‹ Le chemin le plus court (volume 2)Chapitre 2 sur 38 · U- râteau i- il uneuï violent, que le râteau se cassa · texte numérisé non relu

U- râteau i- il uneuï violent, que le râteau se cassa

\ ce moment pissait le magistral du lieu, en .sabots, engrosse veste

et en boûuel de laine, Hugues lui saisi d'une véhémente admiration

pour cette nohle simplicité de minus. !l crut voir tilt patriarche, et lui

p 1I1 comme il 'ùi parlé en pareil cas. Le magistral l'ëcouia ; puis,

avant eitlcudu ei '-me temps les charretiers qui couvraient sa v oi\ de

là L-ur, il prou 1 celle mémorable sentence : a Tout bien entendu, il

j a in un râteau de cassé, il fant que ce râteau suit payé; monsieur donnera trois bancs. >■ Hugues, presque aussi éidurdi du jugement que

du coup de râleau, donna trois francs; et, peu anl q le \ liage, trop

près de la ville, avail pris quelque chose de sa coi ruption, il revint sur ses pas, aux huées di s charretiers et du magistrat, et attendit avec impatience le moment où il pourrait aller plus loin chercher la douce paix et les vertus champêtres'.

ivall sun logement dans un quartier relire; il habitait une

chambre 1 >ui au haut d'une maison, sur une terrasse. Il pouvait con-

3 i le étendue de ciel et respirer un air assez pur. Il

ait du lever et du coucher du soleil et voyait le jour une demi-

. ml qu'il fût descendu dans la rue, et une demi-heure après

iilalli il ï lanternes. Ajoutez que le vent qui, aux Tuileries,

peine I issonner les dentelles aux manlelels des femmes, pro-

I ehez l'étudiant de véritables ouragans, brisait les vitres et emportait les cheminées.

Quand on taisait quelque plaisanterie sur la prodigieuse élévation de son I cernent, que l'on prétendait être au quatorzième étage, il répou-

II souriant, qu'ayant, en sa qualité d'artiste, commerce avec les , 1! ;iv, ii cru devoir, pour la facilité des communications, leuréparune partie du chemin.

. Iiambre était meublée d'abord de quatre murailles et de deux fenétres, puis de quelques nattes de jour, d'un lit, d'un grand fauteuil et ix 1 baises incomplètes. Aux murailles pendaient des lleun 1-, quelébauches données par des camarades, et trais ou quatre pipes de différentes couleurs et de diverses dimerisions.

il était rare que llugues lut seul dois sou Ingis. Quelques camarades i le plus souvent occupés à fumer chez lui et à parler politique, rail difficile de préciser la date de celte histoire : nous ne pensons pas qu'aucun des personnages qui y figurent soit aujourd'hui vivant; 'étail à l'époque où la jeunesse française commençait à échanger la gaieté insoucieuse ei l'abandon si gracieux de son âge contre une graupations tristes, si elles sont réelles; ridicules, si elles miui factices. On commençait alors, ce qui est si commun aujourd'hui que l'on ne s'en aperçoit plus, à rejeter dix belles années de sa vie, dix lansl quelles l'homme, dans toute la force du corps et de l'esprit, empl ie sa puissance à jouir, pendant les quelques inslauls qui forune limite si étroite entre les désirs et les regrets. Aujourd bui l'on1 de l'enfonce à l'âge mûr; on a supprimé la jeunesse, el c'est sans inl 1 valle que, après avoir employé la première moitié de la fie à la -i-i onde, on consume la seconde à regretter la première. Si l'on

.. (leurs, si I on fait tomber avant le temps Cette neige odorante qui li . our unie au printemps, comme une fraîche guirlande de fiancée, on n'en aura pas pour cela plus de fruits.

■ 1 mps-là, ci, mn; -iii a pour Hugues un enchaînement de malheurs.

,.,;., in dit, 1 11 du moins si nous l'avons dit

n ni, l'ai ail semblant I le droit, el paît que de

I • iniui 1 quand ils'occi je Iqi de re-

pporlée . p • ibl imi ni d'esj rit, une certaine

élégance naturelle, el un remarquable babil marron à collêi de velours le taisaient recevoir dans mu- société sfssez distinguée.

lingues ne manqua pas de devenir amoureux d une des femmes qu'il rencontrait le plus fréquemment.

I omiiie il arrive Sdùvcnl, celle en laquelle il nul trouver l'a scmbl ige de toutes lc< vertus, de tous les laleuts, de toutes les grâces, lui cel e qui la première lui parul jeter sur lui un regard favorable, ou qui la première laiss , tomber un pelit gant I lauç que Hugues put ramasser, ce qui lui donna l'occasion, la hardiesse, de lui adresser quelques mots sur la blanch ur dune main assez grosse que renl'erinail un peu diliicib-iueul le petit gant blanc.

Sun hommagi fut asseï bien Accueilli; la vivacité de ses sensations, le romanesque de ses idées, avaient un charme asseï puissant aux veux de la femme qu'il croyait, avuir Choisie;

Mais une série de petites infortunes vint l'arrêter près du but.

Un soir, comme il lui donnai! le bras sur les boulevards, par un leinps frais el serein 0}tll avait fait naître l'idée de revenir à pied de l'Opéra, il lui accosté par une mendiante! ; C'étaii une pnuv rC femme don! les grands yeux bleus inspiraient la pilié poUr urt tout petit enfant qu'elle portait dans ses liras. Fidèle aux traditions des héros de roman, llugues r/l sa bourse à la mendiante.

Dans les romans, nue semblable action ne passe jamais iuajlerçui . cette fois, au contraire, la femme qu'il accompagnait, distraite mi bti 1 upée. ne vil pas sc.s largesses. Il arriva un peu plus loin qu'un enfant, Couvert de suie, le poursuivit en lui demandant un sou. Hugues, du premier mouvement, fouilla à sa poche; mais, il avail si liiirmiement donné sa bourse, qu'il ne lui restait p as même le sou que lui demandait I Opiniâtre savoyard, qui le poursuivit de sa voix dolente cl de sa démarche de chien battu, jusque par delà la Madeleine* sans qu il lût possible à notre infortuné liéro d'en débarrasser ni lui ni sa comp igiie.

A quelques jours de la, Unîmes se trouva (aire chez elle une visite du malin. Madame '" avait du monde. Les gens nul sfe trouvaient là avaii ni ou l'avantage d'une po: ilion sociale ou celui de la fortune. Hugues avait bien de sou cote quelques avantages à opposer à ceux-là; il était jeune, beau, distingué, bien élevé; mais tout cela ne servait qu'a obliger les aulres à -c prévaloir plus somptueusement de ce qui devait les mettre audessus du j. mie artiste. Une chose surtout le menait mal à son aise : il y a une sorte d'affiliation au inonde qu'il làut obtenir, quand on veut y vivre; quelque chose d'indescriptible à quoi les gens du mande se reconnaissent comme membres d'une même famille, llugues jeune, sans fortune, sans talent reconnu, sans famille, se trouvait naturellement dans le monde sans en faire partie.

Ue jour-là, il fut d'abord un peu soucieux de voir madame '" ain ; eulourée : il se figura facilement qu'il eût trouvé le courage de lui parler, s'il l'eût trouvée seule, quoique très-certainement cela n'eût l'ait qu'accroître son indécision et sa timidité.

La conversation continua sans que son arrivée y changeât rien ; on parlait de gens et de choses qui lui étaient inconnus; c'est une impolitesse qu'ont fréquemment les gens qui se piquent le plus desavoir vivre. Relativement à Hugues, elle était d'autant plus choquante qu'elle n'éiait pas involontaire. H se hasarda à glisser une reniai que assez fine 1 I rituelle sur ce que venait de dire un des interlocuteurs. Sitôt qu'il 1 u! parlé, une autre personne répondit, non pas à la phrase de llugues, mais à la phrase précédente, semblant considérer ce qu'il avi il dit connue non avenu. La conversali n continua. Une seconde tentative de Uu ne fut pas pins heureuse. Mail une "' avait trop d'esprit el de tact pour ne pas s'être apei çue de l'aliénation de sa société à exclure ainsi le 1 a livre étudiant Hugues; elle méditait de ramener, par une transition adroite, la conversation à une marche générale, lorsque l'étudiant se leva, salua silencieusement et sortit.

mira çheï lui, humilié, furieux, pleurant de colère el méditant do devenir millionnaire et maréchal de France pour humilier à sou tour ceux qui l'avaient ainsi maltraité; mais ce projet ne pouvait avoir une exécution assez immédiate; et provisoirement il écrivit une longue lettre a madame "*.

Dans celte lettre, il faisait de l'indignation démocratique; en la relisant, il eut le bonheur delà trouver ridicule, et la remplaça par un billet. Au billet, il joignit un bouquet de jonquille-, a l'imitation des

du ICmpS de Louis XV.

« !l serait, disait-il, bien heureux de voir ses jonquilles le so 1 d ins li s beaux cheveux de madame "*, à un bal OÙ ils devaient se rencontrer, a

Ce pauvre garçon, se dit madame "*, il a élé malheureux ce matin : il esl parti trop lût et n'a pu voir mes efforts pour le mettre ;i sou aise : j'ai à ses yeux des torts que je dois expier, je mettrai ses jonquilles dans mes cheveux.

Di sou coié, Hugues exhalait son indignation contre les grands les favoris le l'lutus, etc.

Il regrettait amèrement les : mps passes où un homme bile aux;««a de Mars étail l'égal de tous,

ci ha-

Le temps passé a ceci d'agréable qu'on lui prêle volonliei s toul ce qui manque au temps présent. Nous avons eu la curiosité de rechercher

«Lus les livres les plus anciens : nous n'avons pas trouvé un seul écrivain qui né regrettai le pusse el ne se plaignil du présent que nous regrettons aujourd'hui qu'il est devenu pusse à son tour;

Sans remonter ;m\ livres indiens el égyptiens OÙ ces doléances sont

fréquemment répétées, nous avons trouve dans quelques anciens écrivains des plaintes exactement semblables, et sur les mêmes sujets, à «elles que l'on formule aujourd'hui :

« Aujourd'hui que les meslres de camp se font par douzaines. » (Branli'iine, Discourt sur les duels.)

Deux mille ans avant .lésus-Christ, un philosophe disait : Ou ne met aucune borne à la fureur d'écrire, teribendi libros jioii est finis.

On se plaignait sous Louis XV de la prodigalité des cordons de l'ordre, comme aujourd'hui on se plaint de celle des croix d'honneur.

De tout cela il ressort que le progrès est une chimère; le peuple d'aujourd'hui est exactement le peuple du temps de Moïse; chaque siècle a sa folie particulière qu'il décore du litre de philosophie; eeux-là sont appelés sages qui font nos folies ou sont Ions à notre profit.

Toute cette indignation de Hugues creva en une ode en vers libres :

Si j'étais chevalier, J'aurais une bannière ; Sous mon blanc destrier Flotterait la poussière, etc.

C'était l'heure de partir pour le bal ; il fallut descendre un peu de ces hypothèses dites poétiques ; la cuirasse fut remplacée par l'habit marron, l'aigrette rouge par un chapea 1 de soie, le bouclier par une canne, et le destrier blanc par deux chevaux de fiacre d'une couleur indéterminée.

Arrivé au bal, Hugues chercha longtemps madame ""; elle le cherchait aussi ; mais Hugues l'ayant aperçue avec une guirlande de fleurs bleues dans les cheveux, il resta un moment anéanti; puis, se glissant dans la foule, il sortit du salon en jurant de ne jamais revoir madame *". En général, les amoureux dépensent tant d'énergie dans leurs projets de vengeance et dans leurs serments, qu'il ne leur en reste guère pour l'exécution , néanmoins Hugues tint cette l'ois la promesse qu'il s'était faite à lui-même.

Si madame — avait substitué des volubilis biens aux jonquilles que lui avait envoyées l'étudiant, ce n'était pas faute d'un vif désir de lui être agréable; elle s'était même coiffée d'abord avec lesdites jonquilles; mais sa femme de chambre et sa psyché lui avaient si bien démontré la dis— sonnance des fleurs jaunes avec ses cheveux blonds, que, dans l'intérêt même de notre héros et pour ne pas lui paraître laide, elle y avait renoncé.

Hugues fit de longues homélies contre les grandes dames, découvrit que la vertu el l'amour n'existent que dans les mansardes, et se renferma dans son atelier.

Il devint amoureux, à quelque temps de là, d'une voisine; il la rencontrait dix fois le jour sur son escalier; mais, n'osant lui parler, il rappela dans sa mémoire tout ce qu'il avait lu d'applicable à la circonstance, et il lui écrivit. Ainsi que ne manque jamais de le taire le jeune homme qui n'a connu d'autres plaisirs que le jeu de balle et le théâtre des Variétés une fois par semaine, il se donnait dans sa lettre pour un homme fatigué de l'existence et de ses insipides joies. 11 offrait toute sa vie pour un regard.

Avec toutes les femmes le but est le même ; il n'y a de différence que dans le point de départ. Hugues*demandait un regard : on lui accorda ce qu'il demandait. 11 eût mieux fait de demander davautage ; c'était commencer le plus loin du but possible.

La jeune voisine se trouvant ainsi, par les adorations timorées de l'étudiant, juchée sur un piédestal si élevé qu'elle ne pouvait en descendre sans risquer de se rompre le col, le prit au mot, non sans s'étonner passablement des épîtres mélancoliques de son voisin. Il faisait sa cour depuis un mois quand, pour la première fois, il avisa de demander une réponse à ses lettres.

« Il savait bien toul ce qu'un pareil sacrifice coûterait à la venu de sa voisine; ce n'était qu'eu tremblant qu'il osait demander mie si grande faveur. Les filles sages, d'ordinaire, ne répondent pas à des lettres d'amour; mais il espérait que sa constance triompherait de scrupules auxquels il ne pouvait qu'applaudir, etc. »

Prenez une vieille femme au moment où elle va jeter par la fenêtre des pantoufles hors de service, priez-la de vous les donner pour un louis : elle vous en demandera trois.

La voisine vil justement dans cciic lettre un plaidoyer for) éloquent contre ce qu'on demandait délie; et cène fut que quinze jours après qu'elle consentit enfin a faire ce qu'elle eût fait d'elle-même si Hugues

ne le lui cùl pas demandé. Il avait lu et relu Clarisse HarloVB et il suivait Lovelace pas à pas.

Huit jours plus lard il demanda à faire une visite.

Huit jours après il serra la main.

Huit jours après il baisa la main.

Huit jours après il baisa la joue.

Huit jours après il se rapprocha des lèvres : on le mit à la porle.

On le mit a la porte parce qu'en même temps que lui un autre candidat s'était mis sur les rangs.

Mais l'autre candidat avait commencé plus près du but; il avait débuté par faire une visite; cl il est facile de les suivie l'un el l'autre dans leur chemin.

Le jour où Hugues avait demandé un regard, son rival avait fait une visite.

Le jour où Hugues avait demandé une réponse, l'autre avait serré la main.

Le jour où Hugues avait serré la main, l'autre l'avait baisée.

Le jour où Hugues avait baisé la main, l'autre avait baisé la jonc.

Le jour où Hugues avait baisé la joue, l'autre avait baisé les lèvres.

Le jour où Hugues avait voulu baiser les lèvres... on avait mis lingues à la porle ; la jeune ouvrière s'était donné un maître qui avait exigé l'expulsion de son rival.

Hugues lui envoya un cartel; celui-ci répondit qu'il comprenait à peu près que Hugues, désappointé dans ses espérances, fût en colère et ne s'amusât pas de la vie ; mais que lui, qui avait réussi, trouvait la vie fort agréable pour le moment et ne se souciait nullement de la jouer contre la vie d'un homme qu'il serait désespéré de luer et auquel il n'avait nul sujet d'en vouloir.

Uugues alors rima des élégies.

Comme il en était à sa quinzième élégie, d'autres étudiants vinrent le chereher pour l'emmener déjeuner. Un d'eux avait reçu quelque argent de sa famille et traitait ses camarades.

Après le déjeuner, ils se séparèrent. Uugues donnait le bras à deux jeunes gens qui demeuraient dans son quartier.

Ils arrivèrent à un carrefour; Hugues voulut tourner à droite, on autre insista pour qu'on prît à gauche. Le troisième annonçait qu'il prendrait tout droit. Chacun appuya son opinion d'arguments à peu près les mêmes. Cette rue abrégeait le chemin, celle autre était moins fangeuse, etc.

—Ma foi, messieurs, dit le troisième, vous avez pris pour vous les deux seules raisons que l'on puisse donner ; pour ne pas vous répéter, je suis forcé de dire la vérité. Je ne veux passer ni à droite ni à gauche parce que dans une rue demeure mon boîtier et dans l'autre mon tailleur, el nue mes comptes ne sont pas aussi en règle que je le voudrais bien. Hugues et l'autre jeune homme avouèrent en riant que c'étaient des causes semblables qui seules fondaient leur obstination géographique. Ils se séparèrent en se donnant la main, et chacun prit la route qui lui présentait le plus de sûreté.

Rentré chez lui, Hugues ralluma son feu, car dans les premiers jours du mois d'avril il faisait encore froid, et il se mit à penser.

Une goutte de citron fera tourner le lait le plus pur. Il n'est pas impossible qu'une éclaboussure reçue dans la rue pousse un homme à se brûler la cervelle, tant la moindre contrariété nous trouble la vue et nous fait lout voir en noir. Cette dette qui empêchait l'étudiant de passer librement dans la rue l'amena à récapituler lout ce qu'il y avait de chagrinant dans sa situation. 11 esl peintre, mais tant de gens de talent meurent de faim ; et d'ailleurs aura-t-il du talent? H récapitula tous les ennuis qui l'assiégeaient et le peu de ressources qu'il trouvait contre eux ; le théâtre où, depuis les mystères jusqu'à nous, on avait toujours joué une seule unique pièce, tantôt prise du coté sérieux, tantôt du côté comique ou grotesque. Le monde ! Les grandes dames qui trompaient comme des griseltes, les grisettes qui trahissaient comme des grandes dames. Il se rappela ses peines d'amour; il reluises élégies et s'attendrit sur lui-même. Son amour pour la solitude et la vie champêtre se réveilla. 11 fit sa valise et partit pour le Havre.

Dans la voiture, Hugues se trouva l'heureux possesseur d'un coin. En proie aux plus riantes idées, il descendit son bonnet jusque sur ses yeux, bien décidé à ne pas dire un mot de tout le voyage. Il allait se troiiv cr à

lr chemin LR PLUS COUHT.

cinquante-six lieues de Paris : e'e^l ci qu'il verrait l'homme de fti n mu e. l'homme oon corrompu par l.i civilisation, l'homme simple, franc el bon: pas (f étiquette, (tes lilles chastes, pures, innocentes, lilanl pour leurs vêtements la laine de leurs moutons plus blancs que In neige.

1 a voiture s'arrêta à quelques lieues de Taris pour si' compléter; c'est un moment d'anxiété nue tout le monde connaît.

Pour le voyageur endurci qui n'a d'autre souci que ses aises, le nouvi avenu est-il gros? est-il minée? Pour les jeunes gens, est-ce une l'eniiue '.' lit quand un voile, un chàle flottant dans l'onibre,',ont réalise ce désir, i ■-t-ell - eiuie .' est-elle jolie .'

ient deux femmes, l'une jeune, l'autre de l'âge d'une mère de comédie, c'est-a-dire encore coquette et avenante. 11 ne restait que les

il uix pi. ii i S des deux survenantes. Les quatre premiers arrivé- avaient

Si iiciucn! pris les coins. In des voyageurs, placé -nr la même han-

ipielle que retudiant, ôffrïl -"il coin el se rappi'oeha de lingues; celiii-

i i agit de même, mais fui forcé de se placer sur la banquette opposée.

En un moment la voiture avait chance d'aspect, Les quatre hommes, qui s étaient alfubles, pour passer la nuit, de bonnets plus ou moins ridicules, les avaient remis clans leurs poches ou avaient passé la main dans leurs cheveux ; U>Ul le monde s'était l'ait beau.

i rame Hugues avisait Comment il entamerait le dialogue, une conversalion s'engagea entre les deux lenimes et l'un des voyageurs qui avaient gardé- leur coin. Il donna dfe son manque de politesse des raisoni plaisantes qui tirent rire les deux femmes aux éclats. Hugues, choqué de cet avantage que l'on prenait sur lui, et du peu de profit qu'il tirait de son sacrifice, trouva avec peine et ramassa son bonnet qu'il avait olé piec ipitanmient, l'enfonça sur ses yeux et s'endormit pour ne se icm'IIci qu'en arrivant an Havre. Il faisait grand jour, il mit son bonnet danssa poche, et ce ne l'ut que quelques jours après qu'il s'aperçut que Son foulard, qu'il avait ton ours connu jaune, était devenu amarante. Dans un des coins était attachée une petite bague ornée d'une topaze de peu de valeur.

Hugues fut reçu chez son père comme tous les fils chez tous les pères : sa mère pleura de joie et le trouva superbe, son perf ne fut gucie plus stnique. Au* que-lions sur ses études, il répondit qu'il sérail bientôt avoi al : les parents furent enchantés el invitèrent leurs parents et leurs amis a dîner, pour se luire honneur de leur lils. Le diner lui rendu par le.^ parents et les amis.

Itugurs n'eut qu'un médiocre succès : -ou genre d'esprit était trop fin pour ses auditeurs. lH'ut entièrement si lip-é par un diseur de gaudriole-, sorte de loustic au rire bruyant. Il trouva la des éliquelles que toul sou eiiLoiicmeni pourla vie champêtre ne put lui faire préférera celles dont il avait tant inédit à Paris. On le forçait de boire et de manger; son «erre, toujours i empli, devait toujours cire vide; on choquait les verres a chaque lois qu'on les portait à la bouche, l'eu connaisseur en vins, il négligeait de faire l'éloge de celui qu'on servait. Apres le café on faisait rirt, puis une nouvelle dose d'eau-de-vie faisait le glcria gris; puis l'eau-de-vie pure était bue comme rin-elle: à la rincette, succédait la mot inceitp. La mailresse de la mai-on apportait alors, sous le nom de i assis qu'elle avait fait elle-même, del'eau teinte en rouge et une galette de sa l.oon. Hugues, qui avait trop bu et trop mangé, refusait le cassis el la galette: on s'enlreregardait. Hugues était un homme sans usage et -ans habitude du momie.

Au dehors il était plus heureux : il y avait de beaux pâturages, mais les ions étaient jaunes de boue el de fumier. Ceux qui les gardaient

é aient îles enfants déguenillés.

Son rè'e d'égalité n'était pas plus réel; à la même table, le mailre niaAgeail w une nappe qui s'arrétail à la place des domestiques. Les doue '-tiques mangeaient un pain plus grossier el buvaient de la piquelte à coté du vieux cidre des maîtres.

f'u jour son père lui dil : — Hugues, monle demain matin sur le bidet et va à klretat ; tu paveras à Samuel \ubry < eut mesures de pommes que je lui dois de l'aimée passée et lu lui feras nos compliments. Hugues profita avec joie de l'occasion de s'éloigner pour un jour des parents et des amis de son père. Il ne pouvait que leur savoir gré de leur accueil el de leurs dîners offerts de bon cceur, mais il y périssait d'ennui.

Où l'on voit comment l'étudiant Hugues marclia sur le pied d'un homme blond, et ce qui en advint.

Il y a cinq ou six lieues du llavre-de-Giàee au petit port d'h'trelal. On y va du lla\re presque loujniir si en moulant, à travers champs, sans rien voir qui ressemble à la nier : il semble presque que l'on est dans une plaide de la Beauça ; mais il vient un moment où, aprës une dernière montée, l'horizon se dévoile, et, à près de cinq cents pieds au-dessous du spectateur, on découvre la mer jusqu'à une grande dislance. Il est impossible à ce* endroit de ne pas s'arrêter quelques instants pour contempler le magnifique spectacle que l'on a sous les yeux. Ltrelat n'e-t pas un port construit de mains d'hommes, c'est une baie naturelle entre de bailles falaises coupées à pic et des roches énormes. La bourgade est placée entre deux collines, et il paraîtra remarquable qu'il n'y ail aucune habitation sur le versant de l'une ni de l'autre, quand on saura que le vent de sud-ouest ne peut souiller un peu fort sans faire entrer la mer dans les rues d'Elretat ; plusieurs fois en creusant des caves on a trouvé des maisons, en partie détruites, enfouies sous le sable de la mer, à une époque dont personne n'a le souvenir.

Hugues arriva de bonne heure, non sans s'être égaré plusieurs fois dans le trajet. Il ne connaissait pas Elretat, et se sentit épanouir le cœur quand il fut parvenu à l'endroit où il n'y avait plus qu'a descendre, 'loutcs les collines étaient couvertes d'ajoncs, buissons verts épineux, dont les fleurs jaunes sont si nombreuses, qu'à quelque distance il semble au soleil voir un immense drap d'or étendu sur la terre; puis au loin la mer était d'un bleu sombre, el à l'horizon s'élevaient de chaudes vapeurs. Quelques navires passaient an large, et leurs voiles blanches, gouilées par on frais vent d'est, leur donnaient la forme et la démarche de grands cygnes glissant sur l'eau.

Hugues descendit à Etrctal par des chemins creux, sur les bords desquels de grands arbres et des aubépines en Heurs formaient de longs berceaux.

Samuel Anbry était à la messe ainsi que la plus grande partie des habitants : Hugues se dirigea vers l'église. Comme il passait p,«& d'une petite maison dont une grande vigne couvrait toute la façade, des pampres verts qui cachaient presque la lèiièltfe sortit une voix de femme. Hugues leva la tète et aperçut une ravissante figure de fille avec des cheveux blonds et des yeux d'un beau bleu pur. A celle voix, un homme qui sortait de la maison se retourna, la jeune fille rejeta eu arrière les cheveux qui lui tombaient sur le front el dit : — N'oubliez pas, mon bon Yilhem, de ramener mon père aussitôt après la messe.

Puis elle disparut.

Hugues resta quelques instants immobile devant la fenêtre, mais personne ne reparut, el i! doubla le pas pour rejoindre l'homme qui sortait de la maison. C'était se rapprocher de la jolie fille que de causer avec quelqu'un qui venait de la quitter ; et d'ailleurs il saurait par lui qui elle était. , ...

Vilhem était assis contre une haie et allumait sa pipe ; près de lui était un «ros chien de Terre-Neuve, noir et blanc.

Pour entier en conversation, l'étudiant, après avoir cherché longtemps quelque chose d'adroit et de bien tourné, finit par dire :

— Quelle heure est-il?

— Je n'en sais rien, dit Vilhem.

Puis il se leva el continua sa route, suivi de son chien.

Hugues marchait à coté de lui.

Maïs la conversation était entièrement tombée.

Il tenta delà relever.

— Savez-vous, demanda-l-il, où est Samuel Auhrv ?

— C'est chez lui qu'il faut le demander, répondit Yilhem.

— J'y suis allé.

— Eh bien?

— Eh bien ! on m'a dit qu'il était à l'église

— Alors, vous en savez plus que moi.

— Où est l'église?

— J'y vais ; suivez-moi.

Hugues le suivit sans pouvoir le faire parler davantage. V ilhcm semblait entièrement absorbé par sa pipe, qu'il n'éteignit qu'au moment d'entrer dans le temple.

L'église, à cette époque, n'était pas encore défigurée par le hangar de planches et de plâtre dont on l'a agrandie aujourd'hui. I.lle ne consi-tait

LE CHF-MTÏN LE PUS COritT.

qu'en ce petil vaisseau (orme* d'arceau* gothiques, élevés, légers, dentelés, cl laissani passer, à travers il'"- ro aces de vJtraox de couleur, un mur mystéYfetrx cl tranquille".

Chaque famille avait sou banc : femmes', hommes, enfants, s y ranii, plus ou moins pressés, selbn te nombre des membresde la r.inii'llc Les hommes élaienl velus de larges restes lirtrtïes du Meuet et de pantalons semblables; des chemises de laine rouges ou bleues rabattaient leur col - nr les épaules : toutes les barbes élaienl Fratchemeni faites. Les femmes élaienl propres ei cooucUement arrangées; presque toutes, el

ce goûl a subsisté, élaienl vêtues de violet; un manielct, à capucl

presque universellcmenl noir, eucadraii gra< ieusemenl leur visage. Toul ]«• monde étail recueilli el silencieux. Vilbem, en entrant, trempa l'extrémité de se- doigls dans l'eau bétaite el si- signa-, puis il se mit a genoux sur la dalle el prîar.

Sur m des pn iniers bani s étail un homme qui sembla»! âgé de quarante :>n-i. Ses cheveu* blonds grisonnaient ; ssfignre éla» calme et bienveillante; il ne manquai! pas d'un certain embonpoint. Son leim, légèrement coîwé, n'étafi pas hàlé pair l'air comme celui îles autres hommes nui remplissaient l'église, il était seul dans soutane; enapercevant llugues, il s'inclina silencieusemenl el se recula pour lui offrir une place à cVi é de lui: mais Hugues remercia d'un signe cl resta debout. Il ne voulait pas s'étotgner de son silem tetra compagnon de voyage.

Quand le bedeau apporta le pain bénit, celui qui avail offert à l'éUH iliani une plue sur son banc cul finoïc la complaisance de lui passer la corbeille, llugues, sans rien prendre, la présentai) ViHtem-Girl; mais celui-ci la reliisa. Abus les eutanls de I lueur se mirent à chanter, (l'étaient de ces originales el simples harmonies que produit l'Allemagne; de cette musique qui vous enlfete de la rerre el emporte Fesprit dans ces douces iiMiii'squi révèlent te etel. Unwesse finit et on sortit de l'église. Battre Kreisherer aborda à ce montent l'étudiant et lui ait :

— Vous n'êtes pas île notre pays '

Mais Hugues, qui craignait de perdre Villiem, et qui s'en trouvait séparé p:\r quelques personnes, ne lui répondit pas et doubla le pas. Il ne larda pas a rejoindre Villiem • mais, comme il allait lui adresser la parole, celui-ci le prévint, et, lui montrant un nomme qui sortaii de l'église, il lui dit • — Voici Samuel Ai bry.

Hugues a! orda l'homme qui lui était désignée! l'ace pagna jusipie

clic/ lui. le soir, en s'en ail ai!, Samuel conduisit son hôte. On passa devant la petite fenêtre aux pampres verts : elle était éclairée eu dedans el tonnée. Il païut à llugues que des (liants se faisaient entendre ; mais il n'avait, \ is-à-vis de Samuel Vubry, aucun prétexte de s'arrêter. Il retourna pliisicius lois la tète, en ayant soin de se tenir du côté du chemin opposé à la maison, pour la voir plus longtemps'. Au moment où le chemin tournait, et ou il devait nécessairement la perdre de vue, il s'arréta, assura Samuel qu'il trouverait sa route parfaitement. Samuel le ehargea pour son pore de commissions dont Hugues, les yeux fixés sur la petite fenêtre, n'entendit pas un seul mot.

il y joignit d'aussi inutiles instructions sur sa roule. lisse séparèrent. Hugues pai lit au galop ; mais bientôt son cheval prit le trol cl ensuite le pas sans qu'il y lit attention. Sou imagination était absorbée parles souvenirs de la journée : l'aspect imposant de la mer, la jolie tête blonde, la musique ravissante de l'église.

Il s'égara complètement, et n'arriva chez son père que fort avant dans la nuit. Il refusa de souper, et se coucha sans parler à personne, tant il craignait la moindre distraction aux rêveries dans lesquelles il était plongé.

Il y avait (rois personnes dans la petite maison.

Maître KreMierer, connue l'indique son nom, comme l'indiquait plus évidemment encore son extérieur à ceux qui l'ont connu, n'était pas du pays.

C ëlail un musicien de Sweibrucken', homme de (aient ignoré, qui avait toujours vécu comme vivent et meurent certaines plantes an sommet des montagnes inaccessibles Elles déroulent leurs pétales de pourpre ou de saphir, el exhalent leurs parfums sans que personne en jouisse; seulement quelquefois le soir une brise porte ce parfum à une lille ou à un poêle qui rêvent, sans qu'ils puissent savoir si ce parfum vient du ciel ou de la terre.

Maitre Kieisherer avail vécu ainsi longtemps dans son pays, dans la paroisse d'Utweilcr.

Confiné dans une pauvre commune, entouré de gens qui sentaient bien les charmes de ses compositions, mais n'étaient pas assez vains de leur. bonheur pour vouloir le faire envier aux aulres, et d'ailleurs auraient été fort inhabiles à rendre leurs sensations, le maître de clavecin était entièrement ignoré, sans chagrin de l'être : car l'étude de son art lui donnait autant de jouissances qu'il lui en fallait ; el les jeunes filles et lcs jeunes garçons ne valsaient que sur des airs composés par lui et qui se répandaient parfois jusqu'à la fameuse taverne de Bubenhaus, à dix lieues de là, sans que personne en connût l'auteur.

Il avait plus lard vu mourir sa femme; le chagrin qu'il en avait i o;u u, el le soin de recueillir le bien qui revenait à ^a lille, car sa l< 1 1 11 1 1< -

éi ait Française, l'avaient fait passer en France, ci te hasard Pavai! fixé à Etretat, où il était devenu successivement maître de enani des enfants

de i lueur el maille il c'a oie ou plulol clerc, pour nous sei \ il d'une expression encore en usage sur toute la ccile ,|r Normandie.

Pour Villiem,. que connaissent bien ceux qui oui lu nos précédents

récitS, C -étail C* pare- s, u\ \ Mlu-IM qui ne se donnait guère de mouvement que pour laire quelques menus ouvrages qui fournissaient à i

nourriture el à son tabac, plus précieux que sa nourriture ; niais ruminent avait-il quitté l'Allemagne et Swci-BruCketi, et comment était-il venu à Ktrclal '

Villiem Girl, d'une famille bourgeoise de Svveibrni Ken , avail rCÇU une éducation distinguée. Deux fois dans sa vie il avait été sinon lit lie, du moins fort à s ni aise, el deux l'ois il s'élail mi léduil a la plus complète pauvreté. Il lui était resté di s vicissitudes de sa vie un dédain excessif pour les cllOSes humaines, et une seule passion, la paresse.

Non une paresse lourde, somnolente, slupide; mais une p. n esse raisonnée, spirituelle, et appuyée des plus solides et des meilleurs arguments; une paresse fondée sur le peu d'importance des choses les plus fatigantes à acquérir et les plus difficiles à conserver.

Il avait é(é conquis dans une levée de troupes et avait mieux aimé s'exposer aux dangers delà déserlion que de subir un métier qui lui était odieux pour une foule de raisons que nous n'avons pas le loisir de détailler ici. Il étail venu en France, et s'était fixé dans le petit bourg d'Ktrelai ; son Choix pour cette résidence avait été déterminé par fa rencontre de maitre Kieisherer, son compati iole, el mi peu sou cousin.

Il faisait à Etretat ce qu'il avait l'ait en Allemagne ; il faisait avec cinpressement un travail qui lui donnait le droit de ne rien faire pendant plusieurs jours. Il fumait cl buvait du cidre avec maître Kreisherer, non sans regretter quelquefois la bière blanche de Tlial-Strage.

Il aimait surtout à entendre le soir maître Kieisherer jouer sur son clavecin quelques vieux airs allemands, ou Thérèse, de sa voix pure, Chanter les mélodies qu'inspirait à son père la poésie de la nier.

Tous trois passaient ainsi de longues soirées. Maine Kreisherer avail

quelques regrets du passé et quelque sollicitude de l'avenir, car Thérèse était eu âge d'être mariée. Thérèse avail bien peu de passé dont elle pût se souvenir, et, quoiqu'il ne (ut pas impossible qu'elle désirât quelque chose, il lui aurait été difficile de dire ce qu'elle désirait.

Pour Villiem Girl, il ne désirait rien, ne craignait rien, ne regrettait rien, el se trouvait l'homme le plus heureux du monde.

Une année après son arrivée à Elretat, il arriva à Villiem la seconde bouffée de fortune dont nous avons légèrement parlé.

Un soir d hiver, maître Kreisherer était assis dans un graud fauteuil, presque sous le manteau d'une haute cheminée ; devant lui était une fable, sur celle table deux verres et un pot de gros vieux cidie; de l'autre coté de la table était un fauteuil vide.

\ ilheni entra, et se mil sans rien dire dans le second fauteuil et ralluma sa pipe; maitre Kreisherer se mil à narrer à sou commensal comment Guy d'Arezzo, moine bénédictin de Toseane, avait imaginé fa gamme, et lui cita la strophe de l'hymne à saiul Jean d'où il avait pris les dénominations des notes.

Ut queant laxi; . esonare fibris Jftra gestoruni /imuli tuorum.

Soive polluti lahn reatum, Sanctc Toaimes.

A l'altitude de Vilhem Girl, à son regard imperturbablement fixé sur les bouffées régulières de sa fumée, il était facile de voir qu'il s'intéressait peu aux discours du musicien, et qu'il était là, non pour écouter ni pour répondre, mais pour se chauffer, assis commodément, el fumer sans nul autre souci que de remplir sa pipe chaque fois qu'elle arrivait à ne plus contenir que de la cendre, et de vider son verre après l'avoir machinalement porté en avant pour rencontrer celui de maître Kreisherer. Thérèse joua de la harpe, et Villiem, contre son habitude, parut plutôt attendre la lin de la musique que se laisser bercer aux douces rêveries que d'ordinaire elle exi irait en lui. Il prit enfla la parole.

— lié ! maître Kreisherer, dit-il, saviez-vous que j'étais neveu de la vieille Marthe Lehen? c'est une nouvelle que vient de m'apprendre ce papier qui m'annonce la ■perte douloureuse que j en ai faite, et me convoque à son enterrement, el aussi cet autre qui m'invite à assister à l'ouverture de son testament.

— Et je vous prie d'agréer mes félicitations, dit maître Kreisherer, car on n'attribue pas d'autre enfant à votre défunte tante Marthe qu'un (ils mort il y a quinze ans; el, si vous êtes lié ilier, tout porte à croire que noire ami Villiem Girl sera riche comme un maréveur.

— Vous crovez? dit nonchalamment Vilhem, el il remplit sa pipe; quand il l'eut allumée : — One chose me lâche, ajouta-t-il, c'est que ma : ail cru devoir aller mourir à Pécamp, ce qui nécessite pour moi un voyage de quatre ou ciuq lieues pour assister aux derniers honneurs qui lui seront rendus, tandis qu'elle sérail toul aussi bien morte à Valteau à une petite lieue il "\> i. où elle a longtemps séjourné. Les vieilles - ont d'étranges caprices.

Ki quand Vilhem se remit à fumer, il resta sur sa physionomie l'expression visible de son mécontentement.

Le lendemain il partit avant le jour.

Sm la tombe de la vieille Marthe, un monsieur vêtu de noir s'avança, qui tira de sa poche un rouleau de papier qu'il déploya, puis il se mouilla et lit entendre cette petite toux dénonciatrice d'une lecture imminente.

C'est singulier, dit Vilhem, ce que va lire ce monsieur me fait tout a fait l'effet d'une oraison funèbre : je serais assez curieux de savoir ce que l'on peut dire de ma tante Marthe, et à coup sûr ou a bien lait île ne pas me i bai gi i de cette besogne, je n'aurais guère trouvé à dire que : Son pouls battait, son pouls ne bal plus.

Le monsieur véiu de noir commença : après des considérations gené- -ur la mort qui frappe eu aveugle 1rs riches el les pauvres, les bons et les méchants, après quelques doléances sur la lin prématurée d'honorable dame Marthe Leben, après soixante ans d'une vie irréprochable, il poursuivit :

« Certes, messieurs, ce n'était pas une femme vulgaire que Marthe Leben, el personne peut-être n'a aussi bien rempli les conditions que les sages de tous les temps et de toutes les nations ont imposées aux femmes. L'épitaphe la plus vantée parmi les Romains fut celle-ci :

Casta vixit; Laham fecit:

DosiUM SEBVAVIT.

Elle a vécu chaste;

Elle a tilé île la laine;

Elle s'est renfermée dans sa maison.

« El je le prouve, messieurs :

« Marthe Leben était devenue paralytique, et n'aurait pu sortir, quand mê i e son esprit éclairé ne se fût pas fait une joie de la nécessité que la nature lui imposait de celte venu domestique; donc, dmnum servavit.

« Costa vixit. Ici, messieurs, s'arrête l'investigation permise; la vie privée doit être murée ; je regrette de ne pouvoir, sans manquer au respect dû aux morts, déployer à vos yeux cette vie sans aucun doute pure et sans reproche.

« Lanam feeil. A nous qui avons vécu dans l'intimité de cette femme supérieure, il est connu que personne, dans toute la France peut-être, ne tricotait avec cette rare perfection qu'elle eût nécessairement apportée à toul ce qu'elle eût fait, si sa modestie ne l'eût toujours empêchée d'entreprendre aulre chose.

« Personne, messieurs, et pardonnez, si je renouvelle vos douleurs, en rappelant ici les brillantes qualités de la femme que nous avons perdue ; personne ne doute qu'avec son exquise sensibilité, son esprit si richement doté par la nature, que si l'on y eût semé le grain fécond de l'éducation, il n'en fût résulté une riche moisson, personnelle doute que Marthe Leben n'eût été capable de réussir dans les sciences et dans les lettres. Pour ce qui est des arts, le savant llaller a parfaitement remarqué que les personnes que la nature desline à ce culte sacré ont le système nerveux prodigieusement développé. Marthe Leben n'avait peut-être pas les nerfs d'une très-grande délicatesse, mais, comme le travail et la méditation des arts doivent prodigieusement accroître celte disposition, il n'est pas douteux non plus que notre illustre amie ne se fût placée, dans les arls, au premier rang que lui ont, dans l'ordre moral, acquis, sans contredit, ses singulières venus.

« Certes, messieurs, un si extraordinaire assemblage des plus brillantes qualités et des talents les plus divers aurait dû exciler l'envie, l'envie qui... I Ici une paraphrase, fort étendue et que nous nous abstenons de rapporter, attendu qu'elle se trouve partout). Mais, conformément à la maxime du sage, qui d'il que la femme la plus vertueuse est celle dont on parle le moins, Marthe a échappé aux traits de l'envie, de l'envie que... (autre paraphrase), par sa précieuse modeslic ; car, messieurs, si la femme la plus vertueuse est celle dont on parle le moins, je vous prends tous à témoin que cette palme est encore due à la couronne de notre immortelle amie ! .Jamais femme ne vécut dans une aussi respectable obscurité, et je suis certain qu'aucun de vous peut-être n'en a jamais entendu puler, et que vous n'avez appris qu'elle avait vécu que par l'annonce de sa mort.

« Pleurons donc, messieurs, sur celte tombe! Pleurons en ce jour, où la terre perd encore une des femmes qui honoraient l'humanité; mêlons nos regrets à ceux des pauvres dont elle élait la providence et l'appui, et si aucun n'a suivi sou convoi, cela ne peut s'expliquer que d'une manière, puisqu'un cœur si noble et si généreux, comme je viens de le prouver facilement, n'a pu manquer de soulager la misère; c'est que, confor-

mément au précepte du Christ, sa main gauche ignorait ce que donnait sa main droite, et que, par une fraude pieuse, pié mendax, elle a dérobé aux pauvres la main bienfaisante qui probablement répandait dans l'ombre de prodigieux bienfaits. »

— C'est étonnant, se dit Vilhem GirI, combien sont honnêtes gens les gens qui meurent.

A l'ouverture du testament, il se trouva que Vilhem, malgré le nombre prodigieux de cousins el de neveux que se trouvent d'ordinaire avoir les gens riches, héritait de soixante mille francs, donl trente mille pour sa part légale, et trente mille d'un legs particulier; dès le lendemain, il fut accusé criminellement d'intrigue et de captation ; le legs qui lui était particulier lut attaqué en nullité, et le testament fut argué de faux.

Il fallut chercher un procureur; le procureur lui conseilla de chercher un avocat.

— Monsieur, dit Vilhem, je n'ai besoin d'aucun avocat, je dirai moimême à MM. les juges : Je délie que l'on prouve que j'aie jamais parlé ni écrit à la testatrice.

— Monsieur, dit le procureur, ce n'est pas ainsi qu'on plaide, il vous faut absolument un avocat.

— Eh bien, monsieur, dit Vilhem, donnez-moi celui que vous voudrez .

— Monsieur, dit le procureur, vous serez content.

Le premier procès élait pour avoir négligé une formalité qui l'exposait à quelques francs d'amende.

Le jour du jugement, après qu'on eut lu l'acte d'accusation, Vilhem le trouva si juste que, sans son procureur qui le retint, il se serait levé et aurait dit qu'il élait prêt à payer, sans permettre à l'avocat de prendre la parole.

— Messieurs, dil l'avocat,

« Certes je craindrais pour ma cause et pour mon client, me voyant pour adversaire l'une des lumières les plus éclatantes du barreau, si je ne me confiais en votre justice et en cette respectueuse observation de la loi dont vous avez déjà donné tant de preuves.

«On ne peut nier, 'messieurs, que la société ne soit dans un élat de crise, et (pie les destinées de l'avenir ne nous apparaissent confuses el effrayantes comme de sanglantes comètes ; et perineltez que je vous dise ici, messieurs, qu'ils n'étaient pas si fous ces anciens qui considéraient ces signes célestes connue l'annonce de la colère divine. L'homme, quoi qu'il en ait, ne peut se dérober aux influences atmosphériques, et cède involontairement à l'effroi physique qu'inspirent à tout ce qui est créé ces grands bouleversements de la nature.

... Sleteruntque coma;, et vox faucibus hœsit.

« Or, messieurs, où devons-nous chercher les causes de ce malaise social, de celte agitation qui s'est emparée des diverses classes de la société? C'est ce que je vai - examiner; après avoir réfulé tour à tour les soixantedouze opinions différentes émises précédemment à ce sujet par des hommes dont j'estime les talents, mais qui me paraissent celte fois être tombés dans une grande erreur. Errasse immodiee. La première opinion que je réfuterai, messieurs, est celle...

— Avocat, dit un des juges , n'aimeriez-vous pas autant arriver à la question.

— Qu'est-ce à dire, messieurs? dit l'avocat se tournant vers ses confrères; est-ce au milieu du barreau qu'un magistral ose borner la défense de l'accusé, et interdire, au défenseur-né de la veuve et de 1 orphelin, les paroles qui doivent protéger ses clients contre les embûches de la calomnie! .„ .

— Messieurs, continua- l-il, devant vous, à la face de toute la ville (le Fécamp , à la face de toute la France , de l'Europe entière , — car ici la cause change d'aspect; elle devient intéressante pour tous les peuples qui ont des lois, —je proteste énergiquement contre la tentative criminelle du magistrat qui a voulu arrêter l'essor déjà victorieux de la défense. . ..

Où sommes-nous, messieurs, dirai-je avec l'orateur romain, wmam gentium sumus? et ne réussirons-nous jamais à abattre les têtes toujours renaissantes de l'hydre de la tyrannie?

Mais, veuves, orphelins et accusés, la défense ne vous manquera pas; je verserai jusqu'à la dernière goutte d'un sang qui appartient à ma patrie, avant de vous abandonner à la corruption et à l'iniquité.

Il se fit dans l'assistance un murmure d'approbation; quelques applaudissements même se firent entendre.

— Monsieur, dil Vilhem en tirant l'avocat par son habit , ces messieurs ne vous ont rien dit que ce que j'allais vous dire moi-même; personne ne veut de voire sang, et votre colère ne sert qu'à prévenir tes juges contre ma cause.

L'avocat ne répondit pas el continua : .. . . , Messieurs, la première des soixante-douze opinions que j'ai à réfuter esi celle... etc.

Ei il poursuivit. Au boul d'une heure, comme il réfutait la cmquante-

nuiliè opinion erronée sur les causes du malaise social, un îles juges

prit encore la parole et dit :

— Au nom du ciel ! avocat, arrivez au testament.

— Vous me voyez , messieurs, <lii l'avocat , dans un triste étonneiih m je ne sais comment concilier le respecl que je «lois à la «oui- avec l'iudigualion qui déborde de mes lèvres! Eh quoi! messieurs, ennemis de mon client ont-ils .loue réussi, par leurs manœuvres perfides...

— Mon bon monsieur, dit Villiem, je n'ai pas d ennemis, que je sache; je ne connais personne ici et personne ne me connaît.

— ... Parleurs astucieuses menées, poursuivit l'avocat, à faire laire la voix de Injustice, à pousser les magistrats à refuser d'entendre une cause qui intéresse tOUS les honnêtes gens, .le proteste encore, messieurs, contre la \ iolence qui m'est faite , et je n'abandonnerai pas le malheureux dont on a juré la perte. Si l'on veut m'imposer silence par la force, on n'arrachera u"ïiï que les lambeaux de mon corps, et on souillera de mon sang le sanctuaire profané de la justice

Mais, monsieur, dit Villiem au procureur, quelle mouche pique cet homme ' Que veut-il qu'on fasse de son corps et de son sang? Kl pourquoi cet étalage d'héroïsme ampoulé ? A coup sûr, les injures qu'il adresse aux juges vont me faire perdre ma cause.

— Monsieur, dit le procureur, il faut bien qu'il prolile de cette occasion de montrer son indépendance ; et c'est une plaidoirie bien remarquable. .

— Monsieur, dit Villiem , en tirant encore l'avocat par son habit, je vous défends de continuer sur ce ton.

— Oui, homme naïf et bon, s'écria l'avocat , je conçois tes craintes devant la corruption et la tyrannie; mais, rassure-loi, je ne t'abandonnerai pas.

— La cinquante-neuvième opinion que j'ai à réfuter... Villiem sortit de l'audience.

Une heure après, il apprit qu'il était condamné aux dépens.

— C'est uu beau plaidoyer, disait le public en sortant de l'audience.

Comme Villiem , d'après son habitude, profitait d'un rayon de soleil pour fumer à la porte de la maison qu'il habitait , plusieurs personnes, en passant devant lui , le regardèrent avec dédain , d'autres le saluèrent affectueusement; mais tout le monde, le soir, disait dans la ville : Avezvousvu l'héritier de la vieille Marthe? il a des façons bien vulgaires.

Le lendemain, Villiem n'osa pas fumer dehors.

Toutes sortes de marchands et de fournisseurs vinrent lui faire des offres de service.

Ses cousins, ses adversaires dans le procès relatif au testament, racontaient à tout le monde quelle avait été jusque-là son existence.

Et le pauvre Villiem , qui jamais de sa vie ne s'était trouvé malheureux, commença à croire qu'il avait jusque-là été le plus infortuné des hommes.

Puis, comme tout le monde, dans la ville, paraissait la connaître, presque sans l'avouer, il serra un peu plus sa cravate el s'efforça d'en rendre le nœud plus gracieux; il plaça son chapeau sur sa tête avec plus de soin, et lit rapprocher les boutons de son habit pour qu'il dessinât mieux ses formes et sa taille.

C'étaient des soins et des soucis que Villiem n'avait jamais eus. Joignez à cela les assignations à déchiffrer et toutes les paperasses des hommes de loi, qui, si on prenait leur verbiage à la lettre, ont toujours J'air d'être en droit et en dispositions de vous faire trancher la tète; tout cela fatigua tellement Villiem, qu'un matin il partit sans rien dire et retourna à Elretat.

11 Irouva maître Kreisherer étendu dans son grand fauteuil; devant lui était une petite table, et, sur la petite table, le po\ de gros cidre et les deux verres que Thérèse n'avait pas cessé d'y mettre par habitude, quoique depuis plusieurs jours Villiem eût laissé sa place vide.

Villiem reprit sa place à l'autre coin de la cheminée.

— Maiire Kreisherer, dit Villiem, je vous trouve justement aujourd'hui comme je vous ai laissé il y a une semaine. Vous êtes sage et heu • reux. Pour moi, je n'ai jamais éié si malheureux, .le suis devenu honteux de ma pauvreté passée, humilié de mes modestes vêtements, désireux de la ridicule parure déjeunes gens à la mode, envieux des regards que les femmes laissent tomber sur eux : je n'ose plus fumer dans la rue, et je crains de garder sur moi l'odeur même du meilleur tabac : depuis une semaine, j'ai fait tant de folies qu'il faudrait un mois pour les raconter. Voyez, j'ai fait serrer mon habit pour dessiner ma taille, mes cheveux sont presque frisés; par vanité, j'ai fait l'aumône à des pauvres qui, à coup sur, onl plus d'argent que moi, puisque je n'eu ai pas du tout. Je suis arrivé au point de marcher prétentieusement et de m'in-

quiéter de l'impression que je peux faire aux passants; el je ne suis pas bien BÛT de n'avoir pas l'ait uu jeu de mois avant-hier.

Depuis que j'ai hérité, on m'a accusé d'être faussaire el captateur de testaments ; on a fouillé dans ma vie pour médire de moi et me calomnier. Tout le monde a pris SUT i OCB droits plus ou moins impertinents -, chacun juge ce que je fais et ce que je ne fais pas. On prétend que j'ai a remplir , envers la société, des devoirs dont jusqu'ici on ne m'avait jamais parlé. Chacun veut m'imposer sa folie particulière, et m'appeler sage à c lition que je serai fou comme lui, ou du moins que

je serai l'on a son profit, l'n soir, je nie suis COUChé salis souper, parce; que je n'avais d'argent que | ' souper chez uu mauvais eabanlier, et

que je craignais d'être vu en entrant ou en sortant. On me l'ait lira des griffonnages menaçants auxquels il m'est impossible de rien comprendre; on me fait entendre des oraisons funèbres, et on me force dépaver

un avocat qui, au lieu de parler de ma cause, insulte les juges et me fait

C lainuer , et des gens que je n'ai jamais vus m'écrivent et m'appellent leur ami.

Ainsi, je me suis enfui ce matin en maudissant la mémoire de ma tante Marthe; et j'aimerais mieux mourir que de mettre jamais les pieds a Fécamp, théâtre des plus grands malheurs qui aient tourmenté ma vie.

Je reprends mon indépendance et ma pauvreté ; j'abandonne mon funeste héritage aux procureurs, aux amis, aux huissiers, aux cousins. Quand j'étais pauvre, je n'étais qu'un homme, je ne devais compte de mes actions, de mes opinions, de mes pensées à personne; riche, je deviens citoyen , on circonscrit mes idées dans les limites des intérêts de ma ville; je me trouve intéressé à une foule de choses dont je ne m'occupais pas : une émeute d'ouvriers, le vent soufllant de l'ouest, une fausse nouvelle répandue par des agioteurs , tout cela prend de la gravité pour moi, el me donne le désir de lire la gazette.

Adieu à ma fortune et à tous les soucis qu'elle m'apportait, et, maître Kreisherer, buvons à mon heureuse délivrance.

— Mais, mon ami Villiem, dit maître Kreisherer, c'est une étrange folie d'abandonner ainsi la fortune que le sort vous envoie, sans tirer le moindre bénéfice pour le présent ou pour l'avenir.

— Vous avez raison , maitre Kreisherer, dit Villiem ; aussi je vous donne, si vous voulez, ma fortune et mes procès pour quinze bouteilles de cette excellente bière blanche que nous buvions autrefois à Utvveiler, et qui se brassait à Svveibrueken, à l'extrémité de Thal-Slragc.

Je parle sérieusement, répondit Villiem au sourire du maitre de musique et de sa fille ; je vous jure sur l'honneur que je parle sérieusement. Le voulez-vous?

— Non, dit maitre Kreisherer ; je n'ai besoin de rien, et les soucis de la chicane n'ont que faire dans ma maison. Ma fille Thérèse trouvera un mari ; je gagne tout autant d'argent qu'il m'en faut, et j'ai quelques économies pour subvenir aux besoins imprévus.

Mais vous, mon ami Villiem, vous n'êtes pas à beaucoup près dans la même situation, et vous devriez vous assurer au moins les premiers besoins de la vie.

Villiem sortit.

Pour la dernière fois de sa vie, il allait chez un homme d'affaires à Valteau, près de l'église.

Après lui avoir montré une copie du testament et les papiers nécessaires, il lui dit :

— Combien, monsieur, pensez-vous que soixante mille francs puissent me faire de revenu ?

— A peu près trois mille lianes.

— Fort bien. Combien pensez-vous que peut coûter, par an, la nourriture, le logement et le vêtement d'un homme comme moi?

A savoir : l'été, un pantalon et une veste; l'hiver, un pantalon, une veste et un paletot.

Pour la nourriture : du bœuf rôti, des pommes de terre et du cidre.

— A peu près mille francs.

— On ne peut mieux. Alors, quoique mon affaire soit présentement en litige, vous pensez que celui qui prendrait mon héritage, à la charge de me nourrir et m'habiller pendant toute ma vie, feraii une bonne affaire ?

— Si bonne, monsieur, que . vous voyant jouir de toutes vos facultés mentales, je ne puis supposer que vous ayez la moindre pensée de faire un marché aussi fou.

— C'est cependant ce que je veux faire, et avec vous, si vous le trouvez bon; seulement, j'aurai de plus quelques petites exigences en manière de pot-de-vin.

L'homme d'affaires regardait Villiem Girl d'un air slupide et hésitant.

— Allons, monsieur, dit Villiem, veuillez écrire. El il dicla :

« Entre nous soussignés , Villiem Girl et M. Strcilz , homme de loi , a été convenu ce qui suit :

« Moi, Vilhctu Girl . je cède a M. Snvil/ ions nu'.- drnils il l'héritage

do défunte Marthe Lebcu, droits i vAwn à -oivnie mille francs,

■ A la chai go par lui 4e me mai in cl de un- vêtir ainsi qu'il suit :

..I An mu- de 111..1 et au mois doclohic de < h.'que année, j'aurai un vetemeal neuf paur La saison: le linge, ru-.

« â" Claque jonr. à l'auberge qu'il »c plaira do choisir, je pourrai m.iugcr du lni'iil' roli el des pommes de leroe à l'eau, sans au nue res- Uii Lion, li baïw uni" pinte ilo gros cidre.

>■ Le ilinianclK'. je pourrai inviter nu ami à dincr a\i'c moi ; ce jour, bien entendu, ou doublera le hi i-nl *l les pommes de lene à l'eau, et j'aurai droit a deux piBtrBG de I idie. et de plus à une demi-pinte de geuieMV.

« >l. Si ii il/ me fournira le labac nécessaire à nia consommation, sans pouvoir me [aire im une observation sur la quantité que j'en nafilnirrii, alleudu cjiie je prétends nie m >or\ cr la laculté de remplir l.i pij.c d'un ami quand l'occa-ioii s'en pré-enlera. I e tabac sera le nieillcui pu ih'.e. M. Streiti sera tenu de me fournir une pipe neuve chaque lois qu'il in arrinia de casser la mienne : siihsliluliou qui se fera sur le vu des morceaux de la pipe cassée, sans qu'il puisse, sous aiinm prétexte, être apporte le moindre retard à l'exécution de celle cl. me.

m M. Slreilz, demain matin, enverra de ma pari à maître Kreisberer, le niailie de musique, cleu\ barriques de vieu\ cidre el une de genièvre, et a sa fille Thérèse un collier de li ois cents lianes.

» (> El dernier article. M. Slreilz tiendra à ma disposition deu\ mille francs.

I l'ail double euire nous soussignés, à Vatican. »

Voilà, dit en s'en allanl Villiem Girl, une bonne affaire faite eu peu de temps: j'ai tous les avantages de la foituue sans être riche. Bénie soit ma tante Marthe !

Mais ce bonheur ne dura pas longtemps.

In jour, comme Vilbein fumait sa pipe aux quelques rayons d'un Bâte soleil qui perçait les nuages gris, deux boulines l 'abordèrent presque à la fois, dont l'un lui remit une lettre, et l'autre le pria de lui porter une petite malle. Vilbem répondit poliment qu'il ne taisait plus de commissions; que, cependant, sans ce rayon de soleil, qui allait durer si peu de temps qu'il n'osait s'absenter dans la crainte de ne plus le trouver à son retour, il lui aurait porté sa malle par pure obligeance. Tuis il décaebeta la lettre et la lut rapidement.

Celait nue lettre de M. Strcitz , qui lui annonçait que , forcé par une faillile frauduleuse de faire faillite lui-même, il avait le regret de l'avertir qu il ne devait plus compter, ni sur son argent, ni sur la pension qu'il lui faisait au ternie de leurs conventions.

A celle nouvelle, Vilbein pouvait faire toutes sortes de choses :

Courir chez M. Slreilz pour prendre des informations; mais il pensa qu'il ne faut douter que des bonnes nouvelles;

Jurer de lous les jurons connus et même en improviser quelques-uns; mais il songea que les jurons n'ont aucun charme magique qui évoque les débiteurs fugitifs ;

S'arracher les cheveux ;

Trépigner et se donner des coups sur la tête; mais il réfléchit que ce serait simplement ajouter un mal à un autre;

Rester abasourdi et pétrifié ; mais cela ne remédie à rien ;

Accuser le ciel d'injustice; mais on pourrait alors l'accuser d'une niaise fatoité, de croire que le ciel lui devait quelque chose ou s'élait laissé constituer gardien des quelques florins de sa taule Marthe ;

Souhaiter lotîtes sortes de maux au banqueroutier; mais, en admettant que les souhaits fissent quelque chose, il vaudrait mieux lui souhaiter de l'argent qu'il pût rendre à son créancier;

Aller exciter la commisération en racontant son malheur; mais personne ne lui refuserait ni consolations ni conseils; plusieurs même lui prouveraient que lout s'est fait par sa faille, et ils lui diraieut : Je l'avais bien dit; mais personne ne lui offrirait un groschen;

Ou courber la léle et offrir celle croix à Dieu ; mais Dieu n'en avait que faire et ne lui donnerait rien pour cela.

Vilheni mit sa pipe dans sa poche, courut après le premier homme qui lui avait parlé, et lui dit : — Je vais porter votre malle.

De sa fortune passagère, Vilhem Girl avait conservé la pelite maison qu'il s'élait fait construire.

A gauche d'Elretat, sur le plus haut point de la falaise, à une telle hauteur que, de la plage, un goëlan, grand comme un cygne, semble à peine de |a grosseur d'un pigeon, est une plaie-forme isolée qui s'avance

sur la mer; devant, à droite, à gauche, e'e-t un piéeipiee de trois cents t

[ ictl - i!e profondeur ; un chemin si étroit, qu'on ne pourrai! passer deux de front, unit seul celle plale-lornio a la terre; c'csl une sorte d'ile dans l'air. Aujourd'hui encore, ou \ voil quelques le- les d'une muraille fortement construite, et une priée hutte de pierre.

C'esl la que Girl avait choisi «a demeure ; depuis, on en a l'ait un posle de douaniers, puis on a abandonné la place; la vue s'étend au loin sur la mer : à gauche, du côté du Havre; à droile, vers Dieppe, l'ar un temps clair, ou voil la nier presque loul autour de soi à une dislance de huit. ou dix lieues ; l.i maison de \ illieni était, basse poui n'être pas emportée pu le \eui ; elle s" composait d'une seule chambre fort simplement décorée, mais cependant pittoresque el agréable. Dans un des angles était '■ suspendu un hamac en éeone de latanier, qui lui servait de lit. Une (able et un grand faulcuil composaient loul l'ameublement. Aux murailles Rendaient des seines et des biets, deux fusils, une poire à poudre et un cainier.

Sur la (able étaient deux verres, une bouteille revêtue d'osier el contenant ilu genièvre, du papier, de l'encre, des plumes. A terre étaient des nalles de jonc, el, dans un coin, une peau de loup sur laquelle se couebail Schiilz, le lerre-neiivieu.

\ ilhem s'élail remis complètement au travail ; il faisait des commissions pour les mareyeurs; il péchait des homards dans des tantVur.s' qu'il plaçait daus les excavations des falaises à la marée basse. 11 chassait el (uail des perdreaux dans la saison ; c'était aussi lui qui rédigeait le, discours de M. le maire et les allocutions du capitaine de la garde nationale. Quand la (liasse, la pèche, les commissions ou l'éloquence lui avaient rapporté quelque argent, son cœur s'épanouissait ; il passait des jours entiers sans sortir de chez lui, à regarder la mer, à contempler les nuages, à suivre du regard le vol capricieux des grandes mouettes blanches aux ailes noires, ne se donnant de mouvement que pour remplir sa pipe de temps à autre. 11 disait alors : Pourquoi se donner du mouvement pour le mouvement lui-même ? Faisons quelque chose de meilleur que le repos, ou tenons-nous tranquilles.

Presque tous les soirs il descendait chez mailre Kreisberer boire quelques verres de gros cidre, fumer encore, et écouter la musique de sou pays que lui rappelaient heureusement le clavecin de mailre Kreisberer, la harpe et la voix de Thérèse. Peu de personnes élaienl admises en surplus dans leur intimité. Celle pelite colonie allemande s'élait fait une patrie de la maison du maître de musique. Il y avait quelques jours cependant où Vilhem n'y paraissait pas; c'étaient les jours où s'assemblait le conseil municipal pour délibérer et discuter sur les intérêts de la commune. Mailre Kreisberer, en sa qualité de maître d'école, était naturellement secrétaire du conseil, et celait chez lui qu'avait lieu la réunion.

L'aristocratie du pays se composait de M. le maire, autrefois pharmacien près du Havre, alors relire dans une ferme qu'il avait achetée el qui lui rapportai! bien près de 2,000 fr. par anuée; le lieutenant commandant le posle de la douaue, donl les appointements s'élevaient à I ,"20;) livres, et un M. Bernard, propriétaire d'un bateau de pêche et d'un basset à jambes torses. Gardez-vous néanmoins de prendre H. Bernard pour un marin : M. Bernard avait achelé un baleau au lien d'acheter une maison, parce que les habitants d'Elretat sont plus curieux de bateaux que de maisons, ci qu'une maison lui eût a peine rapporté "2 pour 100 de son argent, taudis que sou baleau, qui lui coûtait mille cens, lui donnait quelquefois pour sa pari cinq cenls fraucs à l'époque de la pêche du maquereau, el six ou sept ceuls lorsque venail celle du hareng. Li'- avaries el les réparations étaient à sa charge; mais, lout compte l'ail, il lui î csiiiit encore de quoi vivre agréablement. Du reste, il n'axait jamais mis le pied sur son baleau par crainte du mal de mer. Ces trois hauts personnages ne se voyaient pas avec une égale alfeclion. Le douanier cl le maire avaient cessé de se fréquenter à la suite d'une discussion pour un lièvre que l'un et l'autre prétendaient avoir tué. Pour M. Bernard, il avait insensiblement pris parti pour le maire et avait graduellement fini par ne plus voir le lieutenant.

Chaque malin, M. le maire venait sur la plage examiner l'aspect de la mer; il était généralement suivi de M. Bernard qui était suiu de son basset à jambes torses. M. le maire prononçait gravement si le vent souillait de l'ouest ou de l'est, constatait l'empiétement que la moi' peu? vait avoir l'ail sur la commune, empiétements lellemenl visibii s que li s habitants les plus incrédules sont persuadés qu'Elrelal. qui a déjà e:é englouti, comme le prouvent les ouvrages eu maçonnerie trouvés sous le sable en creusant des caves, est destiné à disparaiire encore sous la mer el sous le galei qu'elle roule. Le maire faisait des vueux pour que la meiMie continuât pas ses usurpations.

Puis, suivi de M. Bernard el du bassel, il allait jouer au billard dans un cabaret devenu aujourd'hui l'auberge de Blauquel;, l'enjeu était une tasse de café et le gloria, c'est-à-dire le genièvre que l'on mêlait au calé.

La riveelte, id est le genièvre que l'on buvait après le cale, se jouau aux dominos en partie lue. De celle manière, on arrivait à l'heure du dîner, après lequel M. Bernard, suivi de son bassel, allait chez M. le maire faire une partie de piquet. Il y avait alors cinq ans que M. Bernard était dans |e pays, el jamais il n'avait gagné contre le maire une seule partie au billard, aux dominos, ni au piquet. Le maire était velu d'un vieil babil noir, d'une casquette de loutre à

LE Cil KM IN LE PLUS COCRT.

visière pareille, d'un p:i nl.iloii m:imm, (TuM 1 •-• »* '■ dfl SabOlS le nu lui l I

d'une l'-tiir de gros es boites le soii ; tovariablemenJ ou voyait pendre sur son ventre une énorme chaîne de nu mire avec deux cachets, Il était n.iii, »aet gros, ses cheveux bruns grisonnaient, il avail les yeux .1 fleur de 1 • ■ 1 . ■ 1 ■ 1 k nez in bec de perroquel ; du reste, il portail la tète dirtiic el un pou renversée en arrière ; il parlait haut ei montrait dans Mme sou altitude la satisfaction de soi-même el la eoftfian.ee la pins aveugle dans ses propres lumières. \ussi, quand il chargeai! Wlliem de ' |tù écrire ses discours, se donnail41 àlui-mème pour raison les graves

ji:, 'nr, ■ii|i:ilioiis que lui imposait le soin du gouvernement d'une com-

U|iuuiic de ileu\ cents nuisons.

■ M. Bernard étaii grandi mince, blond; il paraissail avoir trentedeux ans, il adroiraitfort M. le maire, ne le suivait, par déférence, qu'à trois pas derrière, distance que le basse! à jambes torses gardait à son tour à l'égard de son maître; pour ledit basset,, il élail laid el hargneux. Si nous avons pai le ici de ces divers personnages, c'est qu'au point qjù nous sommes de notre histoire le hasard, ou plnlol un but commun,

les avail rassemblés sur la plage OU SW le fnrrj, comme ou dil sur les

côtes.

C élail l'époque de la chasse au guillemet.

me ajorS elle posa le Hi'ol sur une table el demeura rtveUBe sans

savoir si elle étaii triste ou gaie, le cœur gonflé, prèle a pleurer, mais cependant ne craignant rien tant que l'arrivée de quelqu'un qui viendrait l'enlever a -es mystérieuses sensations.

Cependant, Hugues s'ennuvait mortellement au Havre; il y avait bien de l'air, des arbres, des prairies: e'elail bien l'asile qu'il avait rêvé pour la vertu, pour l'amour; C'est la que devait se eaelier, eonune une fleur mystérieuse, la beauté sans art, BOIS coquetterie, ignorante, timide.

"Mais il ne trouva que de grosses el grandes tilles, loules pareilles, l«UteS a\ee de grands veux d'un invariable bleu pale, loules COlfflées, non pas de ce majestueux bonnet cauchois qui accompagne si bien le Visage, le bonnet ne se met qu'aux grands joui s, unis d'un hideux bonnet île OOIO* ; assez belles au demeurant, mais, eomme nous l'avons dit, si semblables entre elles, qu'il n'v avait aucune raison d'aimer l'une plutôt que l'autre. Ces lilles, pensa Hugues, manquent de grâce et de délicatesse; elles n'ont de beauté que celle que donnent les pâturages; maison peul passer sur ces légers inconvénients, même sur celui du bonnet de colon, en songeai* à la naïveté de leur aine, à la douce simjilieiié île leurs minus, a l'innocence de leur vie.

De plus près, il les trouva soties, niaises, grossières.

De plus près, il les trouva sans pudeur, ni ànie, ni sens.

De plus prés

Et, dil le docteur, abstenez-vous pendant quelque temps de genièvre et niellez de l'eau dansle cidre.

Il se rappela que Thérèse n'avait pas de bonnet de coton, que sa voix était douce et pure, que ses yeux étaient d'un bleu sombre.

H moula à cheval et se mit en roule pour Etrelal.

C'était pour l'étudiant une image toute poétique que celle que lui offrait le souvenir de Thérèse; il s'y mêlait toujours I impression que lui avaient faite l'aspect de la mer el ia musique neuve el harmonieuse qu'il avail entendue dans l'église. 1. 'amour qui s'était glissé au moins dans sa tête avait quelque chose de grand à la lois et de mystique.

il laissa son cheval chez le meunier qui occupait alors un moulin audessus d'Elretat.

En ciilranldans la commune, il rencontra Samuel Aubry; il lui prit le bras, et tous deux passèrent sous la fenêtre de Thérèse. L'étudiant, à moitié involontairement, éleva un peu la voix à ce moment en jetant les yeux sur les pampres qui ombrageaient la maison. A l'extrémité du chemin, il revint sur ses pas, tenant toujours le bras de Samuel Aubry; pour avoir un prétexte de rester ainsi dans la rue, il lui offrit un excellent cigare, l'invita à déjeuner, et tous deux restèrent plus d'une heure à se promener, passant et repassant devant la maison de Thérèse.

Thérèse, qui tricotait à la fenêtre, avait reconnu 1 étudiant et s'était sentie rougir lorsque leurs regards s'étaient rencontrés ; aussi eut-elle soin, chaque fois qu'il repassa devant elle, de tenir ses yeux baissés, ne le regardant qu'après qu'il avait un peu dépasse la maison et ne pouvait s'apercevoir de l'attention qu'elle lui donnait. Son coeur battait et sa respiration était gênée quand elle le fenlaii approcher; ce n était encore que de la gène cl de l'cmiiarras, une toile mènic de sentiment répulsif, parce que toute impression nouvelle esi toujours un peu douloureuse.

Seulement, comme deux ou trois fois elle avait levé les yeux trop tôt, et qu'elle avail rencontré un regard qui la troublait étrangement, elle imagina un moyen d'éviter cet inconvénient. Le tricot qu'elle avait à la main avait soixante-dix mailles de tour; elle remarqua que Hugues, après avoir dépassé la maison el gagné le bout du chemin, se retrouvait devant la maison lorsqu'elle eu était à la soixantième .maille; une fois celte découverte faite, il lui fut facile de ne plus commettre d'erreur et de ne regarder l'étudiant qu'au moment où il ne pouvait la voir.

il vint un moment où Hugues ne revint plus; où Thérèse, levant les jeux à la soixantième maille, ne Je vit pas devant la maison ni dans la

La marée baissait visiblement ; il État! ■> peu pr£s neol heures do malin, el l'on se trouvait dans le premier quartier de la lune, la mer devait conséquemmeul être tout a fait basse vers dix heures. M. le main;

élail sur le galel, mais sans M. bernard.

M. Bernard montail la cote, après avoir demandé qu'on lui indiquât la

demeure de \ illieni L'irl.

M. Bernard éiait abandonné de son bassci Roland, absolument comme

M. le maire était abandonné de M. Ilernard ; M. Bernard, comme nous l'avons dil, était à M. le maire ce que Roland élail a M. Bernard.

M. le maire était arme d'un fusil, d'un carnier et d'une poire à poudre ; deux jeunes marins faisaient glisser nu canot sur le galet, | r le

mettre à la mer. Un second canot était à sec sur la plage, les autres bateaux étaient à la mer. 11 souillait depuis le malin un vent d'est, celui qui se soutient le mieux, cl, par consi queiil, est le plus favorable à la pèche du maquereau que l'on prend avec de longues lignes qui pendent à l'arriére du bateau qui luit à toutes voiles. Il n'y avait pas alors, comme aujourd'hui, dix -huit bateaux échoués sur le galet d'Klrelal; dix bateaux seulement appartenaient à la commune, plus le canot de M. le maire et ccbii de Yilheni GirJ.

Apres déjeuner, pendant lequel Hugues n'avait pensé qu'à Thérèse, il lui vint eu l'esprit un moyeu de s'aboucher avec Vilbera, par l'entremise duquel il espérait toujours approcher Thérèse. Samuel Aubry lui avail dil que Vilhem péchait les plus beaux homards de la côle; il n'\ avait lien d'aussi simple que d'aller acheter des borna: ds a un pêcheur de homards, el l'on ne courait aucun lisque d'être mal reçu.

Aussi se mil-il de son côté en route pour gagner la maison de Vilhem. Comme il montait la côte, il rencontra le gros homme qui lui avail parle: à l'église. Celui-ci le salua et s'arrèla un moment, comme un homme qui n'avait aucune répugnance à entrer en conversation; mais Hugues lui rendit poliment son salut et continua sa route sans s'arrêter.

Quand il entra chez Vilhem, il le trouva couché dans son hamac, les yeux (ixés sur la mer : elle étail à peine ridée par le vent; l'horizon était entouré d'une ceinture de vapeurs rougeàlres, et la mer semblait d'un bleu sombre; à peine quelques mouettes se montraient à une grande hauteur. Par moment on voyait, presque dans les vapeurs de l'horizon, glisser un petit navire, qu'uu oeil moins exercé que celui de \ ilbem eut pris pour quelque goéland posé sur l'eau, mais qu'il lui élail facile, à la forme de la voilure, de reconnaître pour un chasse-marée allant du Havre à Dieppe.

Hugues, en entrant, se bàla d'exposer le sujet de sa visite. Vilhem allait péniblement sortir de son hamac, lorsque quelqu'un entra sans frapper: ce quelqu'un était M. Bernard, un peu pins cramoisi qu'il n'appartient à l'homme dans son étal normal. Vilhem Ironça le sourcil, visiblement contrarié de cette manière peu cérémonieuse d'enirer chez lui ; H. Bernard prit la parole :

— Ah ça! maiire Vilhem, dit-il, il est fort désagréable, vous me l'avouerez, que votre énorme dogue se permette sous mes yeux de saisir mon chien Roland par la peau du cou, et de l'emporter en le forçant de courir avec lui, au point de me le faire perdre de vue, de telle sorte que Roland, depuis une demi-heure, n'a pas reparu, el que M. le maire et moi nous ne pouvons nous mettre en route pour la chasse aux guillemots que M. le maire a résolu de commencer aujourd'hui.

— Monsieur Bernard, dit froidement Vilhem, mon chien ne peut être sans injustice qualifié de dogue : ses pâlies palmées, sa gueule noire à l'intérieur, témoignent assez de la pureté de sa race, et vous me faites un sensible déplaisir en vous exprimant aussi cavalièrement sur son compte. Pour ce qui est de ses relations avec votre basset, vous ne me contesterez pas que ledit bassel ne soit le chien le plus hargneux du pays; el mon lerre-neuvien ne l'ait d'ordinaire, attention à lui que lorsque voire Roland l'y oblige par ses insultes et ses attaques multipliées ; néanmoins, comme je ne pense pas que le cas soit assez grave pour que Schùi'z ail cru devoir le manger, nous allons le retrouver.

— Il n'esl pas difficile de le retrouver, répliqua M. Bernard de l'air du monde le plus accablé, maintenant je sais parfaitement où est Roland.

— Pourquoi alors le réclamez-vous?

— 11 a réussi à s'échapper de la gueule de votre ours, et s'est tapi dans le creux d'une roche, dont l'ouverture esl tiop étroite pour que son ennemi J'y puisse suivre; mais votre bête féroce est couchée devant l'entrée de la retraite de mon pauvre Rolaud, qui ne laisse v< ir que le bout de son nez et tremble de tous ses membres sans oser sortir.

Vilhem se leva, et, se tournant vers Hugues :

— Monsieur, lui dit-il, la mer est basse, nous pourrons voir des homards à mon réservoir ; il décrocha sou fusil, mit la poire à poudre dans sa poche, pril du plomb du numéro quatre, et sortit devaut*

Quand il fui dehors, il mil deux de ses doigts dans sa bouche et lii entendre un sifQemeut aigu ; quelques minutes après, le grand chien noir et blanc parnli il lécha la main de son maître et marcha à son

CÔlé.

Vilhem alors descendit la c6le d'un pas rapide.

— Hé! maître Vilhem. dit M. Bernard, vous allez horriblement vile.

— Votre chien est libre, reprit Vilhem, vous n'avez plus besoin de moi, cl je ne me permettrais pas d'avoir I air d'être de votre compagnie. Il s.J 11. Bernard et continua en se parlant à lui-même :— D'ailleurs, je veux aussi chasser aux guillemols, et j'espère que M. le maire et M Bernard nu me seront pas pour cela inutiles.

rendant le chemin, Hugues tenta plusieurs fois inutilement de faire causer \ ilhem.

On arriva à la plage : la nier était retirée et laissait un grand espace à découvert entre elle et la falaise. Cet espace était pavé de roebes M.m. lies et polies comme du inarbre, entre lesquelles végétaient des varechs et des algues de différentes formes. Celle sombre verdure de l'Océan parait noire au premier coup d'oeil, mais, si on la regarde en transparent, elle est du vert de l'cmeraude, du violet de l'améthyste, du pourpre du rubis: quelques algues sont capricieusement découpées, et ressemblent à quelques-unes des plantes terrestres; d'autres sont comme de longs lacets de plusieurs brasses de longueur ; d'autres comme de large et longs rubans; d'autres semblent des mains dont les doigts se prolongent au loin.

Une mousse fine et déliée, mais dure à la main, recouvre certaines roches d'un rose mat. Dans les parties où l'eau est restée dans des trous, on voit Botter une autre mousse d'un beau pourpre ; dans la falaise, la mer a creusé des grottes, le bas est dallé de roches de marbre blanc : les parois, auxquelles pendent de longues algues, sont tapissés d'une mousse épaisse qui leur donne l'aspect d'être tendus de velours violet.

Vilhem leva des planches fixées par une barre de bois et un cadenas; ces planches fermaient un trou péniblement creusé dans le roc où il enfermait son poisson; à la marée haute, le poisson, quoique prisonnier, avait de l'eau fraîche ; quand la mer se retirait, elle en laissait toujours plein l'excavation.

11 montra des homards à Hugues, qui en choisit quelques-uns et les

paya

Vilhem referma son réservoir, et se dirigea vers son canot.

M. le maire, aux veux de M. Bernard et à ses propres yeux, était le plus fort tireur de la commune ; pour les autres, il avait au moins un rival dans Vilhem, rival peu redoutable relativement au profit de la chasse, attendu que Vilhem ne chassait pas quatre fois l'an ; mais extrêmement nuisible aux intérêts d'amour-propre et à la réputation de M. le

maire. • ,.,...,.-,

Aussi, quand celui-ci aperçut Vilhem avec un fusil, il se donna I air le plus imposant qu'il put imaginer, et lui dit : ...

— Oh ! hé! maître Girl, je ne pense pas que vous ayez fantaisie de venir encore aujourd'hui tirer sur mon gibier; la côte est longue, la plaine est large, je ne vois pas pourquoi vous chasseriez du même coté

que moi. .... ...

Girl ôla son bonnet. — Je n'ai nullement, dit— il, 1 intention de tirer sur le gibier de monsieur le maire; monsieur le maire est trop adroit pour que semblable chasse me fût bien profitable ; j'ai le projet île gagner le large, et si mon canot vous parait dans une demi-heure plus gros que votre chapeau, je consens à ne jamais tirer un coup de fusil de nia

vie. . , , ,

— Eh bien, maître Girl, répliqua M. le maire, bonne chance et bon

— Pour ce qui est du vent, dit maître Girl, il ne saurait être meilleur ; pour la chance, il n'y en a pas pour un bon chasseur.

Il salua M. le maire, remit son bonnet de laine sur sa tête, fit signe à Schûtz qui sauta dans le canot, puis il disposa sa voile. — Aujourd'hui le canot de Vilhem Girl n'aurait rien de remarquable à Etretat, mais alors il était le seul qui eût une voile tannée, c'est-à-dire teinte en brun au moyen d'une déroction d'éeorcc de chêne. Ce procédé triple la durée de la toile, comme on s'en est assuré, aujourd'hui que tontes les voiles d Etretat subissent cette opération : mais on prenait alors cela pour une simple bizarrerie, et personne n'y faisait attention. Girl chercha des yeux sur la plage s'il ne verrait pas quelque enfant pour l'aider à la manœuvre quand il tirerait, mais tous les bateaux étaient sortis et tout le monde était sur les bateaux.

Outre le maire et M. Bernard, qui était arrivé avec son basset, il y avait encore sur le galet Hugues qui était revenu, et le gros homme blond. Comme il saluail Hugues et lui disait, comme à la première lois qu'il l'avait vu : Monsieur me parait étranger? Girl s'écria : Maître, si mains ne s'écorchaient à la seule peusée de toucher un aviron, je vous aurais engagé à m'accompaguer pour m'aider, car tous nos oiseaux sont à la mer.

Hugues s'approcha du canot, et dit : J'ai les mains plus calleuses, et, si vous voulez bien tic mon secours, je serai enchanté de sortir par ce beau temps.

Girl salua en ôtant son bonnet ; puis, appuyant son épaule sur le canot, il le lit glisser sur les galets criards avec une facilité que n'avaient pas eu les deux hommes qui avaient mis à flot l'embarcation de M. le maire. Celui-ci lit tourner le cap vers la gauche et passa au raz de l'aiguille, au delà de la grande arche, immense ogive naturelle qui s'élève à la gain lie du perré, et sous les arceaux de laquelle la mer basse permettait de passer à pied sec sur un chemin de pointes de roches couvertes de varechs glissants et de galets roulant sous les pieds.

Pour Girl, il lit signe à Hugues d'entrer dans le canot : lui-même y sauta légèrement, s'éloigna du bord avec une gaffe, et le vent d'est, cnllant la voile, entraîna rapidement le canot au large, et cependant vers Antifer, c'est-à-dire dans la direction qu'avaient prise M. le maire et M. Bernard.

Au bout d'une demi heure, ainsi qu'il l'avait promis, son canot ne paraissait de terre guère plus gros qu'une grosse mouette posée sur l'eau, et sa voile se dessinait en noir sur l'horizon.

Hugues et Vilhem ne tardèrent pas à entendre un coup de fusil, puis un second.

Vilhem sourit, et dit : Voici M. le maire qui me rabat mon gibier comme je m'y attendais bien.

En effet, peu de temps après, cinq ou six guillemols volant lourdement vinrent s'abattre auprès du canot. Girl tira, deux restèrent sur la place, les autres s'envolèrent en criant. Schùlzsejeta à l'eau et rapporta un des oiseaux que son maître lui prit de la gueule; puis il alla chercher l'autre. Vilhem alors prit le chien par la peau du col et le fit rentrer dans le canot; il se secoua et couvrit d'eau ses deux compagnons. — Tenez, dit Girl à Hugues, mettez ce paletot par dessus vos babils ; et il lui donna une grosse veste à capuchon.

Une seconde explosion se fil entendre, et de nouveaux guillemols gagnèrent le large; leurs petites ailes leur rendent le vol fatigant, et ceuxci paraissaient plus las ou plus défiants que les premiers, car ils s'abaltirent avant d'arriver à portée du fusil. Vilhem lit courir une bordée au canot, et deux oiseaux vinrent encore prendre place près des autres.

— Ce cher M. le maire, dit Vilhem en rechargant son fusil, il tirera bien lotit le jour sans tuer grand'chose, ces diables de giiillemots sont assez avisés pour se cacher au plus haut des falaises, et les coups qu'on tire là-bas n'ont guère d'autres effets que de les faire lever et de les envoyer par ici. A moins que quelques chevrotines égalées ne se glissent* sous les plumes grises d'un paresseux, Roland ne se mouillera pas un poil, et M. le maire ne rentrera pas dans ses frais de poudre et de plomb.

Girl tira sa gourde au genièvre, but, l'essuya avec sa manche et la passa à l'étudiant. A chaque fois qu'on entendait un coup de fusil, il lui échappait un sarcasme conlre M. le maire :

— Merci, voici les guillemols.

Tirez, tirez, à deux cent quarante pieds en hauteur.

Amusez-vous.

Je crois réellement que M. le maire, au lieu de chevrolincs, met des œufs de guillemols dans son fusil, et que la noudre les fait éelore en l'air.

En effet, en quelques heures, Girl eut tué une quarantaine d'oiseaux.

Le soleil, en la belle saison, se couche à l'ouest d'Etretat, c'est-à-dire presque en face do la bourgade. L'horizon commençait à se colorer de vapeurs orangées.

Vilhem se mit à courir des bordées pour revenir, mais le vent qui, comme nous l'avons dit, soufflait de l'est, c'est-à-dire de la terre, un peu sur la droite, rendait cette manœuvre longue et difficile; aussi Villiein cargua sa voile, et, montrant à Hugues comment il devait se servir de la rame, il en prit également une et tous deux revinrent à terre.

Chemin faisant, Hugues risqua quelques questions sur Thérèse.

— C'est la fille de mon ami, dit Vilhem, elle est belle et sage : Dieu veuille que cela dure, et cela durera si on ne laisse pas d'étraugers s'introduire dans la maison. . ... . ,

Hugues, à ces mots, lâcha de découragement 1 aviron qu il tenait dans ses mains.

En effet, sa peine était perdue, il n'y avait aucun espoir que Girl consentit à le rapprocher de Thérèse; il regarda ses mains rougies par la rame et ne dit plus mot jusqu'au retour.

La marée moulait alors, ce qui rendait plus facile de lutter contre l'action du vent ; quand ils eurent mis pied à terre, ils virent sur la rive M. le maire, M. Bernard et le basset Roland.

M. le maire avait tué deux guillemols; M. Bernard, de même qu'il n'avait jamais gagné une seule partie aux dominos, au piquet et au billard, n'avait jamais non plus, de mémoire d'homme, lue une seule pièce de gibier. L'affection que lui portait M. le maire eût pu facilement s'attribuer à sa nullité en tout genre, qui faisait ressortir en relief et avec une sorte d'éclat la quasi-nullité du magistrat municipal.

A l'aspect de Schùlz, Roland s'était couché en tremblant derrière son maître. M. le maire, à la vue de Girl chargé de gibier, avait pMeé les lèvres. , . . .

Girl ôla son bonnet, et proposa à M. le maire de lut vendre sa chasse ; le maire voulut tout prendre.

LE HFF.MTN LE PUS COIRT.

— Non pus, dit Vilhcm, de ces oiseaux, deux sonl destinés a i i

:,,,,!. maiii'f Rrcisherer, qui me donnera à souper, deux appartiennent ,lc droit a ce jeune homme, njouln-l-il en déi ignanl l'étudiant, qui rame asseï mal, mais qui i si plein de lionne volonté. J'espère, ajoul i l-il en s'en allant, que maître Kr< islierer ne mettra p is dans sa soupe que i e auillcmots, qui sonl durs comme des galets.

Comme un jour, chez sou père, lingues dessinait pour la huitième fois une vai he en raceoun i, il avisa que les fiiloises d'I n état, les cavei nés qu'elles renferment, les portes d'amont et d'aval, immenses caillé lr les Contre lesquelles se brise la mer. lui offraient des sujets qui n'aji pas été à négliger quand rien autre ne l'eût attiré à la cote. Il annonça donc qu'il serait deux jours absent, et il se mil en route avei -.1 b couleurs. Il arriva a Elretal le samedi soir et retint une chambre à l'auberge, après avoir passé deux lois sons la fenêtre de Thérèse. On lui remit ses homards quil avait négligé d'emporter et qui n'avaient plus le degré de fraîcheur désirable; il en Ri présent au garçon d'aubci l,s ji la à mi chien.

Il repassa encore sous la fenêtre de Thérèse, mais elle n'y était pins ; il continua sa roule jusqu'à la mer : c'était l'heure où les femmes sonl à la fontaine

Il sérail plus exact de dire qu'il n'y a pas d'heure à Elretal -, les rcpas, 1rs occupations, les travaux, les plaisirs dépendent de la liauic ou de la marée basse. Aiu-i, tant que la mer est haute, c'est-à-dire tant qu'elle louche les falaises, il n'y a aucun moyen d'avoir de douce dans le pays, La mer basse laisse à découvert deux sources d'une eau douce excellente, qui sortent de terre à travers le i l'on va prendre le peu d'eau qui s;; boit dans le pays : c'csl aussi là que les femmes vont laver le linge, attendu, ce que vous n'êtes pas forcés de savoir, que le savon ne se dissolvant pas dans l'eau salée, elle rie peut être employée à cet usage, et que d'ailleurs elle ne sèche pas.

A l'iieure ou la mer, en descendant, découvre I - sources, pn toutes les femmes du pays arrivent avec leur linge; elles font, au moyen de leur battoir, un bassin en écartant le galei : puis elles se melleùi à genoux et travaillent jusqu'à l'heure où la mer revient prendre posses- U..u de son lit. L'époque du mois et la saison foui beaucoup varier le moment des séances à la fontaine.

Pendant le premier et le dernier quartier «le la lune, on dit qu'on esi dans la morte eau, c'est-à-dire que les marées sonl moins forles, q nier descend moins bas et monte moins liant. A ces époques, à moins d'un vent violent soufflant du large, il va, dans les falaises, plusieurs endroits qui peuvent servir d'asile contre la nier, si on se laiss. surprendre par la- marée. ; tandis que, dans les grandes marées, ces asiles deviennent plus que douteux. Dans la morte eau, la mer est à son plu à dix heures du matin et à dix heures du soir : dans la ç^nmlr mer, lors de la nouvelle et de la pleine lune, c'est a quatre heures du malin cl à quatre heures du soir qu'elle est basse; il faut cuepre observer que chaque jour la marée retarde à peu près d'une heure.

S'il est mer Lasse aujourd'hui a quatre heures, demain ce sera à cinq heures; au bout de six jours, ce sera à dix heures; mais nous nous trouverons alors dans un autre quartier delà lune et dans la 1 orle 1 au. Six jours après, la mer se trouvera encore lasse à quatre heures, mais nous aurons encore changé de quartier de loue, et nous aurons, derechef, grande iner.

De celle manière, c'est lantôt le matin, tantôt au milieu du jour, tantôt le soir, tantôt la nuit, que les femmes se rassemblent à la nue marée manquée mettrait un grand désordre dans les ménages des pêcheurs, qui n'ont point un tel luxe de linge qu'ils puissi m se dispenser de le blanchir souvent.

La nuit, du haut des falaises ou de la nier, c'est un singulier aspect que celui de ces femmes avec chacune leur lanterne posée sur le galet ; il semble voir un grand nombre de lucioles, de vers luisants répandre une lumière phosphorescente.

Je parle avec une sorte de complaisance de la fontaine, parce que c'est là que se débitent tontes les nouvelles du pays : c'esl là que l'on de tout et de tous, que l'on discute, que l'on jiige, que l'on absout, que l'on condamne ; rien ne peut se soustraire au tribpnal de la fontaine, personne ne peut décliner sa juridiction. Les airs administratifs du maire y sont appréciés, comme un regard qu'une jeune fille a détourné de son livre à la messe du dernier dimanche ; la fontaine lient d'une bourse d'un café, d'un journal, de vjngl journaux; c'est là qu'on apprend des nouvelles des malins à la pèche, là que l'on commente les amours et les mariages; on y dit comment s'est vendu le on a Fécamp, combien au Havre; on y raconte les sinistres c; us :s |.u I.- dernier coup de vent, les rêves que l'on a faits la nuit. 11 es! littéral de dire que l'on sait (oui à la fontaine, et même un peu davantage.

Sur le galet, Hugues trouva une conni issi 1ICC, c'i tait Sclllitz le terreneuvien, le chien de Vilhem Girl ; Hugues eut d'abord un moment de joie; il s'était habitué à considérer Vilhem comme son seul moven d'ar-

river auprès de liéri u et, malgré la mauvaise volonté manifesi

poi heur, il u'abandounail pas i cl espoir, faute d'en avoir un autre à lui substitua ; il faut I»' 11 croi e qu'un v'u u> bateau est cm ure ' on, 1 ni qu'on ne pi m 1 u faire • on truire un neuf. — On m

irvjce qu'après qu'ils'esl présenté une sion d'en ai bêler un meilleur, jfaj, | irompail >: ; il connaissait 1

; qui lui avait appris qu'il ne pouvait qu'à la marée basse, lorsque la mer laisse à sec le- • oui 1 Hugues voulul le caresser, mais Scliûlz relira bru le de

sous la main am il ■■.di.un, le regarda, le llaira en levaul li

puis se relira d'un air a ne pas m;, ger a lui faire de noiivclli

Le chien n'csi pas 1 lus prévenant que le m dire, se dit l'étudiant. Il s'était avancé jusque sur le bord de la mer cl regardaii qui glissaient du large à la i 6tc en blanchissant ; car la nu ■ çail à monter; le laveuses étaient. derrière lui, il était à peu pn 1 il ne faisait que co ; mencer à s'enfon 1 d'I -

lieial, dam ( squisi coloraient de pourpre. Ce bruit soin

la nier qui moule, CCS liehes eoiileursdu soleil qui descend ; l'ail

. ■, les mouettes qui oui cessé de

des lames, tout le jclail dans une silencieuse exla e, dans n

bjet qui lui attachait les pieds sur lagi Il fut cependant distrait par quelques mots qui vinrent à son 01

— C'esl, disaii une des laveuses, un homme plein de talents, a 1 e q

dil, cl qui gagnerait de l'argent gros comme lui, s'il vouja

Havre et travaill r : mais, sitôt qu'il a quelques écus, il passe ses

.m nid de uve, à fumer el à regarder la pi d il n'a

pas lu-, lin d'argent, vous ne lui feriez à aucun prix taire 1 inq eu gagner.

— C'est, reprit une autre, un homme bon et obligeant, vailleravec une force surhumaine pour prêter la main a des pécheurs

eu dan. 1

— Un dit qu'un jour il a eu une terrible querelle au Havre,

— Oh ! oui, je sais l'affaire : c'est avec un officier : il était à l'api

chose à la lueur d'une lai l'excuses, I" déranger pour allumer sa pipe ; puis, quand s,, | i; .,■ "nmée, il resta devant le quinquet, cachant la lumière à maître Girl.

Celui-ci pas-a de l'autre côté de la table sans rien dire, et se remit a lire : ! 0 i leva el emporta la lam] e à une au rc labli

; épaules, et, appelant le garçon, lui demanda une autre |ai

— Garçon! cria l'oliieicr. apportez-moi toul de suite un verre du rhum.

Le garçon laissa la lampe qu'il prenait, peur obéir d'abord à l'ofticierdont la voix impérieuse lui semblait naçante mais Gi I, rappelant, lui dit :

— Dans une auberge, celui qui commande le premier doit être servi le premier.

Le garçon reprit la lampe.

— Eh bien .' drôle, cria l'officier, mon rhum. Le garçon posa la .lampe 't reprit la bouli

— Monsieur, dit Vilhem à l'officier, si \01is aviez demandé du rbu 1 avant que j'eusse demandé une lumière, je ne me laisserai

avant vues; mais il n'en est pas ainsi, et je dois i le premier.

— Je vous Ironie plaisant, dil l'officier, d oser nie parler 1 ne sais a quoi il lient que je...

Le garçon -.;is'u la bouli ill • cl versa à l'oflii ier, puis ner di lampe à Girl. Deux autres officiers entrèrent dan- I premier leur i alla bas, et tues d , L à rire en rega

hem. Celui-ci appela le garçon qui était revenu verser du rbu 1 ssii et lui di mand 1 don ment une 1

Le pi i quelques boulettes de mie de pain pour

éteindre la la réussir. Le di us autre soi lin

aux éclats. \ ilbem appel 1 et li

Sur sa n e leva, el, mare' aul à l'officier, il lui dit :

— Comme vous avez éteint ma I pe, vous ferez b n que prenne la votre pour m'allei coucher.

Les personnes qui étaient dan la saile et qui avaient admiré la patience de ' ilbem, sans oser cependant prendre sa défense, attendu avec inquiétude ce qui allait se passer. L'officier, un moment slupi se leva et fit la menace d'un j usant. Vilhem le prit pa l'é| .

el le fit asseoir ; puis, le tenant immobil

ou non, m - damier votre lampe? L'officié/ ne 1 : 1 jurant et

allant sou ; s main.

— Cela veut probablement dire que vou 1er votre laj dit Vilhem ; je voulais aussi garder la mienne, l vo 11

ché. \ 1 liiez doue à m'éclairer jusque cl / moi. il il le

e qu'il lui luisait les battre cl lutter : la main de 1er de martre 1 iil lui broyait le bras-, il fut forcé de lui obéir. .Mais le lendemain il \ini lui dcmui Girl

dil qu'il n'avait pas pour habitude de se lever de bonne heu:', que deux heure rail à sa disposition.

Quand on fut près de s • battre, h s autres officiers, qui ne pouvaient approuver li ur camarade, voulurent accommode) la chose ; mais Vilhem annonça que. s i| pardonnait une injure don: i' s'était vengé, ii ne pou-

\.iit pardonner le dérangement qu'on lui avait causé; que, malgré son inteniion, il avait perdu uuc heure de sommeil ; qu'il avait ressenti quelmie émotion, que le reste du duel n'était t-ii-ti une fois l'émotion préalable passée, etc., de sorte <pi il faillit tuer l'officier.

— Ci ni égal, c'est un bomme bien singulier.

— Ah : toute ( eue maison allemande est comme cela ; maître Kreisherer, lo clerc, est aussi un homme bizarre.

— Pour la jeun.' Clle, c'est une jolie personne, douce et avenante ; mais qui diable cela épouscra-t-il? aucun marin n'eu vomira pour sa femme : comme cela i nduira bien un ménage et des eul'ants, en chantant ' omme elle le Eàil la moitié du jour !

— Un dit qu'elle n'est p.i^ maladroite, et qu'elle sait coudre et broder. Hugues prêtait attentivement l'oreille. Mais ou cessa de parler des trois

personnes qui l'intéressaient.

CST

Thérèse. — page i.

— Nous aurons bientôt une noce, dit une aulre femme, et une noce nécessaire : j'ai vu l'auln joui-, près de Vatican, Ni émi et Martin se promener dans le petit bois.

I ne autre femme put la parole, et toutes celles qui l'entouraient se mil eut à rire : elle montrait des taches d'herbe aux genoux du pantalon de Martin.

A ce moment, une lame plus forte vint mouiller les jambes de Hugues; une seconde faillit emporter un tas île linge. On s'empressa de faire les paquets; la mer mentait assez pour qu'il ne fût pas prudent de rester.

Le lendemain était une grande fête : l'Assomption, la fête de la Vierge, en qui les marins placent leur plus entière couliaui e, a laquelle ils adressent de préférence leurs prières dans le danger.

Hugues avait passé sous la fenêtre de Thérèse sans l'apercevoir, et était allé ^'établir sur la grève, tourné vers la m>rte d'amont, c'est-à-dire vers les deux portes en forme d'arches sous lesquelles on passe à la marée basse, et dont nue seule parait quand la mer est haute.

Le soleil si' levait alors au ras de la falaise et derrière elle. Elle paraissait entièrement noire; une vive lumière brillait a travers la seule porte qui paraissait, taudis que la falaise d'aval était colorée d'un rose tendre par les premiers reflets du soleil levant, ainsi que les nuées qui étaient au-dessus.

Il y a celte différence entre les nuances qui colorent le ciel le. soir et le matin, au coucher et au lever du soleil, que les teintes qui vont également s'al'f.iihlissant et se fondant, passent le soir du blanc au noir, et le malin ilu noir au blanc.

Les couleurs du malin sont plus fraîches : le bleu tendre, le jaune de chrome, le jaune de Naples, le rose, le lilas, colorent l'air et les nuées blanches et grises.

Le soir, des couleurs plus riches, plus somptueuses les remplacent ; le lapis, l'orangé, le pourpre, le violet, le feu, teignent les nuages à leur tour.

Le matin, lorsque l'on voit lever le soleil, c'est un moment d'enchantement rapidement passé ; à mesure que le jour augmente, la sensation s'affaiblit : à l'aurore succède une lumière si éclatante, qu'on la croirait bi uyante; on se trouve comme réveillé en sursaut des poétiques impressions qui s'étaient emparées des sens ; il faut passer subitement de la rêverie à l'action : c'est une des plus douloureuses sensations que je connaisse.

Le soir, au contraire, la nuit est déjà sur la terre lorsqu'un jour mystérieux est encore au ciel'; les riches teintes des nuées, le silence qui va toujours croissant, s'emparent de l'imagination : les couleurs s'assombrissent et disparaissent, lùisuile vient la nuit, qui concentre la pensée en lui enlevant les distractions extérieures ; puis les étoiles s'allument dans celte voûte noire dont la sombre couleur garde cependant un souvenir du bleu splendide qui s'est effacé. A chaque instant la rêverie devient plus profonde, le recueillement plus complet. La pensée alieinl à une hauteur dont elle-même ne se sentait pas capable le jour.

Le soir, l'imagination a suivi la lumière qui montait de la terre aux nuées des nuées dans l'infini. Le matin, la lumière redescend du ciel à la terre, ei l'imagination la suit encore. — Le matin, c'est la poésie de ce qui est; le soir, c'est la poésie de ce qu'on voudrait qui fût.

Le soir, il semble que l'on gravisse une haute montagne : à chaque , pas l'air est plus vif, la poitrine s'élargit, l'horizon s'étend, les parfums mystérieux se font sentir ; eu haut, il semble que l'on jouit de nouvelles facultés, que les sens s'éveillent ou naissent et perçoivent des sensations inconnues.

Le malin, on redescend la montagne : à chaque pas l'air est plus lourd, la poitrine se rétrécit : en place des parfums du ciel, ou respire les émanations de la lerre.

Pendant que Hugues dessinait, plusieurs femmes passèrent sur le chemin qui se prolonge au-dessus du galet : elles se dirigeaient du coté de l'église ei étaient fort parées ; la vue de ces femmes le fit penser à Thérèse.

Tout à coup, il se leva brusquement ; une idée élait venue subitement illuminer son esprit: c'est grande fêle, Jhcrèse sera à l'église.

11 retourna à I auberge, déposa son attirail et se dirigea vers l'église; les enfants de chœur chantaient, une sévère et céleste harmonie montait aux voûtes du temple. Hugues aperçut Thérèse seule dans un banc : elle avait le capuchon noir des femmes du pays ; seulement il était bordé d'une dentelle noire qui faisait admirablement ressortir ses beaux cheveux blonds; il vint un moment où l'on chanta une hymne a la Vierge, et tout le monde chanta. Il y avait de la piété, de l'enthousiasme, de la prière vraie dans les voix ; l'église avait encore alors des vitraux coloriés qui ont été brisés depuis; tout frappait l'imagination. Les beaux yeux de Thérèse se portaient par moments à la voûte, et Hugues, qui dans ce concert de voix cherchait à discerner celle de Thérèse, croyait voir un ange, et finit par mêler sa voix aux autres.

Tous deux adressaient la même prière à la même croyance : c'était un lien sacré.

Puis le ciné, précédant les enfanls de chœur, sortit de l'église, portant la croix d'argent dans les mains ; tout le monde suivit la tête nue et en silence, et la procession se dirigea vers la mer. Arrivé sur le galet, le curé prononça une prière ; tous les assistants se mirent à genoux.

Puis il dit, en traçant dans l'eau le signe de la croix avec la croix d'argent :

«Mi nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, je bénis la mer. « Je mets sous la garde de Marie nos bateaux et les hommes qui les montent, et nos filets, et nos cordages, et nos voiles. »

Puis tout le monde cbania les litanies de la Vierge, et l'on s'en retourna silencieusement.

Pendant tout ce temps. Hugues s'était rapproché de Thérèse; elle avait rougi en le reconnaissant, et ensuite n'avait plus levé les yeux. Sa robe avait touché l'habit de Hugues, et il avait frissonné. Quand on se

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dispersa, il voulut la suivre; mais il vit se rapproche) de lui ce homme blond qui, plusieurs (bis déjà, avait voulu entamer avec lu conversation j pour ne pas être distrait de ses impressions, il rc suivie Thérèse des yeux tant qu'il put la voir, el même un peu longtemps.

Sur le galet courait ou plutôt bondissait Schûlz, poursuivant les mouettes que le vent du UOrd amenait à la cote, se jetant dans les Ilots, disparaissant sons l'écume, puis revenant à la plage pour se secouer les oreilles et retourner à la mer.

De loin on pouvait voir Vilhein Girl qui descendait lentement la côte d'Aval, sur laquelle était sa demeure, ainsi que nous l'avons dit.

Hugues avait thé son crayon et esquissé Scbûtz, qui était réellement un noble et bel animal, civilisé juste au point où il est nécessaire pour ne dévorer personne et ne perdre néanmoins rien de sa légèreté, de sa forée, el de la grâce, qui est la conséquence de la force.

Vilbem arriva près de Hugues et sourit en reconnaissant son chien.

Hugues déchira la feuille et donna le dessin à Vilbem; celui-ci en parut enchanté el reprit le chemin de sa butte. Hugues le suivit parlant de choses et d'autres.

De la pluie el du beau temps, sujet de conversation que les esprits légers et superficiels ont déshonoré, tandis qu'au contraire on ne saurait trop I encourager. On esl si heureux, avec le plus grand nombre, de pouvoir parler sans rien dire, de ne tirer ce qu'on esl force d'échanger de paroles, ni de son esprit, ni de son cœur, ni de sa mémoire !

M. le maire et M. Bernant suivi de son basset. — tage 8.

Comme Vilhem regardait ou la mer ou Scbûtz, qui était resté en bas, ou le portrait pour le comparer à l'original, Hugues chercha un autre ^ujel de conversation et parla du maire.

— Je ne m'en plains pas, dit le pêcheur ; chacun de ses ridicules me rapporte de l'argent et assure mon indépendance. . Ensuite, quoi que dit l'étudiant, Vilhem ne répondit plus: en vain il pensa le tirer de sa taciturnilé en lui parlant de son état, de la pèche, de la marine, de l'histoire maritime de la France. Vilbem le laissa dire

longtemps,

de Scji.i/ il ci. ûi ;u rivé

lingues ace c dans le raille

admirable»)!

au loin sui' I

I polll ni' lui : i la but pt.i avi

uil; pi ut plai a mer |

iiiute reponsi avait pas fait le ; Vilbem of e rmpressem

un lui, il s'e c : quand ou iar la fenêtre

lui lit rem l'œil assez I

nu .1 l'étudi m. Vilhem

tendit dans

il. m! ininlii

qui encadrai

iqner que dans il illanl ni assez

aui nu rem île lui lit signe de le hamac. Le i> dedans, la vu, t le tableau.

le poi trait animé. tin genièvre ; se mettre .un. h était s'étendait

:]ig|5

Hugues dessinant Scbûtz. — pack I",.

Tous deux se mirent à fumer. Hugues élait enchanté de se voir ainsi installé chez, le silencieux pêcheur; il avisa aux moyens d'amener la conversation sur la fille du clerc.

H établit ses transitions dans sa tête et dit : — Vous avez une petite maison ; un sage ancien répondit à une semblable observation : Plût au\ dieux qu'elle lui pleine d'amis !

L'astucieux étudiant comptait amener par ce début un éloge de l'amitié ; île celle généralité il élait facile d'arriver à particulariser et à appliquer ces théories, et de parler de la liaison presque paternelle de \ ilbem et de Thérèse.

.Mais Vilhem répondit :

— Plût à Dieu que la mienne fût assez petite pour qu'elle ne pût contenir un seul ami !

Contre l'amitié.

On se sert en général un peu trop de certaines pensées toutes faites, à la portée de tout le monde. // faut avoir des ami* pai tout est une de

entre le crâne et In penu de la lêtc, de ces

ne fbnl éprouver aucune fatigue nu cerveau, avec lequel

uni conuuuuicnliou.

nu en Allemagne un homme jeune, bien tait, à moitié spiri-

iii.'1. passablement 'n .i\ r. riche, en un mot. fort disposé à être neu-

r, il résolu) de mettre en pratique rcl aphorisme :

Il Paul avoir des -mis partout.

: ù dîner, prêtait de l'argent, sacriGail ses maîtresses, per-

.1 qui voulait de rendre ses chevaux poussifs; il donnait la main

itlicr, et déposait de temps à autre s i cai le chez son tailleur. Si

il l'eût regardé de travers, il eûl été < inq nuits sans dormir :

ivcillancc générale étail uni des condilionsdesonexistence.il

jouait aux é he< - cl perdait ; il faisait des vers, el les faisait main : is ;

il dansait, et dansait gauchement; enOn il n'avait de supériorité dans

: m un genre, el ne pouvait exciter l'envie, si ce n'est par sa fortune ;

iriuue n'était pas à lui. Il avait treize amis qui se faisaieut

i i bcz son tailleur, trente i taienl chaussés par son bottier ; toute

la \i!!o de Swei-Bruckcu se coi fait chez mui chapelier: on ne pourrait

nombre des gens auxquels ildonuail à souper.

Toui le monde était son ami, loul le monde le tutoyait : il était eu—

. Peut-être, s'il eûl regardé d'un peu près les bénéfices île cptte

: . eûl il vu que ces gens qui ne i hantaient jamais parce

qu'ils avaient fi voix Fausse ne s'en taisaient aucun scrupule devant lui-

I. hiver, on le mettait loin <l" feu pour donner la meilleure place à un

i tranger. On lui donnait à dîner avec la soupe et le bouilli, — on ne se

pas avec ses amis; — on servait tout le monde avant lui, et les

enfants essuyaient leurs tartines sur ses \ i emepls.

Un jour un de ses amis lui écrivit une lettre eu ces leri

Sauve-toi : je suis entré dans nue conspiration, qui vient d'être dé-

i le; on a saisi nies papiers s comme lu es mioii iimi, comme je

• lis que l'on peut compter sur loi, j.' t'avais mis un des premiers sur la

Notre affaire est certaine, nous serons tous eoudamués à mort ;

fuis suis perdre un instant. »

llermann demeurait dans un quartier de la ville assez éloigne. L'homme chargé de la distribution des lettres s'aperçut que la lettre destinée à flermann était la seule à porter dans sou quartier. Il pensa IS devoir se gêner avec un mit' ; il remit au lendemain pour porter la lettre eu même temps que les autres, qui ne pouvaient manquer devenir pour le même quartier. Il ne porta la lettre que le surlendemain. Derrière lui arrivaient les soldats chargés de l'arrêter.

Le chef de la troupe était un omi d llennaliii; il ne voulut pas avoir la douleur de l'arrêter lui-même, et resta à la porte; les soldats, sans inr les réprimer, maltraitèrent fort le prisonnier. Néanmoins, sous prétexte de s'habiller, il passa dans un cabinet et

■ 1 ar la fenêtre.

Il tomba précisément sur son ami, que sa sensibilité retenait malheumenl a la porte. L'ami jeta un cri qui donna l'alarme ; il fut repris induit en prison.

On instruisit sou procès : toute la ville était convaincue de son iuiioc .ni e ; mais la plupart des juges se récusèrent pour ne pas avoir en aus a condamner un ami. L'accusateur, qui était son am>, comprit que sa réputation d'impartialité se trouvait singulièrement compromise i liaisi n connue avec l'accusé; pour combattre celle prévention, il i mi iIl' le charger plus qu'il n'avait jamais fait pour aucun autre, Son avocat était tclli ment ému, — car il étail s:ui ami, — que, lorsqu'il vi ului parler, sa voix fut étouffée par ses sanglots. Il reprit un peu cou- . mais sa mém lire était h onlilée, 1rs arguments sur lesquels il avait le plus Compté ne se présentaient plus qu'à travers un nuage, sa v; lis. faible el mal accentuée, llermann fui condamné à l'unanimité. L'autorité, vu le nombre infini de m amis, redoutait un coup de main forcer la prison et l'enlever; aussi fut-il mis aux fers et ne lui i issa-l-on la cons' lation de voir personne. Le jour de son supplice ari iva : un moment le désespoir lui prêta des forces : il se débarrassa de ses liens, échappa aux soldats, et se sérail enfui si la foule immense de ses amis eût pu s'ouvrir assez \iie pour lui livrer passage ; ilfut rattrapé el garrotté. Le bourreau, qui avait été son ami, avait peine à

i onlcnir sa d ml un u e é i oiion ; sa main, mal assurée, ne put sé| r

du tronc qu'au cinquième coup.

C'est »n homme qui connaît l'escalier qui conduit clic-/ votre femme, qui s;. ii lis moments dé froideur el les instants où vou6 êtes d hors, et l'heure précise à laquelle vous rentrerez.

I n ami, c'est Judith qui vous assoupit dans ses hras, et vous lue au milieu des songes agréables qu'elle vous l'ait faire.

Ces) Paljlah qui connaît le secret de voire force et celui de votre fai blesse.

Quand un homme a deux amis, ce n'est que pour se plaindre alternativement de chacun d'eux à l'autre.

On prend des amis comme un joueur prend des caries : on les garde tant qu'un espère gagner.

L'homme qui a un ami, qui s'assimile un autre homme, présente nue surface double aux coups du malheur, tin peut lui casser quatre Lias et lui rendre deux lélcs, il perlera le deuil de deux pères, il aura le tracas de deux femmes.

Entre >\ru\ amis, il n'y eu a qu'un qui est l'ami de l'autre;

Entre toits les ennemis, le plus dangereux est celui don! ou est l'ami.

A la lin de sa vie, on découvre qu'on n'a jamais autant souffert de personne que de son ami.

Vilhem s arrêta si préoccupé qu'il cessa d'aspirer la fumée, que sa pipe, s'éteignit; il l'ut quelque temps sans parler, puis il reprit :

— Ce sérail pourtani nue belle el sainte chose qn • l'amitié ! Mais qui comprend l'amitié? Chacun veut avoir un ami, mais personne né s'occupe >\'cn être un. On emprisonne.ee qu'on appelle son ami dans ses propres idées à soi, dans ses goûts; on lui Irace la roule qu'il doit suivre, 11 y a des limites où l'amitié cesse. Si voire ami prend mi parli, avant de le suivre vous examinez s'il a tort ou raison. Ce serait là ce qu'on devrait faire pour un indifférent, mais pour un ami ! S'il esl malheureux, on doit éire malheureux avec lui; criminel, on doit être criminel avec lui. Tout ce qu'il fait, on en doit supporter la responsabilité comme on supporte celle de ses propres actions ; deux amis doivent se uivre dans la vie comme s'ils ne faisaient qu'un. L'amitié ne doit pas être une alliam e ni un parie, ce doit èlre une assimilation; on ne doit pas prendre un ami, ou doit devenir lui.

Lu prononçant ces paroles, la physionomie de Vilhem s'animait, ses veux brillaient d'un éclat lotit prêt à devenir une larme.

II s'arrêta brusquement et dit en souriant : Dali! il n'y a que l'amour qui réalise quelquefois ce rêve, et, quand il le réalise, c'e^t pour quelques instants.

Il ralluma sa pipe.

Hugues, cependant, avait écoulé avec attention et surpris:' n- |,,vU..,,r. d'ordinaire si taciturne. — Monsieur, lui dil-il, pardnuucy-iuoi, mais je ne vous croyais paslant de méditation el d'expérience,

— C'est, reprit Vilhem, que, dans les quarante ans que j'ai vécu, j'ai beaucoup souffert, el cela instruit. Mes pensées sont le résultat de nies souffrances; elles vous donnent le même plaisir qu'on éprouve à entendre, 1» pieds secs, au coin d'un bon feu. le récit d'un naufrage. Si vous me voyez d habitude ne prendre guère d intérêt aux choses de la vie, ce n'est pas que je manque d'énergie ni de puissance ; mon inei tie est causée par ma conviction du peu de prix de ce qu'il est permis ,i I homme d'atteindre. Beaucoup ""' méprisent pour ma paresse; tant pis; il y a en moi beaucoup de bonnes choses qui sont perdues pour eux. C'est dans les fentes des ruines que poussent ces giroflées dont les fleurs jaunes parfument l'air.

La conversation arrivée à ce point, il n'eût pas été facile à Hugues de parler de Thérèse, la transition eût été trop brusque ; aussi n'eu parlai-il pas. Vilhem le conduisit jusqu'à la porte, et, nieiiani ses deux doig.s dans sa bouche, lit enlend e un long sifflement, On ne larda pas à entendre courir dans les ajoncs, el Sehiilz arriva près de sou maître.

En passant près de l'église, Hugues rencontra le gros homme aux cheveux blonds; mais l'étudiant était si préoccupé qu'il lui rendit à peine sou salul.

Après ce récit, qu'il avait fail en Souriant, Vilhem continua à parler; ed -.-plu,, es semblait un aphorisme, une sentence. Il aspin ii entre chaque di ux ou trois bouffées de tabac; sa ligure était devenue soucieuse, distraite; il semblait s,- souvenir el penser tout haut, embnrrasseï aucunement de la présence de l'étudiant. — Un ami, dil-il, c'est un homme armé contre lequi I on combat sans

.:lun:s.

-' un homme qui sait sur quel coup précisément il vous prendra en tirant l'épéc.

Hugues fut quelque temps sans revenir à Elretat; il allait quelquefois au Havre ou traversait jusqu'à llonlleur. Il avait pris la résolution de ne pas se tourmenter davantage pour une jeune fille inabordable. Par moments, il lui semblait qu'elle aurait dû lui faciliter l'accès près d'elle; puis il se rappelait sa voix angelique, ses yeux, ses cheveux ; il se r ppelail surtout les douces sensations qu'elle avait éveillées dans son âme, les rêveries qu'elle lui avait causées, car, il faut le dire :

L'amour que l'on ressent esl (ont dans soi; la personne aimée n'est que le prétexte.

Il se disait à peu près cela et une foule d'antres choses poei nu -i dans a résolution inébranlable de ne pas revoir Thérèse

Ce qui n'empêcha pas que, un mois après environ, il se donna, p . revenir ;> Elretat, le prétexte médiocrement plausible qu'il avait u :gMgc ■ adieu à Samuel Aubry.

l'ui- Samuel Aubry l'invita à dîner; puis il y avait des fêles à l'é et il venait pour la musique : puis il revenait pour peindre une vue, un c, m lui de soleil, un bateau . Quelquefois il voyait fhérese. (nais (aire :a;cu\i progrès visible. Pour fliêrèse, elle le reconnaissait bien;

LE chemin le rus corivr.

quand il se promenait sons -a fenêtre, elle ne pouvait que 1'' regarder à la dérobée. Vilhem était redevenu aussi lai ilurne que jamais

Queues, pendant il» heures entières, restait les ycus fixes sur la i>e— litc fenêtre ; plus d'une lui- il iii le trajet par d'horribles pluies, quoique tlors il fui presque sûr que Thérèse ne se mettrait pas a la fenêtre, et

qu'il n'eut a espérer que la douce sensation d s'approcher d'elle, Cl la

peine de s'éloigner; — mais les peines (le l'amour sont un bonheur, et il vient un temps où <>n les regrette au moins autant que le reste, et encore de voir les feuilles qui, le malin peut-être, avaient touché ses cheveux.

Mais, quand les oiseaux se turent, quand le soleil commença à faire tomber avec peine du sein de la brume <le longs rayons pâles, il arriva que les fouilles île la vigne s'empourprèrent, et que le vent, devenu plus piquant, en emporta quelques-unes. Bugucs alors songea nue le froid allait venir, que Thérèse ne paraîtrait plus à la fenêtre : I idée felre privé de la voir lui lit sentir que Thérèse lui était devenue nécessaire,

que e était là qu'était passée toute sa vie, et que toutes ses joies, toutes ses sensations d'espérance, allaient tomber a\ee les feuilles rouges de la vigne.

Il entra dans l'église, on chantait une hymne a la Vierge, c'était une des meilleures compositions de maître Kreislierer ; il l'avait faite autrefois en Allemagne sur des paroles allemandes.

0 Yûng fraû ! etc.

0 vierge I reine du ciel!

Etoile brillante danj les nuées sombres!

En sortant, comme il se dépêchait pour passer sous la petite fenêtre, avant que tout le monde lût sorti de l'église et pût remarquer sou attention, il marcha lourdement sur le pied du gros homme blond.

Quelque pressé qu'il fût, il s'arrêta néanmoins pour lui demander poliment pardon de sa maladresse.

Le dimanche suivant, ils se saluèrent de loin, et, en sortant, comme Hugues ne pouvait plus l'éviter , ainsi qu'il avait toujours fait jusque-là, ils échangèrent quelques mots.

— Monsieur, dit l'homme blond, il vient ici peu de jeunes gens de votre âge : la jeunesse n'est pas religieuse.

— Et moi, pas plus que le reste de la jeunesse, mon maître, avait répondu l'étudiant d'un ton un peu rogue; ne me faites pas le tort de penser que je sois ici pour voir les momeries des prêtres : je n'y viens que pour entendre la délicieuse musique qui s'écorche en passant par le gosier de ces drôles.

Le gros homme s'inclina, mais l'étudiant ne comprit pas ce modeste remerciaient et continua : — Chose singulière, dit-il, voici huit ou dix jours que je viens ici, et il m'est impossible de reconnaître celte musique, quoique, à Paris, j'aie entendu plus d'une fois toutes celles de nos meilleurs maîtres morts et vivants.

— Aussi, dit maître Kreisherer, n'est-ce pas parmi les grands maîtres qu'il faut chercher l'auteur de celte musique.

— Le connaissez-vous?

— Vous n'êtes pas de notre paroisse, dit maître Kreisherer, car, si je puis me permettre ce petit accès de vanité, je suis bien connu de la première à la dernière maison de ce village.

— - C'est vous, monsieur, dit l'étudiant ! Oui, certes, vous pouvez vous permettre cette petite vanité, car l'auteur de cette musique mérite d'être connu et admiré de toute la France.

Le musicien s'inclina ; l'étudiant poursuivit :— Non, je ne suis pas de celte paroisse, je suis étudiant, et je passe les vacances à quelques lieues d'ici.

lingues aurait fort désiré que le gros homme blond ne le retint pas très-longtemps; mais il lui avait commencé l'histoire de Romain : c'est une histoire qui, de tout temps, s'est beaucoup racontée à Etretal, et que moi-même j'ai racontée dans un livre que vous avez incontestablement le droit de lire, et qui a pour titre : Vendredi soir.

Hugues s'arrêtait de temps en temps pour donner à son interlocuteur le temps de terminer son récit, et lui-même continuer sa roule et passer sous les fenêtres aux pampres rougissants. L'homme blond semblait suivre la même roule que Hugues. Ils arrivèrent ensemble devant la maison de Thérèse, et le narrateur s'arrêla; il tournait le dos à la maison, de sorte que Hugues avait naturellement les yeu\ sur la fenêtre. Il aurait pu alors raconter sept fois de suite l'histoire de Romain, ce qui est le plus grand nombre de lois que j'aie eu occasion de l'entendre conter, sans (pie l'étudiant le trouvât mauvais. Thérèse cependant n'était pas à la fenêtre, mais elle pouvait y venir; car c'était d'ordinaire à l'heure où l'étudiant passait que le hasard lui donnait la pensée ou le besoin de prendre l'air, de voir le temps qu'il faisait, de quel côté le vent soufflait, etc., elc.

L'histoire de Romain eut un terme ; mais le narrateur la termina par la péroraison la plus étourdissante qui se soit jamais faite; au point que Hugues fut quelques minutes sans pouvoir répondre de stupeur, de joie et de saisissement :

— J'espère, dit l'homme blond en terminant par celle phrase qui ter-

mine l'histoire en question : <i Elle le pleura à la façon du lierre qui, après avoir étouffé un arbre, pare s;, tête morte de vertes guirlandes, > j'es-

père que vous m- refuserez i as d'entrer prendre i rôtie au cidre.

là de la main il désigna la maison aux pampres dans laquelle Thérèse les reçut; les joues île I liéiesr étaient longes eo w (les ici ises.

Vilhem étall assis au coin de la cheminée; il fronça un peu le sourcil en voyant entrer l'étudiant. Pour Thérèse, après avoir salue, elle se remit à préparer la rôtie an cidre. Il n'est, pas si facile que le croit le vn.gaitie de faire nue rôtie au cidre.

Le groë cidre Irais liié a un parfum plus suave qu'aucun vin; mais CO

parfum s'évapore en quelques u imites.

Il faut doue commencer par faire rôtir le pain des deux côtés; ce n'est qu'ensuite «pie l'on va tirer le cidre. Ici deux écueils se présentent : si

vous mette/ le pain dans le cidre froid, le pain ne s'imbibera pas assez

ei sera refroidi •. si vous faites chauffer le cidre, le parfum s'évaporera, et vous n'avez plus qu'un horrible potage. Le cidre doit être approché du feu el attiédi, mais si faiblement qu'il n'y ail pas le moindre commencement d'évaporation.

Vilhem but, mangea et fuma sans prononcer une parole; puis maître Kreisherer se mit au piano, et Thérèse chanta. Alors la musique allemande reprit tout sou caractère, les paroles allemandes de l'hymne à la Vierge reparurent :

Yiing fr.iii, elc.

Vilhem pleurait de joie.

Hugues se croyait dans le ciel.

Puis Vilhem, Thérèse et maître Kreisherer reprirent le chant en chœur, et l'étudiant se rappela ces paroles de saint Augustin : La musique est la voix de l'épouse du Christ el l'attrait de la dévotion.

De ce jour, l'étudiant fut un commensal assidu de la maison de mailre Kreisherer. Le maître de musique trouva moyen de tirer quelque parti de la voix un peu rebelle de Hugues. Hugues chantait avec Thérèse, et maître Kreisherer les accompagnait. Vilhem se rappelait des airs du pays, et faisait sa partie dans la musique. Hugues était heureux de voir Thérèse tous les jours ; souvent il passait plusieurs jours de suite à Êtrctat, il peignait les côtes sauvages de l'Océan, il faisait quelques portraits, reportait sur la toile de riches couchers du soleil, et les accidents toujours variés de la mer.

Loin des ateliers, des professeurs, des écoles, des sectes, des discussions, il devenait peintre, il apprenait à voir la nature. Seul en face de ses magnificences, il lui semblait la voir se révéler.

Il y a dans la vie, pour le poêle ou pour le peintre, un moment où a lieu celle révélation. H y a un jour où on est versificateur ou misérable reproducteur de ponsifs ; le lendemain, par une subile illumination, on est devenu peintre el poète; un nuage s'est évanoui, une seennde vue dévoile de splendides mystères ; laine s'éveille, les ailes sont venues au jeune aiglon qui prend son vol et s'élève au ciel dont les plaines seront désormais son empire.

Hugues n'avait pas un talent complet, mais ce qui lui manquait encore pouvait désormais être acquis par le travail ; el puis il était si amoureux, que rien ne lui était impossible.

Pendant ce temps, on s'occupait de beaucoup de choses en Europe. Les intérêts de toutes sortes étaient agités, toutes les passions étaient en jeu.

Tandis qu'il se faisait dans la maison de maitre Kreisherer la meilleure musique qu'on pût entendre.

Il arriva un malin que M. le maire se rendit sur la plage, suivi de M. Bernard, lequel était suivi de son chien.

Le vent souillait du sud ; la mer était un peu dure; les lames, qui venaient du large, ébranlaient le rempart de galet qui protège Etrelal, et l'entraînaient en s'en retournant. Les pêcheurs, par groupes nombreux, regardaient les progrès de la mer avec inquiétude. M. le maire se retourna vers M. Bernard et lui dit : — H serait fort à désirer que le vent du nord nous ramenât un peu de galet.

Une voix ajouta : — II serait à désirer que le conseil municipal cherchât les moyens de faire construire une digue ou uoe jetée pour nous préserver de ce vent de sud-ouest, qui, un de ces malins, détruira Etre* tat, et fera du galet avec nos maisons.

M. le maire se retourna, M. Bernard se retourna, mais le chien de

M. Bernard m se retourna pas. La voix était celle île Vilbem Girl, ci Schùtz était assez près pour que son craintifcnuenn cvûl devoir se coucher entre les jambes de son maître,

— Il faudrait eu conférer, dii M. !e maire, ci je serais assez d'avis d'assembler lo conseil municipal.

Puis U pril Vutteni à pan, causa quelque temps avec lui, cl tuid mua de l'argent. Surtout, dit-il en finissant, ajoutez quelques mots agréables pour M. le préfcl du département. M le maire ci M. Bernard allèrent jouer au billard; M. le main' était réellement a ce jeu d'une Imcc rcmaryuablc: il se sei vait, pour empêcher la queue de glisser sur la bille, d'un b!,u particulier quTI avait inventé cl qu'il ne prêtait jamais à personne; chaque foi> qu'il en avait besoin, il le social de sa po< lie, puis du papier qui I enveloppait, el le renfermait avec lemêmc si m ; pour M. Bernard, il se contentai! d'appuyer I extrémité de sa queue contre le plaire de la muraille, ce qui y avait laissé Se nombreuses empreintes.

\ illicm remonta à son aire, ci se mil à écrire; le lendemain malin il j>orta uu discours complet à M. le maire, puis il alla se faire raser chez maître Jean.

la société était nombreuse chez maître Jean, aliendu que ce jour-là était un dimaiK he, et que c'était le jour de barbe de louie la commune; il y avait la dix oa douze mentons singulièrement hérissés. La femme de maître Jean savonnait un menton, tandis que son mari en rasait un aulre, et le barbier, par ce moyeu, gagnait et faisait gagner à ses pratiques le temps nécessaire à ces préliminaires indispensables.

Maître Jean était une anomalie dans le pays. Beaucoup de pécheurs d Eirctat avaient été militaires, mais tous avaient servi dans la marine, sur les cadres «le laquelle ils sont portés de tout temps. Maître Jean n'était nullement organisé pour la mer, et avait servi dans l'infanterie; il était rentré dans ses foyers avec une blessure à la cuisse qui le rendait boiteux, cl il lui fallait îles peines incroyables pour se (rainer autour de son jardin. Comme on ne l'ail à Etrelat la barbe que le dimanche; il s'occupait pendant la semaine à faire et à raccommoder les seines et les lilels. Jamais il ne sortait de sa maison, et n'avait pas été une seule fois sur la plage depuis son retour de l'année. Il n'avait de la mer qu'un souvenir fort confus, et écoulait les récils qu'on lui en faisait avec l'avide curiosité d un marchand du Marais.

On parlait, tout en fumant, des affaires de la commune ; il y avait là deux ou trois maîtres de bateaux qui faisaient parlie du conseil municipal, et ne laissaient pas d'en tirer quelque importance.

— Il est décidé, disait-on, que le conseil municipal s'assemble demain. Les fermier» vont descendre de la cole, quoique ce que nous avons à faire ne les intéresse guère : mais ils sont les plus riches, et nous ne pouvons i ieu faire sans eux.

— Ils ne donneront pas un sou ; la mer n'ira pas noyer leurs vaques ivahccs clients jvas (chevaux) à trois cents pieds au-dessus de la plage.

— Apres tout la mer prendra Elrelat quand elle voudra ; nos pères y sont morts, il y aura bien de la place pour nous y enterrer. t)ue la mer nous noie dans nos maisons ou dans nos bateaux, il nous importe médiocrement. Le marin doit mourir à la mer, et il n'en sera toujours que ce que le bon Dieu décidera.

— H. le maire a dit qu'il ferait un grand discours.

— Ah '. dame ! c'est un homme qui a étudié à Paris.

— Oui, mais il l'ait valoir deux fermes, et il sera toujours du parti des fermiers contre nous ; toul le peu d'argent de la commune s'en va à rétablir les routes, \ivent les roules sur la mer, elles ne coulent pas cher à entretenir.

El la femme de waiti c Jean savonnaii. el maitre Jean rasait.

El toul le monde allait changer de veste, quitter le large pantalon de toile appelé cotillon, et mettre le bonnet neuf pour se diriger vers 'église.

Le même soir, je ne sais comment, Hugues laissa échapper quelqu'un doses lieux communs d'incrédulité; ce qui choqua fort Thérèse : elle s'en plaiçuil tout haut.

— Mais, dit l'étudiant, je ne lui dis rien que de très-flatteur pour son texe. Je prétends qu'un homme bien amoureux n'a pas besoin de la protection du ciel.

Comme il était tard, Hugues, Vilbem et son chien, sortirent ensemble.

— Enfant, dit Vilhein, oseriez-vous, si vos paroles avaient cette puissance, oseriez-vous prononcer un mot qui ôtàt à celle douce fille les riantes couleurs de ses joues, qui fit tomber ses cheveux blonds et ses petites dents si blanches; eh bien! par vos paroles imprudentes, vous lui ferez perdre plus que cela, vous ferez tomber, fanée avant le temps, comme une gelée tardive les Heurs des amandiers, la poésie dont se nourrit son àme.

Et vous-même qui n'avez encore ni vécu, ni souffert, vous qui n'avez pas encore eu le temps de penser, sur quel fondement repose votre incrédulité? Vous allez me dire que les croyances de Thérèse n'ont pas plus de bases. Nous sommes d'accord, niais alors, dans le doute, préférez donc la foi au désespoir; préférez donc les fleurs aux ronces incultes.

— Sous ces fleurs, dit l'étudiant, esl caché un serpent dont le dard d inné la mort : l'aveugle fanatisme.

— Ecfant, dit Vilbem en souriant, vous ne voulez pas croire à Dieu, et vous croyez que les serpents ont des dards, vous croyez que les serpents, hôtes des marécages, se cachent sous des fleurs.

Sj vous saviez de < ■ouibieu de croyances lau-ses voire <->iu it est aveu-

glé, combien de préjugés vous tiennent encore enchaîné, contre lesquels vous devriez exercer votre scepticisme, avant de vouloir dérober (in cjel un ■ lumière gut vous gémirez d'avoir trouvée ?

Attendez, une triste expérience vous fera voir que l'amour est une fiction, l'amitié une duperie, les vertus un pacte que chaque homme exige des autres, sans s'y soumettre lui-même.

Que la vie de l'homme se passe à poursuivre des chimères, qu'elle se peut diviser en deux paris, l'une occupée par des désirs pour des choses qui n'existent pas, l'antre à regretter ces désirs.

Si, ce soir, vous saviez tout cela, que feriez-vous demain? dans votre esprit, déjà votre journée de demain est remplie par Thérèse, par votre amour, par le désir de la voir et le chagrin de la quitter; si vous aviez perdu ces belles croyances, vous n'auriez demain aucune raison pour vous réveiller ni pour sortir : vous n'auriez aucune raison pour vivre. Attendez donc, et si je vous conseille de croire autant et aussi longtemps que vous le pourrez, c'est pour vous garder quelques pensées consolantes, car je ne vous dirai pas, comme 'fbérèse, que Dieu vous punira de vos blasphèmes; pour cela il faudrait admettre qu'un homme pût offenser Dieu ; que Dieu eût nos vanités et nos passions.

Blasphémez tant qu'il \ous plaira; niez Dieu, si vous le voulez; faites amant de mal que vous en pourrez faire ; cl cette douce lune, qui semble sortir de la mer, luira pour vous comme pour moi, cl nous conduira chacun dans notre asile ; bonsoir.

— Est-ce donc ici votre route? dit Hugues à son compagnon qui allait le quitter.

— Non, répondit Vilbem; mais celle belle soirée est peut-être la dernière que le froid qui va venir permettra de passer dehors, et je ne rentrerai pas de sitôt.

— Si vous le voulez, je resterai avec vous, dit l'étudiant; il ne me semble pas non plus que le sommeil soit près d'appesantir mes yeux.

Ils marchaient alors entre deux haies de tytiuiale dont les feuilles brunissaient avant de troènes, et doni les baies encore rertes commençaient à prendre une teinte noirâtre-, mais ces détails ne se pouvaient apercevoir, car il n'y avait alors d'autre clarté que celle de la lune qui se levait et glissait obliquement ses rayons bleus à travers la haie.

Tous deux s'assirent sur un petit tertre, Hugues sur son manteau, Gir! sur la mousse.

— Vous et moi, reprit celui-ci, nous avons ce soir nie l'intervention du ciel dans nos affaires particulières, mais nos raisons ne sont pas les mêmes : vous, vous niez Dieu, parce que \ous ne le comprenez pas; moi, parce que je ne le puis non plus comprendre, je le «rois au-dessus de mou intelligence. Prenez un brin de ceile mousse qui éteint sous «ou» son tapis de velours vert; conlemplez-la quelques minutes, voyez-la aussi finie dans ses moindres parties que le chêne qui s'étend sur votre tète; vovez celle goutte d'eau sur cette feuille: songe/, que, bue par un oiseau demain matin au moment OÙ, au point du jour, il seceuera ses ailes, ou absorbée par Ij soleil après qu'elle aura reflété ses rayons en couleurs changeantes comme l'opale, se réunissant aux nuages gris qui pèsent sur l'air, retombant eu pluie ou en vapeur dans la mer, ballottée par les vents, mêlée à l'écume des vagues qui louchent le ciel, au limon (pie l'orage l'ait bouillonner, celte gontle d'eau ne peut être perdue : aucune puissance que nous connais-ions ne la peut anéantir; dans l'univers créé, elle a autant d'importance que l'homme le plus gran/l.

Il y a des choses dans l'univers que les plus grands génies n'ont pu comprendre, et que pourtant il est impossible de nier. Ecoutez Newton; après avoir passé sa vie à chercher les causes des choses, voilà comment il est forcé de résumer sa science : « Les forces centrifuges et centripètes étant égales détruiraient le mouvement céleste ; inégales, elles produiraient le chaos : il faut avoir recours à un Dieu. »

Si vous voulez nier Dieu, faites-moi un brin de mousse.

— Alors, selon vous, dit l'étudiant, je n'ai plus qu'à aller à la messe écouler les prêtres et marmotter des prières après eux.

— Allez-y, si cela vous amuse, dit Vilbem ; mais ne croyez pas que votre encens et vos prières puissent èlre agréables à Dieu, el qu'il vous en doive de la reconnaissance ; pas plus que vos injures ni vos blasphèmes ne peuvent l'émouvoir. S'il était bien connu qu'en blasphémant Dieu et en le niant, on ne peut l'irriter, et que par conséquent il u'\ a là ni courage ni audace, il y aurait moins d'athées de profession. Quand vous n'aurez plus peur des vengeances célestes, vous ne direz plus de mal de Dieu; vous ne cherchez à détruire que les choses que vous redoutez ou qui vous gênent. Comme les enfants qui chantent très-fort la nuit pour faire croire qu'ils u'out pas peur, vous ne parlez jamais des fées et des ogres, parce que vous n'y croyez pas ; si vous vous amusiez à m'aflirmer que les ogres n'existent pas, je croirais que vos paroles sont destinées à persuader au moins autant vous que moi. \ os blasphèmes contre Dieu sont un credo dont il pourrait se contenter, s'il pouvait tenir à votre opinion sur lui.

Oui, il y a un Dieu; non un Dieu en tunique rose, en manteau bleu, comme on vous le peint dans les églises; non uu Dieu assis sur des nuages : non un Dieu chargé spécialement de réprimer et de puuii vos infractions aux lois qu'il a plu aux hommes de faire, et qu'on a ainsi réduit aux proportions d'un commissaire de police ;

Mais un Dieu qui vous entoure, dont vous faites parlie vous-même : un Dieu qui est tout, depuis la pierre cachée dans les entrailles de la terre, jusqu'à ce nuage jaune qui glisse eu légère vapeur devaut la lune; un

AI

Que le plus grand tort d'un discours serait de ne pas tinir, s'il n'avait le tort plus grand d'avoir commencé.

Hugues, en venant chez maître Kreisherer, avait pensé qu'il était temps de s'expliquer et d'avouer son amour à la fille du elerc ; ses parents le pressaient de retourner à Paris; les prétextes dont il se servait pour prolonger son séjour étaient presque tous épuisés ; tout son embarras était de trouver Thérèse seule pendant quelques moments.

il avait même préparé d'avance les paroles qu'il devait lui adresser. Selon sou habitude, il avait écrit dans sa mémoire tout un discours de héros de roman, pris à l'époque où ces héros avaient pour noms : Osto-

SIUS, OrOKDATE, SpITIUDATE, AlCAMERE, ARTAJIEfiE, MliLlSTE, BmtO.MAHE,

Weiusdor, Artaxandhe.

Voici à peu près quel était son discours :

(Si j'étais le lecteur, je passerais ici tranquillement deux pages. )

« 11 est un lien, une parenté des cœurs et des esprits, c'est la sympathie ; c'est elle qui réunit deux êtres incomplets et... »

Je vais faire ce que je conseillais de faire au lecteur, je vais laisser deux pages blanches; chacun les supposera remplies de tous les lieux communs d'amour qui l'ont le plus ennuyé.

Dieu que MM aspire/ tu humant l'air et les parfums ME I lunes; un lies qui td a la fois l'eau qui rouir el k vent qui mugit, ej la Heur qui s'ouvre au soleil, Qt le soleil qui la fait ouvrir, et l'abeille qui se roule dans le calice emmiellé de la fleur.

Ce Dieu, hasard, nature, comme von- voudrez l'appeler, comment voulez-vous l'offenser? il ne vous a pas laissé la puissance de rien déranger dans l'ordre immuable qu'il a établi : tous réunis ensemble, vous ne pouvez ni faire rester le soleil une minute de plus à l'horizon, ni anéantir une goutte d'eau; vous inveniez des désordres, des maladies, el nous ne pouvez diminuer la population du monde.

Regardez nutour.de vous, et haut vous dit lMfltien.ee de Dieu pour

l 'homme ; les objets (le vos plus grandes terreurs, de vo> plus loi tes répugnances sont pares de brillantes coulent s. Quoi de plus beau, de plus majestueux que ces nuages cuivrés qui recèlent la foudre? c est au moment (lu deuil de la nalure, de I hiver, de la chute des feuilles qu'elles se parenl des couleurs les plus eelalanles, que les peupliers deviennent jaunes, les vignes routes, les t -hev refeuilles bleus. Cette eau croupie iloul vous vous détournez, regardez-la de pies : elle est i -ouverte d une végétation gracieusement découpée et du verl de l'émerainle.

Osez quelques insianls arrêter vos regards sur un cadavre; oubliez que vous êtes bouline el que vous deviendrez cadavre, ou plutôt songez que cet objet de votre liorreut , De que vous appelez la inorl, n'est qu'un changement de forme; qu'en cessanl d'être homme vous devenez arbre, Ileur, oiseau ; songe/, que la mort n'est pas un désordre ni un mal, niais une transition;

El dites le : où avez-vous jamais vu de plus rit lies cuulem's que sur le cadavre ?

— Maître, dit Hugues, vous êtes pythagoricien.

— Je ne sais, flil Yilhw : je n'ai jamais lu Pythagore; mais ou il a été mal compris ou je ne suis pas de son avis ; je ne veux pas dire qu'wn homme devienne toi arbre, niais j'entends que le corps d un houiuie, qui était formé d'une eerlaiue quantité de matière agglomérée, sous certaines modifications, une fois décomposé, les parties qui le lormaient peuvent se joindre a d'autres parties, ou s'agglomérer entre elles sons d'autres modes, (le telle sorte qu'une partie du corps de 1'lioniuie engraisse la terre, el que ses molécules homogènes deviennent herbe qui nourrit un cheval. Celle herbe, en ce qu'elle a d'homogène au clieval, se transforme en sa propre substance et devient cheval.

Mais il fait froid, et la mousse devient humide; bousoir.

« Et... prononcez si je dois vivre ou mourir. »

Hugues venait de terminer ce chef-d'œuvre, lorsqu'il arriva sur le plateau qui s'étend à la gauche d'Eiretat, au lieu appelé la Courtine, près du cap d'Antifer.

C'était un chemin que Hugues avait inventé récemment, et qu'il avait adopté parce qu'il abrégeait la route : on descendait du haut de la falaise, haute et droite à peu près comme seraient six maisons de Paris superposées, par un sentier taillé dans le roc ; ensuite on suivait le pied d,- la lalaisc à droite en marchant sur les pointes de roches tapissées de varechs ci d'algues, sombre verdure de l'Océan, jusqu'à l'ogive de la porte d'aval, au-tiessous de la maison de Vilhein: ou passait sous l'ogive i'! l'on arrivait sous le paré d'Ettçtaê.

Mais ce i lu - 1 ni 1 1 c'-tail soumis a unr grave < -ondiliuii : si l'on n'arrivait

pas jnsle au I lent où la nier était a son plus bas, on ne pOUVail plus

passer soits l'ogive, parce que la inei y fiait revenue et avait trois ou (pi. lire fiasses de prolondi ur sur nu fond île roi lies ailles.

flic chose reniai qualité, c'est que l'emphase et l'allei -talion ta- peuvettl tenir UO inoiueiil devant les grandes el Simples Scènes de la nature ; elles si inblenl un son aigre et dtsrord au milieu d'une louchante harmonie.

Hugues s'ariela quelques instants el répéta son dise ouïs ; il se sentait tellement emu a la seule pensée » 1» - m- trouver seul avec Thérèse, qu'il n'osait se livrer au\ chaînes de l 'improvisation. Dans le fond, on voyait au loin la mer, sur laquelle couraient île petites laines blaui hissantes qui, de I horizon se succédant de Ires-pi '£S les nues auv attlirs, venaient rouler sur l.i plage. En retombant, elles laissaient sur le galet une légère éOfBie blanche que le vent du sud-ouest enlevait en lim: pluie et portail au loin jusque sur le visage de Hugues, qui sentait sur

ses lèvres l saveur salée: les mouettes jouaient dans cette écume et

mêlaient leurs cris aigus au bruit sourd du veut et à celui aigre connue un bruil de chaîne du galet enlrainé par les lames qui retombaient à la nier.

le dise -ours de Hugues lui sembla alors complètement ridicule, et il y découvrit, cuire autres inrouveiùeiils, qu'il lui faudrait une demi-heure pour le prononcer, tandis qu'il n'avait pu encore se trouver seul avec Thérèse pendant cinq niiuiiles ; il en retrancha l'exorde, puis la péroraison, puis tout, puis il linil par y substituer sagement : « Thérèse, je vous aime, voulez-vous être ma femme?»

11 remarqua que la mer devait être assez descendue, et qu'il pourrait passer sous l'ogive.

Ou était sur la lin du premier quartier de la lune ; c'était basse mer vers midi. Quoique, ainsi que je crois l'avoir expliqué, les marées soient .moins fortes pendant tout le temps du premier quartier, elles augmentent cependaul chaque jour jusqu'à la pleine lune, où l'on a (jrautle «m, pour diminuer ensuite jusqu'au dernier quartier, où l'on a morte en». Elles recommencent ensuite à eroilre jusqu'à la nouvelle lune, et décroissent jusqu'au premier quartier. Dans la moite eau, la merdosi e..d moins bas et monte moins haut; le mouvement de (lux et de reilux se fait beaucoup moins sentir; tandis que dans la yrnude nui elle laisse a sec et recouvre tour à tour, de six heures eu six heures, un quart de lieue de roches et de galet. Hugues passa donc sous l'ogive et arriva chez uiaitre Kreisherer.

Quand Thérèse l'aperçut, elle lui lit signe de ne pas élever la voix et de s'asseoir. Le conseil municipal était assemble dans la pièce adjacente : on discutait les moyens à employer pour préserver la commune des invasions de l'Océan, et le maire prononçait le discours que lui avait l'ait Vilhein.

Hugues était au comble de ses vœux : Thérèse était seule et probablement pour longtemps ; rien ne l'empêchait de prononcer de son coté sou discours, quelque long qu'il fut . seulement, lorsqu'il voulut parler, la voix s'arrêta dans sa gorge et faillit 1 étrangler.

Pour Thérèse, elle tenait sou tricot et paraissait s'en occuper consciencieusement.

Hugues pensa assez sagement eu apparence qu'il ne pouvait pas arriver sans transition à une déclaration d'amour ; qu'on ne pouvait pas substituer Je vous aime à Bonjour, et formuler sa pensée à la manière d'une tuile qui tomberait sur la tète.

En quoi Hugues se trompait ; entre deux amants, on converse sans se dire un mot, l'esprit suit la même marche, passe par les mêmes phases et les mêmes pensées : si, au bout d'une heure, tous deux ouvraient la bouche et parlaient eu même temps, il est à parier qu'ils diraient le même mot.

Ainsi, si Hugues s'était décidé à parler, il n'y eût eu rien de brusque dans sa déclaration , deux amants silencieux sout, ainsi que nous l'a ou dit ailleurs, semblables à deux harpes au niéuie diapason et prête- a confondre leur voix en nue divine harmonie.

Hugues s'efforça d'amener une transition, et commença par remarquer agréablement que le vent souillait avec une certaine violence, ci d ijà dans sa tète son plan était tout tracé pour arriver graduellement de ce point de départ à sa déclaration.

Voici les jalons qu'il avait plantés et qu'il se mit à suivre à la manié' e des rliétoriciens :

t ° Il fait du veut.

2° Il ferait trente fois plus de vent que je n'en serais pas peur cela moins venu.

3" Il pleuvrait des hallebardes, des oncles et des créanciers que je me serais néanmoins mis eu roule.

4° Je ne me suis jamais donné du courage de Léandre traversant un isthme à la nage pour aller voir lléro.

5° L'amour entoure d'une atmosphère impénétrable qui rend inaccessible à tout mal qui ne vicui pas de lui.

6° Vous seule nouvel me donner maintenant de la joie ou du chagrin ;

7" Car je vous aime.

En agissant ainsi graduellement, l'esprit de l'auditeur n'est pas plus frappé du dernier paragraphe qu'il ne l'a été du second ; il y a la même distance (Mine le- divers pas que l'on fait faire à l'imagination: quand on emplit un »ase goutte à goutte, il y a une goutte qui l'ait déborder le vase, et pourtant ce n'est qu'une goutte de plus. — Au lieu de faire no saul brusque, l'esprit de l'auditeur esl doucement entraîné. Au lieu de le Elire passer brutalement de l'obscurité à une clarté qui aveugle, en le fait passer doucement par divers crépuscules et degrés de lumière.

Hugues avait déjà louché sou premier jalon: il fallait atteindre le second; mais Thérèse, réveillée de la rêverie qui la préoccupait, répondit : C'est pour cela cpi'ils sont rassemblés : ils craignent que la mer n'engloutisse la commune.

Cela allait «le soi-même.

Aussi Hugues passa à son second jalon.

« Il ferait trente fois plus du vent que je n'en serais pas pour cela moins venu. »

Par un instinct naturel, Thérèse comprit ce que voulait dire l'étudiant : elle désirait tant l'entendre qu'elle en devint tremblante el en eut peur; pour l'éluder ou du moins le retarder, elle dit en riant : « Trente fois plus de \ent vous eût enlevé comme uue plume et vous eût emporté sur les cotes d'Angleterre. »

Le >ourire de Thérèse décontenança Hugues qui ne sut pas le comprendre ; pour reprendre l'équilibre, il lui fit remarquer que le vent de sud-ouest ne pouvait rien transporter sur les côtes d'Angleterre.

Thérèse s'inclina pour reconnaître la supériorité géologique de l'étudiant. Elle ajouta : — Les femmes des pécheurs sont inquiètes ; voici le moment du départ pour la pèche du hareng, et leurs maris seront bien exposés. Celle fois le lil était brisé. Le troisième jalon était difficile à atteindre : Hugues se souciait lort peu pour le moment des pêcheurs et de leurs femmes, mais il ne pouvait cependant paraître ne pas s'intéresser aux choses auxquelles s'intéressait la fille du clerc.

Il y eut ensuite un moment de silence.

Thérèse se leva et dit en riant : Je veux savoir ce qu'ils font. Elle s'approcha de la porle, regarda par la serrure et écouta. — H y a, ditelle, un grand tumulte . tout le monde parle à la fois.

Hugues reprit son discours et commença par son troisième jalon.

« Il pleuvrait des hallebardes, des oncles et des créanciers, que je me serais néanmoins mis en route. »

— .le vois, dit Thérèse, que vous bravez volontiers les dangers impossibles. Et Hugues continua par son quatrième jalon ; car Thérèse y mettait presque de la complaisance et de la complicité.

« Je ne nie suis jamais étonné du courage de Léandre traversant un bras de mer à la nage pour aller voir lléro. »

Thérèse ne connaissait ni Héro ni Léandre ; elle regarda l'étudiant avec quelque surprise : mais ses regards, le son de sa voix parlaient d'amour à la jolie lil le ; il lui importail peu que l'étudiant dit une chose ou une autre ; elle ('écoutait, non pour ce qu'il disait, mais pour sa voix.

Hugues allait passer sans obstacle à son cinquième jalon, quand un bruit confus se lit entendre : on discourait très-fort au conseil, les voix étaient aigres et presque injurieuses. Thérèse retourna à la porte et écouta.

Voici ce qui se passait au conseil :

Après autant de peine que Hugues pour le sien, M. le maire avait terminé son discours, moins la péroraison qu'il ne pouvait, ainsi que lui, parvenir à placer.

Tous les membres parlaient ensemble; les pêcheurs et les fermiers formaient deux parlis bien distincts. Les pêcheurs voulaient employer les fonds communaux à l'érection d'une digue; les fermiers, à la réparation des chemins ; chacun donnait ses raisons, sans écouler celles de ses adversaires ; les fermiers avaient l'avantage du nombre, les pêcheurs celui des poumons.

Les chemins sonl défoncés — le galet esl enlevé — nos chevaux périssent, — nos cabestans se brisent — il faut des chemins. — il faut une digue — des chemins — une digue — des chemins — une digue...

A ce moment, et en même temps chacun de leur côté, le maire et l'étudianl achevaient leurs discours.

« Le devoir d'un magistral municipal » disait monsieur le maire.

« L'amour entoure d'une atmosphère impénétrable » disait l'étudiant.

Quatre coups de trompe firent trembler les vitres : c'est un signal que donnent, en soufllant dans de grosses coquilles roses percées par la pointe, les pêcheurs qui arrivent, pour qu'on vienne] leur porter secours et les aider à virer leurs bateaux sur le perré au moyen des cabestans et des cables; mais il n'y avait personne à la mer, et ces coups de trompe annonçaient quelque chose d'extraordinaire. — Tout le monde se précipita dehors, l'our sortir il fallait passer dans la pièce où étaient la tille du clerc et l'étudiant. En entendant le mouvement que l'on fit pour se précipiter vers la porte et qui allait les séparer, les deux amants se tendirent la main et se la pressèrent, — et d'un regard se dirent qu'ils s'aimaieut et qu'ils s'aimeraient toujours.

La porle s'ouvrit, et Hugues courut au perré avec les autres. Thérèse resta toute troublée et honteuse de tout ce que son cœur avait entendu pendant que l'étudiant ne lui disait rien.

Au rivage, tout le monde fut saisi d'effroi ; la mer était tellement gonflée a l'horizon, qu'elle paraissait beaucoup plus haute que la terre et semblait arriver sur elle pour l'engloutir; les lames se succédaient rapidement et couraient jusqu'au delà des bateaux amarrés sur le perré par d'énormes câbles et haussières retenus pas les cabestans.

Les bateaux étaient à Ilot, les cables criaient sous l'effort des lames et des coups de mer ; tout le monde se mit à tourner sur les cabestaus. L'Océan semblait se précipiter tout entier sur Etretat ; à chaque instant une lame venait couvrir les travailleurs et courait jusque dans les rues de la commune.

Des hommes s'étaient précipités dans les bateaux pour jeter de nouveaux cables aux cabestans.

Mais les coups de mer devenaient toujours plus fréquents; plusieurs câbles se rompirent avec un horrible bruit. Ceux qui viraient aux rabetlans furent renversés par la secousse, plusieurs grièvement blessés: les bateaux, qui n'étaient plus retenus, furentlancés sur les lames comme des coquilles de noix , et disparurent dans l'écume: de grands cris se firent entendre , les femmes se jetèrent à genoux. Vilhem prit un cable et se précipita à travers les lames; on le perdit de vue; tout le inonde retenait son haleine, on n'osait s'entre-regarder.

Hugues fut alors saisi d'une des idées que lui avaient suggérées les romans où l'on voit à chaque instant un homme qui n'a jamais louché l'eau se soutenir sur l'eau par la force de son courage et ramener un noyé, deux noyés, trois noyés, au moyen de son dévouement et de sa générosité. Hugues, qui ne savait pas nager, se précipita après Vilhem, pour le sauver : il disparut à son tour sous l'écume. Tous les assistants furent frappés de terreur ; mais bientôt Vilhem reparut, rapportant Hugues, à moitié évanoui, qu'il avait réussi à saisir. 11 le déposa à terre, où il ne tarda pas à reprendre ses sens; de telle sorte que ce fut le noyé qui sauva son sauveur.

Vilhem avait rattaché le câble rompu-, le bateau était sauvé. Pendant ce temps continuait une scène de désolation : tes bateaux pleins d'eau étaient devenus tellement lourds, rme vingt hommes sur un cabestan ne réussissaient qu'à faire rompre les câbles ; ce n'était qu'au péril de leur ' vie que les pêcheurs pouvaient aller remettre aux bateaux de nouvelles haussières en échange de celles que brisait la mer.

Plusieurs bateaux, enlevés par les vagues et jetés violemment sur le galet, étaient brisés; un fut entièrement anéanti, une lame rompit le câble, l'emmena comme si c'eût été un fétu de paille, et alla le mettre en morceaux sur l'aiguille; d'autres lames en lancèrent les débris sur la grève avec le cadavre d'un jeune pêcheur qui s'était jeté dedans; les femmes et les enfants criaient, pleuraient, priaient, se tordaient ; quelques hommes n'étaient pas moins accablés. Hugues, qui avait repris ses sens, suivait Vilhem; Vilhem était partout, donnant des ordres et travaillant. Les rues d'Elrelal étaient pleines d'eau. Pour Schulz, il n'avait pas quitté son maître un seul instant. A chaque moment, de grosses lames venaient couvrir les bateaux et les travailleurs; on se cramponnait aux cabestans pour ne pas être emporté : un des cabestans fut rompu.

Cependant les mouettes jouaient en criant de joie dans l'écume des vagues furieuses.

La nuit allait venir; mais, grâce au secours et au sang-froid de Vilhem, presque tous les bateaux étaient tirés jusque dans les rues ; le vent ne cessa de mugir toute la nuit ; à chaque instant on craignait que la mer ne vînt encore prendre les bateaux où ils étaient.

Les sons de trompe avaient été poussés par Vilhem Gi ri , il est facile de dire pourquoi :

Girl était pour le moment au plus haut degré de l'opulence: le discours qu'il avait fait pour M. le maire avait rempli son escarcelle; aussi avait-il passé le jour dans son hamac, à fumer, à penser, à rêver, à suivre de l'œil le vol des mouettes et les formes capricieuses des nuages.

Mais ce jour-là l'aspect de la mer avait un intérêt plus qu'ordinaire.

Quelques heures avant le coucher du soleil, qui descend à celte époque de l'année, au mois de septembre, derrière l'aiguille, et colore d'une teinle orangée toute la partie d'horizon que l'on voit à travers la grande ogive de la porte d'aval, une grande nuée d'un gris sombre voilait les riches reflets de l'horizon; le soleil, caché par ces tristes vapeurs, laissait tomber par une étroite déchirure du nuage de longs faisceaux de rayons pâles.

La mer paraissait noire et roulait le galet avec un bruit sourd, quoique aucune agitation ne parût à sa surface; par moments des bouffées de vent venaient du sud-ouest.

La nuée noire s'étendait sur la mer en montant et laissait un moment l'horizon découvert; il paraissait alors d'un bleu pâle, légèrement cuivré ; mais d'autres vapeurs noires, qui semblaient monter de la mer, ne tardaient pas à former de nouvelles nuées qui venaient épaissir celles qui teudaient le ciel comme d'un crêpe funèbre.

Tout était obscur, le ciel et la mer; le bruil intérieur de la mer augmentait, et "" voyail des lames blanches courir sur la mer et venir du large ;'i la plage; l'eau bouillonnait autour des roches ; les petit* ss vagues, jetées contre l'aiguille, montaient écumanles jusqu'à son sommet et retombaient en pluie fine «im- le venl emportait au loin.

Vilhem hocha la tête, regarda longtemps l'horizon, sortit de la maison avec son chien et descendit la côte.

11 marcha à sou cabestan, doubla le câble qui retenait son canot, et, faisant tourner le cabestan, le hissa jusqu'à la hauteur du cabestan ; puis il continua à contempler la mer.

I.a mer s'élève à l'horizon comme fait le lait sur le feu ; de grosses lames se balancent en se gonflant; à chaque balancement la laine est (ilns forte ; elle monte et se dresse. c< sa crête, en s'ainineissant, ile\ ient

d'un vert transparent el se déchire en écume. La crête tombe, toute la

lame se déroule el la suit; puis elle glisse sur la nui avec une rapidité nue ne peut ralentir son immense volume; arrivée à la plage, elle trouve de la résistance, et se dresse en arrière comme un serpent à une hauteur de vingt OU trente pieds ; elle tombe, toute blanche d'écume, avec im horrible Cl sourd gémissement jusqu'à ce que, affaissée par son propre poids, elle se brise, s'écrase et s'élance en bondissant sur la grève. Les bonds finis, elle court encore à une grande dislance.

Cependant une autre lame s'est formée derrière elle; la première revient en roulant les galets, et toutes deux se rencontrent; le choc lame leur écume jusqu'aux nuages, mais la seconde s'élève jusqu'à ce qu'elle retombe par-dessus sa rivale, et va à son tour bondir et courir sur la grève.

Les bateaux alors couraient de tels dangers, que Vilhem avait donne l'alarme avec sa trompe.

Au matin suivant, le temps était calme, il ne soufflait pas le moindre venl, et cependant la mer, encore émue, se balançait lout entière d'une seule lame.

Le perré était couvert de débris et d'algues arrachées aux roches par la tempête.

Ou réparait les avaries des bateaux endommagés; on rendait les derniers devoirs au jeune pêcheur; les mouettes venaient jusque sur la plage ramasser des poissons morts rejetés par la mer.

A. une certaine distance de la mer, dans des parties du terrain un peu enfoncées, les lames en courant avaient laissé un étang fort large et assez profond au milieu duquel s'élevait une grosse roche.

Des enfants tout petits entouraient l'étang ; ils avaient fait des bateaux avec des morceaux île planche; des baguettes formaient la mature, et des feuilles de chou , taillées en forme de voiles, complétaient le gréenient; ils savaient fort bien disposer leurs voiles pour que les bâtiments traversassent la mare; cependant quelques-uns étaient arrêtés par la roche. Mois Schûlz, sur l'invitation qui lui en était faite, se mettait à l'eau, allait chercher en nageant le navire échoué et le rapportait à l'armateur qui, en échange de ce service, lui donnait loyalement un morceau de sa tartine.

Sehûtz était là; Vilhem ne pouvait pas être bien loin.

Il était sur le perré et disait à M. le maire : — Si je vous avais laissé jusqu'au soir discourir sur les moyens de préserver nos bateaux, il n'y en aurait pas, à l'heure qu'il est, un seul dans Etrctat.

Hugues retournait chez son père.

En quittant Elretat, rien ne lui paraissait plus simple et plus aisé que de dire à ce père : J'ai trouvé une femme que j'aime et que je veux épouser.

Mais, en approchant du Havre, une foule d'obstacles se présentèrent à son esprit ; son père ne donnerait peut-être pas son consentement ; les gens âgés, qui d'ordinaire se font des vertus de leurs infirmités, ne comprennent guère les idées des jeunes gens. Thérèse n'est pas riche, du moins autant qu'il peut le supposer; car il ne lui est pas une seule fois entré dans l'esprit de s'en informer. Hugues, par son état, est appelé à vivre dans une grande ville ; les habitudes de Thérèse, et peut-être son éducation, la fixeront dans une retraite plus modeste.

H faudra répondre à toutes ces objections.

— Maudits les préjugés et leur joug odieux ! s'écria l'étudiant.

Et, jusqu'à la ferme, il s'occupa des réponses victorieuses qu'il ferait à son père.

Il fallait commencer par un éloge du mariage ; mais, dans tout exorde, il faut se concilier préalablement ses auditeurs, ainsi que Cicéron en donne l'exemple dans son discours, — impossible de me rappeler pour qui; il y a une demi-heure que je fatigue ma mémoire rebelle ; cela reviendra de soi-même.

Il faudrait donc c mencer ainsi :

exiiiuie. — « Mes chers parents, l'exemple de la douce paix, de la

sainte aflèl lion qui régnent chez vous, devait nécessairement me faire désirer, etc. »

fam . — « J'ai trouve' une femme, qui a toutes les vertus de ma mère, toute I innocence d'un jeune, agneau qui telle encore, etc. »

Cette allusion à ses moutons flattera naturellement mon père.

nom uuuTiON. — « .le vous demande donc, chers parents, votre consentement à mou bonheur ; car toutes les conditions se trouvent réunies dans h' choix, etc. »

PÉnOBAISOH. — « Dites-moi, chers parents, (pie je n'ai pas trop Compté sur une bonté et une tendresse dont j'ai déjà reçu tant de preuves. »

Tout en s'escrimant ainsi de sa rhétorique, Hugues approchait du ternie de son voyage ; mais, par une faiblesse naturelle au cœur humain, ce consentement, qu'en parlant il ne croyait guère possible qu'on lui refusât, lui semblait a < baque pas plus difiicile à obtenir,

— Oh! se dit-il, je parlerai a mon père d'un ton respectueux, mais ferme el résolu ; je lui ferai remarquer que l'autorité paternelle a ses limites; que, d'abord exorbitante, elle a toujours et successivement été modifiée el restreinte par les législateurs à mesure que l'empire de la raison a prévalu sur les préjugés, ennemis du vrai et du juste ; les lois de notre pays, par les articles 1 18, 149, 150, 151, 15?, 155, 155 du Code civil, titre V, chapitre 1", ont mis des bornes à celte puissance, el l'ont empêchée de devenir une tyrannie.

Je lui dirai que, si Thérèse n'est pas riche de ce Cil métal qui ne fait rien pour le bonheur, elle est riche de ses vertus, de sa pureté et de son innocence.

Je lui dirai que ce n'est pas aux parents d'imposer à leurs enfants leur choix et leurs idées pour un engagement, pour un lieu qui doit durer aussi longtemps que la vie, el exercer une si heureuse ou si funeste influence.

Je lui dirai, continua Hugues, s'éehaulfanl toujours de plus en plus, que je ne céderai pas à une tyrannie insensée ; que je ne fléchirai pas devant un odieux despotisme, que je resterai libre de donner mon ca-ur comme je l'entends; que je resterai garçon toute ma vie ou que j'épouserai Thérèse.

Me la refuser, c'est m'arracher la vie, c'est me condamner à un malheur éternel ; je ne serai pas assez mon ennemi pour ne pas défendre mon bonheur el ma vie.

Et, dit-il encore, arrivé au dernier degré de l'exaltation, vous rompez le lien d'affection que la nature a mis entre nous; vous n'êtes plus mon père, puisque vous m'arrachez mon espoir et mon bonheur. Eh bien ! je ne sciai plus votre lils, je suis chassé de la maison paternelle, je suis déshérité de la tendresse des auteurs de mes jours, etc., etc.

Hugues, tout eu débitant ces lieux communs plus ou moins ridicules, s'était tellement mis en situation, tellement échauffé la tête, qu'en entrant chez son père, il se croyait en relations hostiles, n'embrassa pas ses parents ainsi qu'il en avait l'habitude, et, comme on dînait, se mit à table et mangea sans dire un mot, avec la plus désagréable ligure qui se puisse imaginer, boudant tout le inonde et mangeant à peine.

Après le diner, comme son père allait verser de l'eau-de-vie de pommes dans son café,

Hugues se leva et demanda à lui parler en particulier. Le père le regarda avec élonnement, la mère resta stupéfaite : tous deux échangèrent un coup d'œil.

Hugues passa dans la chambre voisine; son père le suivit.

— Mon père, dit Hugues, malgré mon respect et mon obéissance pour vous, mon parti est pris. J'ai choisi une femme, elle me convient sous tous les rapports; je sais tout ce que vous allez nie dire, mais lout sera inutile contre une résolution aussi arrêtée, vous feriez mon désespoir en me refusant voire consentement,

— Mais... dit le père.

— Mais, interrompit le fils votre refus serait l'arrêt de ma mort; je ne puis vivre sans Thérèse.

— Mais... dit le père.

— Ah ! continua Hugues, je braverai tout pour arriver à mon but.

— Mais, dil le père, tu n'as rien à braver; ta mère et moi n'avons au monde d'autre intérêt que ton bonheur ; si la fille que lu veux épouser te convient, épouse-la, elle sera bien venue, et nous la recevrons dans nos bras quand tu voudras nous l'amener.

Mais, ajouta le père en reprenant sa place près de l'àtre, que ne nous disais-tu cela naturellement ? Femme, dit-il en souriant, il est amoureux et veut se marier.

— Bénie soit la femme qui le rendra heureux ! dit la mère.

— Une ne nous contais-tu simplement tou affaire ? je n'aurais pas laissé refroidir mon café.

Mais, ajoula-t-il, tu ne penses probablement pas à te marier, sans état, sans une profession bien établie ; remarque bien que je ne lais que te donner un conseil : si lu faisais bien, à mon avis, lu dirais à la fille

LE CHEWN LE PLI 'S COIMT.

que m aimes : Dans un an, jour pour jew, je viendrai vous chercher ei \,.u- conduire à mes parents. I' i«i là, tu retournerais à Paris, lu travaillerais auv murage, et lu rev iendrais < iM'Liin d offrir à ta femme une

existei i e honorable : à moins que tu ne veuilles rester ici avec eile et te laire laboureur eamrne moi ; mais a serait vraiment dommage, savant ei bien élevé comme in es.

D'ici à im an, ta seras arroeat, W...

Mais H nuii.-s. tout en suivant le dtecoors de son père", (mit en profitant de ce qu'il sra de bon <t de sag^, Changeai! on peu dans son esprit les conséquences de ces conseils, et il ne sera peut-être pas ma» vais île mettre en regard les a\is ira père él les résolutions du lils.

— O'iei à nu ad, disait le père, to seras avocat, tu te seras assuré une petite clientèle : tu brilleras an barreau. Avec le temps, tu deviendras riche, to sfetas recherché, et la femme sera heureuse et fière de

te^ SOCl es.

— D'ici à un an. pensait le tils, j'aurai act|uis ce qui me manque de savoir el de inam pour la peinture : je serai peintre ' je vivrai de cette il. m,.- vie de l'artiste, de celle indépendance qui t'ait phissichè que les est lavages le> plus enviés, — Nous aurons, avec ma Thérèse, mie vie di 1 1 ■ e ri retirée.

Partis du même point, après avoir parcouru deux routes différentes, le père cl le lils. arrive! eut aux BKBteS résultats.

— Eh bien ! dit Hugues, je partirai.

— l'es demain, dit le père.

— Pourquoi demain ? objecta le lils.

— Parée que mon voisin et ami Noël P.emy va au Havre, et que lu profilera- de sa carriole pour te rendre au Havre avec les clïets ; il part a >i\ heures du soir.

Hugues allait faire une réplique ; niais il songea que rien ne l'empêchait d'aller le matin à Etretat et d'être revenu pour l'heure du départ.

— Eh bien '. dit-il, je partirai demain.

Toute la nuit il rêva l'avenir, il brûlait d'èlre à Paris, de travailler, de gagner de l'argent : il se voyait revenir auprès de Thérèse, puis retourner avec elle àï Paiis. 11 arrangeait en idée son logement, son ménage. (Juel bonheur de travailler pour Thérèse ! quel bonheur d'èlre peintre !

a ta propriétaire d'une pièce de (erre que je voudrais joindre à notre

tenue.

lionnes regarda la suscriplion :

A madame venir Lia.oui', ou Havre.

Puis il la mil dans sa poche.

J'ai trouvé le nom du client de Cicéron : c'est Milon qui, lisant dans l'exil le magnifique discours que la peur l'avait empêché de prononcer, s "écria : — Quel bonheur qu'il n'ait pas ainsi parle ! je ue maugerais pas ici de si bon poisson.

Le matin, Hugues sortit sans bruit ; mais, en tirant la porte, il se senti! arrêté : un pan de sa redingote était pris dans la porte, et il n'y avait pas de clef eu dehors. Son père et sa mère donnaient encore, et il ne voulait pas les réveiller en frappant. Il attendit vainement .pie quelque domestique rentrât par hasard à la ferme; mais, à inoins d'accident, personne ne revenait que pour le déjeuner. Il était donc prisonnier de la manière la plus ridicule. Son embarras fut au comble, lorsqu'il entendit ouvrir la porte de l'écurie, située de l'autre côté de la maison.

— Pourvu que quelque domestique ne s'avise pas d'emmener le bide! : comment il ais-je à Etretat'.' ?

Il appela, mais le vent, qui lui apportait distinctement le bruit qui se faisait à récurie, empêchait naturellement sa voix d'y parvenir. 11 ne tarda pas à entendre le trot d'un cheval qui s'éloignait ; il imagina alors doter sa redingote et de la laisser dans la porte pour poursuivre le dopestiqae ; mais il arriva juste a temps pour voir le cheval tourner au grand trot au bout de l'enceinte de pommiers qui traçaient les limites de la cour.

Une demi-heure après, la porte, en s'ouvrant, délivra le vêtement passablement endommagé ; il n'y avait plus moyeu d'aller à Etretat et d'être revenu pour le départ de maitre Noël.

Et d'ailleurs, peut-être l'étudiant n'aurait pas trouvé l'occasion ni la résolution de s'expliquer clairement ; une lettre a quelque chose de plus positif et de plus obligatoire.

Il écrivit à maitre Kreisherer :

« Monsieur,

« J'aime votre fille et je veux l'épouser. Je vais à Paris, travailler et arranger mes affaires de façon à pouvoir lui offrir une existence honorable. Le jour de l'Assomption, j'arriverai à Etretat vous demander sa main. Veuillez lui communiquer cette lettre. J'espère ne pas rencontrer en vous d'obstacle à des projets qui feront mon bouheur, et, j'ose l'espérer, celui de votre enfant chérie.

« Recevez les respects et les amitiés de ceiui qui brûle de vous appeler son père.

« Hugues. »

— Hugues, lui dit son père comme il montait dans la carriole de maître Noël," voici une lettre que tu remettras au Havre. Elle est adressée

Dans l'atelier.

Hugues retrouva son atelier avec le plaisir que doit éprouver une hirondelle qui retrouve au printemps son nid encore maçonné dans un vieux clocher.

Tout I hiver, de noires corneilles se sont emparées du clocher autour duquel elles volaient lourdement en poussant des cris tristes et aigres. Ces cris étaient en harmonie avec le lugubre aspect de la nature; le clocher semblait percer avec peine un air gris et épais.

Mais à l'époque où les premiers rayons du soleil ont fait crever les bourgeons des lilas, le clocher noir se dessine hardi et finement dentelé sur un beau fond d'un bleu paie; les corneilles ont disparu, et les hirondelles, à leur lotir, voltigent légères et capricieuses autour de leur asile inaccessible.

Hugues resta quelques jours enfermé, mettant en ordre el accrochant aux murailles les éludes qu'il avait apportées d'Eirelat. Puis il fallait lire une foule de lettres et faire quelques réponses.

Hugues à Edmond.

« Heureux Edmond, voilà un an bientôt que tu as quitte le ciel brumeux de notre France pour le beau ciel de VIlaHe, celle patrie drs arts. Je t'envie fort quand je songe à toi, moi toujours auprès de cet àtre où tu l'es souvent chauffé avec moi.

« Que de belles pensées doivent éclore à ce beau ciel ! que ces pompes religieuses doivent être sublimes ! que ces églises doivent être riches el imposantes !

« El les femmes, mon ami, ces belles-Italiennes aux yeux et au eetnr de feu. ces femmes passionnées et si entièrement livrées a 1 amour, ce sont elles qui doivent réaliser ces rêves dont nous réveillent chaque jour si douloureusement nos coquettes Parisiennes.

« Vous êtes tous (dus heureux que moi : Itoger est en Espagne; il va voir ces brunes Andalouses, ces noblesCastillanes; leurs yeux nous scintillant sous leurs mantilles; ces lionnes amoureuses, ces sveltcssennras; les jalousies, les sérénades et les combats de taureaux avec les intrépides toréadors !

« Emile a quitté toul à fait nos elimats et visite l'Orient, w

LE CHF.MÏN Î.F. PUS fO( RT.

Edmond à lluguos.

« Si tu liens à tes illusions, brûle ma lettre sans lire une ligne de [ilns.

» Ici il n\ ;i pas de verdure dans la campagne; les églises sont riches M belles, les Italiens onl réu-si à lcS rendre mesquines et grotesques. Ils j oui entassé des dorures el des statues ridiculement vêtues el parées au inilii h des clu (s-d'œuvre de la peinture el de la sculpture. L'avidité 1 1 la vanité en oui fail des musées.; les dieuv païens, poui vu qu'ils soient beaux ou dus à un pinceau illustre, y seront reçus à bras ouverts, sans qu'on prenne toujours la pi ine de les baptiser el de leur imposer un nom de saint. Il \ a une enlise où le prêtre ilii la messe, ayant devant lui, entre deux christs*, un masnilî^ue groupe représou tant les Grâces toutes unes. IVmlaiii ce temps, les naturels du pays prient ou causent, 1rs Français plaisantent, les Anglais mesurent le eficéur et les piliers, el preuueni il s noirs; les ciceroui expliquent tout ban! les images.

« Tu chercherais en vain ici ce nhysliinic et solennel silence, ce jour crépusculaire, celle impression vraiment touchante el religieuse îles églises gothiques de la iSonnanilie, dans lesquelles on retient involoniai-

une ni sa VOIX el ses pas.

« Pour les femmes, on en a juste comme à Paris, comme à Londres, comme partout ; l'étranger reneonfre des lionnes fortunes à prix lixe. Les intrigues de nies sont une: mauvaise plaisanterie ; on ne peut parler à mie femme de la soeiélé sans être présenté et admis dans la société; pour notre compte, depuis un au, malgré nos démarches multipliées, Ernest et moi, nous n'avons à mettre sur la liste de nos conquêtes que le nom d'une blanchisseuse, et encore est-ce la même pour tous les deux. Dans la Société, les femmes se niellent, parlent, comme à Paris, et sont abonnées au journal de la Mésangère .

<i Le costume, si pittoresque en peinturé, que nous reproduisons avec tant de plaisir, n'est conservé que par les femmes du peuple, et alors c.'esl un assemblage fortuit des couleurs les plus ennemies, sans harmonie entre elles, sans harmonie avec l'air des visages el la couleur de la peau ; elles ne savent ni faire valoir une beauté, ni dissimuler un dér.iui .

« El surtout, mon pauvre ami, ce qui t'effrayerait, c'est là saleté des hommes et des femmes : les moines de toutes les couleurs forcent a détourner les yeux ; les lazzaroui feraient honte à nos plus horribles mendiants; les rues en sonl juin liées. Ils font mettre, une fois par jour, du macaroni gluant dans leur chapeau; quand le macaroni est mangé, ils remettent le chapeau sur leur lète.

« Remarque bien que le macaroni est ici très-mauvais, à cause du beurre qui est presque toujours fort el détestable.

« Les bains sont ignorés ou ne sont considérés que sous le rapport de la médecine: un homme qui serait convaincu d avoir pris deux bains dans le même mois ne pourrait persuader aux gens du peuple qu'il n'est pas alleint de quelque maladie.

« J'ai reçu quelques lettres de ftoger ; les coules que l'on nous a faits sur l'Espagne, et les rimes redoublées des versificateurs, sont une duperie, comme l'enthousiasme ampoulé sur l'Italie.

« Pioniene-toi, an soleil couchant, sur le pont des Arts, tourne-loi vers l'île que forme la division des deux bras de la Seine ; vois ces nobles (oui s carrées qui se dessinent sur le ciel riche d'accidents el de teintes variées el liai ■monteuses ; vois ces ponts et ces masses de maisons si bien groupées;

« Ensuite voyage dix ans, et tu reviendras avec plaisir sur le pont des Arts, au soleil couchant. »

Emile à Hugues.

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