‹ Le chemin le plus court (volume 2)Chapitre 7 sur 38 · A MADAME LOUISE · texte numérisé non relu

A MADAME LOUISE

« Ma chère fille,

« J'envoie à ton mari un présent auquel il sera, je crois, assez sensible : c'est un chevalet un cabriolet. Ce présent, du reste, si lu es adroite, ne le sera pas moins agréable qu'à lui ; malgré la résolution de Hugues, il ne pourra le refuser de le conduire à Paris, d'abord, quelquefois, puis ensuite plus souvent, jusqu'au moment où nous obtiendrons de lui qu'il s'y établisse tout à fait.

« J'espère que tu ne permettras pas, quand vous irez à Paris, en soirée ou au spectacle, que l'on laisse seule à la maison la pauvre mère qui, tu le sais, n'a reculé devant aucun sacrifice pour V établir convenablement et assurer ton bonheur.

« Je t'embrasserai avant un mois d'ici. Tu m'as écris que tu avais une domestique dont tu es assez contente, saisis néanmoins la première occasion pour la renvoyer; j'emmène Ai ihéinise qui me sert depuis cinq ans et qui m'est toute dévouée. J'ai aussi quelqu'un en vue pour remplacer le domestique.

« Je t'embrasse comme je t'aime. »

Le cheval était dans l'écurie ; il était assez beau, quoique peut-èlre un

peu lourd; niais madame Leloup l'avait, dans son esprit, destiné à traîner trois personnes.

Hugues aimait passionnément les chevaux ; dès le jour de l'arrivée de celui-ci, il alla courir dans le bois, et s'en amusa pendant trois jours comme un enfant.

— Voyez, disait Louise, comme ma mère est bonne, comme elle pense à vous; comme elle nous aime, de venir s'enterrer à la campagne, elle qui a toujours Chéri le monde, pour ne pas nous quitter.

Hugues fut affecté désagréablement de la manière dont Louise avait prononcé ce mot enterrer. Il lui sembla que cela était presque un malheur. 11 comprit que Louise n'était tout au plus que résignée à la vie retirée qu'il lui avait annoncée avant le mariage; qu'elle-même se croyait enterrée à la campagne. Il songea que peut-être, malgré ses efforts, eu lui sacrifiant son propre bonheur, il ne réussirait pas à la rendre heureuse; qu'elle ne larderait pas à regarder comme des prétextes les excellentes raisons qu'il lui avait données de ne pas vivre à Paris; que lui-même peut-être finirait par lui sembler un tyran.

Il se rappela les paroles de l'oncle Jean : Tu seras malheureux et tu n'accompliras pas le prétendu devoir que tu l'imposes.

Il avait perdu Thérèse et ne ferait pas le bonheur de Louise.

Il faut que je risque ici une comparaison : Les mécaniciens font des serrures mystérieuses qu'aucune clef ne peut ouvrir ; mais, si le hasard vous fait porter la main sur un des clous de la serrure, le seul entre cent, elle s'ouvre comme par un effort magique.

C'est ainsi que quelquefois un mot prononcé au hasard semble déranger subitement à nos yeux le voile qui nous dérobe l'avenir.

Louise lui sembla folle, ingrate; cependant, il ne pouvait lui faire liait de l'impression pénible que lui causait ce mot, sans risquer de paraître injuste et taquin.

A ce moment entra un homme porteur d'une nouvelle lettre de madame Leloup.

« Mon cher gendre,

« Je ne suis pas pour le moment en argent comptant; j'ai payé le cabriolet, mais je n'ai pu payer le cheval ; j'ai donc tiré sur vous à cinq jours de vue, pour une somme de huit cents francs, que je vous rembourserai lors de la vente de mes propriétés. »

En effet, l'homme porteur de la lettre l'était aussi d'un papier timbré ainsi conçu :

« A cinq jours de vue, il vous plaira payer à M. "* la somme de huit cents francs.

« Le Havre.

« Veuve Leloup. »

Le porteur venait prier Hugues de mettre sur le papier : « Acceplé pour la somme de huit cents francs. »

Ce qui lui donnait le droit, au cas où Hugues ne payerait pas à l'échéance, de le faire mettre en prison pendant cinq ans.— Car, je le répète, celte histoire se passe assez longtemps avant l'époque où je l'écris, et conséquemment avant la promulgation de la loi qui réduit, je crois, à deux ans l'emprisonnement pour une pareille somme.

Hugues signa de fort mauvaise humeur, el se mit en route pour Paris, afin de ramasser la somme exigible cinq jours après. Cet incident le contrariait tellement qu'il lui rendil le cheval odieux, et qu'il ne voulut pas s'en servir pour se transporter à Paris.

Chemin faisant, ce mol enterrer, et la manière dont Louise l'avait prononcé lui revinrent à l'esprit. Cela voulait dire :

Je cède à la volonté de mon mari ; je renonce au monde que j'aimerais, où je brillerais, où m'appellent mes goûts, mon âge, ma beauté; je vivrai tristement à la campagne, dans l'isolement ; je suis victime de mon devoir, martyre de ma soumission.

Quoi ! pensail l'étudiant, pour elle j'ai abandonné Thérèse, Thérèse 1 que j'aimais! Je lui ai donné un sort dont Thérèse aurait été si heureuse, et cela ne lui suffit pas!

Allons, allons, dit-il après avoir rêvé, il faut être indulgent, compenser l'amour que je ne puis lui donner par une tendresse paternelle, par une douce affection; d'ailleurs, en ce moment, je suis peut-être injuste, aigri par le tracas que me cause la folie de cette femme, qui me fait payer les présents qu'elle se donne l'honneur de faire.

Quelques jours après, le billet dérobé par l'ex-avocat fut préseule au marchand de tableaux; celui-ci, que le payement aurait gêné, engagea Hugues à y mettre opposition.

Du jugement intervint Irois semaines après, par lequel, attendu que le billet était parfaitement en règle, Hugues était débouté de son opposition et le marchand de tableaux condamné à payer le billet.

Le marchand paya le billet et trois cents francs de frais ; mais les frais pour le compte de Hugues, qui s'en reconnut débiteur.

Au milieu de sa juste indignation, il rencontra l'ex-avoeal. Il le prit au collet. — Oh ! hé ! maître fioch, ou plutôt maître fripon, ce jour n'est pas si mauvais, puisque le hasard me procure le plaisir de vous rencontrer.

L'ex-avocat expliqua comment il avait confié le billet à un homme

(|iii faisait métier d'escompter à un asseï raisonnable intérêt ; que lui, Kocb, était redevable de quelque argent à cet homme, et qu'il s'était approprié la valeur confiée. Du reste, ajoula-l-il, je recevrai dans trois mois une somme assez forte provenant d'un héritage; je suis prêt i m'engagera vous restituer alors la somme que je vous ai fait perdre, avec li s intérêts cl les frais.

Il était possible que la i hose fut vraie ; M n^.in-^ conduisit l'ex-avocal chez le marchand de tableaux. Sur la somme totale, neuf cents francs appartenaient à Hugues, cl 1rs trois cents francs de frais au marchand de tableaux. Maître Roch lii une lettre de change de douze cents francs à Hugues, qui la passa à l'ordre du marchand de tableaux ; celui-ci la lit escompter, i'i remit à Hugues à pen près onze cents francs, avec lesquels celui-ci remboursa un emprunt qu'il avait été obligé de faire pour payer le présent de sa belle-mère.

Il no dit rien de ions ces ennuis à sa femme; celle ci le bouda un peu de ses voyages plus fréquents à Paris ; mais la douceur que Hugues avait résolu d'employer triompha de tout. Pour lui, il se mita travailler courageusement ; il comprenait que la supercherie de madame Leloup sur sa fortune le condamnait à un travail assidu : il se consolait en pensant aux jouissances que le travail lui-même apporte à l'artiste.

Voici les lettres qui lui arrivèrent à la campagne.

« Monsieur,

« Quand vous étiez un pauvre artiste logeant au cinquième étage, il était fort naturel d'avoir des dettes, et très-honorable de les payer par à -compte ; j'ai donc, malgré mon besoin d'argent, consenti de grand cœur à recevoir chaque mois une somme assez modique : vous devez rendre justice à la complaisance que j'ai apportée dans nos relations.

« Mais aujourd'hui, après le brillant mariage que vous avez fait, je \ ous crois toujours honnête homme, et je ne doute pas que vous ne vous empressiez de solder notre compte. Je n'attribue ce délai qu'à un oubli de votre part, oubli qu'expliquent assez, du reste, les préoccupations d'un mariage récent.

n Veuille"/ donc, monsieur, ne pas m'oublier, et recevoir les très-humbles salutations de voue dévoué serviteur.

« Mon cher monsieur,

« Comme votre position actuelle vous permet de ne pas courir après le maudit argent, comme nous tous que la fortune n'a lait qu'éclabousser en allant vous rendre visite, j'ai cru pouvoir remettre a trois mois le payement que j'avais à vous faire demain. Quoique cela ne puisse vous gêner, j'ai du vous en prévenir et vous en faire mes excuses.

« Recevez l'assurance de ma considération très-distinguée.

« Mon cher Hugues, »

« Je pars dans deux heures ; il m'arrive un billet de cinq cents francs àpayer dans deux jours : oblige-moi de le payer, ou plutôt d'en donner d'avance l'argent à mon portier; je le rembourserai à mon retour. Comme je ne puis attendre ta réponse, je compte sur toi et je pars sans inquiétude.

« Emile. »

Les jours se suivent et se ressemblent.

lin matin, arriva un cabriolet large, lourd, écrasé, destiné à contenir trois personnes et un domestique ; il a\ail trois feuilles de ressorts bri-

sées ; les roues étaient usées et paraissaient avoir été peintes en vert; le coffre était jaune-paillc et fort éraillé.

On demandait cinq cents francs a Hugues pour le repeindre et le met Ire en étal de pouvoir rouler: ce n'eût été ensuite quunc affreuse cage

a poulets. Hugues vendit le cabriolet.

Le jour même débarquait à \.... madame Leloup. On apportait plus

de cartons à chapeau que vous n'en avez jamais vu. Il n'y avait pas

Iinnr que madame Leloup était dans la maison, qu'elle s'était cpn< ilié la haine des deux domestiques par les injures qu'elle leur avait adressées

au sujet de srs cai tous.

Un cocher de voiture publique, qui l'avait amenée, savait dès le soir, et répandit le lendemain dans tout le pays que madame Leloup était une riche propriétaire du Havre, qu'elle avait donné sa tille avec tout son bien à un jeune artiste sans fortune ; qu'elle quittait, pour vivre auprès deux, ses terres et ses maisons ; que, du reste, elle connaissait la capitale mieux qu'aucune Parisienne, qu'elle y fréquentail les meilleures maisons, qu'elle avait pour amie madame la comtesse de V anei ej el madame la baronne, sa tille ; qu'il était probablement grand temps qu'elle arrivât pour mettre un peu en ordre le ménage des deu\ jeunes [.'eus, aussi inexpérimentés l'un que l'autre ; que l'ordre est la richesse du pauvre et l'avenir des enfants; enfin qu'elle apportait quarante livres de beurre salé.

La mère et la fille avaient beaucoup à causer. Hugues coin lia dans son appartement.

— Mais, dit la mère, quand part celte créature qui le sert de femme de chambre et de cuisinière ?

■ — Je ne sais.

— Comment ! n'as-tu pas reçu la lettre où je te recommandais de t'en débarrasser au plus vite'.'

— J'y ai bien songe, répondit Louise, mais c'est une fille soigneuse, soumise, que l'on ne peut guère prendre en faute, et qui en est si aflligée quand cela lui arrive, qu'on n'a pas la force de la brusquer.

— Je ne puis cependant renvoyer Arthémise, qui arrive dans deux jours ; si je n'ai pas Arthémise, je serai horriblement mal servie ; les domestiques de ton mari croiront ne rien me devoir : c'est déjà assez de ra'êlre mise dans sa dépendance en vous donnant toute ma fortune. Je me charge, moi.de trouver en faute cette domestique siprécieuv. Avoue que tu as un peu oublié la pauvre mère ! la mère, qui n'a jamais hésité à te sacrifier tout au monde!

Il est bon d'expliquer, une lois pour toules, que madame Leloup. en ayant l'air de donner sa fortune à son gendre, lui avait imposé une rente qui était précisément égale à celle qu'il devait recevoir; que, loin d'avoir fait un sacrifice, madame Leloup devait trouver de grands avantages à vivre dans la maison de sa tille : et que le malheureux Hugues était doublement accablé d'un bienfait ruineux.

Le lendemain, des que la domestique entra chez madame Leloup, celleci l'interpella :

— Et où avez-vous donc servi, que vous n'avez pas appris à bassiner un lit également? J'ai eu horriblement froid toule la nuit. — Ah ! j'avais raison de nie dépêcher d'arriver; j'ai bien des choses à mettre au pas. D'abord, vous vous levez trop tard.

— Je demande excuse à madame ; monsieur nous a ordonné d'être levés à sepl heures, et il est sepl heures moins un quart.

— Je vous dis que vous vous levez trop tard. Je ne sais pas si c'est monsieur qui vous l'a ordonné, mais vous voudrez bien ne jamais me répondre quand je vous ferai une observation : et je vois d'avance que j'en aurai plus d'une à vous adresser. — Il faut d'abord que je vous apprenne ce que vous aurez à faire pour moi. Je me lève à onze heures ; il faudra venir m'habiller.

— Pardon, madame ; mais c'est l'heure du déjeuner.

— On changera lout cela. — J'aime à croire que vous savez coiffer 1

— Non, madame.

— Vous ne savez pas coiffer! J'étais sûre que mon gendre n'aurait pas su choisir une domestique. — N'oubliez pas aujourd'hui de repasser mes bonnets et mes fichus ; vous allez mettre lout de suite mes robes et mes chapeaux eu ordre. 11 faut aller à la posle voir s'il n'y a pas de lettres pour moi. Faites-moi venir une blanchisseuse; surtout, n'oubliez pas que j'ai l'habitude de prendre du café le matin au lit. Vous viendrez m'habiller aujourd'hui à dix heures.

— Je suis forcée de faire observer à madame que c'est l'heure à laquelle madame m'a ordonné d'entrer chez elle.

— Ma fille n'est pas pressée. — Biais vous me paraissez fort disposée à ne rien faire de ce que je demande. Je parlerai de cela à mon gendre. Dites-lui devenir me parler.

— Monsieur est sorti : c'est l'heure de sa promenade.

— Alors, envoyez-moi le domestique.

Vers onze heures, la mère et la lille se trouvèrent réunies pour déjeuner.

— Où est ton mari?

LE CHEMIN LE PLUS COl'RT.

— A Paris.

— i onuneut, sans m'avoir v ue !

— n a, à ce qu'il parait, des affaires importantes. Je no l'ai pas vu non plus: cependant il est entré dans ma chambre, car j'ai trouvé sur ma commode de l'argent qu'il \ .1 mis, probablement pour la dépense de la maison : c'esl presque toujours ainsi qu'il me le donne.

— Voilà île* œufs qui ne soûl pas nuis, remportez-les à la cuisine: ce u'esl pourtant pas nue chose bien difficile de faire enire des œufs. Et p nrquoi le pain n'esl-i] pas chapelé? Allons, allez-vous rester là à me

1er ' Hais, ma chère enfant, est-ce que tu ne fais à ton mari aucune observation -ur se- voyages aussi fréquents à Paris?

— Tu sais qu'il m'a annoncé, avant le mariage, qu'il s'engageait à me rendre aussi heureuse qu'il lui serait possible de le faire; mais qu'il entendait être chez lui le maître et ne pouvait supporter la tracasserie

— Snns faire de tracasserie, c'esl bien le moins qu'une honnête femme I uisse demander à son mari ce qu il fait cl lui adresser quelques observations.— Mais ces œuf- ne reviennent pas. C'est doue la celle lille si difiicile à surprendre en faute? Il n'y a pas vingt-quatre heures que je sois Li. et j'ai déjà eu vingt raisons de la renvoyer. — Eh bien ! ces œufs?

— Madame, je répondais à Pierre.

— Il csl revenu'.'

— Oui, madame, avec les paquets que vous l'avez envoyé chercher à Paris. Mais il a été bien inquiet en apprenant que monsieur était sorti à cheval ce malin; il pensait que monsieur ne sortirait pas, puisque madame disposait du temps pendant lequel il panse le cheval. Il partit que monsieur a été obligé de panser son cheval lui-même.

On frappe. — D'est la poste.

— Y a-t-il des lettres pour moi?

— Non, madame.

— Que tenez-vous donc là?

— lies lettres pour monsieur.

— Ah ! voyons.

— J'ai ordre de mettre immédiatement toutes les lettres qui arrivent daus le cabinet de monsieur.

Madame Leloup arracha les lettres à la malheureuse domestique.

— Ah çà ! Louise, il est bon d'être douce, ma chère enfant mais cependant il ne faut pas l'être jusqu'à la stupidité. Comment souffres-tu que ton mari, aux yeux de tes domestiques, ail l'air de se délier de loi?

Il n'est pas naturel de Elire tant de mystère des lettres que l'on reçoit. Et madame Leloup tournait et retournait dans ses mains une des lettres dont la suscriplion était d'une assez petite et mauvaise écriture. Puis elle 1 ssaya de voir dedans.

— Elle est soigneusement fermée. — Pauvre enfaut!

— Qu'as-lu donc, maman ?

— Rien ; mais nous sommes bien malheureuses!

— Comment ?

— Ali ! les absences de ton mari, ses voyages à l'aris, m'ont donné des idées que celte lettre vient de confirmer. Ce n'est pas naturel de passer tout son temps à Paris, quand on a chez soi une jeune et jolie femme. Celte lettre est une li lire de femme, j'en suis sûre.

— Une lettre de femme ! dit Louise.

El elle resta rêveuse. Sa mère venait de jeter dans son cœur l'affreux poison de la jalousie.

Madame Leloup avait renoncé ou croyaitavoir renoncé à ses anciennes prétendons sur le cœur de notre héros; en admettant cependant la sincérité de sa résolution à cet égard, il faut reconnaître qu'il y a quelque chose qui survit d'ordinaire à l'amour, quelque chose de négatif, il est vrai, mais cependant de très-puissant; ou a renoncé à un homme, et cependant on ne veut pas encore qu'il appartienne a une antre. Madame Leloup était jalouse pour son propre compte, en paraissant ne l'être que pour sa lille.

Le soir, lorsque lingues rentra, il entendit un grand conflit de voix et de paroles. Madame l.rloup et sa servante étaient en dispute réglée.

Hugues lit semblant de ne s'apercevoir de rien. Il monta chez sa femme, fut pour elle affectueux et bon romme d'ordinaire, et ne tarda pas a redescendre dans la four; ce qui l'empêcha de remarquer avec quelle mauvaise grâce Louise accueillait ses prévenances.

— Ah ! mon Dieu, dit en rentrant madame Leloup. ton mari ramène uu énorme chien, une sorte d'ours; souffriras-tu qu'il le garde à la maison? il y a de quoi nie faire mourir mille fois de frayeur.

Hugues avait retrouvé à Paris Schûtz, qui l'avait reconnu et suivi. Je ne saurais peindre quelle émotion lui avait causée la rencontre du compagnon de Vilhem. Il l'avait accablé de caresses, et avait oublié, pendant le reste de la journée, les ennuis qui s'amoncelaient sur sa vie. Il le fit coucher dans sa chambre.

Le lendemain malin, il appela la servante.

— Geneviève, lui dit-il, vous avez eu hier une altercation avec ma belle-mère : vous ne pouvez rester chez moi. Voici voire mois cl quinze jours en SUSJ soyez partie dans une heure..

Jeux heures après, il entendit un horrible bruit dans la chambre de

madame Leloup. Bile sonnait et appelait tout à la fois. 11 entra.

— Vous voyez, mon gendre, dil-elle, connue ou me sert chez. \ous. Voila bientôt une heure que je sonne inutilement votre Geneviève.

— Geneviève n'osl plus à la maison ; elle s'est querellée hier soir avec \ous. je l'ai Chassée ce matin : c'est pour vous parler de cela que je Miis venu vous trouver. Jusqu'à votre arrivée, j'ai été parfaitement satisfait de mes domestiques; depuis deux jours, ma maison, auparavant calme et silencieuse, résonne de paroles aigres cl de colères bruyantes ; je ne saurais vous dire à quel point un semblable état de choses m'est odieux.

— Ecoutez, mon gendre, j'ai à vous donner une excellente domestique à la place de celle que je vous remercie d'avoir chassée. Arlliéinise arrive aujourd'hui ou demain : il y a dix ans qu'elle est chez moi; c'est une lille fidèle, discrète, laborieuse, dévouée ; c'est un véritable présent que je vous Ibis.

Hugues sourit involontairement au mot de présent. Il savait ce que lui coulaient les pré-culs de madame Leloup.

Celle-ci continua : — Louise sera enchantée d'avoir Arlliéinise.

— Prenons donc Arlhéinise, reprit il ; mais, au nom du ciel, faites en sorte que je n'aie plus à eutcudre des débats semblables à ceux d hier.

— Mou gendre, ajouta madame Leloup, sans faire la moindre attention à ces dernières paroles ; j'irai daus quelques jours voir mon amie, madame la comtesse de Vaiierey : ne m'accompagnerez-vous pas?

Hugues reprit en plaisantant : — Vous êtes encore trop jeune et trop belle, chère belle-mère, pour que je puisse vous accompagner sans exposer ma réputation et peut-être ma fidélité d'homme marié.

— Ah ! dit la belle-mère avec un immense soupir, je ne sais que trop que vous n'êtes guère expose avec moi.

Hugues fronça le sourcil et sortit ; puis il alla se promener avec Schîilz, et ne reparut que pour le déjeuner; ensuite il s'enferma dans sou atelier, où il travailla tout le jour.

Peu de jours après, Hugues reçut, vers le milieu de la journée, une feuille de papier timbré qui lui annonçait que la lettre de change de î'ex-avocat n'avait pas été payée à l'échéance; qu'on était allé inutilement pour se faire rembourser chez le marchand de tableaux où il avait indiqué sou adresse : que le marchand de tableaux, Joseph Lcbon, avait également refusé le payement. Le papier lui faisait à savoir qu'il eût à se rendre, huit jours après, par-devant le tribunal de commerce, pour s'entendre condamner à payer la somme et les frais, el même /)ir cor/is.

Le premier mouvement de Hugues fut de courir à Paris. Il demanda son cheval.

Madame Leloup qui, par hasard, avait choisi ce jour-là pour aller l'aire sa visite à madame de Vaneiey, avait loué d.ius le pays une sorte de carriole recouverte, y avait fait atteler le cheval, el était partie sans rien dire.

Hugues était furieux, d'abord du retard que cet incident lui occasionnait, puis de voir attaché à une carriole ce cheval auquel il était accoutumé, et qu'il n'avait jamais voulu atteler pour ne pas gâter ses allures. Il moula dans une voiture publique, el rencontra à moite chemin madame Leloup qui revenait. Le pauvre cheval avait la tetê basse. Hugues s'enfonça dans la voilure; s'il avait vu sa bclle-nieiv, s'il se fût arrêté, il n'eût pu s'empêcher de témoigner sa mauvaise humeur.

— Pauvre enfant ! j'ai vu ton mari: il m'a évitée. Il était pâle. Pourquoi celle émotion? Pourquoi se cacher au fond de la voiture du plus loin qu'il m'a aperçue ? Je crains trop de le deviner.

— Crois-tu clone, maman, reprit Louise, qu'il ail une maîtresse à Paris ?

— Je ne sais ; mais loul semble l'indiquer. En tout cas, il se conduit mal avec toi. Pourquoi ne t'a-t-il présentée nulle part ? Pourquoi n'amène-t-il ici que quelques amis qu'il ne le présente qu'à l'heure du <liner ? Te irouvc-l-il laide et sotte ? Est-il honteux de loi ? C'esl du moins l'opinion que doivent avoir ceux qui savent qu'il est marié et ne le connaissent pas. Il faut que tu obtiennes, que lu exiges de lui qu'il le fasse coiin 1 ilre comme sa lemme

Hugues rentra le soir assez tard. Il n'avait réussi à rien : un agréé au

LE CHEMIN LE l'I.I S COimT.

tribunal de commerce avail demandé pour lui vingt-cinq jours qui lui

avaient éïé accordés, et qu'il espérai! meltrc a profil | r retrouver

l'ex-avocal ci finir un tableau commandé L'cx-avoi al nw ail pas pai u ., .u domii ilr depuis trois jours ; il étail à la campagne.

Il arrive souvenl qu'un bomme qui vous doit de l argent vousfail dire en plein hiver qu'il est à la campagne ; ce qui vous force également, à cause de vos propres créanciers, de \ ons en aller a la campagne.

Il pcul arriver que voire débiteur soi) propri taire, el «nu ■ la campagne ail pour lui-même, en hiver, un attrait qu'il n'est donné de comprendre qu'à celle variété de l'espèce humaine. Il a un mur a relever, des vignes à planter, une giroui Ile neuve a essayer, peut-être même nu paralonm rre a expcrimculer.

Ur, vous ne pouvez revenir de lu campagne avant lui ; le temps n'a qu'à rester froid pendant un mois, sans le moindre nuage orageux qui permette au paratonnerre de soutirer son fluide élecli ique : le veni peut rester un mois au sud-ouest, ci la girouette rester immobile au milieu l'une pluie perpétuelle : il faut vous résigner pendant un mois.

Louise lui avec son mari froide et réservée; celui-ci, de son côté, ne faisait pas un charmant accueil à sa belle-mère, laquelle ne disait rien, mais poussait do grands soupirs et regardait sa fille d'un air profondément affligé.

Quand Hugues fui relire avec sa femme, il lui prit la main ci lui dil : — Louise, qu'avez-vous ?

— .le n'ai rien, reprit sèchement Louise.

— Vous avez quelque chose. Von- ai-je lait de la peine? désirez-vous quelque chose que je puisse vous donner ?

— Je ne désire rien, je n'ai rien.

— Soyez donc plus franche. Je ne puis passer la nuit à vous faire de* questions; il faut (pie je sorte demain de lionne heure. Je suis fatigué et un peu malade : j'ai besoin de repos.

— Je ne crois pas vous empêcher de dormir.

— Vous me chagrines. Je fais tout te qui dépend de moi pour vous veuille heureuse, et mes efbrts ne réussissent pas. U y a un ennemi secret qui lutte contre moi el mes bonnes intentions, un ennemi que je ne puis vaincre, qui triomphe même de mou courage.

— Voulez-vous parler de ma mère ?

— Peut-être est-elle pour quelque chose dans l'aigreur que vous nie montrez.

— Ne serait-ce pas assez pour me rendre malheureuse, (pie de vous entendre me parler ainsi «Je ma mère, elle qui a été si bonne pour vous?

— Je oe vous dis rien que je ne doive dire sur votre mère ; mais je n'accepte pas la reconnaissance que vous voulez in'jmposer.

— Qu'avez-vous à lui reprocher?

— Je répondrai lien, comme tout à l'heure vous disiez ne rien avoir, lorsque je vous demandais les causes de votre mauvaise humeur.

Hugues, en effet, pour rien au monde, n'eût voulu luire même la plus indirecte allusion, ni à la façon dont madame Leloup l'avait trompé à propos du contrat de mariage, ni à la noblesse de sentiments qui lui avait l'ait épouser Louise. Celle-ci ne pouvait comprendre celle délicatesse, et crut au contraire avoir triomphé de son mari. Aussi elle ajouia avec un redoublement d'aigreur et un certain degré d'arrogance :

— Vous n'aimez pas ma mère, parce qu'elle vous gêne, parce qu'il est moins facile de la tromper qu'une pauvre fille sans expérience, comme je suis; vous craignez son jugement et les reproches qu'elle a l'indulgence de ne pas vous faire.

lingues sourit amèrement et dit : — Ma chère enfant, je ne crains le jugement de personne, parce que je suis et veux être le maître de mes ai lions. Je ne vous donnerai à ce sujet qu'un avis : rien ne sied aussi mal à une jeune femme de dix-huit ans que le ton dogmatique et impérieux que vous prenez avec moi. Il ne peut y avoir qu'une volonté dans une maison, el il y a une foule de raisons pour que celle volonté soit la mienne. Je ne négligerai rien pour votre bonheur ; mais si de mauvais conseils ou une infirmité de votre jugement vous le font placer dans le désir de commander, je vous conseille d'y renoncer.

Il la quitta: mais, après avoir fermé la' porte de sa chambre, il entendit qu'elle pleurait. Il rentra.

Il alla prés d'elle et lui prit la main.

— Louise, lui dit-il, chère enfant, ne luttez pas ainsi coulre mou affection.

Louise retira sa main avec humeur.

Hugues sourit et reprit la main. — Je ne suis pas, ajouta-t-il, rentré dans votre chambre pour me laisser décourager par voire mauvaise humeur ; je veux que vous m'entendiez et me compreniez ; je veux vous éclairer sur vos propres intérêts et vous prouver que je suis bien réellement votre ami; je veux vous dire comment une femme doit conserver I affection de sou mari. Mettez-vous en colère contre moi, je n'en serai nullement ému, j'aurai toute la patience nécessaire.

Ln disant cela, il l'attirait doucement sur ses genoux. Louise lit un geste d'impatience.

— Comme vous voudrez.

Il la lit asseoir sur un fauteuil et s'assit près d'elle.

— Maintenant, chère Louise, dites-moi la cause de la réception (pie vous m avez faite à mon retour de Paris? Qu'avez-vous contre moi?

— liien.

Hugues sentit un mouvement d'impatience, mais il le réprima aussitôt.

— Vous avez lorl de ne pas me dire la vérité ; vous croyez avoii ,i vous plaindre de moi j espère que vous vous trompez : eu tous cas, je ne puis Mois accuser que d'une erreur à laquelle j'ai peut-être donné

lieu, ou d'une Susceptibilité trop grande ; mais si ( Vs| sans molil qus vous m'avez mal reçu, il faut que je vous ( roic injuste, l.uilasipic, absurde, méchante.

.le puis, en éclaircissant ce qui a pu vous fâcher contre moi, nous soitir ions deux «le celle siin iiion désagréable el fatigante ; mais si c'est simplement une maladie de votre esprit, un caprice de voire imagination,

je n ai aui un espoil il eu triompher.

(In ne peut condamner, en justice ordinaire, un accusé sans l'avoir

entendu, fût-il le plus scélérat des I mes, fût-Il accablé des preuves

les plus évidentes. Ferez-vous moîn pour moi? Voyons, chère enfant,

traitez- i comme un juge traite un accusé? dîtes-moi mou (rime?

Louise gardait obi tinétnenl le silence.

— Dites-moi mon crime? peut-être d'uu seul mol pourrai-je me justifier ? Ne serez vous pas heureuse de me trouver innocent?

— Ah ! dit Louise, comment me ferez-vous croire que vous ne m'abandonnez pas pour les plaisirs de Taris ! pour d'autres h mines peutêtre ' lies voyages si fréquents à Paris, ces lettres que vous recevez...

— Eh bien ! dit Hugues, je vous jure sur l'honneur que, depuis trois semaines, je n'ai pas adressé la parole a une autre femme qu'a vous je vous jure que je ne vais a Paris que pour des affaires qui m inquiètent un peu et m'embarrassent beaucoup.

Louise secoua la tête avec un air d'incrédulité: Hugues feignit de ne pas s'en apercevoir.

— Ecoutez-moi bien, chère Louise, el pensez (pie je vous parle dans votre intérêt plus peut-être encore que dans le mien.

Supposez, tout ce que vous voudrez de pis.

Supposez (pie je m'ennuie ici, que je vais à Paris m'ainuser, m'o< CUper d'autres femmes!

Cependant, je reviens.

Ici, je trouve de la mauvaise humeur, un accueil froid, nulle prévenance, nulle affection; quelle impression pensez-vous (pie cela doive produire sur mou esprit?

Celle-ci : On me recevait bien à Paris, je m'amusais, on m'aimait : ici tout semble le contraire : j'ai eu tort de revenir.

Vous comprenez qu'il ne faut qu un degré de plus pour que f arrive à redire : Remontons à cheval, retournons auprès de gens qui seront heureux de me revoir.

Vous agissez comme une enfant, comme une enfant privée de bous conseils.

Une femme plus sage se dirait : il faut que je lui fasse trouver sa maison plus agréable qu'aucune autre; je veux qu'il ne se trouve nulle part si bien assis que dans son fauteuil, au coin de son l'eu ; que nulle part son calé ne soit aussi bien comme il l'aime; que nulle part on ne paraisse aussi heureux de le revoir que chez. lui.

Je veux qu'aucune femme ne soit aussi douce, aussi aimante que moi; je veux que toute comparaison soit à mon avantage.

Si on l'amuse, si on lui plaît ailleurs, ce ne sera que pour un instant; il me reviendra toujours. S il a quelques torts envers moi, il se les reprochera bien plus efficacement eu me trouvant indulgente et ignorante.

Est-ce là ce que vous faites, chère enfant?

Ici il l'attira de nouveau sur ses genoux. Louise se laissa faire.

— Bien loin de là : je vais à Paris, je vous le répète, pour des affaires d'une certaine gravité; j'y passe mes journées en courses fatigantes et désagréables ; j espère, au moment de revenir ici, respirer l'air près d'une femme que faillie, me reposer de l'ennui du jour et m'encourager à l'ennui du lendemain ;

Je reviens ici comme l'oiseau revient à son nid qui le préserve du Iroid el de la nuit, et où il a laissé ce qu'il aime:

Eli bien ! il n'y a pour moi ici ni repos, ni affection ; la joie de me revoir n'est pas assez puissante pour chasser une injuste mauvaise humeur.

Louise pencha la tète sur l'épaule de Hugues. Celui-ci la serra sur sa poitrine.

— Je vous aime, chère Louise; j'ai uni ma vie à la vôtre, et je serai toujours malheureux si je ne réussis pas à vous rendre heureuse. Je ne plaindrai ni fatigues, ni ennuis, ni chagrins, si j'en trouve près de vous la consolation et la récompense.

Livrez-vous à mon affection ; personne n'a plus d'intérêt que moi à votre bonheur; ne vous laissez pas aveugler par de fausses cl funestes impressions. Aujourd'hui, grâce à votre mère, qui a jugé à propos de faire de mon cheval une sorte de liraonnier, je suis renUé harassé de fatigue; cependant, je n'ai pu rencontrer l'homme qu'il est pour moi delà plus haute importance de trouver. Il faut que je suis à Paris à six heures du matin.

Cette explication, que j'ai crue nécessaire, dont je serai bien heureux, si elle vous a ouvert les yeux à la vérité, nous a menés jusqu'à deux heures du matin : j'ai deux heures à dormir avant d'aller recommencer ma fatigue et mes ennuis.

Pensez que je vous aime, chère enfant, et laissez-vous être heureuse.

Louise se réveilla persuadée Hugues se réveilla très-fatigué; il avait passé la uuil a combattre l'influence de sa belle-mère, et il avait besoin d'être à Pai i^ de bonne heure, Ou continuai! les poursuites contre lui relativement à l'affaire tir l'ex-avocat Koch, el il devail essayer ce jour-là d'obtenir nn délai du créancier. Comme il allait partir, son domestique lui remît une lettre; elle ue portail pas le timbre de la poste, et était signée d'un nom inconnu.

a Monsieur,

s Votre mémoire pour fourniture de fourrages s'élève à cent quatreviugi-s< ;ii francs vingt-cinq centimes. Je suis obligé de vous avertir que, si elle n'est pas entièrement soldée d'ici à huit jours, je ne pourrai plus continuer à vous fournir. »

Hugues froissa la lettre el la mit dans sa poebe.

A Paris, il rencontra l'oncle Jean qui lui dit : On parle beaucoup de loi ici ; on prétend que lu as épousé une femme très-riche, et que cependant lu as de? dettes que lu ne payes pas; j'ai élu obligé de rétablir les faits à propos de ton mariage, pour ne pas les laisser présenter d'une manière qui poiiait atteinte à la probité.

Thérèse écrivant le nom de Hugues. — page 33.

— Ah! mon oncle, dit Hugues, vous aviez bien raison : ce mariage m'a été funeste.

i In était dans ces quelques beau* jours du mois de février, jours de soleil brillant et d'air tiède, qui font rêver le printemps et sont le plus souvent suivis de jours de neige et de froid aigre.

— Venez diner avec nous un de ces jours, mon oncle ; il n'v < «liez

moi que des ennemis : cela me fera plaisir de vous y voir. Vous y verrez mon unique ami, là-bas ; ce chien que j'ai trouve el que je connaissais depuis longtemps.

— Cher neveu, ilil l'oncle Jean, j'irai manger la soupe après-demain.

Hugues obtint de son créancier un délai de quinze jours; il retourna cliez lui plus calme qu'il n'y était rentré depuis longtemps. H songeait à cet heureux effet de se-, paroles sur l'esprit de sa femme.

Départ de Wilhem. — tige 34.

H allait avoir quinze jours pour travailler, pour faire un pelil tableau qui lui avait été commandé, el qu'on devail lui payer douze cents francs. Il y avait bien pour t\mx mois d'ouvrage ordinaire: mais il avait si besoin d'argent! d'ailleurs, les jours commençaient à grandir, el depuis longtemps il n'avait pu rester quelques jours tranquille devant son chevalet.

Mais, lorsqu'il demanda ses lettres, après que son domestique lui eut remis celles qui étaient dans son atelier, sa femme lui en remit une dernière qu'elle avait gardée près d'elle. Elle tremblait en la lui donnant, et elle tenait les yeux fixés sur lui.

Ainsi que madame Leloup et sa fille l'avaient deviné à l'inspection de l'adresse, cette lettre venait réellement d'une femme.

Celait une invitation a diner, mêlée de reproches. « On ne voyait plus M. Hugues cela donnait une merveilleuse idée des charmes de la femme qui semblait ainsi le captiver, etc. »

Madame Leloup avait entièrement détruit, pendant la journée, la salutaire impression produite par Hugues pendant la nuit.

— Qu'avez-vous, Louise? lui dit-il en remarquant son agitation.

— Je n'ai rien, reprit la jeune femme.

La discussion s'annonçait précisément comme la veille.

Hugues vit qu'il fallait toul recommencer, et il n'en eut pas le courage. 11 n'avait que deux heures pour lutter dans le cœur de Louise contre sa mère, et ces deux heures, il fallait les prendre sur un sommeil dont il avait grand besoin: la fatigue et les chagrins de ses voyages à Paris l'avaienl exténué. Madame Leloup avait douze ou quinze heures chaque jour à employer contre lui : la partie n'était pas égale.

Et d'ailleurs, eût-il pu remporter la victoire, il ne pouvait se résoudre à toujours avoir à se défendre sans ai oir seulement le plaisir des ci imes dont on l'accusait.

Il lui semblait décourageant et odieux de passer pour avoir d'immenses torts en vers une Femme à laquelle il àvaiUaitet faisait 1rs [dus grands sacrifices qu'il pût faire.

Ce soir-la, il se relira dans son atelier et y passa la nuit.

Le lendemain matin, il se mit à l'ouvrage et se lit servir à déjeuner citez lui

Vers le milieu du jour, madame Leloup frappa et entra d'un air solennel; elle lui demanda un instant d'entretien.

Queues lui lit signe de parler. Elle s'installa dans un fauteuil et mit un coussin sous ses pieds. De telle sorte que sou malheureux gendre \ it qu'il allait subir un long discours.

— Monsieur, dit-elle, il vient un moment où les elioscs sont si choquantes, si extraordinaires, qu'une mère ne peut plus garder le silence.

Ma fille est malheureuse et a versé ses chagrins dans mon sein maternel. Je vous ai confié son bonheur , j'ai tout sacrifié, vous le savez, pour son établissement ; j'ai, je crois, le droit de vous demander quelques explications sur votre conduite.

(.lue signifient ces voyages si fréquents à Paris? Quesighilient les lettres de femmes que vous recevez journellement?

— je croîs, madame, dit Hugues, qu'en celte circonstance vous vous exagérez beaucoup vos droits. Mes voyages à Paris auraient pour unique cause ma volonté, que je les croirais suffisamment justifiés; j'ai donné à ce sujet des explications amicales à voire fille, vous me permettrez de ne pas vous en donner à vous.

Pour les lettres que je reçois, si ma femme et vous ne vous étiez pas permis de faire manquer mes domestiques aux ordres que je leur donne, si on portait dans mon atelier mes lettres aussitôt qu'elles arrivent , votre indiscrète curiosité n'aurait pas lieu d'en interpréter si soigneusement et quelquefois si faussement les indices extérieurs.

Je ne vous parlerai pas de vos droits, mais

de vos devoirs. En admettant que j'aie quelques torts, vous deviez les pallier aux yeux de Louise, être enlrc elle et moi un intermédiaire d'indulgence et d'accord. Loin de là, vous jetez perpétuellement dans sa jeune imagination des semences de jalousie, d'aigreur, d'exigence, oui feront son malheur et le mien.

Je suis heureux que vous ayez parlé de vos sacrifices ; je vous ferai à cet égard observer que la dot de Louise, dot que je n'ai pas encore reçue, sera le produit d'une terre dont vous jouissez je ne sais à quel litre ; mais qui lui a été léguée par une tante, et ne vous a jamais appartenu.

Loin de la , vous ne m'avez jamais pavé l'intérêt de cette somme, que vous devez me payer jusqu'à la vente de la terre dont vous touchez les

Thérèse poursuivie par Louis Leroy.

produits. Je profite du hasard qui nous amène sur ce sujet pour vous prier de me remettre celle somme dont je me trouve avoir besoin. Je vous traite ici de mon mieux . mais écoulez bien icei : Si je m'aperçois jamais que vous disiez à ma leiinue un seul moi capable de l'affliger, de diminuer la confiance qu'elle peut avoir en moi, de détruire l'accord que je veux voir entre nous,

1 m' heure après, uni, p mrrez lui dire adieu ; vous ne la reverrez plus

— C'est-à-dire que vous me chasserez.

— C'est-à-dire que je vous prierai de ne plus venir apporter le trouble, le désordre et le chagrin dans ma maison,

— Quoi! monsieur, vous oseriez séparer la mère de sa fille chérie? Vous me tueriez plutôt que de m'y obliger!

— Je ne vous tuerai pas, je n'écouterai pas vos phra es ampoulées;

mais je serai le maître chez moi.

— Monsieur, je n'aurai doue pas le droit de pleurer avec ma malheureuse fille?

— Non, madame, attendu que, pour donner cette touchante preuve d'amour maternel, vous lui laites des chagrins exprès pour les partager.

Ah ! ajouta Hugues en se parlant à lui-même, périssent les vertus, si elles doivent entrainer avec elles leur affectation!

Hugues, à notre avis, n'avait pas tort. Les vertus comme les douleurs, comme la tendresse , doivent avoir de la pudeur, et ne pas être si pressées de se montrer toutes nues.

Certaines vertus sont uu peu courtisanes.

Les paroles, quand il s'agit de chagrins, d'amour, de dévouement, me semblent toujours des actions avorlées , des feekis d'actions broyées et réduites en poussière qu'emporte ie vent.

— Quoi ! s'écria madame Leloup, quand je viens vous supplier de ne pas faire le malheur de ma fille, vous parlez de me chasser, et vous me faites d'ignobles réclamations d'argent. Je le vois trop, vous ferez notre malheur à toulcs deux.

— Madame , je ne suis appelé à faire à vous ni votre malheur, ni surtout votre bonheur.

Pour le bonheur de Louise , je m'en suis chargé et je m'en charge encore.

Je ne crois pas ma réclamation aussi ignoble que vous le prétendez. Si vous aviez fait des sacrifices pour votre tille, l'action de les reprocher mériterait peut-être celle qualification d'ignoble. (Jue «lirai— je des sacrifices que vous reprochez sans les avoir faits?

Vous parlez de vos droits, j'ai pu parler des miens, et à ces droits se joint un besoin réel.

— Ah! monsieur, moi qui vantais encore, il y a trois jours, à mon amie, madame de Vanerey, votre noblesse et voire désintéressement, en les invitant à «huer pour demain.

L'habileté que croyait déployer madame Leloup dans sa réponse, eu faisant intervenir les dames de Vanerey, et la bonne opinion qu'elle leur avait fait concevoir de son gendre, opinion qu'il ne pouvait s'empêcher

de justifier, — celle habileté manqua entièremenl son effet. Hugues ne fui frappé que d nos chose : il un dïuer dispendieux qu'il avait à donner le lendemain. Il n'avaii presque plus il argent, ei cei argent était destiné i entretenir la maison pendant les quinze jours qu'il avait espère consa- • rer à son tableau,

— Madame, dit-il, vous ma voyei désolé; mais j'ai si peu <le temps disponible, que je u«- puis écouler vos paroles qu'autant qu elles renlermeraienl uu sens: cl je vous vois prête à vous jeter dans les paraphrasas ei les tirades, daus le genre de Clitemneslre, il Vndromaque et autres mères de tragédie.

il reprit sa palette et se replaça devant sou chevalet.

Madame i eloup se leva tort offensée el traversa l'atelier, droite, la tète si renversée en arrière, pour plus de dignité, que Sun visage était presque parallèle au plafond.

Hugues crut \oii une actrice d'une ville de troisième ordre, jou.inl la :r. gédie par extraordinaire et au bénéfice d'une Famille indigente, qui, loui compte (ait, redevra, après la représentation, dix francs au lampiste, pour frais d'ei l.mage.

Ou plutôt il ne vit rien.

Il lui semblait fort désagréable que madame Leloup ne le prévint que par hasard qu'elle donnait à diuer chez lui. Il lui semblait encore plus désagréable de voir dépenser en ec momenl le peu d'argenl qui lui promettait quinze jour» de calme, de repos et de travail.

Celte pensée l'absorbait. Il ne put continuera travailler, alla détacher Sehulz, el tous deux allèrent se promener dans le bois.

Schiiiz ne sentait que la joie de se voir libre, et sautait jusqu'au visage de Hugues pour le caresser.

Louise se présenta de bonne heure dans l'atelier de son mari.

— Vous ave» hi-n affligé ma mère. Comment! c'est elle que vousaci usez d'un chagrin que j'ai eu tort de laisser voir, mais dont vous êtes la seule cause ,'du reste ; elle promet de ne jamais me dire un mot qui vous concerne.

Elle ne m'a jamais dit de mal de vous. Loin de là, clic me dil souvent : Ton mari le trompe, mais il esljeuue, prends de la patience; les pauvres femmes -ont nées pour souffrir. D'ailleurs, il a des qualités qui doivent te faire passer par-dessus ses infidélités.

Hugues sourit à ce panégyrique sot ou perfide que faisait de lui son agréable belle-mère.

— Louise, dit-il, je veux croire votre mère plus folle que méchante : mais, au nom du ciel, rappelez-vous notie conversation de l'autre nuit! les paroles que je vous ai diles alors sortaient de mon «eur ouvert ! opposez-les à toutes les mauvaises impressions Jjoe vous pourrez prendre contre moi. Soyez bonne: cela vous sera d autant plus facile que j'ai pour vous une réelle affection qui, je vous le jure, ne s'est pas démentie un moment depuis notre mariage.

— Oublions tout, dit Louise.

Ilugues sentit un mouvement nerveux d'impatience. Louise n'avait rien à oublier. 11 le lui expliqua et crut le lui avoir lait comprendre; mais Louise était opiniâtre, non pas qu'elle répondit par des raisons OU des objections; mais elle suivit son idée sans écouler ce que son mari croyaii tout-puissant pour la détruire. Pendant qu'il parlait, elle cherchait dans sa tête de nouveaux prétextes pour se confirmer dans sa façon de voir.

Lorsque Hugues eut fini, il l'embrassa affectueusement : mais, quand, un quart d'heure après, elle sortit de l'atelier, elle lui dit : — Oublions tout.

Deux heures avant le dîner, arriva l'oncle Jean, dont l'invitation tombait précisément ce jour-là. Hugues Tut aimable et prévenant pour les dames de Vanerev.

Mai, madame Leloup et sa fille ne purent dissimuler leur mauvaise humeur de voir l'oncle Jean à leur table précisément le jour où elles recevaient une société aussi distinguée.

Hugues passi son temps a réparer des maladresses plus ou moins involontaires. Ou oubliait de servir à table l'oncle Jean, qui mangeait son pain sec et s'efforçait de ne pas laisser voir à son neveu une impertinence dont il se sentait rougit jusqu'aux oreilles.

On trouvait moven de l'exclure de la conversation; on (it comprendre aux deux nobles convives que le hasard seul avait amené ce jour-là une société qu'on ne leur eût pas fait subir avec préméditation.

— Monsieur, dil madame Leloup, est l'oncle de M. Hugues.

— El conséquemmeht celui de Louise, ajouta Hugues avec intention. Louise lit uue petite moue.

Madame de Vanerey comprit Hugues et dit : — Je me rappelle avoir eu le iilaisir de voir monsieur le jour de la noce.

Hugues s'inclina pour remercier madame de Vanerey, et dit : — C'est lui qui me servait de père.

— Nous n'espérions pas, dit madame Leloup, avoir monsieur à dîner ; -uiuine vous aviez demandé à être traitées sans cérémonie, nous nations invite personne. C'est un heureux hasard...

— Non, dil Hugues, c'est à ma prière que mon oncle a bien voulu venir.

Un peu après, comme on en vint à parler du mariage d'une fille du Havre, madame Leloup dil :

— Je plains le mari : mademoiselle '" a une multitude d'oncles ci de taules : rien n'est si fâcheux que d'épouser ainsi les familles.

— Ma chère belle-mère, dit Hugues décidé a ne rien laisser passer, ne parlez donc pas ainsi, vous feriez douter ces dames el mon oncle du plaisir que je trouve à vous avoir près de moi.

— Voulez-vous comparer une mère...

— 11 n'y a aucune raison qui oblige à épouser la mère avec la fille, pas plus que les oncles et les laules ; pour l'épousenr, il n'y a pas de degrés de parenté entre gens qui lui sont entièrement et également étrangers.

Je ne sais quels souvenirs ces mois évoquèrent dans l'esprit de niadame Leloup ; mais elle rougit et reprocha aigrement à la domestique de ne pas changer les assiettes assez promptement.

Les dames de Vanerey, qui savaient vivre, furent bienveillantes pour l'oncle Jean. Celui-ci parla de ses voyages, qui n'étaient ennuyeux qu'à la deuxième ou troisième fois qu'on les lui entendait raconter; el ces dames n'en étaient qu'à la première.

Le soir, Hugues annonça en plaisantant qu'il accompagnerait à cln-v.il son oncle et les dames de Vanerey. Cela devail, disait-il, dissiper un grand mal ds tête dont il élait accablé; mais le but réel de celle promenade passablement tardive élait d'aller vendre une fort belle bague qu'il avait, et deux de ses couverts d'argent, pour remplacer l'argent dépensé ce jour-là.

Le malin, madame Leloup le rejoignit comme il se promenait dans le jardin.

— Mon gendre, dit-elle, pour cette fois, vous ne m'accuserez pas d'avoir parlé à ma fille : c'est à vous, à vous seul , que je veux communiquer un grand chagrin que vous me causez. Ma pauvre Louise...

Hugues, depuis quelque temps, ressentait une telle surexcitation nerveuse que ces mots ; Ma pauvre Louise, le firent tressaillir d'impatience.

— Ma pauvre Louise est naturellement aimante; je vois avec peine que vous vous éloignez d'elle.

— Comment! dil Hugues, n'avons-uous pas hier passé lotit le jour ensemble?

— Je ne nie pas que vous ayez, passé tout le- jour ensemble : unis mon observation ne subsiste pas moins pour c^h ; une femme qui a le cœur tendre el expansifns peul voir sans chagrin l'abandon où la Li-..e son mari.

— Mais je viens de répondre à cela. Je ne lai pas hier quittée pendant une demi-heure.

— Je vous ai aussi répondu que, bien (pie vous ayez passé le jour ensemble, ce dont je me plains n'existe pas moins.

Votre femme est jeune.

Elle vous aime.

— J'en suis cnchanlé; je l'aime aussi.

— Comment voulez vous qu'elle le devine?

— Par mon affection, mes soins.

— Vous ne voulez, pas me comprendre.

— .le ne puis vouloir l'impossible.

— Pauvre enfant! dit madame Leloup en levant les yeux au ciel. Hugues frappa la terre du pied.

— Au moins, le jour, je suis là pour te consoler! Hugues commença ù comprendre. Elle ajouta :

— Vous m'obligez à entrer dans d'étranges détails. Ne voila-t-il pas trois nuits que vous passez dans votre atelier?

— Ah ! s'écria Hugues, pour le coup, c'est trop fort! Quoi ! vous prétendez aussi vous mêler de ces heures-là? Si cela ne m'impatientait pas si fort, vous me verriez mourir de rire.

--- Faites comme vous voudrez, monsieur; abusez de ce que ma fille est trop honnête femme.

— Je ne sais et; que signifie ce trop. Chaque femme se crott assez honnête femme, el trouve excessif, en ce sens, ce qu'une autre a de plus qu'elle.

Votre fille, à mes yeux, est simplement honnête femme. On ne saurai I, à mes yeux, l'être trop. Il n'y a pas de degrés : si elle l'était maint, elle ne le sérail pas du tout. H est maladroit à vous de dire qu'elle l'est trop : c'esl dire que vous l'êtes moins qu'elle...

— Ceci est trop subtil pour moi, monsieur.

— Comme ce que vous me disiez trop ridicule pour moi, madame.

LE Cil KM IN LK. PLUS COI Kï .

I h lu su jour.

Quelques jours après, le soleil se leva au milieu de vapeurs qu'il colorai! d'une douce leinte de rose et de lilas, et qui ne lardèrent pas à se dissiper.

Comme on aime à vivre dans ces premiers jouis de printemps!

L'hiver, on a admiré les pierreries qui élincelaient dans le-, cheyeux des femmes.

Mais comme les diamants, les rubis, les émeraudes perdent à mes yeux ce malin !

La terre a ouvert d'elle-même son riche écrin : elle se l'ait belle et coquette aux regards du soleil printanier. 11 n'est plus besoin d'aller, au risque de la \ ic, chercher dans ses entrailles ou an fond des mers des pierres précieuses, qu'elle donne malgré elle, ei qu'elle a enveloppées de cailloux bruts el grossiers qui les rendent invisibles, et dont un opiniâtre travail peut seul les débarrasser.

Les couleurs des Heurs sont plus riches que celles des pierreries.

Nous voyons les pierreries dans les salons, dans une atmosphère viciée, dans un air qui l'aligne les poumons.

Les Deurs exhalent un air embaumé qui donne à l'esprit et à l'âme une ivresse mystérieuse.

Il y a déjà quelque temps qu'ont paru les premières (leurs de l'aimée ; niais l'habitant des villes ne les connaît pas; il ne voit les champs qu'au mois de juin, el les coudriers oui encore le pied dans la neige — quand de leurs bourgeons sorlcnl de petits pinceaux de la plus splcndide couleur de pourpre.

Les pêchers ouvrent leurs Heurs roses au soleil; les amandiers exhalent le parfum amer de leur couronne blanche.

Les lilas balancent leurs grappes parées de la couleur qui, entre toutes, est la plus fraîche el la plus prinianière, — celle nuance qui représente à mon esprit l'idée de la douce mélancolie de l'amour qui espèro Pins haut pendent les fleurs jaunes de l'éhénier : el la violette, cette améthyste parfumée, fleurit sous l'herbe.

Les Heurs, cassolettes de topaze, de rubis, de saphir, mêlent leurs parfums; les oiseaux mêlent leurs chants.

Parfums el harmonie sonl nu hymne céleste auquel l'homme sent le besoin de ne pas resler étranger; il y a en lui quelque chose d'aussi

riche, d'aussi doux que le chant des oiseaux cl le parfum des Heurs,

ce sont les pensées d'amour qui s'exhalent alors de son cumr et lui font verser des larmes, — des larmes qui ont, comme l'odeur de l'aubépine, une suave amertume.

Toul le monde a remarqué, — du moins ceux qui remarquent, — que les souvenirs ne sont pas jetés pêle-mêle dans la mémoire ; — il y a des souvenirs qui restent dans la tête, quelques-uns dans le cœur, d'autres dans l'estomac.

Quand un air de musique, un mol, un rayon de soleil, un parfum, a évoqué un souvenir, celui-là en entraîne un autre, et il s'en déroule alors comme un chapelet, tant ils se tienuent les uns aux antres; mais ils sonl tous de la même nature :

Tous tristes,

Tons gais,

Tous mélancoliques.

En ces jours de printemps, il y a un certain nombre de nos journées niorics, qui sortent du passé comme d'une tombe, et paraissent devant

nous, nu plutôt apparaissent : ce sont toutes des journées pleines d'à ur,

d amour pur el confiant, d'amour poétique, d'amour qui élevé l'aine, d'amour qui ignore et qui croit.

Tandis que, dans le jardin de Hugues, on entend bourdonner les abeilles autour des jacinthes en fleurs,

Voyous quels soins occupent simultanément nos différents personnages. Détournons à litrclot.

Vilhem est couché dans l'herbe, au-dessus de la falaise d'aval non loin de sa maison; il goûte un des bonheurs les plus complets qu'il soit donne a I homme d'obtenir, c'est-à-dire un bonheur que chaque instant peut enlever, et que l'on craint assez de perdre pour ne pas cesser de i apprécier.

Il hume les deux rayons du soleil entouré de nuées blanches qui semdent a (oui moment pies de le cacher, mais qu'il absorbe à mesure que le veni les pousse dans ses rayons.

H pense à son chien,. et regrette de ne pas le voir bondir autour de

lui dans les ajoncs; dans sa mauvaise humeur contre Sohùtz, il calo ie

les i liicus el dit :

i — l' litre les chiens, du consi iileinenl général, les plus fidèles SOnl

les caniches et les barbets; dune, il n'j a de i hiens réellement fidèles gue i eux que l.i nature ou les cin onstances ont rendu- lellemi ni laids ci sales, que personne ne voudrait les enlever a la tendresse de leur maître.

Mais bientôt Vilhem abandonne toute autre idée pour ne penser qu'à Thérèse.

La pauvre enfant avait bien besoin que quelqu'un pensât a die.

Maître Kreisherer était mon depuis un mois, et lu c mine avait disposé de la maison qu'il occupait, pour son successeur. Thérè e devait la quitter le lendemain. l'Ile était seule dans celle maison ou sou peic était mon, où Hugues était venu si souvent : seule avec une \ ieille femme qui arrangeait les paquets pour le départ prochain. Bile visitait, poui leur dire un liisle adieu, lous les endroits où il lui fallait abandon!!! i tout ce qui lui restait ; ses souvenirs.

Mais loul à coup elle fut tuée de sa rêverie par un bruit derrière elle ; elle se retourna et jeta un cri d'effroi.

Il y avait dans la commune un assez, mauvais Sujet appelé Louis Leroy, lequel, dans les derniers temps de la vie de maître Kreisherer, s'était avise de faire à sa fille une cour assidue ci de la demander en mariage. Thérèse l'avait refusé; niais ce relus n'avait fait qu'augmenter la passion de Louis qui la suivait partout, trouvait moyen de se placer près d'elle à l'église, l'abordait à la sortie de la messe, et l'accompagnait, quoi qu'elle |iùt dire, jusque chez. elle.

Une fois le clerc mort, les obsessions de Louis avaient pris nn caractère plus alarmant. Thérèse se trouva dans un grand abandon. Elle et Vilhem avaient compris en même temps, el sans se le dire, que Vilhem ne pouvait plus fréquenter, comme autrefois, la maison du clerc On avait dit à la fontaine, et c'était devenu l'opinion générale, que maître Kreisherer était mort du chagrin que lui avait donné le scandale causé à Elretat par le séjour et la disparition de l'étudiant. Les lillcs étaient heureuses d'avoir un prétexte de haïr ouvertement une fille plus jolie qu'elles, et de formuler leur envie en paroles de mépris.

Le bonheur n'est pas d'un accès facile; il a un instinct sei rel qui l'avertit que toute la terre est conjurée contre lui ; qu'il faut se cacher sous l'herbe et se dérober aux regards. Tant que vécut le clerc, les deux seules personnes qui furent admises dans la maison furent Vilhem Girl et l'étudiant, -- el l'on sail ce que celui-ci y apporta de tristesse et de larmes. Apres la mort de son père, Thérèse ne vit autour d'elle que des gens chai niés que le sort prit la peine de les venger, par l'abandon où se trouvait Thérèse, de ces personnes qui s'étaient suffi à elles-mêmes et avaient paru n'avoir aucun besoin des autres, — une des choses qui se pardonnent le moins dans la vie ordinaire.

La pauvre enfant, chassée de la petite maison, avait loué un autre logement pour elle el une vieille servante, dans une maison sans avenir el sans passé, sans espoir et sans souvenirs.

Le bruit qui lui avait fait jeter un cri d'effroi était produit par les pas de Louis Leroy.

— Vous voilà donc faisant votre fret, ma belle, lui dit-il, et près de virer de bord ; mais je viens vous avertir que le vent est mauvais, el qu'il ne sérail pas s;igC de VOus mettre en roule. Le logement que vous aviez loué n'est plus pour vous : votre serviteur s'enesl emparé a l'abordage ; il vous faut donc eu chercher un aulre ou vous décider à le partager avec moi.

Thérèse fit un geste de refus et de dédain.

— Kl encore, commua Louis, je ne sais trop comment vous pourrez trouver un logis d'ici à demain; car c'est demain que le nouveau clerc s installe, et il prendra possession si loi que le soleil pointera derrière la porte d'amont.

A la démarche et aux paroles de Louis, Thérèse s'aperçut facilement qu'il avait bu du genièvre outre mesure; elle appela la vieille servante.

— Oh ! la belle enfant, dit Louis Leroy, penses-tu me faire battre par la vieille ? Si lu n'as pas d'aune secours, ce n'est pas cela qui m'empêchera de t embrasser.

— Allons, Louis, dit la vieille, allez- vous-en, mon ami ; vous n'êtes pas en état de raison.

— Je suis en étal de rompre tes vieux os, si lu souilles, s'écria le pêcheur. Il y a trop longtemps que Thérèse lâil la bégueule avec moi ; puisque I occasion s'en trouve, je ne partirai pas sans avoir baisé ses jolies lèvres dédaigneuses.

Et il saisit Thérèse dans ses bras.

La servante voulut la débarrasser ; Louis la repoussa

— La vieille, ne prodigue pas les deux ou trois jours de sursis que le donne M. le curé avant de l'enterrer.

El Thérèse se déballait convulsivement entre les bras de 1er du pêcheur ; elle cria, el des pas se firent entendre sur le chemin. Louis alors la laissa aller et s'enfuit.

Comme il sortait, un bras d'une plus forte trempe encore nue le sien l'arrêta.

— D'où viens-tu?

— Ah ! c'est toi, Vilhem. J'ai voulu embrasser ma femme, ma future, et elle a crié comme une sotte.

— Est-ce de Thérèse que tu parles, maudit ivrogne?

— De Thérèse ou d'une autre, cela ne te regarde pas. Tu m'appelles ivrogne parce que je ne l'ai pas payé la moitié de ce que j'ai Un. Il est vrai <iu'il y avait de quoi mettre sous la table deux pécheurs manques comme loi ; nuis pour moi, c'est nia ration: une goutte de moins, je semis malade,

Vilheni le secoua vigoureusement.

— Je te demande m c'est dans la maison du clerc que Lu l'es avisé d'aller faire du bruit ?

— La maison actuelle du clerc est trop étroite el trop triste pour que je veuille y entrer. Je le dis que j'ai voulu embrasser Thérèse, et qu'elle a crié; sans cela, si elle avait résisté sans bruit, comme le doit une honnête tille, j'en sciai? bien venu à bout.

— Or ça, écoute, mon Louis : si jamais tu mets les pieds dans la maison de Thérèse, je te promets de le rompre les os et de jeter ton corps aux poissons. En attendant, et pour bien te lixer mon avis dans la tête, je vais y joindre une légère correction.

Louis voulut se défendre; mais, après une lutte de quelques instants, il fui renversé tout meurtri, et s'endormit à la place où Villiem le laissa.

le

Chez H. le maire, dans une grande pièce carrelée qu'on appelait le salon, M. le maire et M. Bei nard jouaient au piquet, selon leur habitude. La femme de M. le maire causait avec deux ou trois femmes. Roland ronflait au coin de la cheminée.

— Cinq caries et quarante-sept au point, disait M. le maire.

— C'est hou, répondait H. Bernard.

— Une quinte à la dame.

— Excellente.

— Un quatorze de dames.

— Egalement bon.

— Donc, dit M. le maire, les yeux pétillants de joie et d'orgueil, et résumant sou triomphe par une locution proverbiale : « Quinte cl quatorze, el le point, ma mère — jouerai-jc?

— Eli bien: dit une des femmes, M. Bernard est-il plus heureux?

— Voilà trois francs que je perds, reprit M. Bernard ; jen'ai plus d'argent ; il faut que M. le maire me permette de jouer sur parole.

— Volontiers.

— Je sais, du reste, que les dettes de jeu soûl des dettes d'honneur et qu'elles se pavent dans les vingt-quatre heures qui suivent.

A ce moment, on frappa précipitamment et on entra presque aussitôt. Celai! Thérèse qui sciait enfuie par la porte du jardin aussitôt que l.oui? l'avait laisse échapper. Elle était pâle et haletante. Elle s'adressa à H. le maire sans faire aucune attention aux autres personnes qui se trouvaient là.

— Monsieur le maire, lui dit-elle, je viens implorer votre protection. Je suis seule, abandonnée, depuis que mon pauvre père est mort.; demain, il faut que je quitte la maison que j'occupais avec lui. J'avais loué nu autre logement; mais, par des circonstances auxquelles je ne puis lien comprendre, ce logement a été loué à une autre personne, et je n'en ai plus. Permettez-moi de rester encore quelques jours dans la maison.

— Cela ne dépend pas de moi, reprit M. le maire avec dignité ; le nouveau clerc auive demain, vous vous adresserez à lui.

— Mais, monsieur le maire, si vous vouliez lui dire vous-même lin mot a ce sujet ?

— Non, il a été choisi par le curé; je veux éviter un conllit entre l'autorité municipale et l'autorité religieuse.

— Je ne sais alors comment je ferai. J'attendrai le nouveau clerc ; il ne voudra pas me chasser. Mais ce n'est pas là surtout ce qui m'amène. Je viens d'être insultée chez moi, dans la maison où est mon mon père : je vous demande justice et protection. Louis Leroy est entré chez moi; nies cris ont pu seuls le faire sortir.

— Allons allons, dit M. le maire avec un air extrêmement capable et séducteur tout à la fois, nous savons ce que c'est que cela. Louis Leroy est un brave garçon qui vous fait la cour ; son père m'en parlait encore hier en m'apporlanl de l'argent; — un excellent fermier qui me paye fort exactement.

— Fort exactement, crut devoir ajouter M. Bernard.

— Le hls veut vous épouser, continua M. le maire, et c'est un parti qui me parait soi table ; vous avez quelque chose : lui sera également un j iur fort a son aise ; — il n'y a rien de si naturel que de s'introduire un peu clandestinement chez sa fiancée. .

— Mais, monsieur, dit Thérèse, je ne suis pas sa fiancée et ne la serai jamais.

Ah! voila-, on voudrait épouser un sous-préfet. Ma chère entant, entre nous, vous avez toujours fait un peu la rencherie. Apres tout, que vous a Elit Louis.' un brave garçon que j'aime infiniment.

Thérèse rouait et baissa les veux. Elle était si humiliée d avoir cle serrée dans les bras de ce rustre", que, si elle avait pense avoir à le dire a quelqu'un aussi précisément, elle ne fût sans doute pas venue se plaindre a M. le n, ire.

— Voyons, que vous a-l-il fait'.'

— Que VOUS a-l-il fait'.' dit M. Bernard. Thérèse dit à voix basse qu'il avait voulu l'embrasser. M.

éclata d'un gros rire.

— (Juoi ! c'est pour cela, pour avoir voulu vous embrasser, que vous voulez que ce pauvre garçon soit mis en prison? Mais tous les jours on embrasse une fille pour rire un moment, et personne ne s'en plaint, surtout au point où vous êtes ensemble.

Les femmes s'étaient rapprochées et murmuraient les mots de bégueule, de mijaurée, etc.

— Mais, monsieur le maire, je vous répète que nous n'en sommes à aucun point. Louis m'a demandée en mariage et je l'ai refusé; je ne veux de lui a aucun prix.

— Et vous avez tort, ma chère enfant ; vous prendrez peut-être plus mal, surtout après l'éclat de votre aventure avec certain étudiant.

— Gomment ! (Juel éclat? Quelle aventure?

— Allons, allons, dirent les femmes, ne parlez pas de cela, monsieur le maire ; la pauvre tille a été trompée; c'est la faute des hommes qui obtiennent tout d'une fille, sous prétexte do mariage, et l'abandonnent ensuite.

— Mais je lie sais ce qu'on veut dire? M. Hugues n'a rien obtenu de moi qu'une honnête fille ne puisse hautement avouer. Je ne l'ai jamais vu que devant mon père.

— Oh ! dirent les femmes, on sait ce qu'on sait.

— Nous ne vous demandons pas votre confession, nia belle, dit M. le maire; il y a une foule de jolis péchés que les filles ne sont pas forcées d'avouer.

— Ne sont pas forcées d'avouer, dit M. Bernard.

— Mon père ! mon père ! s'écria Thérèse, ne peux-tu donc plus protéger ta malheureuse fille !

Et, après avoir promené sur la société un regard plein de dignité et de douleur, elle sortit.

Thérèse rentra dans sa maison, paie, inaU les yeux brillants, la démarche saccadée. Elle n'avait plus peur ; elle était arrivée à ce point de désespoir qui met au-dessus du malheur. La vieille servante était emior mie; elle ne la réveilla pas. Elle se mit devant une table : c'était la table sur laquelle était placé son ouvrage, lorsque, de la petite fenêtre, elle voyait passer l'étudiant. Elle s'approcha de sa harpe et joua quelques-uns des airs qu'ils avaient chantés ensemble. Le dernier fut :

0 Yung li. ni.

Puis elle resta quelque temps à pleurer.

Ensuite, elle regarda le clavecin de son père , elle songea que le lendemain elle serait chassée de cette maison ; qu'elle était en butte au mépris de tous les habitants du pays, exposée aux insultes de Louis Leroy, sans secours, sans protection, sans espoir.

Et d'ailleurs, qu'aurait été pour elle un espoir après que le plus cher de tous avait été si cruellement trompé?

Elle songeait bien un peu à Vilheni, à Vilhem si bon, si généreux pour elle. Mais quel droit avait-elle de le réveiller de la douce paresse qui faisait tout le charme de sa vie?

Et d'ailleurs son existence à elle était flétrie, perdue.

Elle se remit devant la petite table et écrivit :

A VU.IIOI I.II1L.

Mon cher Vilheni,

« Je ne. vous peindrai pas mon désespoir ni les causes qui m'y oui amenée. Je suis découragée de la vie. Je vais aller demander à Dieu une paix que, depuis longtemps, je ne puis plus trouver sur la terre.

« Vous m'avez connue, vous, Vilhem ; vous savez que j'ai toujours été une honnête fille. J'ai aimé Hugues, je l'ai aimé beaucoup ; — quoique je ne vous aie jamais parlé de lui depuis que vous m'avez rapporte ma branche d'ajonc, je n'ai pas un seul moment cessé d'y songer. Je l'aime encore, et il aura ma dernière pensée.

« J'ai, vous le savez encore, entouré de soins et de tendresse la vieillesse et les derniers jours de mon père. Tant qu'il a vécu, j'ai supporte courageusement une vie devenue un fardeau; mais je n'aurais pas voulu, en mourant, laisser à une autre le soin de lui donner le dernier verre d'eau dont il a eu besoin. , ■ , i

« Aujourd'hui, abandonnée, découragée, méprisée, je liai pue- 'a force de vivre, et je vais mourir.

« J'ai été toute ma vie bonne el honnête, Dieu me recevra dans son ciel.

« Je ne laisse à regretter sur la terre que voire amitié, mon elier \ illiem. Mes habitudes, mes affections, m'onl précédée au ciel : mon père et ma mère réunis m'y attendent pour compléter leur joie éternelle ; la musique ne me rappelle pins rien, sinon que mon peu: est mort et mou amour trahi.

« Vous me ferez«ntcrrer près de mon père. Si jamais il revient dans ce pays, \ous l'amènerez prier sur ma tombe ; sa prière montera jusqu'à moi avec les parfums du soir.

« Je vous donne toul ce dont je puis disposer; gardez, en souvenir de vos amis, ce qui a appartenu à mon père et à moi.

« Adieu, Vilhem, adieu; quand je serai là-haut, si la douleur et les angoisses ont leur récompense, si le bonheur qu'on n'a pas rencontré sur la terre doit être paye dans le ciel, si Dieu fait de moi une de ses saintes, je veillerai sur nous et sur votre canot pendant la tempête.

« Tbérèse. »

Quand elle eul fini celte lettre, elle resta quelque temps pensive ; son esprit déjà semblait ne plus tenir à son corps.

Puis elle ferma la fenêtre, plaça devani une pièce d'étoffe pour que

l'air ne pût pénétrer; ensuite elle ail t un grand brasier, calfeutra

également la porte et se coucha sur son lit,

Nous vous avons dit ce qui se passait à Etretat pendant ce beau jour de soleil ; retournons à X"'.

Madame Leloup, Louise çt la suivante Arthémise, étaient renfermées dans le salon.

— Ils se sont encore rencontres hier, disait Arthémise. Quand j'ai vu Monsieur sortir le matin, selon sa coutume, je l'ai suivi de loin; il est entré dans le bois, et, après une foule de détours qu'il avait l'air de suivre au hasard, il est arrivé à la mare.

Comme je m'y attendais bien, la femme à Jacques y était, elle faisait semblant de laver un las de linge : mais je savais d'avance à quoi m'en tenir, l'our plus de finesse, elle avait avec elle sa bourrique, comme pour remporter le linge.

— Eh ! bonjour, madame Jacques, que dit connue ça Monsieur; y at-il longtemps que vous èles au rendez-vous ?

— AÙ rendez-vous ! dit ici madame Leloup.

La femme à Jacques ne répondit pas grand'chose. Monsieur s'approcha .

— Mais je crois ou qu'ils m'ont vue ou que j'ai fait du bruit dans les broussailles; car la femme à Jacques est resiée toute droite devant Monsieur, et lui a tiré sa boite à couleurs et a fait semblant de faire son portrait. Au bout de trois quarts d'heure, voyant que cela n'en finissait pas, et qu'ils attendaient, pour se dire autre chose, que je fusse partie, j'ai quitté la place et les ai laissés ensemble.

Ce que racontait Arthémise était vrai, mais son interprétation était fausse. La femme de Jacques avait un assez beau caractère de tête, que Hugues avait discerné sous sa peau dure et hàlée. Il lui avait demandé la permission de faire une élude d'après elle, et elle y avait consenti après que Hugues lui eut assuré que cela ne lui porterait pas malheur, et qu'il lui ferait un portrait d'elle pour son mari.

Quand la mère et la fille furent seules, elles firent de longs commentaires sur les trahisons du malheureux mari de Louise. Elles déplorèrent ce funeste mariage, et tombèrent en sanglotant dans les bras l'une de l'autre.

Hugues était dans son atelier, tantôt marchant à grands pas de long en large, tantôt se jetant dans un fauteuil.

Quelquefois, il se mettait devant sa toile et essayait de peindre; mais, au bout de quelques instants, il replaçait par terre ses brosses et sa palette et se remettait à marcher.

Voici quelle était la cause de celte agitation.

Deux jours auparavant s'était présenté le marchand de fourrages, qui était adjoint au maire, qui lui avait dit : — Monsieur, ainsi que je vous l'ai annoncé, il m'est impossible de continuer à vous fournir.

Hugues avait répondu qu'il payerait dans une semaine.

— Alors, monsieur, dans une semaine je serai de nouveau à vos ordres pour tout ce dont vous pourrez avoir besoin ; mais d'ici là il est bien décidé que je ne donne pas une botte de paille.

— Eh bien, dit Hugues impatienté, faites comme vous voudrez, et laissez-moi tranquille.

— De plus, monsieur, je vais être forcé de vous faire assigner chez le maire pour le payement de ce que vous me devez.

— Faites-moi assigner, dit Hugues; je dirai devant le maire ce que je vous dis à vous. Je vous payerai dans huit jours.

— Par l'absence de M. le maire, je remplis ses fondions; et je ne vous cache pas (pic je vous condamnerai à me payer immédiatement. 11 y aurait, monsieur, un moyen de tout concilier. Je vois bien que cela vous gêne de nourrir un cheval : vendez-le-moi, je vous donnerai de l'argent eu sus de ce que vous me devez.

Hugues fut un moment interdil et saisi d'indignation; loffre de cel homme étail impertinente, el cependant elle était nécessaire.

Si llugues refusait de vendre le i heval, il ne pouvait plus le nourrir, H lui ilii : - Combien m'en donnez vous?

— Je l'ai fait estimer par le vétérinaire cinq cents francs.

— Je l'ai pavé huit c cuis, il \ a quelques is

Allons, pensa Hugues, c'esl un piège nue l'on m'a tendu . il ne me refisse du fourrage que pour me forcer de lui vendre le cheval. Ma foi ! au diable le cheval el toute la maison !

— Prenez, dit-il, le cheval pour cinq ceuts frani s.

— Quand on me paye comptanl dit le grainetier, je fais un escompte de cinq pour cent; etje l'exige quand je paye comptant ; cela fait vingtcinq IVancs à déduire.

— Soil !

— Je voudrais voir la bête cl la faire trollei .

— Voyez-la et emmenez-la toul de snite.

— Volontiers.

Hugues et sou acquéreur sorlireut ensemble de la maison pour aller à l'écurie. A la porte étaient deux ou trois fournisseurs auxquels il devait

quelque argeni ; l'achat du cheval était un c plot, el il- étaient pressés

d'en connaître le succès. Le grainetier leur lit un signe affirmatif, ci ils se retirèrent.

— Pierre, ilil llugues, faites sortir le cheval.

— Le cheval.' dit Pierre, madame Leloup l'a fait atteler et est partie avec à Paris.

Hugues frappa la terre du pied. Un Romain prétendail faire ainsi sorlir du sol uni' année; Neptune en taisait sortir un cheval; le coup de pied de Hugues n'eut pour résultat qu'un peu de poussière.

— Vous l'emmènerez demain.

— Il eût mieux valu en finir aujourd'hui.

— Oui; mais je ne puis faire autrement.

— On emmené donc, votre cheval sans vous prévenir?

Cette question, toute familière et inconvenante qu'elle était, frappa Hugues, d'abord par son insolence, ensuite par sa justesse.

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