‹ Le chemin le plus court (volume 2)Chapitre 5 sur 38 · LE CIIKMIN LE PU S COI IST · texte numérisé non relu

LE CIIKMIN LE PU S COI IST

— |j du vieux, mis en bouteille le jour où Mécène fui salue* | i peuple au théâtre.

— Puer, couronnez nus coupes.

— Garçon, ce céi nbe n'arrive pas?

— Monsieur, il n'y a pus de céi ube.

— iïi du falerne?

— Pas davantage.

— Messieurs, je déclare re restaurant une horrible gargote.

— Garçon, avertis ton maître que mon on< le d'Amérique ne prendra pas ici un seul repas.

— Un oncle qui a passé vingt ans en Amérique

— Il faudrait être bien paresseux pour n'y pas gagner cinq cent

mille lianes par an. ^ -

— Garçon, lu es sdr -o de n'avoir ni cécnhe

ni Falerne ? alors donne du \ in de Champagne.

— Du Champagne frappé.

— Que servirai -je encore à cesmessieurs?

— Quelque chose de très-cher.

— Sers-nous promptement et nous te prodiguerons l'or.

— Quel dessert prendrons-nous ?

IiiiIi-ni poma,

(iastanete molles et pressi copia laclis.

— Des pommes, des marrons el du fromage de Brie, comme s'il en

pleuvait.

— Tu altères le texte : castatieœ molles, ce sonl des châtaignes bouillies.

— Garçon, des curedents.

— A qui crois-tu avoir affaire, garçon?

Tu ne sais pas probablement que noire oncle arrive d'Amérique avec deux millions de revenu : garde tes curedents de plume pour des agents de change.

Donne-nous des curedenis de topaze.

— Garçon, la carie.

La carie se moule à

plus de cent francs :

il faut réunir loutes les bourses.

— Fais mettre cela sur le compte de ton oncle.

On paye, on sort, les yeux brillants et incertains, le teint animé ; on va chercher des logements.

— Madame, c'est à vous qu'est ce logement?

— Oui, monsieur.

— Vous le louez garni ?

— Oui, monsieur.

— Combien par mois?

— Cent francs.

— C'esl pour mon oncle d'Amérique, je ne marchande pas ; mais vous otercz ces gravures représentant des Lapons et des rennes ; il y a de cpioi (aire mourir de froid un onele qui a passé vingt ans en Amérique.

— Quand arrive monsieur votre onele ?

— Demain, après-demain, dans huit jours peut-être ; mais je loue voire appartement dès aujourd'hui ; vous allez faire allumer un très-

grand feu que l'on entretiendra joui ci nuit jusqu'à l'arrivée de mon oncle.

— Mai*, monsieur, s'il ue vienl que dans huit j s.

— Je suppose, madame, que vous n'avez pas la prétention de connaître mieux que moi mon oucle d'Amérique; mon oncle esl extrêmement frileux, cela ne vous fail rien : on vous pavera.

— Est-ce que lu ne fois pas bassiner le lit de ton le?

— Certainement.

— Il faut le faire bassiner avec du sucre.

— Mais, madame, je vous recommanderai une chose à ce sujet: ayez bien soin que ce soit du sucre de cannes et non du sucre de betteraves;

cela serait un ne peul plus désagréable à mon

onele ; nous payons gé-

oéreuse ni, mai-. -•

Minions être bien servis.

Je vous recommande aussi de le nourrir convenablement; donnezlui des ananas.

— Dis donc, Hugues, poui vu que ton oncle n'arrive pas habillé en sauvage, vêtu d'un tablier et d'un chapeau de plumes.

— Ou dune peau de lion, avec une massue.

— J'espère que non, et d'ailleurs un lui trouverait tout de suite des habits.

— Parbleu , un millionnaire !

— Qu'est-ce que tu dis donc, un millionnaire !

L'entorse de Hugues. — page 29.

Le lendemain malin, Hugues se réveilla extrêmement fatigué des excès du déjeuner, mais il ne tarda pas à faire descendre des idées agréables dans sa tète appesantie ; il pensa cette (ois avec ravissement à Thérèse : les ridicules rêves de la veille étaient détruits, niais il restait l'espoir d'une situation plus heureuse pour Thérèse, et surtout un avenir sans inquiétudes ; il pourrait , sans cesser de travailler, entourer Thérèse d'une partie du lu\e dans lequel il voulait voir les femmes.

On frappa à la porte.

— Entrez.

Un homme se présenta. Il pouvait avoir cinquante-quatre ans.

Il n'avait pas moins de cinq pieds et demi de haut, mais il était si maigre que ses coudes, ses épaules, ses genoux, paraissaient pointus et près de percer ses vêlements ; sa figure avait bien deux profils, mais la réunion de ces deux prolils ne formait rien qui ressemblât à une face ; par moments il se tenait un peu courbé, mais, silot qu'il pouvait s'en apercevoir, il se relevait brusquement, comme un homme habitué à regarder sa haule (aille comme un avantage, et bien décidé à n'en pas perdre une ligne.

Il était vêtu d'une longue redingote polonaise verte à collet droit et à brandebourgs; le collel était en astracan pelé; son pantalon, de couleur chamois, était un peu court ; ses hottes étaient parfaitement cirées, mais les talons en étaient u-és de travers.

LE CURU> LE t»LUS COURT.

II av.iit en outre une cravate blanche 1 1 un col de < hemise qui, sans Être sale, n'était cnpcudaul pas aussi blanc que la cravate, soil que la chemise Rtl antérieure d'une demi-journée, suit que l'étoffe en fût plus grossière.

H n'avait pas de gants, il tenait d'une main un chapeau chauve et une canne de bambou.

— Monsieur Hugues?

— C'e>i moi.

— Je \ iens île la part de voire oncle Jean.

— De mon oncle Jean, monsieur; donnez-vous donc la peine de vous asseoir: daignez excuser si je vous reçois au lit, mais je vais me lever.

— Monsieur, je ne le sonlïi irai pas, nous causerons aussi bien ainsi : M. votre oncle est arrivé, il m'a chargé de vous en prévenir; pensezvous que vous le reconnaîtrez ? il me marqui qu'il csi un peu changé.

— J étais trop jeune quand il es! parti, pour pouvoir le reconnaître aujourd'hui ; mais j'ai toujours entendu parler de lui dans ma famille avec une grande tendresse ; et, tout petit, on me faisait le soir prier pour lui.

Il n v avait pas là un mot île vrai : l'oncle Jean était un assez mauvais sujet dont le départ avait comblé de joie son beau-frère cl même sa propre sœur; mais, vis-à-vis de cet étranger probablement ami de son oncle, l'étudiant crut devoir altérer un peu les faits.

— C'est singulier, dit l'étranger; je croyais votre oncle un peu fâché avec son beau-frère.

La vérité est que le beau-frère l'avait mis à la porte; mais l'étranger paraissait ignorer celle cii constant e, et je ne puis affirmer que Hugues l'eût jamais sue.

— Il esi possible, dit Hugues, qu'il y ail eu entre eux quelque refroidissement, comme il arrive dans les familles même les plus unies : mais je sais qu'ils étaient fort inquiets de mon excellent oncle, et, chaque Ibis qu'il ventait un peu fort à la nier, chaque fois que l'on apprenait quelque sinistre, on disait toujours : — Pourvu qu'il n'arrive pas de malheur à Jean.

— Oh ! monsieur, pourquoi votre oncle ne peut-il encore vous entendre ! il serait si heureux de n'avoir rien perdu de l'affection de sa famille ; je suis son plus ancien ami, et je peux être garant de son cœur.

Les rideaux étaient fermés, mais les yeux s'habituaient graduellement à l'obscurité, et l'étudiant, qui dans l'étranger n'avait pu voir d'abord que quelque chose de grand et de mince, commençait à discerner la pauvreté mal dissimulée de son costume.

— Hélas ! pensa-l-il, voilà un pauvre diable auquel l'arrivée de mon oncle ne sera pas moins utile qu'à moi. Pourvu que sa tendresse soit plus réelle que la mienne: mais je ne serai pas ingrat; il n'y aura rien de si facile que d'aimer un homme qui aura assuré mou bonheur et celui de Thérèse.

— Et quand vient mon oncle? ajouta-t-il tout haut.

— Ton oncle ! s'écria l'étranger, il est devant loi ; je ne puis imposer plus longtemps silence à mon cœur, embrassons-nous.

El l'oncle se mil à étreindre vigoureusement son neveu.

Hugues était slupide d'élonncmenl; l'extérieur de son oncle n'annonçait pas la richesse, il lui sembla que cet emhrassement le minait; il ne put manifester son élonnemcol, mêlé de joie, que par quelques exi tournions incohérentes.

— Mi. n neveu, dit l'oncle Jean, nous avons beaucoup à causer, faismoi donner à déjeuner.

— Volontiers, je vais m'habiller.

— Tu le vois, mon bon ami, dit l'oncle Jean pendant que Hugues s'habillait, la fortune ne m'a pas plus souri dans un monde que dans l'autre, et je reviens au moins aussi gueux que j étais parti.

— Ah! pensa Hugues, tout mou bel avenir s'écroule, el les mains de Thérèse me semblent déjà toutes rudes, — ou plutôt je n'épouserai pas Thérèse.

Il descendit, fit mettre deux couverts dans sa chambre et commanda le déjeuner.

— Mun oncle, dit-il, je vais vous traiter sans cérémonie, vous allez partager le modeste déjeuner de l'artiste.

Le garçon du restaurant était monté ; Hugues demanda deux beefstc; ks, du fromage de Brie et de la salade ; il sortit de l'aratoire uue bouteille de vin déjà entamée.

L'oncle Jean mourait de faim ; en attendant les beefsteaks, il trempait du pain dans de l'eau rougie.

— Il faudra que lu me donnes asile pour quelques jours, jusqu'à ce que j'aille rejoindre ma sœur, ma bonne sœur, la mère.

— J'étais bien ivre hier, pensa l'étudiant, pour retenir une chambre de ccnl francs par mois; heureusement qu'il y a au-dessous d'ici une petite mansarde que l'on me prêtera.

Les beefsteaks arrivèrent ; l'oncle en mangea un et la moitié de l'antre.

— Je viens du navre, et je n'ai pas ose aller chez ma sœur, dans la crainte d'être mal reçu, mais lu me rassures ; lu me prêteras dix francs que je redois sur ma place an conducteur de la diligence, el pour lesquels il a gardé ma malle.

Hugues cependant mangeait à peine, absorbé par ses réllexions. Tout à coup, comme le garçon entrait pour servir le fromage de Brie,

il frappa du poing sur la table comme un homme éclairé d'une idée subite.

— Garçon ! mimiez deux perdrix truffées, des choux de Bruxelles, une salade de volaille et du vin de Champagne,

Le garçon resta ébahi, l'oncle Jean serra la main de son neveu.

Après le déjeuner, Hugues mena son oncle dans le Ingénient qu'il avait retenu pour lui, et le recommanda aux soins de l'hôtesse; il alla luimême chercher la malle à la diligence, fit venir un marchand d'habits tout faits et habiller l'oncle Jean convenablement.

— Oh ! mou cher oncle, disait le soir Hugues en remontant ses nombreux étages, vous avez cru me tromper; le piège était bien tendu, et j'ai, à dire le vrai, failli y donner tête baissée: Sans le monstrueux diamant de celle épingle que vous avez maladroitement laissé voir en déboutonnant voire redingote, j'étais pris.

Comme s'il n'était pas naturel qu'un homme qui revient millionnaire veuille s'assurer des objets de sa splendide affection. Vous avez voulu m'éprouver, cher oncle Jean, vous êtes battu avec vos propres armes.

Maintenant que j'ai la clef de tout cela, je vois une foule de choses qui vous trahissent.

Voire émotion de joie en voyant l'appartement que je vous destinais, tandis qu'un homme ruiné eût refusé de l'accepter; et puis celte affectation dans la pauvreté de votre coslunic, et surtout une chose qui autail dû m 'éclairer au premier moment. (In ne revient pas des pays chauds avec uue polonaise. Ah ! mon oncle Jean , l'invention de la polonaise ne vous fait pas honneur. La polonaise ! c'est trop tort. La polonaise vous trahit.

Hugues continuait à se faire une position passable dans son métier, les marchands lui achetaient volontiers ses tableaux; il peignit, pour une exposition publique, une vue de la baie d'Elretat.

Hugues peignit avec amour ces lieux où il avait laissé tant de souvenir». Son tableau cul un grand succès.

Ce n'était pas un lalcnt achevé; mais on voyait que le peintre sentait vivement, qu'il aimait et comprenait celle grande poésie de la nature] il avait bien rendu l'immensité et la puissance de la mer, la majesté de ces falaises blanches, qui s'élèvent comme île gigantesques cathédrales gothiqu'" . et que couronnent et dorent les Heurs jaunes des ajoncs.

Il avait surtout reproduit et fait comprendre cette influence physique et morale qui élargit la poitrine et élève la pensée : toute celte grandeur qui semble la réalisation d'un rêve; tout en proportion avec l'immensité de l'Océan, le galet, ces pierres arrondies qui sont le sable de la mer; des oiseaux dont l'instinct el le vol capricieux rappellent les hirondelles de nos rivières, et qui de l'extrémité d'une aile à l'extrémité de l'autre ont la hauteur d'un homme.

Une médaille d'or lui fut décernée; on s'occupa de lui pendant ce qui compose un siècle à Paris, c'est-à-dire un peu moins dune semaine ; on l'attira dans quelques salons où jusqueii il avait été toléré: on commença à s'apercevoir qu'il était jeune, bien fait, noble, naturellement distingué: qu'il avait dans l'esprit une indépendance et une originalité qui n'excluaient pas la grâce.

Là, il voyait les femmes les plus séduisantes, le luxe qui les entourai produisait une charmante harmonie, il se confirmait dans l'idée qu i la richesse est nécessaire aux femmes, autant que l'air et un doux snlcilauj fleurs; il pensait à Thérèse, el se consolait un peu en songeant à ^on oncle, qui conservait toute l'importance et 1 infaillibilité d'un homme ri che, sans que cependant celle richesse se trahit autrement que par le degré de crédulité et de révérence qu'il semblait se croire le droit d'exiger île ses auditeurs.

Du reste, à mesure que Hugues gagnait de l'argent, il payait ses délies, il divisait chaque mois une petite somme entre ses créanciers.

Cependant il ne trouvait pas dans les arts tout ce que son imaginali i| lui avait promis; l'indépendance de l'artiste lui semblait surtout une chimère.

L'opinion, ce tyran capricieux et sans discernement, qui sans cesse

exige de l'artiste plus «pie ce qu'il vient de faire, ou autre chose que ce .ni. semblable à celle voix mystérieuse qui poursuivait Ahasvérus, lui crie sans cesse : Marche! marche!

qu il sait faire: qui

Les exigences des gens qui payent et qui, dans leurs échanges d'argent contre des travaux d'art, pensent toujours que celui qui. daus l'échange de deux valeurs réputées ég îles, reçoit l'argent doit de la reconnaissance à celui qui reçoit le tableau ou le livre.

Les grands ouvrages donnent l'immortalité; mais ce sont les petits

LE CIII.MIN LE PU S COl'UT.

qui donnent du pain, sans lequel la \ le finirait, ci l'immortalité commencerait trop lot.

Vvanl qu'il se fat trouve des peintres qui pussent assez compter sur la

ii- litéde leur imagination et la facilité de leui crayon pour faire par

.m trois cents tableaux réduits sur un carrd de bois grand comme la main; avant que les Johannot eussent inventé lu vit letie, le peintre ne vivait que de portraits, comme l'écrivain d'articles dejournaux, qui résument et prodi lient un livre chaque jour eu soixante lignes; comme le musicien de leçons île musique qui abrutissent le maître et rendent l'élève quelque chose qn ou appelle <le. notre temps dilettante.

Hugues faisait des portraits.

Voici ce (iui arrive à un peintre qui lait un portrait, sauf les nuances qu'apportent nécessairement la position sociale et l'éducation du modèle.

— Monsieur, suis-je bien ainsi?

— Madame, je ne saurais trop vous recommander de prendre une pose naturelle.

— Mais, monsieur, je ne crois pas me maniérer.

— Ce n'est pas ce que je veux dire, madame; je veux simplement vous engager à prendre la pose qui vous est la plus habituelle; je ne puis peindre que ce que je vois ; et il faut avant tout que la personne que l'on peint tài lie de se ressembler à elle-même.

La femme considère celle observation comme non avenue; elle garde une pose prétentieuse et maniérée, elle lève les yeux au (ici ou lus terme languissamnient ; elle -cric les lèvres pour se rapetisser la bouche ; elle est naturellement enjouée, elle prend un air majestueux.

l.c peintre fait son esquisse.

— Dites moi, monsieur, ne serai-je pas mieux ainsi?

— Je ne pense pas.

— Cependant, je crois que cela fera mieux.

Elle prend une pose toute différente de la première, sans être cependant pour cela moins affectée.

Le peintre efface sou esquisse; comme il va eu commencer une autre :

— Décidément vous aviez raison, la première pose valait mieux. Et le malheureux arlislc recommence ce qu'il a effacé.

— Je vous recommanderai la couleur de nies yeux ; j'ai la faiblesse d'y tenir. Cela est excusable quand on a si peu de chose de bien.

— Madame est trop modeste; car, au contraire... Pendant ce temps, elle a encore changé de position.

— VouUriezvous avoir la honte, madame, de reprendre la position que vous aviez tout à l'heure.

— C'est qu'elle me gêne un peu.

— Alors, madame, prenez-en une que vous puissiez garder, car il me faut recommencer mon ouvrage chaque fois que vous remuez.

— Alors, je vais reprendre celle de tout à l'heure. Suis-je bien comme cela?

— Très-bien, si vous y restez.

— Henriette!

Entre la femme de chambre, laquelle est aussi la cuisinière.

— Henriette, apportez-moi mon écrin.

Ecriii est un mot qui n'est pas d'un usage habituel entre la maîtresse et la domestique, et dont on ne se sert que pour le peintre, et pour lui donner une brillante idée de sa distinction.

— Comment dit madame?

— Ma boite à bijoux, imbécile!

Henriette apporte une boite.

— Dites-moi, monsieur, quel collier et quels pendants d'oreilles me conseillez-vous de mettre?

— Ceux qui vous plairont le mieux, madame.

— Mais il me semble qu'un peintre doit avoir là-dessus des idées?

— J'aimerais assez le corail.

— Cependant, ce sont ordinairement les femmes brunes qui affectionnent le corail, et si j'ai quelque chose de passable, c'est la blancheur de la peau.

— Je n'en ai jamais vu une plus belle.

— Je vais mettre des diamants.

— Mettez des diamants.

— Henriette!

— Madame?

— Avez-vous pensé à prévenir le coiffeur pour ce soir?

— Non, madame.

— A quoi sert-il alors que je vous parle? Allez-y tout de suite!

Ah ! monsieur, on est bien malheureux d'avoir des domestiques; je me surprends quelquefois à envier la position d'un artiste; au moins vous éles indépendants, vous faites vos affaires vous-mêmes.

— Hélas ! madame, je suis forcé de vous oler celte illusion ; je ne suis pas assez heureux pour cirer mes bottes moi-même:— mais je vous supplierai de tourner la tête un peu plus à droite, comme vous étiez tout à I heure.

— Mon Dieu, monsieur, je ne sais pourquoi on n'a jamais pu me faire ressemblante; j'ai deux portraits de moi, ce sont deux horreurs. Sur le dernier, j'ai une bouche qui n'en finit pas; je vous recommanderai la bouche; ce n'est pas que j'y tienne; quand on a une grande lille de six ans...

(La fille en a neuf.)

— (Juand on a une grande ii

les pi éli niions; mais mou mal i

désolé de la voir trop grande sm

— Je \ nus la ferai aussi petite

e de Six ans, il faut renoncer à toutes aime lieaoeoup ma DOUChe, el il serait

le portrait ,

que vous voudie/, madame.

crêpe c'est

— Surtout, monsieur, je ne \eu\ pas être Dallée; je ne suis pas comme ces femmes qui exigent qu'on donne à leurs portraits tous les charmes qui leur manquent . — Je fais demander le Coiffeur pour une soirée, nu bal ou je \ais ce suir : je u aime guère le monde mai* on ne peut se dérober aux exigences el aux devoirs «le la société. El puis mon mari veut que je sorte un peu de la solitude qui un: |>I ii infiniment. Je ne sais comment m'babillcr ce soir, car il ne faut pas faire peur.

— Certainement, madame...

— Pensez-vous qui: je ferai bien de mettre du bleu?

— I.e bleu doit vous aller à ravir.

— Cependant, toutes réflexions faites, je mettrai une robe di rose. — Remarquez, s'il vous plait que j'ai le nez assez délicat même tout ce que j'ai de remarquable dans la ligure.

— Ah ! madame.

— Permettez que je voie.

— Il n'y a presque rien de l'ail.

— C'est égal, c'est Ires-joli, liés joli; mais pourquoi ai-je ainsi le cou noir el bleu ?

— Ce sont des ombres indiquées.

— Mais c'est (pie je passe, au contraire, pour avoir le cou lies-blanc; je vous avouerai même que e'esi ma prétention.

— Je vois mieux que personne, madame, que vous avez le cou d'une blancheur éblouissante, mais j'ai eu l'honneur de miiis dire que CC -mil des ombres que j'indique, d'ailleurs cela ne restera pas ainsi.

— A la bonne heure.

— Voulez-vous, madame, vous remettre en place?

— Très-volontiers; suis-je bien ainsi?

— Vous éles charmante de loute manière, madame; mais si vous préférez maintenant celle pose, il va falloir que j'efface tout poui recommencer. — La lèle un peu à droite, — baissez les yeux un peu plus

— Csl-ce que je n'avais pas les yeux au ciel ?

— Non, madame.

— C'esl singulier; c'est que c'est un mouvement qui m'est ire— lamilier.

— 11 est alors facile de changer le mouvement des veux.

Entre un monsieur; ce monsieur est un courtier marron que la dame décore du litre d'agent de change.

— Tenez, monsieur T", mon mari veut que je me fasse peindre encore une fois.

— On ne saurait trop reproduire un aussi charmant visage

— Voyons, T*", vous savez «pie j'ai horreur des compliments ; trouvez-vous que je sois ressemblante?

— Certainement la peinture de monsieur est fort bien: je dirai plus... elle est... elle est... fort bien ; mais vous êles plus jolie que cela.

Le peintre se retourne avec l'intention de faire observer au connaisseur que le portrait n'est qu'ébauché; mais il s'arrête, et sa pensée se dessine sur ses lèvres en un sourire ironique le connaisseur continue :

— Il y a, ou plutôt il n'y a pas... un je ne sais quoi; enfin, monsieur, je voudrais voir ici dans les yeux, plus de... vous comprenez; et aussi quelque chose dans le front.

— Et, dit la femme, ne trouvez-vous pas aussi que le cou est un peu noir?

— J'ai eu l'honneur, dit le peintre un peu impatienté, de dire à madame que, si je ne marque pas d'ombres, elle aura la ligure plate comme une silhouette ; avec un peu plus d'attention, madame apercevrait ces ombres sur la nature.

— Ah! pour cela, dit le connaisseur, monsieur a raison, ce sont les ombres; — on ne peui chicaner les peintres là-dessus; c'est une imperfection; mais ils ne peuvent l'aire autrement. L'art a ses limites les madones de Raphaël ont peut-être un peu moins d'ombres que le portrait que fait. monsieur, mais elles en ont cependant.

Le peintre, pour celte fois, se lève et annonce qu'il reviendra le lendemain. Le lendemain, on le fait attendre une heure, puis on ne veut plus mettre de diamants, et la coiffure a élé changée...

Toujours préoccupée des ombres de son cou, la dame a clandestinement enlevé et jeté ce que le peintre avait mis de bleu sur la palette...

— Mais que cherchez-vous donc, mou cher oncle?

— Mien, une épingle que je mets d'ordinaire à ma chemise

— Comment! rien, votre gros diamant!

— Mon gios morceau de verre; un superbe diamant qui m'a conté cinquante centimes.

— Ce n'est pas possible !

— Comment, pas possible ; veux-tu gager un déjeuner? Le voici dans les cendres.

'JS

LE CHKMirS LE PLIS (XM'RT.

Ou appelle un orfèvre : le diamant est en cristal et la monture esl en cuivre.

Hugues paye le déjeuner.

Unît jours après, l'oncle était commis dans une maison de banque; ■ni i .si 0 francs par an, et se trouvait le plus heureux des mortels.

C'était, du reste, un fort brave bomme, qui abusait beaucoup du droit de narration que croient avoir les voyageurs; il n'avait réellemenl rapporté «In nouveau monde que des histoires et de-, fables, et il en osait avec une prodigalité qui faisait regretter qu'il n'eûi pas rapporté autre i hose.

Hugues se \it alors forcé de renoncer formellement à ses espérances i ependanl l'Assomption approchait, et c'était le jour de l'Assomption • | ■ i il avait promis d'être auprès de l'hérèse. Quoiqu'il eût pris la dé< ision île ne se marier que lorsqu'il serait riche, il voulait néanmoins l.i voir et lui donner les raisons du retard qu'il mettait à leur union; il se hâta de finir quelques portraits et d'arranger ses autres affaires.

Un marchand de tableaux, qui lui devait de l'argent, le paya en une lettre de change à neuf mois de date : personne ne voulut l'escompter, ei Hugues fui forcé de garder en portefeuille celle valeur prétendue.

lieux jours après il était au Havre; il arriva dans la nuit et coucha à l'auberge; le lendemain était le jour de l'Assomption; pour ne pas manquer a sa promesse, il résolut de n'aller chez son pèrequ'après sa visiie

chez le rien.

Il partit donc de grand malin pour Elretat, le i cour serré, en songeant qu'il allait revoir Thérèse, el perdant peu à peu de vue les excellentes raisons qn'il avait trouvées de ne pas l'épouser.

Voyous cependant ce qui se passe à Etrelat.

La nature a revêtu sis habits de fêle; la mer e^l bleue, à peine ridée parmi faillie vent de nord-est; les côtes sont couvertes d'ajoncs, dont le> Deurs nombreuses sont un heureux présage pour la pèche du maquereau. Dans les parties où il n'y a pas d'ajoncs, l'herbe rase est glai i d'un reflet lilas produit par les lé tards en Heurs.

Tout le monde s'est rendu de bonne heure à l'église.

Dan» la maison du clerc, trois personnes ont eu, dès la veille au soir, une même pensée sans se la communiquer : c'est le jour de l'Assomption que Hugues doit arriver. Thérèse n'en a pas doute un seul instant, et elle presse les heures trop lentes; elle songe à sa parure du lendemain. Tout le inonde la trouve embellie. Comme elle sera heureuse de lire celte remarque dans les regards de son amant.

.Maitre Krcishcrer pense que Hugues arrivera le jour de l'Assomption mi tout autre jour, et il caresse dans sa tête les motifs de la musique qu'il veut faire pour la messe de mariage; il y intercalera l'hymne à la \ ierge :

o \iin- ii .■ i

C'est le premier air que Hugues et Thérèse ont chanté ensemble, et c'e?i la composition la plus savante du maître de musique.

Vilhem pense qu'il eût mieux valu que Hugues ne fût jamais entré dans la maison.

M. le maire est dans son banc avec M. Bernard, qui cherche, à fon e d'humilité, à se faire pardonner cet excès d'honneur.

Le prêtre monte en chaire; mais ses paroissiens ne donnent pas à ses paroles l'attention accoutumée. Ils sont distraits. Ceux qui sont voisins échangent quelq es paroles à voix liasse; les autres se montrent par signes uii notable changement survenu dans l'église.

>nn qu'on eûi imaginé de faire badigeonner en jaune les arceaux et les faisceaux de colonnes auxquelles le temps a donné une froide et solennelle teinte grise.

Ce n'est que de notre temps que celte idée est, pour la première fois, tombée dans la cervelle d'un jeune pasteur.

Le changement qui causait de telles distractions aux habitants d'Etretat, d'ordinaire si recueillis, était moins important aux yeux d'un artiste, mais d'un lout autre intérêt pour les superstitieux habitants des côtes.

Accoutumés aux dangers de la mer, à ces dangers contre lesquels souvent la force et la prudence humaine ne peuvent rien, il leur fuit avoir recours à une pioteclion céleste; l'homme qui se sent impuissant a besoin de prier, de croire à une puissance supérieure ; faute d'un Dieu, il adresserait ses voeux à une pierre.

Il v avait dans l'ég'ise d'Etretat, à gauche de l'autel, une statue de saint Sauveur, 'placée tie telle sorte, qu'un homme, dans la même situation, verrait parfaitement la porte d'amont et les bâtiments qui la rasent pour entier dans la baie; c'était, pour les marins, un grand sujet de confiance que de se savoir ainsi sous les yeux de leur saint favori; et

c'était devant lui que les Inouïes faisaient le plus volontiers briller de petites chandelles.

.Mais il y avail deux raisons puissantes pour que le curé ne partageât pas l'enthousiasme de ses ouailles pour saint Sauveur. D'abord, le culte de saint Sauveur est une hérésie, une idolâtrie même; car saint Sauveur n'a plan' dans aucune légende; c'est par abus que du Chrisi- Sauveur on a fait saint Sauveur; que l'on a incarné un attribut du fils de Dieu au point de faire un Dieu de cet attribut.

L'autre grief du curé contre le malheureux saint Sauveur n'exerçait pas une moindre influence sur son esprit : la statue de saint Sauveur élail un simple morceau de bois grossièrement taillé, plus grossièrement peint, et qui tenait beaucoup plus de la Iule! e que du Dieu.

Aussi, M. le curé, qui était fort jaloux de la bonne façon de son église, avait condamné saint Sauveur au feu, en sa qualité d'idole et de faux dieu, et avait à la lois débarrassé sa conscience d'une hérésie qu'il tolérait depuis trop longtemps, et d'un aspect qui ne cadrait pas avec le beau style de I église.

Ce lut donc au milieu de l'inattention la plus marquée que M. le curé prononça un discours relatif à la résurrection de Lazare et du fils de Dieu. Il établit lucidement que le Lazare est un mythe et une figure; que le linceul qui l'enveloppe est l'image des liens qui retiennent le pécheur; que la pierre du sépulcre peint à merveille l'endurcissement du cieur dudit pécheur, etc. De là, il demanda à ses paroissiens ce qui, à leur sens, avait été le plus douloureux au fils de Dieu dans sa passion. Est— i e l'insulte et l'outrage? Esi-ce la flagellation ou le couronnement d'épines? etc. Nullement, ajouta-t-il, c'esl de se voir dépouillé de ses vêtements et nu devant loul le monde. Le curé en tira la conséquence que les lilles devaient soigneusement fermer les fichus violets qui cachent leurs cous.

Peut-être parailia-l-il bizarre qu'un prêtre ne profile pas des avantages que lui donnent, pour intéresser et pour émouvoir, le pays où il se trouve, et les gens auxquels il parle ; ce pays où le vent est la voix de la mort ; ces gens qui sentent tellement le besoin de l'intervention divine dans leurs affaires, que, par les plus affreuses tempêtes, ils arrêtent la manoeuvre pour se mettre à genoux et prier la Vierge, et qu'ils ne se découragent pas, si, à travers les nuées, parail un point bleu : « c'est une fenêtre par où peuvent monter leurs prières, et par laquelle Dieu les regarde. »

Mais les jeunes prêtres de talent sont retenus dans les villes, où les cures sont plus riche-, el les marins sont si bien accoutumés à ne pas comprendre un mol de ce qu'on leur dit en chaire, qu'ils ne jugent de la bonté d'un sermon que par sa longueur. Ainsi, personne n'aurai! de blessé du sermon pour lui-même, si ce n'est Vilhem Girl qui, du resle, en prenait facilement son parti.

Maître Kreishercr pensait à son hymne nuptiale;

Et Thérèse priait Dieu pour le relourde Hugues.

M. le maire traduisait à M. Bernard les citations latines du sermon; et M. Bernard était ravi et stupide d'admiration du savoir de M. le maire : lequel cependant ne savait guère que le latin d'officine, ainsi que le curé ne savait que celui de l'église. De sorte qu'en réunissant leur science et leurs lumières, ils n'auraient pu lutter, sans un désavantage marqué, avec un écolier de sixième.

Le curé s'était facilement aperçu de la distraction générale, et il en avait compris la cause ; aussi attaqua-t-il de front saint Sauveur el son culte ; mais son éloquence ne produisit aucun effet, el lorsqu'on sorlit de l'église pour aller en procession bénir la mer, selon l'usage au joui de l'Assomption, tout le monde murmurait, et les marins annonçaient lout haut qu'ils n'iraient pas à la mer tant que saint Sauveur ne serait pas remis en place, parce que, privés de son regard protecteur, ils n'étaient pas -ùrs de rentrer dans la baie.

M. le maire ne se prononçait pas encore, el Ji. Bernard était d'avance de l'avis que M. le maire adopterait ultérieurement.

Néanmoins, on descendit vers la nur.

Vilhem seul se dirigea vers la maison du curé.

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