‹ Le chemin le plus court (volume 2)Chapitre 9 sur 38 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Vers la fin du mois d'octobre, à minuit, il pleuvait de la neige fondue ; le ciel était gris et d'une seule pièce comme une triste et froide coupole de plomb. C'était une de ces pluies calmes, continues, égales, sans violence ni précipitation , qui font croire facilement qu'il pleuvra toujours ainsi jusqu'à la fin des siècles.

A une maison près de la porte des Mariniers, à Chàlons-sur-Marne, une fenêtre s'ouvrit, et quelque chose fut poussé sur le balcon ; après quoi on referma la fenêtre. Ce quelque chose , à le regarder de plus près, était un jeune nomme à moitié vêtu. 11 avait la tète nue, et les pieds dans des pantouflesde maroquin vert.

Arrivé sur la terrasse, son premier soin fut de boutonner son habit, pour résister de son mieux au froid et à la pluie; ensuite il chercha par quel moyen il pourrait descendre du balcon en bas.

11 faut croire qu'il n'en trouva aucun , car à six heures du matin il était encore blotti dans un coin, immobile, retenant son haleine, autant par la crainte de

faire du bruit, que par celle de renouveler la sensation du froid , «n causant le moindre dérangement à ses vêtements collés sur son corps par la pluie glacée qui u'avait pas cessé de tomber. T. V.

Vers la fin du mois d'octobre, à minuit, il pleuvait de la neige fondue.

Il est bon de dire comment ce jeune homme était arrivé sur le balcon.

Madame Lauter, qui, avan^ son mariage, s'appelait mademoiselle Rosalie Chaumier, demeurait chez une tante. C'est là que M. I.auter la rencontrait qu'il fut obligé de faire une variante au mot de César, et de dire :

Je suis venu, j'ai vu, j'ai été vaincu. M. Lauter avait trente-cinq ans, mademoiselle Rosalie Chaumier, dixhuit; en attendant qu'elle prit du goût pour son mari, elle avait, comme toutes les filles, un goût prononcé pour le mariage; en peu de temps elle devint madame Lauter, et vint habiter à Chàlons la maison de son mari.

Le faible de M. Lauter était une grande prétention à la force et au stoïcisme.

Celte prétention n'était nullement justifiée, et n'avait pour prétexte que l'admiration qu'inspirent naturellement entre les qualités que l'on n'apas.cellesdonton est le plus éloigné. De cette admiration on passe graduellement — au regret de ne les avoir pas, — au désir de les acquérir, — à la conviction de les posséder, — à la vanité de s'en parer.

M. Lauter était bon, sensible, généreux, — c'était

assez de chances pour souffrir dans la vie, — mais son prétendu stoïcisme les augmentait singulièrement; il lui fallait, en effet, soulfrir en dedans sans avouer ses souffrances, sans les faire évaporer en

LES VRILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

plaintes, en récits, en gémissements, en impréeation»^qni on) le double avantage de diminuer les chagrins et de s'en litre plaindre davantage.

Madame Lauter était, comme sont toutes les femmes [excepté vous, madame, qui liseï ce livre), comme sont toutes les femmes, même les pi

Elle était coquette; elle voulait qu'on la trouvât belle, et elle l'était en effet : elle voulait qu'on fût amoureux d'elle. — Elle n'eût trouvé qui juste et raisonnable que tous les cœurs de l'univers fussent tournés vers elle, et si quelqu'un paraissait se diriger d'un autre c ôte, quelque méprisable qu'il fût ou qu'il lui parût, quelque peu d'attention quelle < ùt donné à sa soumission , s'il se rit soumis, elle ne laissait pas d'en ressentir un peu de mauvaise humeur et de re.

Il u'esl pas di femme, — toujours excepté vous, madame, — qui ne S' i droits inattaquables à tout ce qu'il y a d'amour dans

tous les cœurs qui sont au monde.

De même qu'un parfum précieux répand les mêmes émanations

rvé dans un Qacon d'OT ciselé, ou dans une cruche de grès,

l'amour est toujours l'amour; et il contient tant d'admiration qu'on

peut l'inspirer sans honte au plus obscur des hommes : tout ce qu'on

se doit est de ne pas l'éprouver soi-même.

Chaque femme se croit volée de tout l'amour qu'on a pour une autre.

— C'est ce qui explique le soin que semblent prendre tant de il. unes de la chasteté de leur femme de chambre , et la brusquerie qu'elles ne peuvent s'empêcher de lui témoigner si elles ont quelques raisons de lui croire un amant; car, si elles ne l'honorent pas du titre de rivale, elles peuvent, sans déroger, l'appeler voleuse; et la traiterquand elle se permet d'être aimée comme si, en leur ab- 5ence,elle s'était permis de mettre des fleurs dans sescheveux ou sur ses é| aules un mantelet garni de dentelles, ou tout autre ornement réservé à sa maîtresse.

C'est ce sentiment qui avait attiré l'attention de madame Lauter sur un jeune homme assez insignifiant qui vint un jour s'établir dans la ville; madame Lauter, quoique jeune encore, avait cependant deux enfants que l'on élevait à la maison. — La médisance l'avait toujours respectée. Sa coquetterie avait trouvé si peu de résistance jusque-là, qu'elle était restée parfaitement innocente; les cœurs s'étaient toujours rendus sans coup férir. Tout combat coûte des pertes, même au vainqueur, mais on n'avait pas combattu ; tout le monde s'était rendu de si bonne grâce que madame Lauter n'avait pas attaché plus de prix aux gens qu'ils n'en semblaient mettre à eux-mêmes.

M. Stoltz était un jeune homme dont la profession était d'attendre avec quelque fortune que la mort d'un vieux parent lui en apportât une plus considérable. La première fois qu'il se manifesta à Chàlons, ce fut à une assemblée où se trouvait également madame Lauter. M. Stoltz, timide et embarrassé, choisit, pour s'occuper d'elle, la femme autour de laquelle il vit le moins de monde, celle qui, par son peu de beauté, lui parut condamnée à la plus grande indulgence. Cette modestie , que tout le monde prit pour un libre choix, parut au moins une bizarrerie, et il est à gager que madame Lauter ne fut pas la seule qui dit le soir à son mari en rentrant au domicile conjugal : On nous a présenté ce soir un jeune homme bien nul. — Il s'est rendu justice en prenant madame Reiss pour but de ses gauches attentions. — N'avez-vottS pas remarqué avec quelle maladresse il a salué en entrant?

A quoi M. Lauter ne répondit rien, parce que M. Stoltz lui était parfaitement indifférent et qu'il ne l'avait peut être pas vu.

Le lendemain, au déjeuner, madame Lauter dit à son mari: Connaissez-vous rien de plus ridicule que madame Reiss? — Elle était décolletée hier comme s'il se lût agi d'un bal a la préfecture, — sans compter une douzaine de gros vilains diamants qu'elle mettrait, je crois, pour aller manger de la crème à la campagne, et avec lesquels elle ne peut manquer de coucher.

A quoi M. Lauter ne répondit rien.

— C'est ch( z nous dans trois jouis qu'a lieu l'assemblée, — ajouta madame Lauter. — Pensez-vous qu il faille inviter ce Koltz ou Stoltz?

— Vous ferez à ce sujet absolument tout ce que vous voudrez, — répondit M. Lauter.

— Je rengagerai, parce que sa présence m'exemptera de l'obligation de prescrire aux hommes qui viennent chez moi la corvée de faire valser madame Reiss à tour de rôle.

M. Stoltz était chasseur. — On commençait à chasser aux cailles vertes dans les blés avec des chiens d'an et. Il rencontra un jour M. Lauter et ils chassèrent de compagnie. Depuis ce jour, M. Stoltz vint habituellement à la maison.

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