DEUXIÈME PARTIE
Hugues continuait sa roule; néanmoins, et de temps à autre, une bouflèe de vent lui apportait quelques notes des saintes litanies que l'on
LE CHEMIN LE PLUS col RT.
chantait au rivage. A mesure qu'il approchai! tl»* Thérèse, sou émotion devint si forte qu'il s'assit sur une roclie.
Mais il ne larda pas à être tiré de sa rêverie car une lame qui vint lui mouiller les |>ieils : il se rappela alors qu'on étail dans la pleine lune, el que la mer, basse à quatre heures du malin, ne tarderai) pas à être à son plus haut, il pressa donc le pas, puis se mit à courir; mais quand il arriva à la porte d'aval, il trouva la mer pleine el le passage impossible. 11 resta stupéfait La falaise, mur infranchissable de trois cent dix pieds de hauteur, s'élevait entre lui et Thérèse ; il entendait 1rs voix entre lesquelles devait être la sienne. 11 prit sa course et se hâta de regagner Pavalure d'Anlifer pour revenir à Etretal par les hauteurs. La mer gagnait encore, et, pour éviter d'être pris par elle, Il lui fallait courir el sauter sur les roches de pointe en pointe. Comme il arrivait devant Antiier, il glissa : son pied tourna entre deux rochers. Il voulut se relever ; mais il s'était donné une entorse. Il se traîna avec d'horribles souffrances jusqu'en haut du chemin; là, il tomba sur l'herbe : sa jambe était très-enflée, il ne pouvait plus faire un pas, et n'avait d'antre espoir que d'attendre le passage d'un berger ou d'un douanier.
Immobile, il pensait à Thérèse, a celte promesse qu'il lui avait faite d'arriver le jour de l'Assomption.
Le bruit sourd d'unecarriole roulant sur la terre se lit alors entendre; Hugues appela le conducteur, el la carriole s'arrêta.
— Mon ami, dit Hugues à une sorte de paysan qui conduisait, assis sur un brancard, je suis blessé; voulez-vous me porter à la ville, vous serez bien récompensé.
Deux têtes de femmes sortirent de la carriole.
Le conducteur consulta les deux femmes, et hissa Hugues dans la carriole. Celui-ci remercia ses compagnes de voyage: le conducteur remonta sur le brancard, et la voiture se remit en route pour le Havre.
Hugues souffrait beaucoup et voulait cependant soutenir une conversation et faire des Irais d'esprit.
La plus âgée des deux femmes était encore une femme de trente ans, c'est-à-dire qu'elle n'eu avait pas tout à l'ait quarante. Elle était grande, grosse, fort serrée dans son corset, portait la tèle en arriére, et parlait du bout des lèvres avec une extrême prétention ; elle avait le nez un peu recourbé, les veux noirs, vifs, hardis; ses cheveux noirs étaient gros et arrangés sur chaque tempe en trois rouleaux bien pareils et d'une remarquable roideur, de telle façon qu'ils semblaient être en lil d'arcbal; elle avait les lèvres épaisses et un peu pendantes; ses regards, ses gestes, sa voix étaient affectés. C'était ce que beaucoup de gens appellent une belle femme.
La plus jeune avait quelque ressemblance avec sa mère, mais avec infiniment plus de distinction. Elle avait les cheveux moins noirs et beaucoup plus fins ; l'éclat de ses yeux était adouci par des cils d'une remarquable longueur ; sa bouche, sans être précisément bien dessinée, n'avait pas l'expression ignoble de celle de sa mère. Elle avait, du reste, comme celle-ci, le nez un peu courbé, et portait la tète renversée ; les dents blanches, mais trop larges. Son visage, comme il arrive souvent aux trèsjeunes tilles, était un peu bouffi ; du reste, elle était bien faite, et on ne pouvait s'empêcher de regretter la roideur de sa taille et de sa démarche, qui nuisait beaucoup à la perfection de ses formes. Elle levait rarement les yeux : mais alors ils avaient un doux éclat : c'étaient des yeux de velours noir; seulement, leur expression un peu langoureuse était uniforme, et il y avait presque de la tendresse dans son regard, quand elle priait à table qu'on lui passât du sel ou des radis. Elle parlait encore plus rarement, mais il y avait dans sa voix quelque chose de bref, de sec et d'arrêté ; elle ne grasseyait pas. Ses mains étaient fort belles et extrêmement blanches ; ce qui n'est pas commun chez les filles de dix- Imit ans.
Arrivés au Havre, un second domestique vint aider le cocher à porter Hugues dans une chambre qu'on lui avait fait accepter.— On était trop heureuse d'avoir rencontré une occasion d'obliger un homme aussi bien élevé, pour n'en pas profiler plus longtemps; d'ailleurs, il paraissait souffrir beaucoup, il serait fort mal à l'auberge ; le transport jusque chez son père le fatiguerait extrêmement et l'éloignerait des médecins.
La chambre où l'on mit l'étudiant était meublée avec recherche; toul l'ameublement concourait au bien-être. Le lit, composé d'un nombre hyperbolique de matelas, était excellent; on avait eu soin de le bassiner à la hâte; les draps étaient d'une finesse excessive. La Jàtigue l'endormit tout de suite. Le lendemain, un domestique vint prendre tes ordres ; il envoya chercher à son auberge une partie de son bagage.
Hugues resta huit jours au lit, admirablememl soigné, bercé de toutes les commodités du luxe, nourri de perdreaux, entouré de fleurs. Dans
ces huit jours, il se passa tant de choses, qu'il n'eut que de lumps en temps le loisir de penser a I hérèse ; et, d'ailleurs, ce luxe qui l'entourait lui semblait si nécessaire a la vie. qu'il résolut plus que jamais de n'épouser la fille du clerc que lorsqu H poui rail le lui offi ir.
Il remit à madame Leloup la lettre que son père lui avail donnée pour elle un an auparavant, el qui étail restée dans sa rediugolc où elle sciait encore, sans le hasard qui lui avait l'ait rencontrer celte dame. Mademoiselle Louise Leloup reconnu) à son doigt la petite bague qu'elle
avait perdue avee \\i\ foulard, dans la diligenee dans laquelle ils avaient
fait route ensemble quinze mois auparavant. Hugues rendit la bague;
mais il m1 put reinlre le foulard qu'il avait perdu. Mademoiselle Leloup se persuada que l'étudiant, saisi subitement, dans la diligence, d'une sympathique passion pour ses beaux veux, lui av. lii dérobé ce double souvenir; que, forcé malgré lui de restituer l'un, il voulait au moins garder l'autre. Elle trouva fort bien jouée la surprise de notre héros, el
regarda l'histoire de l'entorse Comme une i use romanesque pour se rapprocher d'elle. La jolie fille sortait de pension el avait de remarquables théories sur l'amour, ses symptômes, ses charmes el ses douleurs. Pour
la mère, elle était à l'âge où les femmes pensent qu'elles ont i le
temps à rester agréables (cel âge arrive d'ordinaire lorsqu'elles ne le sont plus), ei cherchent ;i placer ce qui leur reste de beauté, de fraîcheur, d'amabilité au plus haut intérêt possible ;
A l'âge où elles cherchent leur dernier amant, et se font une vertu de la constance, quand les infidélités ne se peuvent plus faire qu'à leur détriment.
Il y a une chose que la nature avait arrangée passablement, et que les femmes ont rendue si difficile que je la maintiens impossible : c'esl de passer de la dernière jeunesse à la première vieillesse; c'est de devi nir vieille femme.
La nature lait vieillir les femmes par des transitions insensible- ; il l.int tant de temps pour qu'une jolie femme ait perdu un à un tous ses charmes, que l'amour est devenu une habitude, et qu'il n'a plus besoin de causes au moment où il cesse d'en avoir.
la femme que l'on aimait encore hier, cessera-t-on de l'ai r demain
parce qu'elle a vingt-quatre heures de plus?
Les femmes ont changé cela. Elles dissimulent si bien les premières atteintes des années, elles luttent avec une (elle opiniâtreté jusqu'au dernier moment, que le jour où, découragées, elles voient le combat désormais impossible, elles cèdent brusquement, et se laissent être vieilles sans transition : passant, comme on l'a dit, de vingt-neuf à soixante, ainsi que l'on compte au piquet ; de la jeunesse à la vieillesse: sans i e s passages que la nature a habilement ménagés comme des crépuscules ; ainsi qu'elle n'a pas voulu que le soleil disparût au milieu de son éclat, mais s'affaiblit peu à peu, adoucissant sa lumière, colorant des plus splendides couleurs les nuages où il s'enfonce, el jetant son plus doux regard avant de disparaître.
Madame Leloup passait cinq heures chaque jour à dissimuler six semaines de son âge. Elle tenait fidèle compagnie à notre héros, alfei lail de parler de Paris, où elle avait une fois passé une semaine; citait de vieilles défuntes réputations de dix ans; ne connaissait que des acteurs morts, et, qui pis est, des actrices vieillies et des modes et des grands hommes oubliés. Elle citait surtout ses brillante* connaissances, les dames de Vanercy, ses voisines et ses amies intimes; ramenant leur nom à tout propos et hors de propos; ne négligeant rien pour sembler à Hugues une femme de la meilleure compagnie, si ce n'est d'avoir un peu de naturel. Par moments, elle attachait sur lui des regards assez tendres.
Si bien qu'un matin, Hugues se disait :
Il y a des créatures qui, renfermées dans un corset, dans des souliers, dans des gants, ont la forme d'une femme ;
Comme l'eau a la forme de la carafe qui la contient.
Mais ôtez le corset, les souliers et les gants, il en adviendra comme de l'eau, si vous cassez la carafe.
Je ne sais si c'est pour cela qu'il accueillit avec une grande joie une lettre de Paris qui lui annonçait que son absence lui causait le plus notable préjudice; que, s'il n'était à Paris pour le 26 août, il manquerait des travaux importants qui allaient lui être confiés, etc.
On était au 23.
Son père et sa mère étaient venus le voir chez madame Leloup. H avait quitté Paris pour voir Thérèse, mais il ne pouvait prendre sur lui d'aller lui dire encore : Je ne suis pas assez riche pour vous épouser, je reviendrai dans un an. Il y a quelque chose de si malheureux dans le premier regard de quelqu'un à qui on Ole une croyance, que cela, pour ma part, m'eût fait inventer les lettres, si je n'avais trouvé cette invention parfaitement établie.
Il écrivit. Pendant qu'il y élait, il lit d'autres lettres, répondit à son ami de Paris, écrivit à son tailleur, etc. Comme iLj)!iait ses lettres, madame Leloup entra dans sa chambre.
— Il faut que je parte, dit-il ; je garderai toujours le souvenir de vos bontés.
— Nous partirons avec vous, répondit son hôtesse ; ma fille n'a jamais vu Paris : el, comme dit mon amie intime, madame la comtesse de Vanerey, qui n'a pas vu Paris n'a rien vu.
La fille entra.
LE CHEMIN Llf PLUS COURT.
— ("hère enfant, remen ie la mère, dii-c Ile, je le conduis à Paris; je ne retarda pas à un dérangement ni à une dépense poui la procurer quelque plaisir.
Soii que la Nie ne eroi pas trop à cel excès de leudresse maternelle, soll qu'cBe vit avec inquiétude tout changement de situation qui pouvait l'éloigner de l'étudiant, iloui sajoune imagination avail fait le héros de son roman, elle répondii médiocremenl aux caresses de sa mère.
Quand lomes deux lurent sorties, Bugues mil lus adresses sur ses lettres et les envoya à la poste.
Tons nuis partirent le lendemain.
Pendant la rouie, madame 1 1 loup pensait beaucoup u Paris et un peu a Hugues: Louise beaucoup a Ougues et nn peu à Paris; Hugues
pensait à Thérèse, et faisait des vers amoureux sur l'air qu'elle chantait si bien.
Vilhem avait retrouvé chez le curé la statue de saint Sauveur, et l'avait remise i sa place, si bien scellée, qu'on n'aurait pu l'en arracher sans la briser.
Thérèse avait attendu tout le jour : sou espoir dura tant que le soleil fut à l'horizon : elle était sure que Hugues allait venir le jour de l' Assomption. Mais il n'j a pas de degrés, pour un cœur amoureux, entre une aveugle et noble confiance et le désespoir. Il va venir, disait-elle ; puis elle pensait, sans oser se le dire : S'il ne vient pas aujourd'hui, il ne reviendra jamais.
Aussi, quand le soleil descendit dans une brume pourprée, par un mouvement involontaire, elle se leva pour le voir plus longtemps, el relarder de quelques instants le moment où allait finir le 15 août.
lue' la soirée, Vilhem, le clerc et Thérèse ne se disaient rien ; mais les pas qui, par moments, se faisaient entendre dans la rue, broyaient le cœur de la pauvre fille . Vilhem voyait ses joues s'empourprer et pâlir.
Mais maiire Kreisherer s'avisa de dire : Allons, il ne viendra pas aujourd'hui. Elle se leva eu sanglotant el alla s'enfermer dans sa chambre, où elle passa la nuit a plein er el à prier.
Maître Kreisherer voulut rejoindre sa lille pour la consoler, mais \ ilhem 1 arrêta el lui dit : Hesiez, maître; il n'y a qu'un confident pour ces sortes de douleurs-là : c'est Dieu: il n'y a qu'un adoucissement : ce sonl les larmes.
Deux jours après, Thérèse reçut une lettre ainsi conçue :
a 11 est singulier que vous vous occupiez si peu de ce que je vous ai commandé. Il ue faut pas trois mois pour faire une redingote: si la mienne n'est pas faite le jour de mon arrivée, je m'adresserai à une aulre personne.
« Hugues. »
Hugues s'était trompé en mettant les adresses. Ainsi le tailleur reçutil une lettre fort tendre, une série d'argumentations sur la nécessité du bien-être eu ménage, des projets pour l'avenir, des promesses, el quatre vers assez mauvais, avec une prière de lui répondre à Paris.
Il ne comprit à cela que le nom de Hugues, qui terminait la lettre ; se rappela qu'il avail une redingote à lui porter, et pensa que la meilleure réponse qu'il eût à faire à l'étudiant était de lui obéir.
Dansée moment, Thérèse se crut offensée et ne pleura plus ; mais elle chercha la solitude, ne chanta plus aucun des airs qu'elle avait chantés avec l'étudiant, el ses joues s'amaigrirent. Comme elle ne pleurait plus, maître Kreisherer crut qu'elle l'avait oublié. Vilhem seul la comprenait et lui montrait une douce pitié, sans jamais faire la moindre allusion à ce qui la préoccupait. Les peines et les joies de l'amour ont une sainte pudeur qui leur l'ait craindre la confidence comme un sacrilège.
A Paris, Hugues trouva des travaux urgents, des amis à revoir, des affaires à remettre en ordre. Il alla voir deux ou trois fois ses compagnes de voyage, puis les oublia. Madame Leloup vint une fois le trouver a son atelier, et l'accabla des plus vifs et des plus tendres reproches. Le lendemain, Hugues emporta quelques toiles et partit pour la campagne : le mois de septembre donnait une grande richesse au paysage ; et d'ailleurs, après avoir contemplé quelque temps cet aspect sombre et imposant des cotes de Normandie, ou aime à revoir une rivière couler entre ses deux rives* vertes, el les marlins-pêcheurs, au plumage d'émeraude, sortir des saules en faisant entendre un cri aigu au milieu du silence.
Un malin il rencontra, au détour d'une haie, madame Leloup et sa fille. H y avail douze jours qu'il n'avait vu d'autres femmes que des blanchisseuses, el il ne croyait plus aux filles des champs. Il accueillit mieux ces daines que la mère ne s'y attendait.
La fille était aussi surprise qu'émue; la mère était peut-ôlre émue, mais elle n'était nullement surprise.
I lies demeuraient dans le village depuis le matin. La sanlé de sa lille avait exigé un séjour à la campagne, et elles y resteraient Jusqu'à ce qiia certaines ; flaires qu'elles avaient à Paris lussent terminées. Elle 5Q félicitaient de l'heureux hasard, etc.
Quand les deux femmes furent seules chez elles, Louise se jeta en pleurant dans les bras de sa mère.
— 0 ma mère ! ma bonne mire ! lui dil-elle, lu as lu dans le cicur de ta tille; lu as deviné un secret qui le remplit ; tu as eu pitié de CC que je souillais- depuis douze jours ; lu sais que je l'aime. Ma chère mère, embrasse ton heureuse, la reconnaissante enfant. H était bien étonné, ému peut-être, l'enses-iu qu'il m'aime?
La mère alors comprit sou imprudence, lille maudit ce caprice auquel elle avait sacrilié peut-être le bonheur de sa lille. Elle embrassa sa lille avec tendresse; puis elle songea que celte lille élail sa rivale, cl elle la repoussa.
Peut-être, si elle eût pu encore lui faire croire que le hasard seul avait amené leur rencontre avec l'étudiant, l'eût-elle emmenée ; mais Louise était si persuadée du contraire, qu'il fallait accepter sa reconnaissance ou lui laisser deviner la vérité.
Le lendemain, Hugues, pour la première fois, remarqua Louise. Elle avail dix-huit ans, elle était belle, elle était heureuse. Il lui donna quelques Heurs qu'il avait cueillies sur le bord de la rivière; leurs doigts se touchèrent : elle rougit et trembla.
Madame Leloup découvrit que, si lingues venait quelquefois les voir, s'il les accompagnait dans quelques promenades, c'était pour être auprè de Louise. Elle comprenait que l'assiduité de l'étudiant n'était ni (laiteuse pour sa vanité, ni bien douée pour son amour: que, d'ailleurs, l'avenir de sa lille, déjà compromis par son imprudence, se perdait d'heure en heure. Mais elle aimai! l'étudiant ; c'était son dernier amant ; elle ne pouvait se résoudre à fuir ou à le congédier. Dans ses plus inébranlables résolutions, elle se disait : Je le verrai encore une fois, el je partirai : j'emmènerai Louise, je la distrairai, je la consolerai : elle l'oubliera.
Mais, le lendemain, Hugues lui adressait la parole avec un peu plus d'aménité que de coutume, el Louise, heureuse de l'avoir revu, d'avoir reçu une Heur, embrassait sa mère pour la remercier, el elle se disait : — Demain, demain; — cl le lendemain il y avait une promenade projetée, et le départ était encore retardé.
Un jour, comme elle était seule avec noire héros, un projet lui passa par la lete, sans qu'elle se l'expliquât bien à elle-même ; elle l'accueillit avec empressement.
— Hugues, lui dit-elle, vous avez du talent, quelque réputation qui s'augmentera ; vous êtes appelé à une belle position, car le talent arrive à tout, comme dit mon amie, madame de Vaucrey ; — épousez Louise.
Hugues recula d'étonnement. Il trouvait Louise une. belle fille: mais il aimait Thérèse, el le seul but de ses travaux était d'arriver à être assez riche pour pouvoir lui donner le luxe qui, à ses yeux, élail l'atmosphère uéeessaire d'une femme.
— Epousez Louise, continua madame Leloup; elle a quelque fortune, cent mille francs eu se mariant, el autant après moi. Nous vivrons tous les trois ensemble; je serai votre mère: nous demeurerons à Pari-, .le me retrouverai dans un inonde pour lequel j'étais née, dans lequel j'ai de brillantes connaissances, parmi lesquelles je vous citerai madame la comtesse de Vanerey. Ne me répondez pas aujourd'hui, pensez a ma proposition ; vous nie répondrez dans quelques jours.
Elle le laissa seul.
Hugues se du : — Elle est folle ; j'épouserai Thérèse ou je ne me marierai point.
Cela le mil de mauvaise humeur. Il alla à Paris.
Il n'y avait pas de lettre de Thérèse. Il n'en avait pas reçu depuis son départ du Havre, lui qui croyait lui avoir envoyé une si tendre missive, cl au moment où il lui faisait un sacrifice, au moment où il refusait pour elle une fortune qu'il n'atteindrait jamais par son travail, il lui semblait que cet oubli était plus coupable.
Une lettre de Paris lui annonçait que l'entreprise pour laquelle il était revenu si précipitamment était manquée.
Une toile commencée, et sur laquelle il fondait d'assez grandes espérances d'argent, avail été crevée par une maladresse du portier.
Un homme qui lui devait de l'argent était en roule pour plusieurs mois.
Un homme auquel il en devait lui avait écrit pour lui faire une réclamation à peu près impertinente.
Il découvrit que son babil marron à collet de velours commençait a se faner assez évidemment pour Qu'il fallût songer bientôt à lui donner un remplaçant.
Tout cela le jeta dans un étrange découragement.
Hugues laissa passer quelques jours sans retourner à la campagne. attendant chaque jour, à chaque instant, une lettre de Thérèse, (jfpendanl, il écrivit à madame Leloup :
« Je vais agir en honnête homme. Votre lille Csl jolie, mais je ne suis lias amoureux d'elle ; je ne pense pas qu'elle puisse m'aecepler ainsi. Je
LE CHEMIN LE l'Ll S COURT.
vous rcmcn io de vos bonnes inlcntions a mon égard ; vous voyez, quoje oe puis les acci picr. »
Madame Leloup lui répondit: s Que l'amour n'étail pas nécessaire dons le mariage ; que, lorsqu'on épouse une femme avec des illusions, on croit avoir éié trompé quaud on ne trouve pas en ellei e <|ti'- l'aninur nous v avail l'ail imaginer; qu'au contraire, un mariage formé par un simple rapport de convenances el d'afîeelions apporte tous les joins de nouvelles chances de bonheur; que, d'ailleurs, madame la comtesse de Vanercy, qui avail épousé un homme fort amoureux d'elle, avail été 1res malheureuse en ménage, tandis que madame la baronne, sa fille, n'avait eu qu'à se féliciter d'un mariage de convenance el de raison. >
Thérèse ne répondait pas; cependant liugues refusa encore : il élail beaucoup plus près de cédci que lors de sa première lettre. L'abandon
do Thérèse lui faisaii regarder sou amour co e une folie déjeune
homme, comme une des nombreuses illusions qu'il avail déjà successivement vues s'évanouir.
C'esl pour cela que sa lettre rut dure. Il était indigné de toutes les bonnes raisons qu'il trouvall en lui-même pour ce mariage.
C'esl un seulimenl qu'une femme aurait dû comprendre : — la femme qui se voit vaincue seul un mouvement debaine contre son vainqueur, quelque adoré qu'il soit.
Si Hugues avait été bien décidé, un refus simple eût été sa réponse. Il se vcugcail sur madame Leloup de ses propres résolutions.
Elle ne vil dans sa lettre qu'un refus formel, et prit une résolution en conséquence.
Mais la prudence humaine est si bouffonne, que, sans aucun doute, elle ne dut son succès qu'à celle erreur.
Elle arriva dans l'atelier de l'étudiant, et se jeta à ses genoux.
— Hugues, lui dit-elle, vous et moi nous avons perdu ma tille; mon funeste amour m'a fait tout risquer pour êire auprès de vous. La malheureuse enfant vous aime; depuis dix jours qu elle ne vous a vu, elle est changée à taire pitié. Au nom du eiel ! ne me punissez pas de ce que je n'ai l'ait qu'à cause de vous! Je ne vous tourmenterai plus de mon amour; joie sacrifierai à ma lille que j'y ai saeriliée. Epousez-la, au nom de tuul ce qui vous est cher! qu seulement venez la voir! Vous verrez sa pâleur, son chagrin mortel ! J'aimais à parler de vous, elje ne pensais pas que j'allumais un feu cruel dans la tète de la pauvre enfant !
Hugues répondit : — Je n'aime pas voire fille.
— Vous l'aimerez: elle est douce et aimante. Venez la voir, venez lui rendre la vie ! car vous avez contribué à la rendre folle, la pauvre enfant! Vous avez paru vous occuper d'elle. A son âge, on ne sait pas distinguer l'amour du caprice; on s'y trompe plus lard ! ajouta-t-elle en soupirant.
Hugues ne ('écoulait plus, heureusement pour elle; car celle allusion à un amour partage eût détruit tout l'effet de sa plaidoirie. Il appela son portier et demanda s'il'y avait des lettres.
0 Thérèse ! pauvre enfant ! si lu avais écrit un mot, si tu avais envoyé une de ces larmes que lu versais en pensant à ton amant, il quittait tout pour retourner à loi ! toi, si belle, si pure, si digne d'être aimée!
Hugues retourna à la campagne avec madame l.cloup.
TJn mariage d'argent.
Il est bon de dire qu'il n'existait réellement aucune liaison d'amitié, ni même d'habitude, entre madame Leloup el les « dames de Vanerey. »
C'étaient deux femmes qui joignaient à quelque esprit naturel cet esprit négatif que donne 1 usage du monde, et qui empêche de jamais rien faire ni dire de choquant ou d inopportun.
La comtesse de Vanerey passait cinq mois de l'année dans une maison de campagne distante de deux lieues de l'habitation de madame Leloup. Quelques relations s'étaient établies à propos des bornes respectives de deux champs limitrophes. Madame l.cloup avail fait une visite en grande pompe : elle n'avait pas manqué de prendre les politesses générales de ses voisines pour les preuves de la plus touchante sympathie. Au bout de deux heures elle avait appelé madame Vanerey, ma belle, mais celleci s élan tellement obstinée à l'appeler madame, que madame Leloup s était vue obligée de revenir à une appellation moins familière \ quelques jours de la, on lui avait rendu sa visite. Gonlléc d'un Ici honneur, madame Leloup avait commencé à dire : — Ma chère amie, la comtesse de Vanerey.
Elle avait, pour sa seconde visite, fait venir une calèche du Havre , mais es Chemins ne lui avaient pas permis d'arriver en calèche jusque dans la cour de sa chère amie. Elle ne put se consoler qu'en maudissant tes chemins qui n avaient pas permis à sa calèche d'avancer; en blâmant
le maire el le préfet du d paricnieul qui négligeaient entièrement l'enliei h s routes.
Celle lois, on l.i rclinl à dloi r<
Quand il s'agil de rendre le dîner, flic acheta tout ce qui se trouva à manger dans la ville, elle cm| la des domestiques cl de l'argent rie,
n invita que les gens les plus c » i il l.uil. el 6C brouilla iiVCC loUS
i eux qui ne uirenl pas invités, Ce diuoi . qu elle appelail sans céi i nu
l,i força de vcndie une pièce de pré. Sa toilette était un bizaire USSCin
blage de toutes les < ouleurs du pi isme, et, je crois, de quelques autres encore. Il y avail dans sis ni. nu lus plus d'empois qu'il ne s'en vend en trois semaines dans Paris; ses cheveux élaienl crêpés avci fureur; ses dix doigis ei. déni surchargés de trenicn iuq h
Elle ne cessa de prier ses convives d'excuser la médiocrité du pciil repas qu'elle leur offrait ; mais on ne se gêne pas avec se amis, i in ser- Vil soixante livres de viande pour dix personnes. Du reste, ■ Ile ne adressait jamais qu'aux dames de Van rcy, affectant un mépris qu'elle croyait plein de distinction pour ses attires convives.
Elle insistai) sans miséricorde pour faire manger tes amie*, surchargeait leurs assiettes malgré elles, cl leur inspira deux ou trois fois I inquiétante pensée qu'elle avail dans l'espi ii de les foi cer à absorber l'horrible quantité de nourriture qu'elle avait rassemblée.
Ajouions qu'elle avail l'ait brûler des parfums dont l'odeur se mêlait à
celle des saines; qu'elle appelait, grondait et invectivait SCS di !S-
liques. lille suait, siiufllail el crevait dans sa peau, devenue complètement garance. Elle semblait un hanneton apoplectique.
était là l'origine de sa liaison avec madame de Vanerey fin reste, iqu'ellcs l'évitassent de leur mieux, ces dames ne pouvaient paraître
ftvnir mftlivniu tr,*,'. ri, son lonnrecsenienl
Ce quoi , lui savoir mauvais gré de son empressement.
Aussi, une fois le mariage de sa lille décidé, n'eut-elle rien de plus pressé que d'aller faire une visile à madame de ' ancrey, qu'elle n'avait jamais vue à Paris. Elle pensa qu'il serait bien llalteur pour elle d'avoir se* ileux chères amvs au mariage de Louise.
Elle se para donc comme pour une grande soirée, cl arriva chez madame de Vanerey vers midi, heure où se l'ont en province les visiti 'Io malin. Elle avail trois plumes jaunes sur un chapeau de la même couleur, sous prétexte que le jaune etl I- f<ml <l>* In une.: elle élail en outre parée d'une robe vcrle changeante, avec des souliers de prunelle noirs attachés par des cordons blancs, ses gants étaient en tricot de soie à larges mailles, pour ne pas cacher ses bagues.
Madame de Vanerey était à peine levée ; elle dissimula de sou mieux l'enibarras que lui causait celle visite si matinale cl si imprévue, qu'elle pouvait se mettre dans la classe des tuiles.
On fui enchanté de se revoir.
De loin, il n'y avait rien de si simple pour madame Leloup que d'inviter ses intimes amies à assister au mariage de sa fille.
Mais, de près, sa liaison avec madame de Vanerey se présentait à elle sous son véritable jour, el la chose devenail plus difficile ; aussi n'aborda-t-elle pas la question brusquement.
— 11 l'ail beau temps aujourd fini, dit-elle.
La chose n'était pas conicslable: madame de Vanerey ne répondit que par un signe d'assentiment.
— Moi, ajouta madame Leloup, je préfère de beaucoup le soleil aux temps humides.
Elle continua sur ce ton, et, après mille détours, elle arriva à annoncer à sa voisine le mariage de Louise. — Nous n'avons pas ici de parents, pas d'amis; j'ai pensé que peut-être vous voudriez honorer de votre présence le mariage de Louise, à laquelle vous avez toujours daigné prendre quelque intérêt.
Eu attendant la réponse, elle était si perplexe que madame de Vanerey ne crut pas devoir refuser. Ce point conquis, elle obtint encore qu'un cousin de madame de Vanerey accompagnerait ces dames. Elle se relira enchaînée, et annonça à Hugues: — Mou amie, madame la comtesse de Vanerey, et la baronne, sa lille, assisteront à votre mariage, et aussi M. le chevalier Stanislas, baron de Vanerey, chevalier de Saiut-Mii lie! et de Saint-Louis.
Quelques jours après, on présenta Hugues aux dames de Vanercy.
La veille de la signature du contrat, madame Leloup prit à pari son gendre el sa lille.
— Ecoutez-mai, mon cher Hugues, lui dit-elle; je suis coupable envers vous, mais rien n'est fait encore, elje suis prête, ainsi (pic ma fille, à vous rendre votre parole ; je vous ni trompe. Mon bii n est fort entamé; quelque dépenses folles pour l'éducation de ma lille chérie m'ont ruinée ; je n'ai plus aujourd hui qu'une valeur Je cent mille francs a partager avec vous.
Hugues fut frappé comme d'un coup de foudre.
Il aurait bien accepté, el avec joie, une semblable condition avec lherèse qu'il aimait; son travail eût fait le reste; mais il épousait Louise parce qu'il la voyait malheureuse à cause de lui, parce qu'ii se croyait oublié de Thérèse, parce qu'il voyait, dans les cent mille lianes qu'elle devait avoir eu dot, la base d'une vie calme, sans inquiétude, sinon heureuse; toute liviée aux ails; el aussi dans la fortune delà mère, qui devait lui revenir, un sort assuré pour les enfanls de Louise.
Il ne voulait pas épouser Thérèse, parce qu il ne se trouvait p is assez riche; Thérèse qu'il aimait, Thérèse pour laquelle il aurait travaillé de
LE CHEMIN LE l'LLS COURT.
si bon coeur; et il allait épouser Louise qu'il n'aimait pas, à peu près dan* les mêmes conditions.
Cependant, comment duo à une femme, à une jeune fille : Je vous épousais avec cent mille francs; vous n'ayez plus que cinquante mille francs, je ne vous épouse plus.
l.i mère ajouta : —.le vous l'ai dii, vous êtes le maître de rompre tout ; oubliei le scandale que cela i ausera, ne pensez pas a l'étonnemenl de madame la comtesse de Vanerey, de la baronne, sa Bile, et de M. le chevalier Stanislas de Vanerey ; nesongei pas à ma pauvre fille qui vous aime, à moi, si heureuse d'être votre mère, et qui mourrai de désespoir. Abandonnez-nous !
Louise pleurait. Hugues lui pritla main et dit : — Vous serez ma femme; nous nous retirerons a la campagne, el non-, serons un peu plus pauvres.
— Venez sur mon cœur, mes enfants, s'écria madame Leloup.
Mais Louise avait plus envie de tomber aux pieds de Hugues <pie dans les bras de sa mère; et Hugues eut voulu tomber dans un précipice sans fond
L'oncle Jean. — page 25.
— Ah ! ajouta madame Leloup, je vivrai avec vous; je vous donne dès aujourd'hui ma fortune : tout ce que j'ai est à vous.
Le jour du contrat, il arriva que les biens ne se trouvèrent plus que de soixante mille francs ; que madame Leloup ne donnait que vingt mille francs à sa fille; que l'on mariait les conjoints sous le régime dotal, ce qui ote au mari la disposition des biens de sa femme; que CCS vingt mille francs devaient être pris sur une terre que l'on vendrait ultérieurement; que quatre mille francs seraient alloués à Hugues à titre île
liais d'installation; que ces quatre mille francs seraient pris sur les vingl mille ; ce qui lui laiss;ul a peu prés huit cents francs de rente.
lingues lit quelques observations; alors madame Leloup s'écria : — Que rien ne lui coûterait pour assurer le bonheur de sis enfants; qu'elle donnait tout ce qu'elle possédait. Le notaire et un parent éloigné de madame Leloup se récrièrent sur cet excès de générosité.
On ajouta au contrat que madame Leloup donnait à sa tille ses soixante mille francs, à la charge par Hugues de faire à sa belle-mère une pension viagère de deux mille lianes; ce qui laissait les choses exactement dans le même état qu'auparavant.
— Ah ! dit-elle, mon amie, madame la comtesse de Vanerey, me le disait bien encore l'autre jour : Il n'y a pas de plus grand bonheur que de se sacrifier pour une fille chérie.
Hugues signa. — Louise signa.
Hugues passa la soirée avec l'oncle Jean. Celui-ci était plus habile que son neveu et lui montra clairement sa situation. 11 avait accepté des ebarges énormes que seraient fort loin de compenser les minimes avantages du contrat. L'apparente générosité de madame Leloup ne servirait qu'à l'obérer davantage.
— Cher oncle, répliquait Hugues, j'ai averti la mère et la fille que nous vivrions à la campagne ; que nous ne verrions pas le monde, parce que je ne voudrais pas aller avec une femme en parasites chez des gens que nous serions trop pauvres pour recevoir.
— Ont-elles compris ton sacrifice? Un artiste, avec peu d'argent, est très-bien reçu partout, sur le pied de la plus cordiale égalité. Tu renonces aux plaisirs et aux avantages du monde. Mais si lu es amoureux, il n'y a rien à dire.
— Je ne suis pas amoureux.
— Alors, tu es fou.
— Non, mais je crois mon honneur engagé.
Elles ont paru consentir de grand cœur à tous mes arrangements. J'ai déjà loué une petite maison ; elle est presque prèle pour nous recevoir.
— Songe bien, dit l'oncle, à ce que lu lais ; tu sacrilies ton avenir à ce que lu crois l'accomplissement d'un devoir ; tu seras malheureux, «t lu n'accompliras pas ce prétendu devoir...
Ici l'oncle Jean donna, contre le mariage qui se faisait le lendemain, tant et de si bonnes raisons, que Hugues lui avoua qu'il n'était pas encore décidé, et qu'il comptait sur l'insomnie de la nuit pour prendre une résolution.
— Les raisons pour mon mariage, les raisons contre, se balancent parfaitement ; un fétu ferait pencher la balance d'un côté ou de l'autre.
Au même moment, madame Leloup disait à sa fille : Ne t'effarouche pas de l'apparente sévérité de ton mari. Crois-moi, tu es jolie ; il sera enchanté de le faire voir; il ne lardera pas à revenir à Paris. Nous irons dans le monde, nous irons aux spectacles, nous recevrons. Une femme un peu adroite finit toujours par faire faire à son mari ce qui lui plaît. Sans me citer, j'en connais mille exemples, et dans la classe la plus distinguée de la société. Madame la comtesse de Vanerey, mon amie intime, a l'ait quitter le métier des armes à feu M. le comte de Vanerey, tout passionné qu'il était pour la vie militaire.
De tout cela, Louise n'écoutait ni n'entendait un seul mot ; elle se mariait le lendemain. Heux toilettes étaient étalées sur des fauteuils: une surtout, en salin blanc, lui faisait doucement battre le cœur.
A ce moment, il se passait des choses qui devaient nécessairement faire pencher la balance confie le mariage de Hugues. Pour eu bien juger, il nous faut retourner à Elretat, quelque temps avant la signature du contrat qui mariait les fortunes de Hugues et de Louise.
Ici l'auteur brise et jette au feu la changeante et chatoyante plume de colibri avec laquelle il a écrit jusqu'ici.
Il prend, pour continuer l'histoire de son héros, une plume d'un noir corbeau qu'il a tué ces jours passés dans la neige.
Un soir, comme la mer commençait à monter, Vilhem marchait rapidement pour pouvoir arriver à temps à la porte d'aval, en revenant d'Anlifer, où il était allé visiter quelques filets. Une large bande de pourpre s'étendait à l'horizon, vis-à-vis d'Elretat. Quelques lames, qui venaient blanchir à leurs pieds, avertissaient les laveuses qu'il était temps de ramasser le linge.
Thérèse, qui était venue sur le bord de la mer pour surveiller se> laveuses, s'était rapprochée de la porte d'aval, cl, debout sur la grève, se livrait au recueillement de celte heure mystique. Elle était plongée dan de mélancoliques rêveries ; puis elle s'amusa à tracer sur un sable lin le nom de Hugues el le sien.
LE CMKMfiN LE PLUS (OHiT.
lin' lame glissa sur la rive, et, quand elle retomba à I er, les deux
i s étaient effacés, et n'avaienl laissé aucune trace sur le sable uni.
Thérèse leva 1rs yeux au ciel.
V ce moment, Vilhem avait passé sous l'ogive et reconnul le beau prolil de la fille du cli rc. Il comprit la douleur de ces yeux levés au ciel, cl devina 1rs larmes qui les humectaient sans couler.
Il approcha d'elle comme elle écrivait encore les deux noms que l.i lame effaça comme la première fois.
— Pauvre enfanl ! dit-il,
Madame et mademoiselle LHonp. — tag^: 29.
Thérèse se retourna et leva sur lui un regard de reconnaissance De tous les gens qu'elle voyait, Vilhem était lu seul qui comprit ses douleurs ; quoiqu'elle ne lui eût jamais dit un mol, elle le regardait con:me son confident. Il arrivait à propos.
Elle se voyait seule au milieu de cette immensité ; ses yeux s'étaient levés vers le ciel comme son seul refuge ; mais le ciel était bien haut, quoique, le soir, l'ombre semble l'abaisser et le rapprocher de nous. Celte voix de Vilhem, cette voix qui compatissait à ses douleurs, sans qu'elle (Mit besoin de les dire, l'émut doucement; elle tendit la main au pécheur.
— Pauvre enfant, dit Vilhem, vous êtes bien malheureuse ; je crains que votre douleur ne soit que trop bien fondre ; mais quelle que soit la vérité, elle sera moins pénible que l'incertitude qui vous tue. — Dans trois jours, je partirai pour Paris; — je saurai tout et vous dirai tout.
— Vilhem, dit la fille du clerc, Dieu seul a pu vous inspirer une si bonne pensée ; si vous saviez comme depuis quelque temps j'en suis persécutée)! D'abord je voulais y aller moi-même; mais je n'ai pu lui ter un seul instant contre la terreur d'un voyage seule. Et puis que feraisje, une fois a Paris? Je mourrais de peur et de houle. J'avais bien
pense a vous, mon <le partir.
— Je partirai dans trois jours
et je crois bien que j'aurais l'un par vous prier répéta Vilhem.
foules les blanchisseuses étaient parties. Vilhem cl Thérèse rel ■-
lurent ensemble chez maître Kreisherer. Le maître 'le musiqucétait malade.
Le vent, qui tournait à l'ouest, devint très-violent mis la dixième heure du lendemain. Un grand nombre de pêcheurs étaient sur la plage, et regardaient avec quelque inquiétude les progrès du mauvais temps.
D'épaisses vapeurs grises pesaient sur la mer qui se gonflait et blanchissait au loin en laines courlis el prCSSéCS qui Se brisaient les nues BUr
les autres ; des coups de venl subits et tourbillonnants emportaient au
loin l'écume que les lames en se retirant laissaient sur 1 1 valet.
— Grâce a Dii u, disait Samuel Aubry, il n'y a personne dehors.
— El, ajouta un autre maître, il n'y a qu'un lou qui serait soiti aujourd'bui ; le mauvais temps ne nous a pas pris en traîtres : depuis ce matin, le vent tourne au lur-oué.
Quelques laveuses, qui seules avaient bravé le mauvais temps, s'en' trelenaient à la fontaine.
— La pauvre fille est tOUl île même Lien triste.
— Voilà ce qui arrive à loules ces belles demoiselles; il leur faut des messieurs, et elles se font attraper.
— On n'abandonne pas une fille tant qu'elle a quelque chose à donner.
— Elle ne pleurerait pas tant si elle avait été plus sévère. El hier, elle
semblait croire qu'il allait venir sur quelques rayons du soleil couchant ; maintenant le jeune homme a pris sa volée, et il n'approchera pas plus d'Etretat qu'un goéland par un veni de terré.
Madame Leloup dans l'atelier de Hugues. — mge 31.
— Cette pauvre fille, c'est malheureux tout de même. Qui est-ce qui voudra l'épouser à présent? certes, je ne lui donnerais pas mon fils.
— Ni moi.
— Ni moi.
La mer était tellement grosse que les laveuses ne purent rester.
— Eh! dit Samuel Aubry, voici là-bas un chasse-marée vigoureusement battu.
Tous les regards se portèrent à l'horizon.
— Ce n'est pas un chasse-marée ; l'embarcation que nous voyons est moitié moins ^i osse.
— Diable ! je ne la vois plus.
— Ah! si. l.i voilà sur la pointe d'une vague.
— Plus que ça de langage, merci
— l'aime mieux qu'ils soient dehors que moi.
— Mais voyei comme ila l'air d'altérir.
— Bien mieux, il arriw, et d'une bonne vitesse, vent arrière, et un joli vent!
— Mais c'est un bateau d'Etretat !
— Pas possible !
— Voyez, attendez, quand nous le verrous eu liane. Tenez, voyez la chique I
Tout le monde s'écria : — (!'est un bateau d'Elretat!
Ce que l'on appelle la chique, a l.tretat, n'est autre cliose que le beaupré, c'est-à-dire le petit mât horizontal qui s'allonge en montant audi «sus de la proue. Les bateaux d'Etretat oui le beaupré incliné en bas, au lieu que les aunes embarcations le portent dans un sens opposé.
On s'empressa de compter les bateaux,
11 ne manquait que le canot île Vilbem Girl.
— Aussi bien, il n'y a que lui pour aller à la mer par un temps pareil, comme si un marin n'était pas toujours sûr de mourir dans l'eau tôt ou tard, sans aller ainsi s'exposer à plaisir ; et puis engagez-le à sortir par tm teiiq» superbe, il se couchera sur l'herbe et ne bougera pas.
— Je ne donnerais pas dix mesures de harengs de Vilhem et de son canot.
— Oh ! il connaît la côte.
— Il ne suffit pas de connaître la côte. Comment voulez-vous qu'une mauvaise coquille de noix lutte contre un vent e; une mer aussi durs?
Cependant le canot approchait, et on distinguait déjà les voiles brunes el tannées de N ilbem ; elles étaient à demi serrées, et le canot bondissait sur les lames.
Néanmoins il ne déviait guère de sa ligne, et il finit par arriver.
Tout le monde lui prêta la main, et on hissa le bateau sur le galet.
Vilhem en sortit avec Sctlûlz et un pécheur qu'il emmenait ordinairement. Celui-ci était horriblement pâle.
On lit des reproches à Vilhem. — Ah ! dit-il , j'avais besoin d'argent, et j'espérais prendre des maquereaux ; mais je n'ai pas eu la chance. Heureusement que j'ai une autre ressource.
Le lendemain il alla trouver M. le maire au moment où il arrivait sur le perré avec M. Bernard et Roland.
— Est-il vrai, dit-il à M. le maire, que vous donnez votre démission el que vous ne voulez plus gouverner la commune?
M. le maire fut un peu étourdi de cette question, lui qui serait mort de i bagrin du jour où il aurait perdu ses dignités.
— Éh ! qui a pu, maître Girl, vous dire une pareille sottise?
Ou en parlait au Havre, dit maître Girl, lors du dernier marché;
c'est un mareyeur qui me l'a rapporté; et je lai cru d'autant plus facilement qu'il me" semble que, depuis quelque temps, monsieur le maire ne s'occupe plus de ses administrés avec le même plaisir. Il y a fort longtemps que l'on n'a assemblé le conseil municipal et que monsieur le maire n'a parlé. Cependant il y a quelques désordres dans la commune; les cultivateurs et les pêcheurs ne peuvent s'accorder : quelques bons avis aux uns et aux autres ne seraient pas hors de saison. Monsieur le maire voudra bien m'excuser si je lui donne des conseils ; je n'y suis porté que par l'intérêt que je porte à la commune.
— Vous n'avez pas tout à fait tort, maître Vilhem Girl, reprit le maire ; el je suis tellement de votre avis que j'avais déjà jeté mon discours suite papier; mais cela était d'un style trop élevé, d'un ordre d'idées trop abstrait pour être compris par nos habitants.
J'aurai donc recours à vous, maître Girl ; faites-moi un petit discours comme le dernier, il n'était vraiment pas irop mal; moi, je me laisse trop emporter par mes habitudes de haute éloquence.
Vilhem s'inclina. Le lendemain malin il porta son discours, en reçut le prix, et alla trouver Thérèse en costume de voyage. — J'ai l'argent né essalre, dil-il. ce n'a pas été sans peine, mais je l'ai. Je pars.
— Quoi ! dit Thérèse, déjà !
— Le troisième jour, comme je l'avais annoncé.
Thérèse l'accompagna jusqu'à la soi lie du pays. Elle cueillit une branche d'ajoncs , et dit à N ilbem : — S'il ne m'a pas oubliée, donnez-lui celte branche : cela lui rappellera les cotes d'Etretat.
Mais s'il n'est plus temps, rapportez-moi la branche, vous n'aurez rien à me dire : en la voyant, je connaîtrai mon sort, je saurai m'y soumettre. Jamais vous ne me parlerez de lui.
Puis elle baisa la grosse tète de Schûtz, qui bondissait de joie de se mettre en route : elle pensait que Hugues lui ferait peut-être la même caresse.
Vilhem la quitta. —Le quatrième jour au soir, dit-il, je serai a Pans; je me reposerai un jour, elle neuvième j'arriverai ici.
Quand elle l'eut perdu de vue, elle s'écria : — Bon voyage! portez- Uii ce qu'il m'a laissé de mon cœur et de mon àme. Tuis des sanglots s'échappèrent de sa poitrine.
D'après un calcul assez savant que j'ai fait, et dont je ne vous ferai pas sul.ir les détails, Vilhem, qui s'était fixé d'avance le chemin de chaque jour, serait arrivé à la porte d» Hugues précisément an moment où ce-
lui-ci di.ait à l'oncle Jean : — Un fétu ferait pencher la balance d'un côté OU de l'autre.
Et, sans aucun doute, le mariage eût éié rompu; Hugues aura'l su combien Thérèse l'aimait: il se serait enfui et sérail retourn ■ avec Vilhem Girl à Etrelal.
Mais Villk-ni éprouva en route un retard de six heures.
Non loin de Rouen , Vilhem , se trouvant dans une auberge, prit sur une armoire un morceau de papier pour allumer sa pipe ; il fut singulièrement surpris en reconnaissant récriture de l'éludiant. Il lut ce que contenait le papier : c'était la moitié d'une lettre déchirée. Voici ce qui restait :
« J'aime de nie Thérèse :
Bien ne pourra, m'en séparer beaucoup plus
« Hue
Vilhem chercha sur l'armoire dans l'espoir de trouver l'autre morceau de celte lettre.
Un ■ lille de l'auberge lui dit qu'elle avait vu. le malin, un garçon de charrue déchirer un papier, remettre la moitié sur l'armoire, et faire du reste un cornet pour mettre du tabac à fumer.
— Il l'aura encore dit -elle, s'il ne s'en est pas servi pour allumer sa pipe. Il reviendra à la nuit.
Vilhem apprit qu'un jeune homme, dont le signalement convenait parfaitement à l'étudiant, avait passé, quelque temps auparavant, avec deux femmes ; qu'il avait beaucoup écrit et laissé quelques brouillons ; qu'il n'était pas impossible que ce papier vint de lui.
Vilhem allendille garçon de charrue. Celle lettre, dont le sens paraissait si favorable à Thérèse, l'intéressait vivement.
Le garçon avait encore son cornet el le donna à Vilhem. Voici ce que contenait le second fragment :
beaucoup que ton marchand s'avise
proposer cent francs de ma copie de sainte
c'est ce que j'ai fait de mieux.
dans aucun cas,
s'il ne m'en offre
d'argent.
ues. »
C'est ainsi que Vilhem perdit six heures et n'arriva que le lendemain du jour où il devait naturellement arriver, et où sa présence eût eu une influence si heureuse.
Le mariage se lit comme tous les mariages. Madame Leloup et sa lille étaient éblouissantes; les dames de Vanerey étaient bien mises, sans être précisément parées. Il y eut ensuite un splendide déjeuner. Hugues ne mangea pas. En sortant de l'église, il avait frissonné en entendant tout à coup retentir à ses oreilles ce silllet par lequel Vilhem avait coutume d'appeler Schùtz sur les grèves d'Etretat. lingues ne tarda pas à chasser de son esprit I idée impossible que Vilhem fût à Paris; niais il se rappela si vivement Elretal, la mer, la petite fenêtre et Thérèse, que, bien que Louise fût jolie en costume de mariée, il ne put s'empêcher d'être fort disirait.
Madame Leloup prit Hugues à part et lui dit : Mon gendre, ] aurai besoin de votre bourse demain malin; nue bagatelle, trois cents francs.
Hugues avait reçu mille francs du notaire, il donna à madame Leloup ce qu'elle demandait ; les trois autres mille francs ne devaient lui être donné qu'un mois plus tard. Les frais de l'église, les voilures, toul fut payé par lui. . ,
La maison que; Hugues avait louée à la campagne ne pouvait être prèle que quelques jours plus tard ; il avait fail arranger son atelier pour y recevoir provisoirement sa femme.
Après le dîner, il s'absenta un moment et courut chez des camarades. Il n'avait plus d'argent et voulait fait escompter le billet de neuf cents lianes que lui avait fait un marchand de tableaux quelques mois auparavant.—Parbleu, dit Emile, voici précisément monsieur, un ancien avocat, qui te trouvera un escompteur ; donne-lui ton effet, et d'ici a trois jours tu auras ton argent. L'ex-ncocat s'inclina et mit l'effet dans son portefeuille. C'était un homme de moyenne taille, la ligure large, des
icint bla-
Eourcils presque détruits sur dc6 yeux un peu divergents,
i.„ i. les < lu veux rares el plats. Il était grave el silencieux.
lingues, enchante d'avoir si promplemeut terminé son affaire, se hâta ,1,. rejoindra ces dames. Madame i cloup avait conduit sa fille dans l'atelier de l'étudiant; elle-même partait lelendemain pour le Havre, d'où elle devait expédier ses meubles et ceux qu'elle destinait à sa fille, aux termes du contrat.
Pendant l'absence de Hugues, elle avait du aux dames do \ ancre) : C'est un jeune homme de i lent, que la forluuo n'a pas comble! de ses Lueurs. Je lui donne ma fille pour taire sa fortune, — les arts n'enrichissent guère.
A quoi on avait nécessairement répondu : 11 n'oubliera probablement pas votre générosité; il vous en récompensera par le bonheur de Louise
Lorsque Hugues eut moulé ses quatorze étages et qu il se trouva seul avec Louise dans cette chambre où elle l'attendait, quoiqu'il ne fût pas amoureux d'elle, il se sentit doucement frémir.
Mais que devint-il quand il trouva sur sa cheminée une branche d ajonc en fleurs.
L'image de Thérèse se présenta à lui avec une vérité poignante : il fui obligé d'ouvrir la fenêtre pour prendre l'air et se remettre. Puis il s'oublia a la feuêlre, La nuit el le silence permettaient aux souvenirs de descendre du ciel avec la lueur des étoiles. Le doux visage de Thérèse a la petite feuêlre, les feuilles vertes delà vigne louchant sa blonde Chevelure, sa \oi\ si pure à l'égli-e, ce serrement de main le jour où l'Océan avait failli engloutir Elrelat, et où il avait senti leur sang à tous deux se mêler et se confondre dans ses veines. Tout lui rappela le passé, jusqu'au vent qui agitait ses cheveux, comme lorsqu'il venait d'Anliier sous la falaise. Il leva les yeux au ciel, comme si son passé eût été làhaul, comme s il n'était arrivé à sa destinée présente qu'en tombant du ciel sur la tel re.
Un moment il se dit : J'ai lâchement trahi et abandonné Thérèse. Que pense-t-elle, que fait-elle en ce moment?
Puis il songea que, douze heures plus lût, il était encore temps de fuir ! que Louise n'était passa femme.
Il regrettait la douce joie de Thérèse de le voir arriver à Etretat, leur noce dans celle église mystérieuse, la musique de maître Kreisherer ;
Le suave et faible parfum des Heurs d ajoncs dans une nuit d'été, alors que lui et Thérèse, devenue sa femme, se promèneraient au bord de la mer.
Ei il respirait les Heurs d'ajoncs.
Il es! difficile de dire ce qui serait arrivé de ces rêveries, si l'étudiant n'eût senti à un léger embarras de son cerveau qu'il allait s'enrhumer en restant dehors plus longtemps. H trouva alors des arguments contre Thérèse. Elle n'avait pas répondu à sa lettre, et, à tout prendre, c'était elle qui l'avait abandonné. Puis il n'avait pas le droit d'abandonner celte jeune Louise.
Il jeta les Heurs d'ajoncs par la fenêtre, la referma brusquement et se mit au lit.
Le lendemain il se leva de bonne heure, sans réveiller Louise, et alla visiter leur maison et presser les ouvriers. En sortant, il trouva le bonquel d'ajoncs qu'il avait jeté par la fenêtre; il le ramassa et le mit dans sa poche.
Je ne sais trop quelle impression ce bouquet pouvait faire sur l'étudiant: mais, pour moi, cela me rappelle tellement les falaises d'Etretat, que je ne puis m'empêclier de retourner auprès de Thérèse.
Le neuvième jour, au coucher du soleil, Thérèse aitendait le retour de Vilhc'm, ainsi qu'il l'avait promis; mais elle n'avait plus, même pour un ami, cette confiance que Hugues avait une fois trompée ; et d'ailleurs, quoiqu'elle eût demandé mille fois au ciel de lui donner la plus triste certitude au lieu de ses anxiétés, elle n'eût pas été fâchée que le moment d'apprendre la vérité fût encore retardé de quelques heures.
Elle rentrait donc chez le maître de musique, qu'elle n'avait quille que quelques instants à cause de son état de souffrance, lorsque des pas se tirent entendre auprès d'elle.
Elle s'appuya sur un bateau lire sur la terre, et son sang s'arrêta froid dans ses veines.
Vilhem revenait seul : Sehûiz s'était perdu à Paris. Il l'avait cherché une demi-journée, et était parti les larmes aux yeux. Arrivé, il avait cueilli sur la cèle une, autre branche d; joncs, el il la montra à Thérèse. Elle n ■ prononça pas une syllabe; jamais, depuis, elle ne demanda une explication à VI. hem, et celui-ci ne lui en donna aucune.
I.lle ne s'occupa plus que de soigner son père. Quelquefois, au soleil couchant, lorsqu'il dormait, elle allait encore errer sur la grève; elle ne regardait plus l'horizon qui n'avait plus rien à lui promettre, ni 1 ciel auquel elle n'avait plus rien à demander; elle écoutait sur le galet le bruit monotone de la lame, qui endort l'esprit dans une douce nonchalance.
Elle ne rêvait plus, — elle ne se souvenait plus, — elle était brisée.
Mai- d'autres se souvenaient, et, à la foui. duc, les laveuses déchiraient odicusemeut la iiiste Thérèse. On paraissait s'apitoyer sur le sorl
d'une pauvre fille trompée, I I I ' i, n s il Inul ce qu'on allai hall d'injurieux à ce mol : Trompai .
\ 1 1 glisc, les autres idles chuchotaient en la regardant. Il vint même un moment où l'on attribua sa pâleur à des causes dont le soupçon l'eût fait mourir de houle.
Un jour même, M. le maire, jouant aux dominos avec M. Bernard, dit un peu plus légèrement qu'il n'appartenait de le l'aire a un magistrat : — Le 1 1ère meurt du chagrin que lui a causé l'inconduile de sa tille. — A moi la pose.
A quoi M. Bernard répondit : — Quatre partout.
Quelques pécheurs cnlouraienl les joueurs, el, le soir, chacun eu parla chez lui. Le lendemain, les fe ies dirent à la fontaine ; « Ce n'était que trop vrai ; M. le maire l'a dit lui-même en jouant aux dominos; il est furieux contre elle, et, si ce n'était le pauvre clerc qui meurt de chagrin, il la chasserait de la commune.
« Il n'y a que ces mijaurées, ces dédaigneuses, pour faire pis que les autres et se laisser ainsi tourner la tête par le premier venu.
Je ne me soucie guère de nommer l'endroit où Hugues avait choisi sa maison. Ainsi que je crois l'avoir déjà dit, aucune des personnes qui composent ce récit n'est probablement notre contemporaine; mais, cependant, je sais un homme qui a été pour quelque chose dans ces événements, et je craindrais, en précisant certains lieux, de lui rappeler irop vivement des circonstances qu'il a envie d'oublier. Nous nous servirons donc de la lettre que les mathématiciens ont consacrée à l'inconnu, et nous désignerons par X le séjour de Hugues et de sa femme C'était à quatre lieues de Paris. '
C'était une jolie petite maison, avec des volets verts; une cour sur le devant, un jardin derrière. Ce jardin s'ouvrait sur un bois.
La maison était décorée sans luxe, mais avec un excellent goût. La chambre de Louise était lendue de la couleur qu'elle préférait : ce dont Hugues s'était informé, sans lui apprendre ce qu'il voulait faire de celte connaissance.
Le jardin était planté de fleurs et bien sablé, pour qu'elle pût s'y promener en tous temps sans craindre l'humidité.
Madame Leloup avait envoyé trois charrettes de meubles, au nombre desquels étaient des armoires plus hautes que les chambres, des chenets plus grands que les cheminées, des tonnes pour la lessive, dans lesquelles il eûl été plus facile de faire entrer la maison, qu'il ne l'eût élé de les faire entrer dans la maison; deux cents pots à fleurs : une voie de bois à brûler ; une table pour soixante couverts . cinq lits complets.
Le tout coûtait huit cents francs de transport, que Hugues dul payer au roulage. Il meubla à peu près convenablement l'appartement de sa femme, et entassa le reste dans celui destiné à madame Leloup. 11 meubla son atelier de son mobilier de garçon.
Quand il sciait présenté chez le notaire pour recevoir les trois mille francs qui lui revenaient, on lui avait présenté un mémoire ainsi conçu :
Honoraires du notaire, frais d'enregistrement, etc. . . 1,151 fr.
On lui remit dix-huit cent quarante-neuf francs. 11 retourna chez Emile; l'ex-avocal n'avait pu encore escooipler le billet; on l'avait envoyé à Rouen avec un bordereau, et on ne pouvait larder à renvoyer ou le billet ou l'argent. Du reste, l'ex-avocal, qui vendait des chaînes de montre, voulut lui en faire prendre et lui demanda sa pratique.
Où en suis-je de mon histoire? J'ai abandonné un moment la plume pour aller voir par mes yeux quelque chose qui me donnait du souci. Il y a dans mon jardin un jeune tilleul fort exposé au vent ; l'ouragan de cette nuit m'inquiétait. Je l'ai trouvé debout, balançant fièrement ses jeunes branches, dont la sève, qui va bientôt jaillir en bourgeons, colore déjà les sommités d'une teinte purpurine.
Je suis donc toul à vous, mes chers lecteurs.
Pendant quelque temps, la vie se passa pour Hugues assez douce et tranquille.
Louise était heureuse, chaque jour amenait de nouveaux soins ; elle était maîtresse de maison, elle commandait.
Elle se levait lard, et Hugues avait encouragé cette habitude qui lui
donnait le matin plusieurs heures de liberté, dont il se servait pour aller errer dans les bois; puis il rentrait pour déjeuncravec Louise. Après le déjeuner, il travaillait dans son atelier jusqu'au dîner; puis il se promenaii eni ore, quelquefois avec elle, le plus souvent seul. Il pensail quelquefois .i rhërèse; il lui semblait que Thérèse manquait sous les riches tentes vertes que forment le* chênes, sur les lapis de mousse.
Quelquefois, il cueillait des fleurs dans le bois, ri, au moment de rentrer, il les jetait. Il y avait nue telle alliance dans sou esprit entre les magnificences de la nature el son amour pour la fille du 1 1ère, qu'il ne pouvait se décider à donner à une autre les fleurs qu'il avait cueillies en pensant à elle.
Il lui semblait que Thérèse manquait à ses heures de solitude et de travail, à ses moments de rêverie el de méditation.
Alors il sortait du coffre, où il l'avait renfermée, la branche d'ajoncs toute sèche, qu'il avait conservée; il y cherchait un parfum dissipé et des souvenirs toujours Irais.
Puis il songeait aussi à Louise. — J'ai promis au ciel, à elle, à moimême île la rendre heureuse, il faut qu'elle le soit. Et il croyait devoir compenser par des attentions, des soins, de l'affection, tout ce que la jolie lille d'Etretal avait gardé île son aine. 11 menait Louise promener, ou lui faisait quelque présent ; mais il y avait des allées du bois où il n'allait jamais avec elle.
Quelquefois, il allait à Paris pour vendre ses tableaux et ses dessins ; l'ex-avocat avait disparu, et personne n'en avait plus de nouvelles ; mais son travail lui donnait à peu près l'argent suffisant.
On jour, comme il revenait de Paris, il trouva un homme qui l'attendait avec une lettre de madame Leloup. Cet homme venait du Havre.
a Mon cher fils,
« Je n'arriverai guère auprès de vous et de ma chère enfant que dans un mois; nos terres sont plus difficiles à vendre que je ne l'avais supposé; mais cela vous importe peu, puisque, aux termes du contrat, je dois vous payer l'intérêt de la dot de Louise jusqu'au placement du capital sur l'Etat. Je ne pense pas que vous usiez du droit rigoureux que vous avez de faire vendre judiciairement mes biens dans un délai de quatre mois.
« J'ai pensé que vos affaires vous conduisent quelquefois à Paris; que, par les voitures publiques, le trajet est long et désagréable ; j'ai voulu vous faire présent d'un cheval et d'un cabriolet. Un cheval n'est pas dispendieux à la campagne; il vous coûtera moins que les voitures publiques. Je vous envoie le cheval à petites journées, el le cabriolet par le roulage.
« Votre bonne mère. »
« P. S. J'espère, mon cher gendre, que vous n'avez pas négligé de voir nos amies, les dames de Vanerey. »