‹ Le chemin du cœurChapitre 4 sur 7 · PAUL · texte numérisé non relu

PAUL

Avec les Planchemin, — une veuve, son père, très vieux, et trois filles déjà grandes demoiselles, Berthe, Suzanne, Constance, — les parents de Paul, gens retirés du commerce, aisés, M. et M"^^ Barinel, avaient loué une maison de campagne, pour l'été, à Saint-Gloud. Les deux familles vivaient en bon accord dans la maison partagée et le jardin commun. Gomme il arrive rarement, elles avaient à peu près les mêmes goûts en fait de cuisine et de fleurs, préférant les sauces à l'huile aux sauces au beurre et les dahlias aux œillets. Au temps des grandes

chaleurs, il y avait d'aimables repas sous la tonnelle de vignes folles et d'aristoloches ; et, le crépuscule s'épandant, des silences attendris écoutaient, en dodelinant de la tête, l'unique rossignol qui chantait dans le petit bois d'acacias.

Paul, garçonnet de douze ans, gros, dur. court, noiraud, les sourcils joints, et sa tignasse rase lui mangeant le front, regardait parfois, d'un air de la vouloir mordre, Constance, l'aînée des petites Planchemin, dix-neuf ans, pas belle, le nez écrasé, les lèvres bouffies comme deux limaces rouges, mais blanche, d'un blanc de crème, et très grasse devant et derrière, qui, assise en face de M. Barinel, devenait par instants toute rouge, pareille à une glace à la vanille oîi affleurerait du sirop de framboise. Pourquoi rougissait-elle ainsi, avec un élargissement des hanches qui indiquait que, sous sa serviette, elle écartait les jambes, comme une chienne caressée? Paul, du bas bout

de la table, la regardait férocement. Même, ne pouvant plus contenir sa rage, il lui arrivait de se lever, de s'en aller, de sortir du jardin, disant qu'il n'avait ni faim ni soif, qu'il ne finirait pas de dîner, qu'il aimait mieux se promener sur la route.

Sur la route rougeoyait, vis-à-vis de la maison , une baraque de photographe , planches peintes de cinabre, que décoraient cent petits portraits aux cadres de fausse écaille ; il arrivait que les bourgeois du dimanche, qui descendaient de la gare vers le parc, se faisaient là tirer leur ressemblance, pour un franc; le photographe, Hans Schwab, un Alsacien, pas plus de vingt ans, tout rose avec des cheveux jaunes^ gagnait à peu près sa vie. Paul et Hans voisinaient volontiers; Paul à cause de l'amusement de fureter parmi les ustensiles de photographie, Hans parce qu'il s'était amouraché de la grosse Constance, vue à la fenêtre de la maison en face, et

qu'un jour ou l'autre il déciderait l'enfant à se charger d'un message ou d'une lettre. Mais, à la table commune, personne ne prenait garde aux mauvaises humeurs de Paul, et, quand il revenait, calmé, les petites Plan chemin étaient en train déjouer aux dames sur la nappe encombrée encore des tasses de café et des flacons de liqueur; le vieux Planchemin fumait sa pipe en racontant à M™^ Barinel la fuite en Amérique d'un ancien associé; la veuve s'ensommeillait dans le balancin d'osier lentement remué. Paix, cordialité, sereine douceur d'àmes dans la douceur du soir ; et le seul rossignol chantait très agréablement dans les branches des acacias fleuris de lune.

M. Barinel était l'amant de Constance Planchemin.

Quarante -cinq ans, obèse, des mains lourdes comme des flaquées de viande, il avait une fois, en dînant, après trois verres coup sur coup de vouvrai mousseux, enfoncé, sous la table, le bout de son gros soulier entre les cuisses de la grasse demoiselle; elle avait bâillé toute, la poitrme montante et la joue suant rose. Auparavant, jamais il ne s'était avisé de lui dire un mot de tendresse, ni même de la regarder avec un air de la désirer. Ce fut, tout à coup, la brutalité d'un mâle, acceptée par une femelle écarquillée et saignante. Et, en aucun moment, ils ne se parlèrent d'amour. S'ils se rencontraient dans quelque corridor obscur, ils s'empoignaient, sans joindre leurs lèvres, les mains palpant vite de la peau sous les étoffes retroussées ou déboutonnées, se collaient l'un à l'autre, râlaient, se quittaient, sans un mot d'adieu, sans un regard en arrière. Ils ne se donnaient pas de rendez-vous. Mais, presque tous les

jours, aux heures où la chaleur fait que sont béantes et les ileurs et les choses même, elle allait, se sachant guettée puis suivie, dans le bois d'acacias, vers une étroite et haute cabane de bois où sont les outils de jardinage. Il la rejoignait, s'étant assuré que nul ne l'avait vu se ghsser entre les arbres, tirait la porte derrière lui, La cabane était si peu spacieuse, qu'ils devaient, l'un contre l'autre, s'y tenir debout. Les planches geignaient, poussées; et de la hutte, vacillante avec des secousses, sortaient des claquées de peaux sous des paumes, avec des essoufflements. Une fois Constance, parlant enfin, bégaya : « Ah! mon Dieu 1 ah ! mon Dieu ! » Elle avait cru entendre un bruit, comme de quelqu'un qui s'approche. M. Barine>l, relevant d'une main son pantalon tombé, fit s'entr'ouvrir, très lentement, la porte, et passa le cou dans le bâillement, inquiet... Il ne vit personne. Il entendit un froissement vif de

feuilles. Il crut que c'était le vent qui s'échappait entre les branches.

Sûr que son père était l'amant de mademoiselle Planchemin, — car les propos des grands au lycée, et les sales rêves après les mauvais livres, lui avaient fait une expérience théorique qui n'ignore plus rien des mystères sexuels, — Paul fut dévoré d'une effroyable rage. Pourquoi? pourquoi? Qu'estce que ça pouvait lui faire que M. Barinel embrassât Constance dans les couloirs, et qu'il lui touchât le corps dans la cabane du petit bois? 11 n'avait pas la chaste horreur des accouplements; au contraire, sa bestialité puérile les espérait, les désirait, y suppléait. Gamin médiocre et dur, il n'éprouvait pas pour son père une de ces ardentes tendresses, qui sont, en certains êtres pas-

198 LES TERIUBLLS ENFANTS

sionnément filiaux, comme un besoin de réintègrement en l'être créateur, et qui, contre tout ce qui les écarte, les sépare, les frustre même d'une très petite part de celui qui les engendra, ressentent une jalousie éperdue et forcenée. Quant au tort causé à sa mère, bonne femme dont les caresses lui étaient un ennui et les gronderies une occasion de hausser l'épaule impudemment, il n'y songeait même pas. C'était peut-être que, lui aussi, il désirait Constance; que, bien des nuits, il avait cru, en des songes bondissants, la serrer, nue et blanche, entre ses bras refermés? pas le moins du monde. Elle lui déplaisait, trop blanche, trop grasse, trop molle; depuis trois mois il était épris de la servante, maigre, sèche, pétillante, contre laquelle il se frottait dans le corridor de la cuisine, quand, les mains occupées d'un plat, elle ne pouvait le repousser et ne parvenait pas à l'intimider en le menaçant d'appeler Madame. Alors, d'oii

lui venait sa colère, et sa haine, contre Constance, contre tout le monde? Il ne savait pas, ne cherchait pas à savoir. Mais il enrageait, furieusement. 11 ne dormait plus, mordant son oreiller à la pensée que, hier, M. Barinel avait embrassé Constance, et, demain, l'embrasserait. 11 marchait très vite dans l'allée, le long du mur, envoyant des coups de pied dans le plâtre; puis il s'arrêtait, heurtant ses poings, comme s'il écrasait quelque chose. Et, chaque jour, après chaque guet, s'exaspérait son ressentiment. 11 tomba malade. Une jaunisse. A cause de la bile, secouée.

Un après-midi, de l'autre côté de la route, chez Hans Schwab le photographe, il considérait, parmi de petites bouteilles, vertes, noires, bleues, une fiole transpa-

rente où il y avait, au fond, comme un petit caillou carré, tout blanc, un minuscule bloc, de craie eût-on dit; et sur l'étiquette de la fiole il y avait ce mot : « Gift » audessous d'une petite tête de mort et de deux ossements en croix.

— Ça, dit l'Alsacien, c'est pour se nettoyer les mains.

— Hein?

— Oui.

— Ça tient ferme aux doigts, les drogues dont on se sert dans notre état. On a beau se laver dans l'eau chaude, se savonner avec du savon de Marseille, les taches ne s'en vont point. Mais, frottées avec ce cailloulà, nous avons les mains propres. Seulement, c'est dangereux. « Gift » c'est, en français, poison. Si on avait seulement une coupure au doigt, et que ce petit caillou blanc passât dessus, on serait fichu en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

— Vraiment?

— Gomme je vous le dis.

L'enfant réfléchissait.

— Alors, reprit-il, elle vous plaît toujours, la voisine?

— M''*^ Constance? Oh! vous ne pouvez pas vous imaginer l'effet que ça me fait quand je la vois, le matin, ouvrir la fenêtre, avec ses bras nus!

— Et vous voudriez bien que je lui parle pour vous, que je lui remette une lettre?

— Monsieur Paul!

— Allons, allons, écrivez-lui. Mais surtout, vous savez, pas de douceur, pas de sentiment. Demandez- lui un rendez-vous chez vous, carrément, et jurez-lui que vous vous tuerez, ou que vous la tuerez, si elle ne vient pas. Voilà, ajouta-t-il. un peu professoral, comment il faut se comporter avec les femmes.

Déjà Hans Schwab, éperdu d'espoir, écrivait, le dos tourné, tandis que, la fiole ren-

202 LES TERRIBLES ENFA.NTS

versée, Paul recevait dans sa paume le petit caillou de poison blanc. Et il emporta la lettre en disant : « Ça ira bien, vous verrez, vous verrez que tout ira bien ! »

Constance, après un coup d'oeil vers la maison où toutle monde, hormis M. Barinel, faisait la sieste, se dirigeait vers la haute cabane étroite dans le bois d'acacias. Mais elle se trouva face à face avec Paul qui éclata de rire.

— Coucou! dit-il. Si vous voulez, nous allons jouer à cache-cache, ou à courir. Mais, d'abord, prenez ça.

Et il lui fourra un papier dans la poche.

— Quoi? qu'est-ce que c'est?

— Rien ! C'est pour rire !

Puis, comme elle était très jeune et lui tout enfant, — deux enfants, en vérité, —

ils se mirent à jouer, avec des fuites, avec des retours, et quand elle l'attrapait, elle le serrait trop fort, les yeux humides ; ils couraient, ils criaient, ils s'essoufflaient; à un moment, — elle allait l'atteindre, — il empoigna près du mur une touffe épineuse d'acacia dont, pour s'amuser, il lui frotta tout le visage. Elle se fâcha. « Ce n'était pas de jeu! il lui avait fait mal! elle se plaindrait à M. Barinel ! » En eiïet, à cause des piquants, elle saignait de la joue, des lèvres surtout. Mais il lui dit :

— Ce ne sera rien ! vous allez voir ! ce ne sera rien. Je vais vous guérir. Dans ma poche, j'ai de quoi vous guérir tout de suite. Laissez-moi faire. En un instant, vous serez guérie.

Il avait tiré de sa poche quelque chose qui ressemblait à un caillou blanc, ou à un petit dé de craie ; et avec cette petite chose dure il frottait, frottait les égratignures rouges qu'elle avait à la bouche.

— Mais finissez donc! vous me faites mal ! Je me laverai avec de l'eau fraîche. Je vous dis que vous...

Elle n'acheva point. Elle écarquilla les yeux, elle s'abattit sur le sable de l'allée, comme quelque chose de 1res lourd qui tombe.

YI

A quelque temps de là, — il y avait quatre ou cinq jours qu'on avait enterré Constance Planchemin, — Paul, sur le pas de la porte, vit venir le long de la route trois hommes qui avaient l'air de chercher quelque chose ou quelqu'un. Ils s'arrêtèrent, ayant aperçu la baraque de planches, peinte de cinabre.

— Mon petit ami, demanda à Paul l'un des trois hommes, est-ce que c'est là que demeure M. Hans Schwab?

— Le photographe? Oui, monsieur, c'est

là, et justement il est chez lui. Si vous voulez faire faire votre portrait...

Les policiers entrèrent dans la bicoque rouge. « Au nom de la loi, je vous arrête ! » Le procès de Hans Schwab, trois mois plus tard, fit grand bruit. Et pas un instant l'accusé ne put avoir l'espoir de sauver sa tête. La lettre qu'il avait écrite à Constance Planchemin et que l'on avait trouvée dans sa poche, lettre où il la menaçait de mort si elle ne venait pas au rendez-vous, et surtout le morceau de poison blanc découvert chez lui dans une fiole, avec de toutes petites rougeurs de sang à l'une des faces (sans doute il avait profité de la déchirure d'un baiser trop violent pour empoisonner la jeune demoiselle), ne laissaient pas subsister le moindre doute sur la culpabilité de Hans Schwab ; condamné malgré ses dénégations et ses serments d'innocence, il fut exécuté, le 20 septembre 1893^ sur la place de la Roquette.

Lucien, petit garçon, tient énormément à se faire remarquer ; âgé de dix ans, il a déjà un vif amour de la gloire ; si ses destins ne s'interrompent, il sera grand capitaine, empereur, ou gymnaste nègre, en maillot rouge et or, dans un cirque forain.

Depuis quelques jours, il semble préoccupé; ses camarades du square, avec lesquels il daigne, rarement, jouer à la berlurette, sont habitués à ses airs de supériorité, mais ils s'étonnent de son silence ; car naguère il pérorait volontiers, comme d'une tribune ou d'une chaire.

L'un d'eux lui demande :

— a Pourquoi es-tu préoccupé ?

— C'est, répond Lucien, parce que, la semaine passée, en nous promenant moi et ma bonne, nous son,imes entrés, après le pont, dans une maison blanche oii des gens nus sont couchés sur des lits de marbre. Sur le premier des lits de marbre, un homme étendu, très long, gonflé, tout bleu, et brillant de l'eau qui ruisselle* ! Pour mieux le voir, le monde s'approchait, se pressait, se bousculait. Les messieurs ôtaient leur chapeau, les dames faisaient le signe de la croix. On se taisait à cause de lui. On en avait peur, on ne se lassait pas de le regarder. C'était superbe.

— Viens-tu jouer au franc-carreau ?

— Non, » dit Lucien.

Et, pensif, il se promène glorieusement dans l'allée circulaire oi^i ses camarades jouent au franc-carreau et à la berlurette.

TI

Vers la fin d'un après-midi, deux gardiens de la paix, de service à l'angle d'un boulevard neuf, remarquent un petit garçon bien habillé, un enfant de bourgeois, couché tout de son long sur un banc. Il est singulier qu'il dorme là, à pareille heure. Ils s'approchent, l'un des agents dit :

« Eh ! le môme ! «

L'enfant reste immobile. L'autre agent dit :

« Eh ! le gosse ! ^)

L'enfant ne bouge pas. Ils le tâtent, ils le secouent : après une oscillation, le corps revient à son immobilité. Un de ses bras, soulevé, retombe, inerte. Sous la paupière qu'un pouce a difficilement rebroussée et qui ne redescend pas, l'œil est fixe, vide, nul. Ils s'effraient. Il est peut-être mort? Ils

le fouillent ; ils trouveront quelque papier, un indice quelconque; ils porteront le petit au domicile de ses parents. Non; dans les poches, des billes d'agate, unepiècededixsous. pas autrechose. Alors ilsle soulèvent, celui-ci par le cou, celui-là par les pieds; au poste, on fera venir le médecin. Ilestroide; il leur semble qu'il a les chevilles et la nuque très froides, glacées ; en un instinct de le réchauffer, l'un des agents le prend, le serre contre lui ; la tête défaille en arrière. Les gardiens de la paix causent entre eux.

— « Pauvre mioche !

— Dommage ! Tout mignon !

— Quelque attaque.

— Ou un mauvais coup, qui ne se voit pas.

— Qu'est-ce qu'on fera, puisqu'il n'a pas de papiers ?

— Gomme on fait toujours.

— Ah! oui, on l'exposera...

— A la Morgue. »

Mais l'agent qui porte l'enfant s'arrête, étonné, joyeux. Au moment précis où il a dit : « la Morgue », la petite poitrine abattu contre lui, très vivement. Il pose le mort sur le trottoir ; le mort ne tombe pas. Ah ! le sournois ! il faisait semblant, il s'est fichu d'eux. Mais ils sont bonnes gens. Ils le rabrouent, l'un d'une poussée à l'épaule, l'autre d'un coup de pied au derrière. Lucien s'en retourne chez ses parents, le long des maisons, très humihé.

Une semaine plus tard :

(( Eh bien, Mariette ? crie la mère du haut de l'escalier.

— M. Lucien n'est pas au square !

— Depuis quand est-il parti ?

— Les autres disent qu'ils ne l'ont pas vu de la journée.

— Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! » Le jour suivant :

<( Rien ! dit le père en jetant son chapeau contre le mur.

— Comment ! comment ! Qu'est-ce que tu dis, rien?

— Chez le commissaire, à la Préfecture, aucune nouvelle, pas un indice. C'est à devenir fou.

— Je le retrouverai, moi !

— Oîi ça ?

— Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! » Deux jours ont encore passé. Le père et

la mère, seuls dans la chambre que leur désolation endeuille, n'osent pas se regarder, assis l'un en face de l'autre, et pleurent. Mais dehors, c'est la belle journée de juillet. Les promeneurs vont lentement parles rues, épanouis. Aux Tuileries, il y a des sautées d'enfants et des éparpillements de moineaux parmi le soleil vert des marronniers criblés de rayon. Sous les ponts, la Seine très unie

flue en jaspures dorées, pendant que sur les quais coule l'heureuse foule. Il "y a, près du fleuve, une maisonblanche, plus blanche encore de la lumière d'été ; là, des gens nus sont couchés sur des lits de marbre. Quelqu'un, en sortant, dit : « Il paraît qu'on l'a repêché près de Billancourt. » Beaucoup de personnes entrent, curieuses. Sur le premier lit de marbre, un enfant est étendu, très joli, un peu gonflé, tout bleu, et brillant de l'eau qui ruisselle! Pour le mieux voir, le monde s'approche, se presse, se bouscule. Les messieurs ôtent leur chapeau, les dames font des signes de croix. On se tait, à cause de lui. On a peur, on ne se lasse pas de le regarder. C'est superbe.

Délicieuse? oui, mais pour qui? c'est ce que vous saurez tout à l'heure. Ce ne sont pas toujours ceux qui partent dès le matin pour l'idéale Gythère qui les premiers y parviennent. 11 y a tant d'escales où l'on peut s'attarder, tant d'accidents peuvent survenir ! Ne peut-on pas sombrer dans la mer de l'Indifférence avant de jeter l'ancre au port du Plaisir Parfait? Et tous les pilotes de l'Océan d'Amour sont bien loin d'être experts à bien guider la galerie qui enfle au vent ses voiles peintes d'Eres envolés et de palpitantes colombes.

Le certain, c'est que, ce matin-là, l'air à travers le frémissement des peupliers et la noire verdure des pins, était mêlé des parfums les plus aimables ; le zéphir matinal secouait doucement les lis pleins de rosée, au moment oîi Sylvanire descendit l'escalier de la serre en faisant signe à Lisette de vaquer soigneusement aux soins du ménage pendant qu'elle serait absente ; et, tout près d'elle, avec la courtoisie de chercher pour ses pas, sur les marches, la place OLi Sylvanire posa ses mules, Alcindor, un peu niais, bel homme d'ailleurs, descendait aussi. A vrai dire, un connaisseur, tel, par exemple, que M. de Grébillon, le fils, — qui par ses œuvres notoires et d'une si haute morahté, mérita de devenir Censeur Royal, — n'eût point tardé à deviner, en la

courtoisie de cet amant empressé, le vague dédain d'une bonne fortune qu'on n'a point pour la première fois. Il y a une chose affreuse : c'est l'ennui de recommencer la joie. Mais on sait, quand on al'àme un peu bien située, faire contre bonheur bon cœur ; Alcindor ne laissa pas voir le moins du monde que Lisette, sous sacoifTeoii s'ébouriffaient les cheveux, lui paraissait beaucoup plus jolie, — car il ne l'avait pas eue ! — que Sylvanire elle-même trop souvent possédée. Enfin, les deux amants, résignés à leur ivresse, étaient bien résolus à passer ensemble la plus agréable journée qu'on puisse imaginer.

Or, que fit Lisette, dès qu'ils se furent éloignés? Accoudée au balcon, à demi penchée vers la route d'été poussiéreuse et fleurie, n'avait-elle d'autre pensée que de leur souhaiter une bonne promenade, — ou bien s'inclinait-elle pour faire signe à quelque amoureux caché dans un angle de

muraille ? Eh ! que vous sert, curieux lecteur, demander cela? N'est-ce pas une indiscrétion tout à fait déplacée que de vouloir connaître en quelle intention les soubrettes accortes et la lèvre hardie, comme était Lisette, se mettent à la fenêtre par les matins d'été?

Tout de suite les deux promeneurs rencontrèrent un beau carrosse qui n'était point là par hasard, — car ils étaient gens de précaution, et ne laissaient point au hasard le soin de leur faire d'heureuses surprises. Lui, le tricorne sous le bras. elle, l'éventail à la main, ils constatèrent que le cocher récemment venu d'Angleterre, qui est le pays des bons fouetteurs de chevaux, avait la mine fort convenable ; puis, ils montèrent d'un air grave et doux dans le grand car-

rosse. Car, — sachez-le — ce n'est pas seulement en galère que Ton part pour les Iles d'Amour ; si invraisemblable que cela puisse paraître, on peut s'y rendre en un boudoir à quatre roues, attelé de deux beaux hongres fringants.

Les heureux amants étaient très sérieux et très doux ; ils avaient l'air, sur les coussins, d'un couple qui vient de s'asseoir et reprend haleine entre deux figures d'un menuet.

Le paysage était joli, plaine grise et bouquets d'arbres plus loin ; s'ils avaient eu en eux de quoi se plaire aux choses — c'està-dire un peu d'amour encore, — ils n'eussent pas manqué de prendre le plus vif plaisir à monter cette rue de bourgade, vers la maisonnette basse, au fond, devant laquelle un villageois faisait la conversation avec des vieilles aux coiffes noires et blanches.

Mais quoi? leur liaison était de celles

224 LA DKLICIKUSE JOURNEE

qui, vieilles de trois mois déjà, avérées et très dignes, ne s'égaient plus de vaines circonstances. L'amour, même adultère, devient si vite une espèce de mariage.

Ils descendirent du carrosse. Ils étaient charmants à voir en leur bienséance tendre : elle, appuyée au bras de son ami, lui, la haute canne enfonçant dans le cailloutis du chemin. Vraiment ils n'auraient pas demandé mieux que d'admirer sincèrement le lointain du paysage. Même Alcindor trouva à ce propos, d'un ton de sensibilité, plusieurs phrases fort agréablement imitées des lettres de Saint-Preux ; il faut lui rendre cette justice que, seul, avec Sylvanire, il faisait les plus louables efforts pour l'ennuyer et s'ennuyer lui-même le moins possible. Mais, que voulez-vous, il y avait trois siècles que, pour la première fois, leurs lèvres s'étaient rencontrées dans une causerie de boudoir solitaire et ne s'étaient disjointes qu'après le baiser parfait.

Us se crurent sauvés de l'ennui, ayant trouvé, suspendue aux branches printanières, une escarpolette ! Sylvanire y prit place très vite, tandis qu'il s'asseyait — sacrifiant ses habits, de chez le bon faiseur cependant — sur l'herbe et sur le sable, et si doucement elle se balançait dans le remuement envolé de ses jupes, où les dentelles frémissaient et palpitaient comme des pétales de roses blanches secouées parle vent. Même un peu de jambe, dans le bas diaphane, était par instant visible comme un éclair rose. Certainement, ils allaient se divertir enfin : ce serait l'heure la plus délicieuse delà délicieuse journée. Hélas ! cette jambe, si exquise qu'elle fût, il ne l'ignorait point; et Sylvanire ellemême — on en arrive là — ne prenait plus plaisir, avec Alcindordu moins, aux défaites

226 LA DKLICIEUSE JOURNEE

de sa pudeur. De sorte que l'escarpolette allant et venant, il accordait l'attention la plus soutenue à une coccinelle qui traversait le sable ; tandis que Syl vanire était aussi intéressée que possible par le vol au loin de deux hirondelles rasant le sol.

Une furieuse envie les prit, — après le vain essai d'un déjeuner à la ferme, — de rentrer dans la civilisation. A coup sûr, ce qui étreignait leurs cœurs, ce qui mettait le silence à leurs lèvres, c'était la solitude solennelle des champs et des bois. Ah ! les citadins ne s'accommodent pas longtemps de la déserte campagne. Ce fut avec une sérieuse espérance d'être tout à fait heureux, enfm, qu'ils pénétrèrent, le soir, dans une hôtellerie où les gentilshommes des environs venaient festoyer après les chasses. L'hôteHer les accueillit avec de bruyantes exclamations de bienvenue et de discrètes promesses de confort et de solitude raffinée ; car c'était une auberge très connue pour

offrir une irréprochable hospitalité aux couples en quête d'un nid pour leurs baisers. Et l'auberge se montra digne de sa renommée. Sous les lanternes de toutes les couleurs, les bougies flambèrent et multiplièrent leurs flammes aux cristaux des candélabres, les plats d'argent étincelèrent sur la nappe, le Champagne moussa dans les coupes, tant qu'enfin Alcindor et Sylvanire, retrouvant dans beaucoup de griserie un peu de l'ivresse de leur amourette déjà surannée , purent enfin croire qu'ils avaient passé, — si bien achevée — la plus déhcieuse des journées ! Ah ! les pauvres gens ! Quelle médiocre aventure ! et comme l'extase même des vieux baisers en vain rénovés se pâme vite en bâillements !

Or, qui donc avait passé une journée délicieuse, en effet?

Vous ne devinez point? — Lisette.

Car, sa maîtresse à peine sortie, elle n'avait eu garde de demeurer au logis ; toute pimpante et toute parfumée des onguents de Madame, elle avait rejoint au cabaret de la route son nouvel ami, sergent au régiment de Flandre, un brave garsqu'elle adore, à cause de son uniforme et sans son uniforme : et ils avaient couru à travers champs, libres et fous, s'embrassant derrière les haies, dans les blés remués, ayant d'heureuses chutes dans les fossés herbeu;»:; soubrette redevenue villageoise, soldat redevenu paysan ; robustes et francs, vulgaires, presque grossiers, sains, solides, heureux ; et maintenant, las, adorablement las, les lèvres rouges et comme saignantes d'avoir mangé des mûres ou d'avoir été mordues par de fortes dents, ils chantaient à pleine voix des chansons de bataille et d'amour sous la tonnelle de la guinguette.

Page 1