I.e soir, madame Leloup revint de Paris fort lard
Le lendemain, qui était ce beau jour de soleil dont nous avons parlé, dès le malin, le grainetier se présenta.
Hugues sortit avec lui. Pierre fut chargé de faire trotter le cheval.
Au premier tour, le grainetier s'écria:— Mais votre cheval est boiteux '
— C'est impossible.
— Voyez vous-même, il boite de l'épaule hors-uionloir.
Le cheval hoilait en effet. On le fit arrêter. Le grainetier lui toucha l'épaule en plusieurs parties, ainsi que Pierre ; celui-ci, ayant trouvé l'endroit douloureux pour le cheval, dit : — C'est un refoulement de l'articulation.
— Non, dit le grainetier, c'est un écart.
— Je parie trois pistoles que c'esl un refoulement.
— Quoi qu'il en soil, le cheval est boiteux ; je ne peux plus l'acheter.
— C'est un refoulement, dit Pierre, et cela se guérit. Vous n'avez qu'a le mettre au vert pendant trois mois, et lui faire des frictions avec de l'eau-de-vie camphrée, cela ne sera rien.
— Le prenez-vous, oui ou non? interrompit lingues. L'impatience de Hugues était visible. Le grainetier ne voulait pas précisément rompre le marché.
— Cela change le prix, dit-il; d'abord, je vais aller chez le vétérinaire, voir si la boiterie de la bêle est susceptible de guérison ; ensuite, en calculant ce que cela me fera de dépense pour la taire guérir, je vous offrirai un autre prix.
Pierre et le grainetier avaient emmené le cheval. A peine étaient-ils parfis que deux hommes, qui semblaient n'attendre que leur départ, s'étaient présentés. Celaient deux autres fournisseurs de la maison : l'épicier et le bourrelier.
Ce dernier n'avait présenté qu'un mémoire peu chargé; mais celui de l'épicier offrait une somme assez (orte, eu égard à la position de Hugues. Madame Leloup avait rempli la maison d'une foule d'ustensiles de ménage qui ne servent que dans une maison où l'on reçoit beaucoup de monde. Ces achats s'étaient faits sans la participation du maître de la maison, et s'étaient accumulés sur le livre du fournisseur.
Ces deux hommes, qui étaient entrés d'un air assez libre et presque malhonnête, — en présence de Hugues, sous son regard étonné et dédaigneux, perdirent une partie de leur assurance ; cependant l'épicier, qui était le plus orateur, prit la parole et dit :
— Il parait, monsieur, que vous allez quitter le pays?
— Pas que je sache, reprit llugues; et qui vous a dit cela?
— C'est un bruit qui court.
— C'est une sottise. Je ne quitte pas le pays.
— Cependant il parait que l'on vend chez vous.
— Que voulez-vous dire?
— M. Jean-Louis, l'adjoint, n'a-t-il pas pris voire cheval pour se payer de ce que vous lui devez?
— Si M. Jean-Louis, l'adjoint, avait voulu prendre mon cheval, j'aurais rompu les os de M. Jean-Louis, l'adjoint, comme je le ferais à toul impertinent. Je vends à l'amiable mon cheval à M. Jean-Louis.
— Alors, monsieur, puisqu'il va vous revenir de l'argent, ce serait le moment de nous payer nos mémoires.
LE CHEMIN LE PLl'S COURT.
— Vos mémoires seront acquittés demain malin.
— Est-ce bien sûr?
Ilugiics M'niii ses poings se serrer « onvnlsivement . Il se t imiint.
— C'esl qu'il serait désagréable de revenir inulilemenl.
— \ • us m' revieudrei pas inutilement.
I ."et ort que faisait notre héros pour ne pas s'emporter trompa l'orateur. Il n'\ vil que de la Faiblesse, et retrouva toute l'audace qu'il avait perdue eu entrant.
— C'est que, m vous nous taisiez revenir inutilement, cela ne se pasp i- bien
Hetle fois, Hugues laissa échapper un formidable juron et -'écria : — Si vous êtes ii i dans deux minutes, von- sortirez par la fenêtre. Les deux fournisseurs s'en allèrent en grommelant.
Hugues, resté seul, lut quelques instants tout tremblant de colère; niais une antre émotion ne tarda pas à l'emporter sur celle-là.
— Une va prononcer le vétérinaire? Si le < heval ne peut être guéri, qu'en * .iis-jf faire? Je n'ai pas de quoi lui donnera manger.
Le grainetier va me persécuter pour sou mémoire, ci aussi ces deux hommes que j'ai remis à demain; il me faudra subir des impertinences, des humiliations.
\ ce moment, il entendit le pas d'un cheval : son cœur se serra.
— On ramène mon cheval, le grainetier n'en veut pas. Mais le cheval passa devant la porte
il respira.
S'il me renvoie le cheval, il me faudra courir à Paris, trouver de l'argent à tout prix, quitter mon tableau qui doit m'en donner dans quel ques joi i - ; et d'ailli urs, comment aurais-je cet argent?
i . i, i, que Louise ne s'aperçoive pas de ces ennuis dont elle est la cause involontaire.
il faudra pourtant que madame Leloup me donne de l'argent ; son installation chez moi est ruineuse, moins par ses dépenses personnelles que par l'habitude qu'elle a introduite dans la maison.
Kncore le pas d'un cheval.
Allons, travaillons; cela me distraira de cette fatigante préoccupation.
il se remit devant son tableau.
Mai- le cheval approchait. Il se leva et courut à la fenêtre. Ce n'est pas lui.
Un quart d'heure après, M. le grainetier, adjoint au maire, arriva sans le cheval II sembla à Hugues qu'on débarrassait sa poitrine de cent libres de plomb.
— Eh bien', dit l'adjoint, le vétérinaire pense que la bête est susceptible de guérison; mais il faut le laisser au vert pour le restant de la saison.
\ -avoir cinq mois. Je voulais percevoir un escompte, parce que je payais au t omptanl : en pavant t inq mois avant de pouvoir jouir de l'animal, il est donc juste que je perçoive un double escompte.
C'est doue déjà cinquante francs à déduire de cinq cents francs convenus.-
Vou> me devez cent quatre-vingt-sept francs vingt-cinq centimes.
Cinq mois au vert me coûteront, à dix francs par mois, cinquante francs: cinq franc par mois d'eau-de-vie camphrée pour les frictions, vingt-cinq francs.
J'ai déjà donné au vétérinaire, pour sa visite et la prescription du traitement et des soins convenables, deux francs cinquante centimes. Il doit le visiter à la prairie deux fois par semaine, c'est-à-dire huit fois par mois, c'est-à-dire quarante Ibis dans l'espace de cinq mois ; ce qui fait cent francs.
Ce n'est pas trop de compter cinquante francs pour le risque que je cours que le cheval ne gnéiissc pas.
[le plus, Pierre m'a prié de lui avancer vingt francs que vous lui devez pour un mois de gages échu avant-hier.
j'ajouterai un franc que me coûtera le déferrage du cheval pour le mettre au vert.
Reste doue quatorze francs cinq sous que voici.
Je pense que vous ne refuserez pas de me donner la bride, le licol et le bridon, dont vous ne vous servirez plus; ainsi que la selle qui nest pas neuve, et qui, d'ailleurs, vous devient inutile.
— Mais, dit Hugues, la selle et la luïde m'ont coûté cent francs,
— je ne vous dis pas le contraire : mais tout cela n'est pas neuf. D'ailleurs, je ne vous force pas : c'est un marché que je vous propose. Il dépend de vous d'accepter ou de ne pas accepter. Si mon offre ne vous convient pas, je suis prêt à vous rendre votre cheval; seulement, vous me restituerez vingt francs que j'ai donnés à Pierre, deux francs cinquante centimes au véiéi inaire, et les cent quatre-vingt-sept francs vingtcinq centimes de mon mémoire.
— Allons, dit lingues, gardez le cheval, et que je n'en entende plus parler.
— Monsieur, dit l'adjoint, si plus tard vous vous retrouvez avoir un cheval, j'espère que j'aurai encore l'honneur de vous servir.
Hugues regarda fixement l'adjoint; si l'air de son visage avait appuyé ce ipi il croj lut \ oir de goguenard dans ses paroles, il l'aurait assommé. Mais l'autre ajout i d'un ton simple et naturel : — Voici votre mémoire acquitté.
Quand il fut parti, Hugues appela PieiTe; mais Pierre était allé boire du un blanc avec l'adjoint.
Il ne vint qu'une demi-heure après.
— Pierre, dit-il, vous avez donc cru que je ne vous payerais pas vos gages?
— Monsieur, j'avais extrêmement besoin d'argent.
— Vous avez oublié que j'ai toujours été bon pour vous, Pierre. Je vous ai pris sans papiers, sans recommandation, parce que vous me disiez mourir de faim ; je vous ai bien vêtu, bien nourri, bien pavé, jamais maltraité, et, parce que vous me voyez dans un état de gène, vous vous réunissez à des voleurs qui veulent me dépouiller.
— M. l'adjoint n'est pas un voleur.
— M. l'adjoint est un voleur, et vous un mauvais homme et un impertinent. Voici une semaine de vos gages, je ne veux pas que vous soyez ici dans un quart d'heure.
Hugues s'habilla pour aller à Paris. Il se rappelait les deux hommes qu'il avait à payer le lendemain malin. Il prit dans un coffre, quelques Couverts d'argent pour les vendre ; en les prenant, il tremblait de peur que 1 puise ne l'entendit. Il ne voulait pas lui faire partager ses chagrin-. H mit ce qu il avait d'argent sur sa commode; puis il emmena Schùtz et partit à pied avec lui.
A Paris, il eut beaucoup de peine à vendre les couverts, il n'avait pas pris, pous se faire reconnaître, de papiers qu'exigeait tout marchand honnête homme ou craintif des ordonnances de police.
Il ne put trouver pour acquéreur qu'un juif qui lui vola un tiers de la valeur.
11 apprit de plus, par le marchand de tableaux,, que le délai allait expirer pour le payement de la lettre de change de Roch, et qu'il n'y avait pas d'espoir d'en obtenir un nouveau.
Hugues rentra le soir à pied, et arriva à X"* à deux heures du matin.
Il trouva sa femme et sa belle-mère levées encore.
— Ah ! dit Louise, je croyais que vous ne reviendriez plus. Du reste, cela ne m'étonnait pas, je m'y attends de jour en jour. Votre conduite envers moi est telle que rien de votre part n'a lieu de me surprendre.
— Louise, dit Hugues, je suis extrêmement fatigué ; je n'ai réellement pas la force de disputer.
— 11 parait, dit Louise, que vous vous êtes beaucoup amusé à Paris pour être si fatigué.
Du reste, l'exemple du maître gagne les domestiques; Pierre n'est pas non plus rentré.
— Pierre n'est plus mon domestique, je l'ai chassé ce matin.
— Mais, dit madame Leloup qui, depuis un quart d'heure, épiait une occasion d'entrer dans la conversation, mais comment allons-nous nous arranger? ma pauvre Arlhémise ne peut tout faire.
— Madame, dit Hugues, je suis désolé de vous avoir fait veiller si laid ; vous devez avoir besoin de' repos, et je ne me pardonnerais pas de vous en priver plus longtemps.
Hugues fut ensuite quatre jours à travailler sans relâche; le cinquième jour, il alla porter son tableau à Paris. La personne qui l'avait commandé était absente ; il laissa son tableau en annonçant qu'il reviendrait le lendemain.
Le marchand de tableaux lui rappela que le délai était expiré.
— .le croyais, dit Hugues, toucher de l'argent aujourd'hui; j'en aurai nécessairement d ici à quelques jours.
Or, le marchand de tableaux était d'autant plus pressant, qu'il avait remboursé la lettre de change, et que c'était lui qui poursuivait Hugues sous le nom du créancier désintéressé. C'est une chose fort usitée, et que vous font très-bien des gens qui se prétendent vos meilleurs amis, auxquels vous avez rendu des services, et qui vous traitent d'ing-al quand vous êtes huit jours sans les aller visiter.
Le marchand de tableaux savait bien que Hugues ne devait pas réellement l'argent; que le vol et l'insolvabilité de Roch étaient deux malheurs qu'il aurait dû partager avec l'étudiant: mais le marchand est si âpre à l'argent en général, que cela semble dégénérer en monomanie qui lui laisse à peine le choix et la responsabilité de ses actes.
Hugues revint huit jours de suite à Paris sans pouvoir rencontrer l'acquéreur de son tableau. Il était dans le plus complet dénûmenl, empruntait de petites sommes d'argent à des amis, el laissait cet argent le malin sur la commode de sa femme, sans en réserver rien pour lui.
Il venait à Paris et retournait à \*** à pied, pour épargner les trois francs que lui aurait coûtés la voilure. Le plus souvent il emmenait SchùlZ, pour se distraire de sa fatigue el de ses ennuis. Sclmlz était gai el indillérenl, bondissant par les chemins, et attirant l'attention des voyageurs par sa force el sa beauté.
Le soir, il rentrait tard, à cause de la longueur de la roule et de la
LE CHEMIN LE PLUS COl'RT.
fatigue. Il arrivait chez lai à mlnuil, quelquefois à une heure, a deux heures, a'ayaul pas (Hué. 11 élaii forcé de réveiller Arlhémise pour de* mander a manger. Arlhémise se réveillait de mauvaise grâce, el élail à demi impertinente!
Depuis longtemps il ne s'élait Fait faire ni habits, ni chaussure; il n'avail plus que des bottes trop étroites pour les six ou huit lieues qu'il avait pour le moins à faire à pied chaque jour.
lin malin, il se réveilla avec les pieds tellement enflés qu'il lui fut impossible de mettre ses Imites.
ie jour-là il ne sortit pas.
Au déjeuner, madame Leloup et sa lille ne lui adressèrent pas une seule fois la parole.
Vrlhéniiso donnait a boire à ses maîtresses, el attendait pour le servir <|u'il eût demande deux fois, affectant de toujours servir madame Leloup la première
Schûtz élail couché auprès de son nouveau maître.
— Il est bien désagréable, dit elle, d'avoir dans une salle à manger un gros eliieu qui infecte. Madame de Vanerey a de gros chiens à la campagne, mais ou les tient à la chaîne.
Hugues ii. répondit qu'en donnant à Selnit/. un morceau de viande qui restait sur un plat.
— Quelle soi te prodigalité ! s'écria madame Leloup. Louise haussa les épaules.
Arlhéini>e haussa les épaules.
Il n'était pas vrai que Schutz. qui passait sa vie dans l'eau, sentit aucunement mauvais, Hugues aurait pu supporter la seconde sortie de sa belle-mcre aussi bien que celle-ci ; mais sa patience était épuisée.
— (Jue vous fait ma prodigalité, dit-il à madame Leioup, si ce n'est pas vous qui en faites les frais?
— Mais, dit madame Leloup, cela m'arrive quelquefois. Je ne vais pas dire à Rome quand je paye les notes de vos fournisseurs.
— Pourrais-je, dit llugues, voir les noies que vous avez payées? Madame Leloup montra une note qu'elle avait effectivement payée la
veille; elle se montait à quinze francs et quelques centimes.
Hugues sourit. 11 lit signe à Arlhémise de sortir, niais celle-ci feignit de ne pas comprendre.
— Oserai-je vous prier, madame, de dire à ma servante de sortir quand je lui en donne l'ordre, car il parait que c'est à vous seule que l'on obéit.
Sonez, Arlhémise, dit madame Leloup. Et elle échangea avec la
suivante un regard d'intelligence.
— Sont-ce là toutes les notes que vous avez payées pour moi, madame ?
Madame Leloup répondit par un signe aflirnialif.
— Serait-ce, ajouta Hugues, abuser de votre bonté que de vous prier de mettre en compensation la dépense que vous avez pu faire chez moi depuis que vous avez jugé à propos de vous y installer!
— Je sais, -monsieur, que vous voudriez me voir loin d'ici.
— Ah ! monsieur, dit Louise, ce procédé est bien peu noble et bien peu délicat.
— Vous voudriez me voir bien loin, continua madame Leloup; moi seule sers d'appui et de consolaiion à ma malheureuse fille, que vous avez probablement juré à vos maîtresses de faire mourir de douleur.
Loui-e se prit à pleurer.
— N'est-ce doue pas assez, monsieur, d'amener des femmes jusqu'au bout du jardin; et croyez-vous que j'ignore... que nous ignorions vos rendez-vous avec la femme de Jacques.
— Ah ! c'est cela, dit Hugues. Et il laissa continuer la belle-mère, donl la sortie véhémente lui donnait l'occasion d'arriver à un point qui l'embarrassait.
— ("est probablement pour donner à souper à vos maîtresses de Paris que vous enlevez clandestinement l'argenterie de ma lille?
— Madame, dit lingues, il n'y a rien qui doive s'appeler l'argenterie de votre fille ; ce qui est ici est à moi, jeu dispose comme bon me semble.
J'ai vendu quelques-uns de mes couverts pour parer à un besoin d'argent très-pressant. Je ne répondrai pas aux absurdités dont vous avez fait précéder cette dernière ; je profile de l'utile transition que vous m'avez fournie pour m'expliquer une bonne fois avec vous.
En me trompant dans le contrat de mariage comme vous l'avez l'ait, vous m'avez imposé des charges dont la prétendue fortune de votre fille devait être la compensation.
Celle dot, toute restreinte qu'elle s'est trouvée quand l'échafaudagede vos mensonges a croulé, a été, par une défiance injurieuse, placée de telle manière que je n'en puis disposer. Vous devez, jusqu'à la vente de vos .propriétés, me payer une rente que je n'ai jamais reçue; ceci peut expliquer suffisamment un embarras d'argent dont je parle aujourd'hui pour la première fois. Joignez à cela un vol donl j'ai été victime, et vous comprendrez comment je me trouve en ce moment dans une position très-cruelle.
— C'est nie dire que je vous suis à charge, interrompit Louise ; il ne me manquait plus que ce dernier malheur.
— Je ne vous reproche rien, chère enfant, dit llugues; si j'ai eu quelquefois à me plaindre de vous, je l'attribue à une influence étrangère.
— Ma mère ne m'a amais dil un m al contra nous.
— Je sais que, de) iiis un a\is assrt formel que j'ai donné à madame
voire unie, elle n'a plus fail de C( iieulaiies parlés sur les IcllI'CS que
je rei ois; mais je l'ai vue, quand oa m'en apport; it, lovei les yeux au ciel el vous serrer dans ses bras. Ce n'esl pas de cela que je veux parler.
Voici ma position. Par suite du v (1 dont je viens de vous pai lei , je
suis poursuivi pour le pay ot d'une lettre de change; si je n'ai pas
pavé d'ici à quelques jours, je serai irreté el mis en prison.
Louise fui peut-être un peu émut ; mais s;, mère ajouta :
— Ce sera, monsieur, un résultat naturel de voire bi Ile conduite. Louise alors rcdevilll impassible.
— Ce sera, reprit Hugues, le résultat du vol que 1' l'a fail et du
vos mensonges, a vous.
Vous me devez une petite somme chaque mois pour les intérêts de la
dot; elle s'est accumulée depuis le mariage ; je i rrais en •
pavement immédiat.
'—Quoi! s'écria Louise, voulez-vous donc taire un procès i ma mère?... Quelle horreur!
— Nullement. Que madame votre mère s'engage par mi billet
payer les .sommes qu'elle me doit et qu'elle me devra chaq mi-, a
l'époque qu'elle fixera elle-même; j'ai trouvé un homme auquel je p serai ce billet, el qui me donnera tout l'argent dont j'ai besoin pour sortir d'embarras.
Madame l.elonp réfléchit un moment, el dit :
— Je ne ferai pas de billet; je n'ai pas envie de m'exposer a des poursuites et à des désagréments
— Mais songez, dit Hugues, que je ne vous demande pas une complaisance, mais une chose que je puis exiger.
— (.bielle infamie! dit Louise ; menacer ma niere d'un procès!
— C'est précisément parce que je ne veux pas faire un pi ores à votre mère, que je lui demande de me souscrire un billet qui tirera vous 1 1 moi d'embarras.
— Mais ma mère ne peut s'exposer pour moi à des poursuites et à des chagrins.
— Après que je me suis dépouillée de tout ! dil en pleurant madame Leloup.
— J'ai déjà eu occasion, reprit Hugues, de vous taire remarquer que vous ne vous êtes dépouillée de rien, pas même de ce qui ne vous appartient pas : je dirai même que votre séjour chez moi a diî vous donner l'occasion de taire des économies.
— Vous me reprochez les quelques dîners que j'ai pris chez ma fille
— Mon Dieu ! dit Louise, que je suis malheureuse!
— Vous n'êtes nullement malheureuse, ma chère enfant; vous avez un mari qui vous aime et lera tout pour vous le prouver.
Il prit la main de Louise, mais elle la retira. Hugues se leva.
— Ecoulez-moi bien toutes deux. Si madame Leloup ne fait pas ce que je lui demande, d'ici à huit jours je serai en prison.
Il se relira dans son atelier.
— Funeste mariage ! dil madame Leloup; te voilà ruinée, pauvre enfant ! mais je ne ferai pas ce que nie demande ton mari; je te garderai le peu que je possède. Je ne t'abandonnerai pas, moi !
— Pauvre mère ! dit Louise, nous sommes bien malheureuses!
En arrivant à Paris, Hugues aperçut à la fois sur le boulevard,— et le marchand de tableaux el I ami qui lui avait écrit quelque temps auparavant pour qu'il lui prêtât cinq cents francs.
Hugues s'empressa d'aller à sa rencontre, autant pour lui donner une explication que pour éviter le marchand de tableaux.
Emile était entre deux de ses amis que llugues ne connaissait pas ; quand celui-ci tendit la main à Emile, Emile ne lendit pas la sienne, et lui dit :
Je ne pense pas que vous me croyiez encore voire ami.
— Si lu n'es plus mon ami, reprit Hugues en retirant sa main, ce sera tant pis pour toi, attendu que tu n'en trouveras pas facilement un meilleur.
— Je crois que vous me plaisantez, dit Emile.
— Nullement.
— Tant mieux pour vous, alors, car j'aurais profité de cette circonstance pour vous châtier.
— Je regrette, puisque vous le prenez ainsi, de ne pas vous avoir plaisanté, et vous m'obligerez de prendre ce que je vous ai d.l le plus mal qu'il vous sera possible.
— Sans tant louvoyer, je vous dirai franchement que je serai enchanté de tirer l'épée avec vous.
— Cela se trouve d'autant mieux que je suis précisément dans cette disposition d'esprit où l'on est enchanté de tirer l'épée avec n'importe qui.
— Ces messieurs me serviront do témoins. Le bois de Vincennes vous convient-il?
— A merveille.
— A demain donc, au rendez-vous de chasse.
— A demain.
Bogues se retourna ei heurta le marchand de tableaux qu'il avait voulu éviter, ce qui lui valait \m duel pour le lendemain.
Il siv.iit parfaitement ce que le marchand de tableaux allait lui dire : Le délai était expiré, il faudrait payer, etc.
Thérèse voul 1 11 1 mourir. — page 4ô.
Hugues retomba dans ses errements, et se rappela les scènes de Molière entre don Juan et M. Dimanche.
llugues, comme cela devait être avec le caractère qu'il a déjà déployé, Hugues crovait que la comédie était le miroir de la société.
Les geiis plus forts doivent savoir que, dans les cas assez rares où la comédie et la société ont quelque affinité, c'est, au contraire, la société qui devient le miroir de la comédie.
Boileau a dit :
Le Français, né malin, créa le vaudeville.
Sans examiner si le Français a éprouvé le malheur des enfants précoces de changer en grandissant,
Nous affirmerons hardiment que c'est, au contraire, le vaudeville qui a créé le Français.
Hugues commença donc à éluder le marchand de tableaux.
— "Eh! bonjour, lui dit- il, je suis charmé de vous rencontrer, j'allais chez vous.
— Probablement, dit l'autre, pour...
— Comment vous portez-7ons ce malin ?
— Rien. Àvez-vous...
— ,1e vous trouve cependant l'air un peu fatigué-, le temps est frais, il faudrait ne sortir qu'après le soleil levé.
— Kl 1.....
— .le mus très-pressé, je coursa un rendez-vous.
— Mais cependant il faudrait...
— Je suis prodigieusement eu retard.
l.e marchand de tableaux donnait médiocrement la réplique. Cependant Hugues essaya de s'échapper de ses mains en lui disant : — Adieu, adieu, porlez-VOUS bien.
— Ah ça, dit le marchand de tableaux en le retenant, esl-ce que vous vous moquez de moi? Où en sommes-nous de la lettre de change 1
— ,1e vais chercher de l'argent.
— (jue vous en ayez ou non, passez toujours chez moi me rendre réponse.
— Ah ! disait Hugues en allant chez l'acquéreur de son tableau, Molière aussi m'a trompé.
On lui donna un à-compte de trois cents francs en lui promettant le reste mi mois plus tard.
Hugues faisant le portrait de lu femme à Jacques. — page 4j
Comme il faisait part de celle solution au marchand de tableaux, celui-ci lui dit :— Je vous conseille de porter ces trois cents francs à l'huissier; cela vous fera probablement accorder un nouveau délai.
— Non, dit llugues. je viendrai demain le prier d'attendre jusqu'à la fin du mois : celle petite somme m'est indispensable pour les dépenses de ma maison.
— Vous avez tort de ne pas suivre mon conseil ; d vous en arrivera quelque désagrément
— Ce n'est pas bien Ion;: d'attendre jusqu'à la fin du mois, et je vous répète que je ne puis me passer de ces cent écus.
Ne vous en prenez qu'à unis de ce qui peut arriver.
— Ce qui arrivera arrivera.
Vous ave/, tort de prendre cela aussi légèrement. Et \ous île le prendre aussi opiniâtrement; je consens à payer , vous devriez m'en savoir meilleur pi é que vous ne le faites, Vous êtes premier endosseur, la loi est formelle,
\\ ilhem sur la lulaisc. — page 55.
— Le sujet de votre querelle est fort léger, dirent les témoins à Hugues • une simple explication de votre pan suffirai! pour i finir.
Quand j'ai abordé hier limite, c'était dans I intention oc lui donner une explication franche et amicale: vous avez vu comme il m a accueilli. C'est m i qui suis aujourd'hui le demandeur, et je demande des excuses.
— Battons-nous donc, 'lit Emile.
— Dallons-nous, dit Hugues.
— Vous êtes d'accord pour l'épée, cherchons un terrain convenable.
— Marcl s, dit Emile.
— Je crie moins fort, mais je marche plus vite.
— Oui, vous coure/, devant ; un peu plus vile ce serait se sauver.
— l'as si imprudent, vous ne me suivriez pas.
Hugues était persuadé, d'après mille exemples imprimés, que dans nu duel jugement de Dieu le lion droit doit triompher ;
(lue le courage supplée a l'adresse;
Que dans ions les régiments il y a une tradition qui raconte comment un conscrit tua un maître d'armes;
(.lue David tua Golifth;
(,iue Stéphen tua Edouard :
(lue l'Eternel est le Dieu tics combats.
|| reçut un coup d'épée dans le bras et retourna chez lui, ouïe médecin le lit mettre au lit et lui prescrivit le repos le plus absolu.
— Mais vous savez comment je me trouve premier endosseur, et votre probité aurait dû vous porter à payer au moins la moitié du billet. Rappelez-vous les circonstances, et vous verrez que ma prétention n'a rien d'exagéré.
— Je vous parle dans votre intérêt.
— Et moi dans celui de votre probité.
— Vous êtes décidé à ne pas donner ces trois cents francs ?
— Oui.
— Eh bien ! nous verrons.
Retour de Iluïues à Etretnt. — page 55.
— Mais, dirent à Emile ses deux témoins, quelles sont les causes et l'origine de votre querelle ?
— Les voici : nous sommes de très-anciens camarades. I! y a quelques mois, forcé de faire un voyage, je lui écrivis pour le prier de payer pour moi un billet de cinq cents francs ; or, vous saurez que, par suile d'un mariage qu'il a fait, Hugues a aujourd'hui plus de trente mille livres de rente.
Non-seulement il n'a pas payé mon billet, mais il n'a fait aucune démarche et m'a laissé faire trois cents francs de frais.
— Ce n'est jamais pour une honnête femme que l'on se fait donner des coups d'épée, disait madame Leloup ; et, comme dit mon amie, madame la comtesse de Vanerey, on ne se bat que pour des femmes qui n'en valent pas la peine.
— Je vous soignerai parce que c'est mon devoir, dit Louise. A chacune sa part : vous vous battez pour vos maîtresses, et vous venez vous faire soigner par votre femme.
— C'est égal, ma tille, c'est se venger noblement.
— Au nom du ciel, cria Hugues, sortez toutes deux de ma chambre el laissez-moi tranquille !
— N'importe, ilii madame Leloup, lu auras fait ton devoir.
— Malulic lion ! dil Hugues qu mu il lui seul, mon ami n'a pu réussir a me luer, mais je cfois que ma femme sera plus adroite.
Le malin, le soleil glissa ses premiers rayons à travers les persiennes delà chambre de Hugues, el colora de rose la mousseline de ses rideaux : le sommeil avail rafraîchi son sang, niais son bras le faisait beaucoup souffrir.
La eaniériste Arlhémise entra.
— i'n montintr demande à vous parler.
— biles que je suis malade.
Mais le monsi ur avait suivi Arthémise et était entré derrière elle.
Arlhémise se relira.
C'étaii un homme grand et fort, vêtu d'une redingote blanche.
— M. Hugues?
— C'est moi, monsieur; je suis très-souffrant et ne puis recevoir personne.
— Veuillez m'excuser, je viens au sujet de votre petite affaire avec H. Lorot.
— Avec M. Lorot?
— Oui, une lettre de change tirée par vous sur un M. Iloch, passée à l'ordre de M. Lebon, marchand de tableaux, pour laquelle, taule île payement, un premier jugement a été obtenu contre vous par défaut, puis un jugement en débouté d'opposition, avant force de jugement déflnitif.
— Je suis malade au lit; j'espère me lever dans quelques jours : j'irai voir M. Lorot.
— Est-ce que vous ne pourriez pas payer cette petite affaire?
— Non, pas à présent, niais à la fin du mois.
— M. Lorot ne veut plus attendre ; voyons, exécutez-vous, payez : il faut finir par là.
— Je vous dis que je ne le puis.
— Vous me désolez.
— Vous prenez la chose bien à cœur.
— Je vous le conseille, réellement, payez.
— Le méilecin m'a prescrit le repos el m'a défendu de parler. Dites, je vous prie, à M. Lorot que dlci à trois ou quatre jours j'irai le voir et m'arranger avec lui.
— Le seul arrangement possible serait de l'argent.
— Je n'en ai pas.
— Alors levez-vous et suivez-moi.
— Pourquoi cela?
— Je suis garde du commerce, chargé de vous arrêter et de vous écrouer à la prison pour délies de la rue de Clichy, autrefois Sainte- Pélagie.
— Que ne le disiez-vous tout de suite ?
A ce moment se présentèrent à la porte de la chambre deux ligures peu agréables.
L'un enira entièrement : il avait, en plein mois de mai, une redingote de castorine brune; joignez à cela un chapeau gris, sale el gras outre mesure, un pantalon bleu encore chargé de la crotie de l'hiver précédent, el des boites huilées, des yeux gris et d'énormes favoris noirs ; le second ne montrait que la tète, il ne portait qu'un œil, et un collier de favoris roux.
— Ce sont mes hommes, dit M. ***.
— Faites-les retirer, si vous voulez ; je ne puis ni ne veux opposer la moindre résistance.
— Attendez-moi dehors.
— Ah çà ! écoulez, ajouta le garde du commerce ; si vous êtes irop malade pour vous lever, je laisserai un de mes hommes de planton auprès de vous, et je reviendrai vous chercher.
— Merci, je m'habillerai avec voire secours, et nous partirons.
— Comme vous voudrez, mais j'espère que vous n'entrerez pas à la rue de Clichy : vous avez des débiteurs, des amis : je vous mènerai partout où vous voudrez.
— Non, j'irai tout droit à la prison.
— J'espère vous faire changer d'avis en route.
— Aidez-moi à passer mon habit.
— Volontiers.
— Comment Terons-nous la route?
— J'ai un liaerc en bas.
— Très-bien. Ponrra-t-il aller un peu plus doucement, à cause de mon bras?
— Il ira comme vous voudrez ; il est à l'heure et à vos frais.
— Ma foi, vous excuserez le costume, mais je ne puis passer cette manche.
— Ne vous gênez pas.
— Puis-jc entrer chez ma femme?
— Il faudrait que je lusse sur que vous en sortirez par la même porto où je vous attendrai.
— Je ne suis- guère propre à la gymnastique.
— Ecoutez, vous me paraissez un homme charmant; jamais je n'ai arrêté personne qui s'y soil prêté de meilleure grâce.
— Vous me paraissez également un galant homme : je doute qu'on puisse être arrêté avec plus d'agrément,
— Je vais vous donner une preuve de confiance entièrement iiiu-ilée : je vous donne rendez-vous dans cinq minutes au boni de l'avenue.
— J'y serai dans quatre.
— Je m'en vais ; an revoir.
Hugues entra chez sa femme, il avait quinze pièces de vingt francs, il en mil huit sur la commode et dit :
— Comme je vous en avais prévenue, je suis arrêté et je vais en prison. Adieu.
Puis il sortit el ferma la porte sans lui donner le temps de répondre.
— On ne peut être plus exact, dil M. A"*.
— L'exactitude est chez les captifs une politesse forcée.
M. Y" le lit monter dans le fiacre. Hugues voulait qu'il passai le premier.
— Je vous dirai a mon tour : C'est une politesse forcée; je ne puis vous laisser derrière moi. De même qu'une fois arrivé il faudra que-jc descende devant vous, de quoi je vous prie d'avance de m'excuser.
Hugues et A"* se placèrent an fond de la voiture, deux recors sur le devant, un troisième sur le siège, et le fiacre se mit en roule pour Paris.
Pendant le voyage, M. A"** disserta sur une pièce qui venait d'avoir quelque succès, sur le ministère et le dernier vote de la chambre des députés; il raconta quelques anecdotes sur une actrice en réputation récita une élégie et une fable de sa composition.
Quand on approcha de la rue de Clichy il dil à son pi isorinier :
— Ah çà ! sérieusement, chez quel ami voulez-vous que je vous conduise?
— Chez personne.
— Ah bab ! vous ne pouvez pas aller en prison pour une somme aussi modique.
— Vous savez, mon cher monsieur A"**, que je suis blessé, le voyage m'a beaucoup fatigué, et, en prison ou ailleurs, j'ai besoin de me" reposer.
— Je suis réellement taché d'avoir à vous écrouer ; êtes-vous bien décidé ?
— Oui.
— Cocher, rue de Clichy ! La fable que je viens de vous réciter fut insérée, il y a deux ans, dans l'Almanach des Muses, où elle fil quelque sensation. J'étais né pour la poésie, mais les circonstances ont, comme vous voyez, singulièrement dérangé nia vocation.
H était lard quand on arriva à la maison, le greffier prit le nom du prisonnier, et on le conduisit à une chambre forl propre, meublée d'un lit, d'une table, d'une armoire et de deux chaises.
Hugues, harassé de fatigue, s'endormit, à peine déshabillé, pour ne se réveiller que le lendemain au grand jour.
Il y avail un mois au moins qu'il n'avait goûté un sommeil aussi profond ; d'ailleurs, pour cette fois, rien ne l'obligeait à se lever de bonne heure : il n'avait pas de course fatigante à faire à Paris, pas d'ordres à donner aux domestiques, pas de querelles à soutenir contre sa femme ou sa belle-mère.
Il se retourna et se rendormit, niais de ce sommeil léger où le corps seul dort, tandis que l'esprit, éveillé, se joue sans que rien le retienne que la crainte de réveiller le corps; de ce sommeil avec la conscience du sommeil, qui est une des plus grandes jouissances que la nature ail faites à l'homme.
Deux heures après, il fut réveillé par la voix d'un gros garçon aux joues roses, qui lui demanda s'il n'avait pas d'ordres a lui donner le garçon rapportait les habits brossés cl les bottes cirées.
— Monsieur veut-il le coiffeur ?
Hugues n'avait jamais été si bien servi depuis qu'il était au monde.
— Pourrait-on avoir un bain?
— Pour quelle heure ?
— Le plus lot possible.
— Monsieur sera servi dans un quart d'heure.
Au bout d'un quart d'heure on apporta le bain. Au sortir du bain, Hiigues>e remit au lit, puis on vint le raser.
— Voulez-vous être frisé?
Hugues se fil friser pour la première fois de sa vie.
— Que faire ici ?.. Si j'avais des livres '.'
— Monsieur n'a qu'à indiquer ceux qu'il désire : il y a ici un cabinet de lecture, je vais les lui aller chercher.
Monsieur voudra bien désigner les personnes qu'il désire recevoir ; ce
T.E CHEMIN LE PUS COl'UT.
n'esl que sur la liste donnée au greffe par monsieur que les laitu -r i s, i scronl délivrés.
— Je peux recevoir qui je veux?
— Oui, monsieur.
Et personne ne peut me venir voir sans ma permission ?
— Non, monsieur.
— Pas même ma belle-mère, ni ma femme?
— Non, monsieur.
— EL bien : je ne donnerai aucune liste, jo ne veux voir personne.
— Il fait un temps magnifique : monsieur devrail aller faire un tour de jardin, pendant que je nettoierai sa chambre.
— Comment ! un tour de jardin : est-ce que je puis sortir de ma obamhre î esl ce qu'il y a un jardin 7
— El un fort beau.
— Où je puis aller ?
— Tant qu'il vus plaira.
— Mais c*esl un paradis que cette maison !
— Monsieur veut-il que je lui monte à déjeuner î
— Comment mange-l-on ici?
— Comme ailleurs; il v a un restaurant à la carte.
— Ali ! parbleu, depuis que je suis marié, ou n'a jamais voulu me faire manger de sauêr-craût, comme j'en mangeais chez maître Kreis- Jierer : vous me monterez de la sauër-craùt.
— On monia à Hugues d'excellente sauër-craût.
— Monsieur n'oubliera pas d'aller recevoir son prêt au greffe.
— Qu'est-ce que mon prêt .'
— C'esl une somme que le créancier de monsieur est obligé de lui fournir chaque semaine pour ses aliments.
Ab ça ' pensa lingues, je suis ici nourri, logé gratuitement; j'ai un grand jardin pour me promener, je puis recevoir qui je veux, eue entièrement à l'abri des gens qui me déplaisent ; on n'a pas besoin de s'habiller, pa-. besoin de travailler; on n'a ni souci, ni tracas: on se lève quand on veut, on dort quand cela semble agréable; mais que peut-on demander de plus dans la vie, et n'est-ce pas précisément là le but des travaux, des veille^., des efforts de tous les hommes? Eue i< i, c'est avoir quatre nulle francs de renie; pourquoi neni'a-t-on pas mis ici plus tôt? ' Pourvu tiue l'on m'y laisse longtemps.
Et, dans sa joie, il se mit à chanter tous les airs qu'il savait, el malheureusement aussi ceux qu'il ne savait pas.
Il y avait alors dans la prison, — je ne sais s'il a subsiste, — un usage ron remarquable et plein d'humanité : quand il arrivait un nouveau prisonnier, les plus anciens allaient en dépuration lui faire une visite, le consoler, le mettre au fait des habitudes de la prison, des distractions qu'on y pouvait rencontrer, et l'inviter à un dîner qui devait achever de l'égayer el lui raffermir l'esprit.
La depulalion arriva donc jusqu'à la porte de Hugues ; mais les membres qui la composaient l'entendirent chanter de si grand cœur, qu'ils jugèrent que leur nouveau compagnon n'avait pas un besoin urgent de consolations, et qu'il suffirait de l'inviter à dîner lorsqu'il paraîtrait au jardin, où un temps magnifique réunissait tous les prisonniers.
Hugues lut enchanté en voyant, au milieu d'un immense jardin sablé, de grand-. sv< omores et des acacias sous lesquels on avait construit des lianes de gazon. Dans d'autres parties étaient des plates-bandes remplies de fleurs que les prisonniers cultivaient eux-mêmes.
Entre les prisonniers, les uns lisaient à l'ombre des acacias, les autres se promenaient en causant soit entre eux, soit avec des amis, hommes et femmes, du dehors. Beaucoup jouaient aux boules ou aux quilles.
Hugues accepta l'invitation qui lui avait été faite: son nom le lit reconnaître pour un jeune artiste de quelque talent : il fut reçu à bras ouverts.
Vers neuf heures on sonna la retraite. Lorsque Hugues fut dans sa chambre, il entendit une musique vive et entraînante ; c'était la musique des danses de Tivoli, dont la prison n'est séparée que par un mur mitoyen. A dix heures on lira le feu d'artifice : de grandes gerbes de leu s'élancèrent à travers les arbres.
lingues s'endormit.
Cinq jours se passèrent ainsi. Hugues avait l'ait acheter le linge dont il avait besoin : il avait rendu le dîner aux anciens prisonniers.
Au bout de cinq jours, il trouva singulier de n'avoir reçu aucune nouvelle de sa femme.
Le sixième, il vit dans son silence une grande sécheresse de cœur.
Le septième, il se promit de ne jamais la revoir.
Le huitième, arriva l'oncle Jean.
L'onde Jean élailallé par hasard à X***.
— Vous venez voir voue neveu, avait dit madame Lcloup; il met en ce moment le comble à sa jolie conduite : il a laissé ici sa femme, seule, abandonnée, sans argent, sans protection.
L'oncle avait demandé à voir Louise.
— Vous le voyez, dit Louise, il m'a abandonnée.
— Mais où est-il ?
— A la prison pour dettes.
L'oncle Jean avait senti se dresser sur sa tête tout son peu de cheveux.
— Il a donc été arrêté ?
— Il y a six jours.
— Ei vous dites qu'il vous a abandonnée?
— Certalm ment.
— M. us ce ii esi pas volontairement.
— Il n'avait qu'à ne pas se mettre dans le e;is ilu se faire emprisonner.
— L'avez-vOUS vu? demanda l'oncle Jean.
— Non. .le ne sais pas si cela lui ferait plaisir.
— Lui avez-vous écrit ?
— .le ne sais pas s'il désire mes lettres.
— N'ètes-voiis donc pas sa femme ?
— Oui, dit-elle, et c'est là mon malheur.
— Il a, dit madame Lcloup, plus de quarante mille francs de dettes.
— Vraiment ! dit l'oncle Jean; mais vous m'élonnez beaucoup.
— (l'est cependant la vérité, dit madame Lcloup. La fortune de ma fille et la mienne sont compromises; ma pauvre fille est ruinée.
L'oncle Jean accourut tout effrayé; ce De fut qu'avec peine qu'on le laissa pénétrer près de son neveu : il y avait à remplir, pour cire admis, certaines formalités que son empressement lui avait fait négliger.
Il prit en entrant un visage de circonstance; Hugues se prit à rire. — Hé! qif avez-vous, cher oncle? lui dit-il; prétendez-vous attrister notre prison? Regardez aulour de vous, et vous ne verrez pas une seule figure aussi triste que la voire, à vous qui, seul entre lous, jouissez de l'inappréciable bienfait du la liberté. Voulez-vous faire une partie de boule ou de bouchon? J'espère, cher oncle, que vous me ferez l'amitié de diner avec moi; vous aurez ici meilleure et plus cordiale réception que je n'ai pu vous la faire la dernière fois que vous avez, dîné chez moi, à X '".
L'oncle regardait son neveu avec un grand élonnemenl : jamais il ne l'avait vu si gai, jamais il ne lui avait vu le teint aussi frais et aussi reposé, du moins depuis son mariage.
H prit Hugues à pari el lui dit :
— Tu ne peux rester ici. Je viens le voir pour aviser aux moyens de te faire sortir.
— Ma foi, cher oncle, si vous le voulez bien, nous n'en parlerons pas aujourd'hui; depuis bien longtemps je n'ai pas joui d'une paix égale a celle que je goûte entre ces liantes murailles qui, me séparant du reste du monde, semblent plus me défendre que m'enfermer. J'étais si malheureux depuis longtemps, si accablé quand on m'a amené ici, que je suis aujourd'hui le plus heureux des hommes, des tracas que je n'ai point. •
— Mais, mon pauvre neveu, dil l'oncle Jean, comment se fait-il qu'en si peu de temps tu aies pu dévorer la fortune de ta femme ? A quoi donc faisais-tu passer l'argent? Est-ce que lu jouais?
— Diles-moi, mon oncle, est-ce l'inlluence de la prison qui vous fait ainsi divaguer ?
— Je ne divague point. Ta femme n'est-elle point ruinée .'
— Mais, mon cher oncle, je n'ai jamais ni reçu ni dépensé on sou du bien de ma femme.
— Bien vrai ?
— Sur l'honneur!
— C'est un grand souci de moins. Alors tu n'es que malheureux et on n'aura pas de reproches à te faire. Il ne reste plus que tes affaires personnelles à arranger : mais la somme est énorme.
— Mais non, mou oncle.
— Comment non ! Cela vous est bien facile à dire, à vous autres jeunes gens, qui croyez que l'argent pousse comme des champignons. Mais moi, qui ai passé vingt ans en Amérique sans pouvoir en rapporter un sou, je sais combien il esl rare.
— Mais mon oncle, on me doit plus que la somme qui m'a fait renfermer ici.
— Comment ! plus de quarante mille francs !
— Mais non, je suis ici pour neuf cent soixante francs.
— Les autres créanciers ne l'ont donc pas recommandé?
— Comment, les autres créanciers?
— A moins que ce ne soit qu'un seul auquel lu doives les irente-neuf autres mille francs.
— Quels trente-neuf mille francs?
— Ce resle des quarante mille bancs que lu dois.
— Qui? moi, quarante mille francs!
— C'est ta belle-mère qui me l'a dit.
— Ma belle-mère est mie flatteuse, je n'ai jamais eu assez de crédit pour cela.
— Et tu ne dois que neuf cent soixante francs?
— Pas un sou de plus.
— Mais alors, c'est une bagatelle.
— Comme je vous le disais, cher oncle.
— Ab çà ! lu n'as pas reçu de nouvelles de la femme!
— Non !
— C'est singulier ! pas une leltre? Elle n'a pas demandé à te voir?
— Rien.
— Elle me l'avait dit, et je ne voulais pas le croire. Quel effet cela te fait-il?
— Elle n'a pas de cœur. Mais, mon cher oncle, venez diner. Hugues appela deux ou trois prisonniers qu'il présenta à son oncle, et
on alla se mettre à table où on servit un dîner fort complet. Les plus
joyeux propos furent échangés, ainsi que les contes les plus gais. L'oncle Jean se laissa entraîner par la gaieté de ses conviveset raconta ses voyag -
Après le diner, l'oncle el le neveu se promenèrent dans le jardin en fumant.
Il faudra, cher oncle, que vous alliez demain à X"*.
— Certainement, et je ferai comprendre à ta femme...
— Vous lui fera comprendre que j'ai besoin de linge. Vous m'apporterei «les chemises! des mouchoirs, îles bas, ele.
— Mais lu ne \eu\ donc pas sortir d'il i '.'
— Pas encore, i her oncle; et en tous cas je n'en veux pas sortir par le secours de ma femme.
— Ha s l 'est son devoir de te tirer d'ici.
— Je lui en fais grâce. *
— Si elle l'offrait d'elle-même?
— C'est-à-dire que tous voulez la forcer d'agir volontairement; il n'est plus temps : une femme de dix-neuf ans ipii voit sou mari malade entraîné en prison sans se jeter entre lui et ceux qui l'emmènent, qui ne le suit pas, qui laisse passer cinq jours sans le voir, sans lui écrire, celte femme-la n'a pas de cœur, et je la remercie de tout ce qu'à l'avenir elle fera ou ne fera pas. Qui pourra me confirmer à moi-même le droit que je crois avoir de reprendre ma liberté?
Promettez-moi donc cher oncle, et promettez-le moi à la fois sur l'honneur et p;>r l'amitié que vous me portez, que vous ne lui direz pas un seul mot à ce sujet.
L'oncle promit.
— C'est singulier, disait l'oncle Jean en rentrant chez, lui, j'ai ri, et de bon cœur, tout le jour, et je ressens une tristesse indicible.
L'oncle Jean n'avait pas compris ce que c'est que cette gaieté convulsive de la prison, celte gaieté dont on est brisé le soir, dont on pleure quand on est seul.
Le lendemain il arriva à X"" de bonne heure; il ne comprenait pas l'indifférence de Louise sur le soit de son mari, d'un mari qu'elle avait épousé par amour; et, en effet, elle élait assez difficile à comprendre. J'en serais, pour ma part, fort embarrassé, si j'écrivais un roman. Elle ne peut guère s'expliquer que par les idées que madame Leloup avait fait germer dans sa tête et dans son cœur. Elle croyait son mari ruiné sans ressources, et hors d'état de pouvoir jamais lui offrir une situation honorable; elle le croyait ruiné par des femmes pour lesquelles il avait fait plus de quarante mille francs de dettes; elle se considérait, sur la foi de sa mère, comme une jeune femme intéressante, ruinée et abandonnée par un mari indigne d'elle.
L'oncle Jean regarda Louise en disant : J'ai vu mon neveu. Mais son visage ne trahit aucune émotion.
Il crut du moins la piquer en ajoutant : Il m'a chargé de lui apporter du linge. Il pensait que Louise dirait : Me vous a-t-il donc chargé que de cela? n'a-t-il rien dit pour moi?
Elfe ne fit qu'échanger un regard avec sa mère ; ce regard était presque triomphant; il voulait dire : Je suis bien la jeune femme intéressante ruinée et abandonnée par un époux indigne d'elle.
L'oncle Jean avait fait à son neveu la promesse solennelle de ne rien dire à Louise pour l'engager à le tirer de prison ; mais il ne put s'empêcher d'éluder un peu son serment.
— Du reste, dit-il, il n'est arrêté que pour neuf cent soixante francs. Madame Leloup fit un signe d'incrédulité. Louise fit donner le linge
qui se trouvait prêt.
L'oncle Jean, cependant, examinait des bijoux qui couvraient une table.
— Voilà une jolie montre, chère nièce, dit-il, et les brillants qui l'entourent doivent avoir une certaine valeur.
Louise ne lépondit rien.
Madame Leloup prit la parole.
— Après le scandale de l'arrestation de M. Hugues, nous ne pouvons rester dans ce pays, où l'on nous montre au doigt. Mon Dieu ! dit-elle, qui aurait dit que j'en serais un jour réduite là pour avoir tout sacrifié au mari de ma fille !
L'oncle Jean faillit lui demander quels étaient ces prétendus sacrifices ; mais il voulait éviter de choquer Louise en embarrassant sa mère. Celle-ci continua :
— Vous voudrez, bien demander à votre neveu l'autorisation de vendre quelques meubles qui seraient inutiles et embarrassants à Paris, et qui serviront à payer les dettes qu'il a faites ici.
Un homme de trente ans entra en ce moment : c'était un voisin. Il était petit, important, et portait des lunettes. Madame Leloup parut le voir avec plaisir.
— Eh bien! dit-il, quelles nouvelles?
— Il n'a pas même écrit à sa femme.
— C'est prodigieux.
Ici l'onde Jean regarda l'inconnu d'un air si surpris, si mécontent, que le voisin en fut un moment décontenancé et se nu.
Cependant il ne larda pas à se remettre, et demanda a Louise îles uini- \ elles de sa santé.
Celle-ci, d'un air dolent et résigné, tout à fait convenable au rôle qu'elle jouait à son insu, répondit qu'elle était fort soulfrante.
Le voisin et madame Leloup échangèrent un regard de commisération.
— Monsieur, tlit madame Leloup eu désignant l'oncle Jean, monsieur est l'oncle du mari de ma fille.
Le voisin salua d'un air dédaigneux qui disait le plus clairement du monde : Je ne VOUS en lais pas mon compliment.
— Et monsieur, ajoula-t-cllc en désignant le voisin, est avocat, mon conseil et celui de ma tille.
L'oncle Jean rendit le salut d'un air moitié méprisant, moitié menaçant, qui signifiait non moins évidemment : Si mon neveu élait ici, il jetterait monsieur par la fenêtre, el je remplacerais volontiers mon neveu.
La présence de cel étranger gênait l'oncle Jean, en cela qu'elle l'empêchai! de renouveler ses tentatives indirectes auprès de Louise. Cependant il lui vint une idée ; il feuilleta un livre et le plaça tout ouvert devant Louise.
— Avez-vous, dit le voisin à madame Leloup, demandé l'autorisation dont je vous ai parlé ?
— J'ai prié monsieur de la demander à son neveu.
— 1 ni avez-vous fait pari également de ma proposition relativement au chien ?
— Non, mais vous m'y faites penser.
— Monsieur, dit-elle à l'oncle, monsieur veut acheter cet énorme chien qu'il a plu à monsieur Hugues d'amener ici ; il en offre deux cents francs; certes, je n'ai pas hésité à profiter de cette bonne intention, mais monsieur prétend qu'il ne peut prendre possession de l'animal sans un consentement écrit de votre neveu : je vous serai obligée de le lui demander.
Le livre que l'oncle Jean avait placé sous les yeux de Louise était un Code, et il était ouvert à cel endroit :
« Art. 1567. — L'immeuble dotal peut êlre aliéné avec permission de justice elaux enchères, après trois affiches, pour tirer de prison le mari ou la femme. »
Louise ferma le livre sans rien dire.
L'oncle Jean se leva et partit.
— Mon neveu, dil-il à Hugues, lu as raison, ta femme n'a pas de cœur; j'ai presque manqué à la promesse que je t'avais faite ; je lui w\ fait comprendre à plusieurs reprises qu'elle avait divers moyens de le, tirer de prison ; je ne te donnerai aucun détail, mais je n'ai jamais vu de cœur aussi sec.
— N'en parlons plus, dit Hugues. Maintenant , cher oncle , je vous avouerai que je commence à étouffer ici, et que nous allons aviser aux moyens d'en sortir.
— La loi le donne un droit : quoique marié sous le régime dotal qui rend le bien de ta femme inaliénable, elle fait une exception pour le cas où l'un des deux conjoints se trouve en prison.
— C'est un droit dont je n'userai pas. Demain je vous donnerai des lettres pour recevoir de l'argent qui m'est dû.
L'oncle communiqua à son neveu les commissions dont on l'avait chargé pour lui ; il fut indigné en apprenant qu'on avait voulu vendre Schùtz. — Oh ! dit-il, Schulz ne sera pas vendu, lui qui a été là-bas mon ami. Pour ce qui est des quelques meubles qu'elles veulent vendre, voici mon autorisation. Il faut, mon oncle, que demain vous retourniez à X*" ; vous prendrez ce qui m'appartient personnellement, et vous le ferez porter chez vous; vous ramènerez Schùtz ; alors, ce n'est qu'aprèsdemain que je vous donnerai les instructions nécessaires pour récolter de l'argent. J'use de vous bien librement, cher oncle.
— Tu as raison, dit l'oncle Jean ; mon patron est un homme excellent, auquel j'ai confié le besoin que tu as de moi, et qui me donne tout le temps nécessaire.
L'oncle Jean arriva à X*" d'assez grand matin ; ces dames étaient à déjeuner, et avec elles le voisin.
L'oncle Jean donna à madame Leloup l'autorisation de son gendre, puis il fit enlever le pauvre mobilier de garçon de Hugues.
— Il m'abandonne donc tout à fait ? dit Louise en levant au ciel ses beaux yeux noirs.
— Mais, dit l'oncle, s'il y a abandon, je ne pense pas qu'il vienne tic sa part ; lui, à coup sûr, ne vous eût pas laissée en prison.
— Faut-il donc qu'elle consomme sa ruine? dit madame Leloup ; et d'ailleurs, le peu qui lui reste ne suffirait pas pour payer cinquante mille francs.
— Il reste à votre fille précisément ce qu'elle avait en se mariant, puisque mon neveu n'en a rien dépensé, et je répète qu'il est arrêté pour neuf cent soixante francs.
— >'ous savons ce que nous savons, dit madame Leloup, encouragée parmi geste de dénégation du voisin.
— Du reste, ajouta l'oncle Jean, il n'est plus besoin de discuter ce point, mon neveu m'a déclaré formellement qu'il ne recevrait rien de sa femme ; je ne suis venu ici que pour emmener son chien; demain Hugues ne sera plus en prison : il a des parents et des amis qui connaissent leur devoir, lorsque ses ressources personnelles ne suffiraient pas.
Comme il allai) dans la cour détacher ^< Imi ^ , Louise le suivit. — Louise, dit-il, vous au/ perdu par votre faute un brave et honnête li,i ie, mi Itttu mari cl un bon avenir.
Tenez, dit-il, son chien n'a ni à boire ni à manger : vous êtes une
méchante femme
Louise alors releva la tête avec orgueil, el lui du : — Monsieur, vous ries chez moi, et, quoique je sois une pauvre femme abandonnée, je trouverai bien quelqu'un qui me fera respecter.
.— Madame, dit l'oncle Jean, une honnête femme ne <i<»"n pas avoir d'autre défenseur que son mari, et le vôtre est en prison pane que vous
le voulez bien. Du reste, je suis ici chez n neveu, mais, une fois que
j'aurai dépassé le seuil de votre maison, vous serez chez vous, car lingues n'y rentrera pas.
Il emmena Scliùlz qui le suivit avec joie.
Louise les regarda partir précédés de la charrette qui emportait les effets de son mari.
Quand ils eurent disparu au détour du chemin, elle sentil sa poitrine se gonfler; elle eut un moment d'incertitude, elle entrevit la possibilité qu'elle fût trompée par sa mère, elle pensa à la douce affection, à la noblesse de celui qu'elle ne devait plus revoir.
Mais le voisin et madame Leloup vinrent la troubler dans cette impression, pour lui montrer un carton qu'ils avaient dérobé parmi les effets appartenant au prisonnier.
Ce carton contenait des notes, des papiers d'affaires, ci sa correspondance privée; quelques lettres de femmes y étaient mêlées. Madame Leloup lui à sa fille celles qui ne trahissaient en rien une date antérieure au mariage. Louise alors reprit toute son irritation contre Hugues. Le voisin se mit en route pour aller à Paris l'aire enregistrer l'autorisation de vendre les meubles.
Le lendemain on appela Hugues au greffe de la prison, et on lui dit : Votre écrou est levé, vous êtes libre.
An greffe était l'oncle Jean avec Schûtz.
Mais, cher oncle, dit Hugues après avoir senti sa poitrine se dilater aux premières bouffées d'air libre, expliquez-moi ma subite et inattendue liberté?
— Rien n'est plus simple : j'ai pensé que lu ferais mieux que moi tes recouvrements, et d'ailleurs tu paraissais avoir au moins assez de la prison. J'ai mis ma montre el mes effets en gage, j'ai vendu une partie de ce que j'ai rapporté de X"*, et le patron m'a prêté ce qui me manquait
Hugues embrassa son oncle au milieu de la rue.
Quelques jours après, il avait fait ses recouvrements et remboursé son oncle et son patron.
Il n'avait pu trouver son ami Joseph Lcbon, le marchand de tableaux, qui, sous le nom d'un autre, l'avait fait mettre en prison pour le forcer à payer un billet dont lui, Joseph Lebon, devait une partie. Le hasard ou la prudence avait fait faire on voyage à cet excellent ami.
Hugues demeurait provisoirement chez son oncle. Vn malin, celui-ci lui dit : Je n'ai pu dormir, j'ai pensé toute la nuit à ta femme. Quels sont tes projets à son égard?
— Elle n'est plus ma femme.
— J'ai pensé à son extrême jeunesse, à l'influence de sa mère.
— Avcz-vous aussi pensé aux efforts que j'ai faits pour la ramener à moi? avez-vous pensé à son abandon, à la sécberesse de son cœur?
— Elle a dis-neuf ans; elle est sous une influence étrangère; dans six mois, dans un an, elle sera désillusionnée, et elle viendra à les genoux te supplier de la reprendre, de lui rendre sou avenir, son bonheur, sa considération, et alors tu ne seras plus le maître de la reprendre : il faut quitter pour toujours une femme que l'on a quittée un an.
Alors elle te reprochera de n'avoir pas usé contre elle et pour elle d'une sage autorité; elle le reprochera de l'avoir laissée à la folie de sa propre volonté, à la folie plus grande de la volonté de sa mère.
— Tant que je l'ai crue égarée, trompée, j'ai lutté avec un courage au-dessus de mes forces; j'ai fait pour elle mille fois plus que pour Thérèse, Thérèse que j'aimais.
— Eh I qu'est-ce que Thérèse? dit l'oncle Jean.
— Je ne reverrai plus Louise, dit Hugues sans répondre à cette question, Louise n'est plus ma femme.
La discussion continua entre l'oncle et le neveu, et continua si longtemps que je n'en imposerai pas la suite à mes lecleurs.
Chacun s'épuisa à donner les meilleures raisons qu'il put trouver pour appuyer son avis, et il arriva entre eux comme dans toute discussion un peu prolongée, comme il arrive surtout aux avocats : ils perdirent de
vue l'intérêl des personni s qu'ils défendaient : — l'oncle de Louise, Hugues de lui-même, — pour ne plu^ s'oc c uper que de l'intérêt du li ioin-
phe ou île la défaite de leur plaidoirie. Us se séparèrenl sans soli n
mais ils élaienl l'un el l'autre de -i excellentes gens 1 1 de si bonne foi, qu'il arriva ce qui n'arrive guère, chacun persuada l'autre, le neveu
pensa qu'il fallait em ore employer quelques mesun s de siliation el
d'indulgent e ; l'oncle fui convaincu que les torts de Ionise venaient du cœur, el n'offraient aucun espoir, de telle sorte que si, deux heures après, ils avaienl renouvelé leur discussion, chacun aurait changé de cause.
Hugues, après le dépari de sou oncle, s'habilla et se dit : Je vais allei à V", je parlerai à Louise, j irai chercher au fond de son cour ce qu'il peut y avoir de bons sentiments, je lui peindrai les sombres nuages
qu'elle amoncelle sur son avenir ;
Je lui ferai voir ce qu'elle peui encore espérer de bonheur, Si elle est irop aveuglée pour me comprendre, mais si cependant je vois en elle le germe de quelques lions sentiments, j'emploierai une salutaire autorité, je l'arracherai à la dangereuse influence de sa mère, je
l'emmènerai, je la garderai avec moi, je travaillerai avec assiduité, et en peu de temps j'aurai rétabli mes affaires.
11 descendil l'escalier. Comme il passait devant le portier, celui-ci l'appela, et lui remit une liasse de papier timbré. A travers le griffonnage le plus hiéroglyphique, il discerna le nom de sa femme, Louise Leloup, puis le sien ; puis quelques termes, approchant de ceux de la langue usuelle et intelligible, lui tirent comprendre de quoi il s'agissait.
C'était une plainte et une requête en séparation de corps et de biens, que sa femme lui faisait signifier; il était en même temps cité à la chambre du tribunal civil de première instance, aux termes des articles 877 et 878 du code de procédure civile.
C'est pourquoi, au lieu d'aller à X"', il alla passer sa matinée au musée de peinture,
Voici ce qu'avait l'ait madame Leloup depuis qu'elle avait perdu l'espoir de faire marcher à son gré la maison de son gendre : elle avait compris que, tôt ou lard, elle sérail obligée de se séparer de lui, et c 'était avec un vif sentiment d'effroi qu'elle songeait à l'exiguïté de son revenu, qu'avait augmenté, jusqu'au mariage, la fortune particulière de sa fille. Llle regretta alors amèrement de l'avoir mariée ; et la désunion qu'elle ne tarda pas à mettre entre les deux époux lui fit concevoir l'idée que, s'ils se séparaient, elle se trouverait, comme devant, jouir de la petite fortune de sa fille en surplus de la sienne.
Aussi s'était-elle empressée de vendre les meubles de Hugues, non pas jusqu'à concurrence de la somme nécessaire pour payer les dettes auxquelles elle avait contribué pour sa part, mais bien tout ce qui appartenait à son gendre el à sa fille.
De là, elle lui présenta les affaires de Hugues comme complètement perdues, fit paraître la mention de quarante mille francs de délies, lui fil voir que Hugues n'avait plus ni meubles, ni logement pour la recevoir, et enfin lui persuada qu'elle n'avait plus de ressources que dans sa mère; alors on la décida à faire la plainte que Hugues avait reçue.
Le lendemain, comme il déchiffrait de son mieux les mensonges grotesques et les bouffonnes exagérations qui composent d'ordinaire ce genre de requête, le voisin de ces dames se présenta.
Il venait pour concilier cette fâcheuse affaire, voir si M. Hugues ne consentirait pas à en amortir le scandale, en faisant à sa femme une pension convenable, proportionnée à ses moyens.
Il se présentait du rcsie comme l'ami et le conseil de ces dames.
— Monsieur, lui dit Hugues, ces daines ont peut-être d'excelleules raisons pour vous mettre dans leur confidence ; mais je n'en trouve aucune qui m'engage à vous mettre dans la mienne ; si donc c'est le seul but de votre visite...
— ■ Alors, monsieur, puisqu'il en est ainsi, nous plaiderons.
— Monsieur, dit Hugues, je vous serai obligé de fermer la porte en vous en allant.
— Très-bien, monsieur.
El le voisin soi lit .
Hugues, qui ne demandait pas mieux que d'être séparé de sa femme, ne parut pas à l'audience à laquelle il était cité; et on ordonna alors qu'on passerait aux débals.
Dans une seconde audience, les faits furent déclarés pertinents;
Hugues les déclara impertinents, et ne bougea.
Mais il ne larda pas à apprendre que madame Leloup avait écrit à ses connaissances des circulaires fort injurieuses pour lui, dans lesquelles on l'accusait d'avoir ruiné et abandonné sa femme, après une foule de mauvais traitements.
— Cher neveu, dil l'oncle Jean, si tu laisses prononcer contre loi la i séparation que l'on demande, ce sera avouer tacitement les faits plus ou
moins odieux qui te sont imputés.
Aussi Hugues, ayant reçu une assignation à huitaine franche, pour se voir condamner o, etc., se présenla-l-il à la chambre de première instance.
Mais, comme à la lin des huit jours désignés il se trouvait un dimanche el un lundi, jours de vacances au Palais, huitaine franche signifiait le treizième jour, ce que Hugues n'eût certes pas deviné, si un avocat ne le lui eût charitablement appris.
— Votre affaire ne vient que mardi prochain.
— Je vous remercie.
— Comment voir* troué a-t-il pu se tromper a cela?
— Gomment, mon avoué?
— Oui ! l'avoué njui s'est constitué pour vous.
— Je ne sache pas qu'il se soil i cuislilué poui moi aucun avoué.
— Félicitez-vous alors que votre affaire u'arrive p:is aujourd'hui, \<>us auriez éié condamné par défaut.
— Comment! par défaut? Je croyais qu'on condamnai! par défaut un absent.
— Sans avoué. \ous êtes considéré comme absent.
— Mais, je dirai que je suis là.
— I a justice ne vous entendra pas et ne vous verra pas.
— Elle est donc sourde et aveugle '.'
— La constitution d'un avoué peut seule lui affirmer votre identité.
— Ainsi il me faut un avoué ?
Il est singulier, dirait Hugues en traversant pour s'en aller la vile (les Pas-Perdus, qu'un honnête homme accusé injustement et ridiculement ne puisse faire ses affaires lui-même.
Il alla trouver un avoué qui voulut lui faire prendre un avocat ; mais celle loi-, comme la loi ne l'y obligeait pas, comme l'avoué ne lui donnait pour raison que so" propre avantage, Hugues tint lion et annonça loinicllemciil qu'il plaiderait lui-même.
El d'ailleurs, il avait lu dans Beaumarchais :
« Un homme qui a quelque instruction et un peu d'esprit parlera toujours mieux dans sa propre cause que le nici leur avocat. »
Hugues avait, sur la requête, composé une plaidoirie très-courte et très-simple.
<( La loi, devait-il dire, a lixé d'avance les cas dans lesquels la séparation peut être ordonnée. Or, en prenant un à un tous les faits articulés par la plainte, sans avoir même aucun égard à l'exagération ordinaire de cette sorte de pièces, on n'y trouverait aucun grief qui tombal dans les cas prévus par la loi. -le suis devant vous, messieurs, seulement pour ne pas faire défaut, seulement pour obéir à la citation qui m'a été faite; je ne me défendrais pas que vous ne pourriez me condamner.
« Je nie défendrai néanmoins, parce que les laits qui me sont impurs, tout insuffisants qu'ils soient pour le parti qu'en veulent tirer mes adversaires, sont cependant de nature à porter atteinte à ma considération. »
Ici lingues devait démentir par des preuves faciles les allégations assez niaisement entassées dans la requête.
Puis il aurait terminé par une péroraison sur laquelle il avait quoique raison de compter beaucoup.
« Vous ne pouvez donc, messieurs, prononcer la séparation contre moi, sur les faits tels que les présente la requête.
« Iles faits, je viens d'ailleurs de prouver leur fausseté.
« D'autre part, si je demandais la séparation à mon tour, attendu que la loi, dans sa sagesse, la prononce contre la femme sur des faits qui, avec l'apparence d'une gravité moins grande, sont cependant au moins aussi importants relativement, je soutiens que vous ne pourriez pas me la refuser.
« Eh bien ! je ne demande pas la séparation, je demande même qu'elle ne soit pas prononcée, parce que ma femme est jeune, parce qu'elle est sous une influence étrangère et pernicieuse, parce que j'espère, à force de soins, de patience et d'affection, la ramener à des idées plus saines et au bonheur. »
Voici ce que Hugues avait dessein de prononcer à l'audience. ,
Mais un avocat se leva pour parler contre lui, et cet avocat était précisément le voisin qu'il avait mis à la porte peu de temps auparavant. l'etie circonstance commença par le mettre de mauvaise humeur.
« Messieurs dit l'avocat, deux femmes trompées, ruinées, abandonnées, sans secours, sans appui, empruntent ma voix pour vous demander aide et assistance ; une mère qui a tout sacrifie pour sa fille, une fille qui s'est vu tout enlever par un mari dissipateur et débauché, viennent vous demander justice et se mettre sous la sauvegarde des lois. »
Hugues devint bleu de fureur, en entendant accoler à son nom ces étranges épilhètes II aurait interrompu l'avocat, sans son avoué et son oncle qui le continrent de leur mieux.
« Notre partie, continua l'avocat, a cru pouvoir apporter, dans les relations les plus sacrées, dans les nœuds les plus respectables, les caprices d'imagination, le dévergondage d'esprit, que l'on tolère dans les artistes pour ce qui a rapport à leur art. Il a cru que, par cela seul qu'il était quelque peu peintre, il avait le droit de n'être ni époux ni citoyen; il a pris au sérieux la mythologie et a élu domicile dans les nuages, sans se soucier des lois de la terre.
« Il a froissé les plus purs sentiments : l'amour maternel le plus dés- | intéressé et le plus dévoué, d'une part; d'autre part, la tendresse con- I jugale la plus paiientc, la plus résignée. Car ce n'est pas sur des premiers torts que mes clientes ont recours à notre justice ; c'est après avoir
longtemps, dans le silence, dévoré leurs douleurs el leurs larmes ; c après avoir eu recours aux prières, aux supplications, aux pleurs; à armes que le ciel a données aux femmes, et qui triomphent des boni les plus durs; mais qui ont échoué devant l'homme qui semblait se fail un jeu cruel du mal qu'il leur faisait chaque jour, o C'est au dernier degré du découragement que nous venons deva
vous. »
Ici, l'avocat accusa Hugues d'avoir dilapidé la fortune de sa femme d'avoir, avec cette fortune, entretenu des filles d'Opéra ; d'avoir m traité la fille et la mère; d'avoir abandonné sa femme sans secours, sa ressources, etc.
Tout cela dura trois heures.
La réponse de lingues était bien facile, s'il s'en était tenu à ce <|u avait préparé ; s'il s'était contenté d'y joindre le récit exact et succin de sa vie depuis son mariage' s'il avait affirmé que la fortune de femme, non-seulement n'avait pas été détruite, mais qu'elle ne pouv; même pas être aliénée; qu'aucune des clauses du contrat n'avait C exécutée ; que les autres allégations demandaient à cire prouvée-., el
l!ais il débuta par faire une affreuse scène aux juges qui avaient pet mis a l'avocat de se servir à son égard de tenues peu mesurés.
Il voulut établir une chose qui ne manque pas de justesse :
Une l'Institution des avocats a pour cause principale la crainte de VO les plaideurs se livrer à une aigreur de discussion, peu séante devant justice cl peu instructive pour les juges. Que si lui, Hugues, plaidai pour ses propres intérêts, sortait des bornes de la modération la pli stricte, on ne manquerait pas de lui ôier la parole. Qu'à plus forle rai son un avocat devait être circonscrit dans les mêmes limites.
Mais, outre qu'il n'est jamais irès-adroil de faire des remontrances ses juges, les paroles de Hugues arrivèrent sur ses lèvres comme si idées dans sa tète, pêle-mêle, incohérentes, pressées, choquées, de lelr sorte que le président l'invita à se taire ou à parler avec plus de moi" ration ; mais il lui venait à la fois tant de choses justes et bonnes à din qu'il se récria contre la gêne qu'on lui imposait, parla encore avec pld d'aigreur et d'emportement.
Le président alors lui ôta la parole : — Faites plaider pour vous n avocat.
Hugues annonça que, puisqu'il en était ainsi, personne ne plaiderai
Il se relira.
On le condamna par défaut aux conclusions de l'avocat, à savoir ne plus fréquenter une femme donl il ne voulait à aucun prix ;
A restituer une dot qu'il n'avait pas reçue;
A restituer les quatre mille francs et les meubles vendus par maoanj Leloup;
A payer les frais du procès.
Deux heures après, il avait dit adieu à son oncle, emportant sa boit < à couleurs el trois cenls francs, et suivi de Scliulz.
— Cher oncle, dit-il, je vivrai partout de mon métier ; en attendant je vais, pour me reposer l'esprit el le corps, aller passer quelque lemp à Etrelat.
Je reverrai Thérèse.
— Qu'est-ce que Thérèse? dit l'oncle Jean.
Mais celle question n'oblint pas plus de réponse que la première qu l'oncle avait laite une autre fois sur le même sujet. Hugues continua :
— Pauvre fille! ou elle est morte on elle m'attend.
Ce sont, en effet, les deux seuls cas prévus d'ordinaire par les romans.
tel
Etrelat. — La jour de l'Assomption
Le jour de l'Assomption, le soleil se leva avec un éclal inaccoutumé Dès que ses premiers rayons se reflétèrent dans le- gouttes «le rosée supendues aux aiguillons verts des ajoncs, tout se disposa pour la cerém nie ordinaire de la fêle de la Vierge.
Mais M. le curé paraissait mettre quelque hâte dans son oliice: i pêcheurs, de leur côlé, manifestaient quelque impatience; depuis I matin, un frais vent d'est jetait dans la vallée quelques Heurs d nr qui détachait des ajoncs de la côte d'amont; aussi, des que la mer lut bénie, les pêcheurs el leurs femmes s'empressèrent de quitter leurs velemenls du dimanche, cl un grand mouvement se lit dans toute la coin muiie. , . .
Si le vent se soutient, comme tout semble le présager, on ira a la pe che demain, et il faut aujourd'hui livrer aux mareyeurs les maquereau»
pris li Seul l<
ior; les hommes cl les femmes i •s paniers, les emballent dan
iris des attelages nombreux arrivent des fermt
i' pal
,mi les maquereaux, emplis-
Daille et les aliaclient. Lie toutes voisines ; depuis la
s.."' intrigues, i seulement
, s,' procurer des chevaux, mais aussi pour empêcher es rivaux
eu avoir. I es premiers .rentre les mareyeurs qui arriveront au Uavie
ou a Focamp auront tout le bénéfice de la vente. Ici met huit chevaux
, de la erosseiir de nos timoniers à une de ces longues charrettes a deux
;,„i balancent -m' leur essiei' quand quatre ou emq sulliraienl
nlfeur la conduire; mais cela rail trois ou quatre chevaux dont un autre
• puni i a ,,as profile! . Ion- les chevaux ne sont pas propres a ce tra-
JvaV .luis h ville de l'ai is et sa banlieue, on n eu trouverait pas quatre
IK;ihlcs .le fournir connue eux mie Iraile de six ou li.nl lieues au -a op. ÎVmcMirc qu'une mu esl pleine, u» valet en Mous,- ,.| on salmis
?,: c assis sur un des chevaux, et, tenant toutes ses guides de corde
H -s, mbléi s dan- une main, il eXI lie a\ee un inuiieiise louel les pareS-
^len\ et les retardataires. Deux, trois voilures partent en même lemps : Bois les fouets et les jurons résonnent à l'envi, les mareyeurs encoura-
lleill leurs j;ens.
■ — Jean ! dix pistoles si lu arrives le premier. Pierre! crève les chevaux.
oi{ — Eloi! le- bêtes sont ferrées de neuf, louche hardiment
j, ,\|ors COI enee une course asSCÏ elïravanle : liens \oilures, attelées
Mdesix à huit, chevaux chacune, parlenl au grand galop des chevaux,
.par des ' hemins raboteux, pierreux, souvent étroits; montée, descente,
«rien ne les arrête, rien ne les ralentit; les fers des chevaux, le bruit des
roues, celui des fouets, les cris des charretiers, les annoncent de loin
«iaux piétons et aux voiluriers qui s'empressent de se ranger pour ne pas
Jêlre renversés. A peine ceux-ci sont en rouie que l'on charge d'autres
y voitures; loul le monde parle, marche, discute à la fois; les marchés se
proposent, se concluent et se ratifient en buvant à la hâte un verre de
/ft\\r\ re.
a Au milieu de ce mouvement, Vilhem seul, étendu sur la mousse, lume,
i »:t suit du regard la fumée de sa pipe, qui change de couleur eu se dila-
ii tant, et semble porter sa vapeur a ces nuages qui s'amoncellent devant
e soleil qui descend c n lace de la haie. M. le maire l'a charge d écrire
.ois couplets qu'il se propose d'improviser à un dîner auquel M. le
sous-pré el lui a fait l'insigne honneur de l'engager.
C'est à ce moment que Hugues arriva à Etretat par le chemin qui I y avait conduit la première fois. .,.„..,
Comme à la première fois, il s arrêta ému el pcnsil a 1 endroit ou, après la dernière moulée, on voit les maisons d'Etrctat dans la vallée, et la mer qui s'étend immense à l'horizon.
s A celte heure, elle était d'un bleu sombre, et l'horizon était chargé H de nuages violets bordés dune frange de pourpre et de feu ; les sommets des falaises étaient encore éclairés d'un jour complet et peut-être plus 1 1, lumineux qu'au milieu de la journée, tandis que l'ombre commençait à fis se répandre dans le fond de la vallée : là, le jour remontait au ciel, emportant le dernier parfum de la terre, le dernier son des cloches, el la prière qu'une poétique piété a imaginé de placer à celle heure solen- 1 nelle. L'émotion de Hugues n'avait plus cette fois ce vague et celle relia verie qui s'étaient emparés de lui lors de son premier voyage. A cet I aspect majestueux, dont ses sens étaient frappés, dans cette vallée .obscurcie, il voyait errer les ombres des plus douces journée de sa vie, les fantômes de ses illusions les plus chères, de ses plus précieuses espérances.
Dans celte nuit qui rendait tout confus, était la maison de Thérèse, ns ce faible bruit de voix mêlées qui montait jusqu'à lui, devait être ■t* voix de Thérèse, qui priait ou qui chantait.
Il descendit la cùle et s'arrêta encore un moment à l'extrémité de la rue où était la maison de maître Kreisherer ; Celte maison si pleine d'harmonie, d'amour, de doux souvenirs. Puis il songea qu'il n'y pouvait entrer subitement : — Peut-être Thérèse est morte, morte de douleur de mon lâche abandon. Comment oserai-je soutenir le regard de maître Kreisherer, ce regard qui me redemandera sa lille?
Ou elle m'attend, et, à celte joie de me revoir, comment opposer les terribles paroles : Je suis marié !
Il passa devant la maison, el s'arrêta un moment en face de la porte. Elle était, comme autrefois, éclairée en dedans. Mais son coeur se serra dou'oureusement en remarquant qu'on avait arraché ce pampre entre les feuilles duquel lui avait apparu pour la première lois la lèle blonde de la lille du clerc.
A un mouvement qui se fit dans la maison, il prit la fuite comme un criminel, el ne s'arrêta qu'au grand air, alors que le souille du veut de la mer vint rafraîchir sa tèle embrasée.
Je vais, pensa-l-il, m'informer de ce qui s'esl passé dans mon absence. Mais il n'osa affronter ce bruit et ce mouvement qui régnaient sur le perré. 11 se disposa à mouler alors la cùle d'aval pour se diriger vers la maison de Vilhem ; niais il avait dû, depuis deux heures, renoncer à une chance certaine d'un bon accueil de la part du pêcheur : Schûlz, qu'il lui ramenait, s'était perdu en traversant les nies du Havre. En traversant le perré, il rencontra M. le maire el M. Peinard.— Allons, monsieur Bernard, disait M. le maire, Roland se retrouvera; venez faire noire partie de piquet.
— C'esl singulier, disait M. Ileuiard, ipioiqu je s.ii :i loul point de
l'avis de monsieur le maire, et nue je ne doute pas que lloland doive revenir, je lui avouerai que je suis quelque peu inquiet Depuis qu'un hasard bienheureux a débarrassé la commune de < clic espèi e d'oui s que le pêcheur Girl voulait faire passer pour un chien, je n'ai vu Roland
saisi d'une seinlilalile tr.iyrin ; monsieur le m. me l'a VU s'enluir el s'aller cacher je ne sais OÙ, malgré mes pi ieres el uns menaces.
Allons, allons, monsieur Bernard, je voui ai dit, une fois pour
toutes, que Roland n'est pas perdu, el que je suis impaiienl de voir si vous vous laisserez faire capot, comme hier.
M. Bernard n'osa plus répondre à M. le maire, et le suivit en silence, interrogeant par moments d'un regard inquiet l'ombre qui recelait probablement lloland.
lloland s'était réfugié dans une feule de roc lie, où l'expérience lui avait appris que les proporlious de Schûtz le mettaient entièrement à l'abri, car c'était rapproche de son ancien tyran qui avait ainsi terrifié le chien du Pylade de M. le maire.
Je dis Pylade, pane qu'il y a une chose à remarquer dans la plupart des amitiés. Comme dans la tragédie de Racine, où Pylade csi tutoyé par Oreste, et ne le tutoie pas, il y a un des i\cu\ amis qui esl subordonné à l'autre; il y a le premier et le second ami. Le second ami esi d'ordinaire un confident, un compère, chargé de mettre en relief les avantages du premier ami, avec une abnégation personnelle absolue.
Schûtz avait reconnu, dès le Havre, sa patrie, le pays où était son maître ou plulùt son ami Vilhem Girl; et il avait pris sa course vers Elreiat, cù il élait arrivé longtemps avant le cheval qui portait l'étudiant.
Il avait trouvé Vilhem couché sur la mousse, el \ ilhem l'avait couvert de baisers el de joie.
— Ah ! te voilà donc, mon ami, mon enfant, mon bon Schûtz! lu es toujours beau, la fourrure est toujours épaisse et luisante : le voilà donc revenu !
Viens, mon bon chien, viens revoir ion canot, viens à la mer par cette belle soirée, viens respirer avec moi cet air frais.
Hugues les rencontra qui descendaient ensemble la côte d'aval.
Il entra avec eux dans le canot, et le vent d'est enllant la voile, ils gagnèrent le large et perdirent les falaises de vue.
— Il s'est passé bien des choses depuis la dernière fois que nous ne nous sommes vus, dit Vilhem.
— Oui, dit l'étudiant, qui n'osait encore parler de Thérèse, et dont toute l'âme était dans les oreilles pour épier le premier mol qu'eu allait dire le pêcheur. Cependant à ce moment il n'eut pas le courage .1 affronter la lin de son incertitude, et il parla lui-même, pour retarder de quelques instants ce qu'allait dire Vilhem.
— Je me suis marié.
— Je le sais, dit Vilhem.
Un an après votre départ, continua Vilhem, le clerc est mon, Thérèse a douté de la Providence qui, si prodigue pour parer son coi ps et son âme, avait abandonné, comme une marâtre, son innocente vie aux plus cruelles angoisses, au désespoir le plus profond.
Thérèse s'est vue seule dans la vie, sans avenir, sans espoir; l'existence lui a semblé pesante : elle a voulu la rejeter.
Elle s'est renfermée dans la maison où était mort Kreisherer et qu'il lui fallait quitter le lendemain. Elle a dit adieu à une vie qui s'était montrée si féconde en promesses, et avait tenu si peu ; elle a écrit ses dernières volontés, puis elle a allumé un grand réchaud plein de charbon, et elle s'est couchée, en demandant pardon à Dieu et en le priant de la recevoir dans son sein, avec sa mère et son père qui l'attendaient.
— Ah! s'écria Hugues, mes pressentiments ne m'avaient pas trompé. 0 mon Dieu, dit-il en se jetant à genoux dans le fond de la barque, û mon Dieu, c'est moi qui al besoin de pardon, car c'est moi qui ai fait tout le mal.
Et que me ferait votre pardon ? ajouta-t-il, que pouvez-vous pour moi, mon Dieu, après avoir rappelé à vous cette douce Thérèse que vous a\ iez faite mon ange gardien sur la terre, que vous aviez chargée de me dispenser la part de bonheur que votre bonté m'avait réservée?
— Enfant, dit froidement Vilhem, vous n'êtes pas changé.
Il n'appartient qu'aux hommos de faire des tragédies dont le commencement fasse deviner la fin ; la Providence esi plus mystérieuse dans ses voies. Dans la vie réelle, les romans n'ont pas de second volume, les drames n'ont pas de cinquième acte.
Ecoulez la (in de mon récit :
J'avais quelque sujet d'être inquiet de Thérèse, et j'entrai chez elle...
— Au nom du ciel ! s'écria Hugues, à votre tour, Vilhem, ne procédez pas par longues narrations comme les romanciers ; Thérèse est vivante; où est-elle? que fait-elle?
— Tenez, dit Vilhem, portez vos regards vers le sud-ouest.
— l*u coté où. entre les étoiles, brille une étoile plus rouge que les antr.
— Pré. ûsémeot. Eli bien : celle étoile rouge, c'esl mie lumière qui éclaire ma maison. Dans ma maison est Thérèse, Diérèse qui esl ma fwnmeï parée que c'était le seul moyen de lui faire payer le tribut de considération nue lui doivent les imbéciles qui l'entourent; Diérèse nui ne m'aime pas comme elle vous a aime, parce qu'un amour comme celoi qu'elle a éprouve dévaste le cœur : mais qui s'appuie sur moi el -.m que je serai toujours entre elle cl le coup qui voudrait la frapper. Thérèse qui est heureuse, autant qu'elle peut l'être, après ce que vous avez emporté de son àmeet détruit île ses croyances.
— 0 Thérèse! dit l'étudiant se tournant vers celte lumière confondue
parmi les étoiles, o Thérèse! noble tille, l'atmosphère nui l'entourait eiait le ciel, j'en suis tombé.
Ces sens attribués à l'homme, le plus précieux et le plus iure esl * sans contredit u sens comtes.
Dix ans après je le vis à Paris, au lit, mourant, j'arrivai pour recueillir ses dernières paroles :
— Ah! dit-il, j'aurais mieux fait, le jour de l'Assomption, -de passer par dessu> la lalaise! \