de la joie. Elle allait rouler encore... Elle aperçut, assis sur un banc, un jeune homme qui pleurait, la tête entre ses mains. Et elle écouta la douleur de ce jeune homme. « Elle est là ! elle rit, elle danse avec tous les autres ! Bientôt, je la verrai sortir. Elle ne sera pas seule. Ils s'en iront. J'aurai la lâche jalousie de les suivre. Je les verrai entrer, tous deux, chez lui I Et elle m'aurait aimé, ce soir, si j'avais eu de quoi entrer avec elle au bal, de quoi lui payer à boire, comme font les gens riches ! » La fée n'hésita plus. Visible, elle se jeta vers le jeune homme en pleurs. Il la ramassa, avec un cri de joie, s'élança vers le guichet, changea la pièce, prit un billet, entra dans le bal , joyeux,
heureux, superbe, retrouva son amie , la prit dans ses bras, dansa avec elle, éperdument, lui offrit des saladiers de vin, la grisa, la charma, l'emmena; et, dans la petite chambre d'hôtel, — « on couche à la nuit, cabinets à :2 francs » — la fée, réduite, de change en change, à n'être plus qu'une pièce de deux sous au coin de la cheminée, entendit jusqu'au matin les râles adorables des amants extasiés.
Ce ne fut pas sans inquiétude qu'elle s'approcha du chêne — le troisième à gauche après la maison du garde — où trône le tout-puissant Merlin, dans le bois de Meudon. Cachée parmi les hautes herbes, elle attendait qu'il parût ; et le cœur lui battait. Serait-elle récompensée ou punie ? Avait-elle fait le bon choix? Elle avait dé-
daigné tant de lamentables ou nobles misères ! Elle pensait que peut-être le juge allait se dresser devant elle en un terrible apparat, et suivi des tortureurs par qui sont punies les coupables fées. Oh ! qu'arriverait-il? Peut-être on la condamnerait à loger, cent années durant, et toute nue, entre des banquises polaires; peut-être resterait-elle enfermée, pendant plus de deux siècles, dans quelque arbre creux, plein de rats et de fourmis grimpantes ; ou bien, on la précipiterait dans de profondes ombres sans étoile ni matin ?. . . Toute la forêt s'éclaira d'une lueur délicieuse, comme si elle avait été partout traversée de mille vers luisants couleur de perles ; et parmi sa cour de lutins vêtus de soie, et de dames aux traînes de brocard, et de gnomes chargés de pierreries arrachées aux obscures mines, l'enchanteur Merlin, roi des mystérieux êtres, s'assit sur son trône d'or incrusté de rubis et de chrysolytes ; et sa face resplendis-
sant de contentement et d'éloge. Un autre trône était à côté de lui. «Viens! viens! dit-il, ô admirable fée ! Il sied que tu prennes place à côté de moi : non seulement tu recouvreras ta forme et ta puissance premières, mais des gloires qui te furent jusqu'à ce jour inconnues te seront offertes ; puisque, petite pièce d'or, tu as fait un si judicieux et si bel emploi de toi-même. » Elle s'approcha, elle s'assit à côté du maître, pendant qu'autour d'elle, en levant et en baissant leurs bras, les lutines, les dames et les gnomes la congratulant de génuflexions et de louanges prosternées. « Parle ! dit Merlin. Veux- tu être habillée d'aurore et d'étoiles ? Veux-tu que les orages de la mer obéissent au souffle de ta petite bouche? Veux-tu le pouvoir de faire éclore des roses parmi les neiges de l'hiver? Veux-tu loger dans des palais de soleil où tu auras pour caméristes toutes les reines et toutes les déesses, heureuses d'être tes servantes? Car
188 LA BIKN AVISKK PIÈCK It'OR
il n'est rien que tu n'aies mérité. » La fée, exigeante, répondit : « J'accepte volontiers les gloires que tu m'offres. Mais puisque tu me juges digne de toutes les récompenses, il en est une encore que j'oserai solliciter, dussé-je, pour elle seule, renoncer à toutes les autres. — Et laquelle? dit Merlin. — C'est, une heure, une heure seulement, dit la fée, d'être comme fut, dans la petite chambre d'hôtel, celle qui soupirait aux bras de son ami, quand je n'étais plus qu'une pièce de deux sous au coin de la cheminée. »