APHORISME
On ne voyage pas pour voyager, mais pour avoir voyagé.
Cependant Hugues travaillait sérieusement; quelques tableaux faits sur les esquisses et les ébauches rapportées dÉtretat avaient trouvé des acquéreurs; il avait ouvertement rejeté la toge métaphorique de l'étudiant en droit : il s'avouait peintre.
Il contemplait avec orgueil et bonheur cet argent, premier fruit de ses travaux; c'était le garant de son indépendance et de son union avec Thérèse ;
Thérèse, à laquelle il pensait si souvent quand le jour commençant à baisser le forçait d'abandonner ses brosses et sa palette, et qu'il restait étendu sur son divan dans une douce et enivrante nonchalance.
Un soir, il reçut une lettre d'un de ses camarades qui, à la suite de quelque tapage à un sermon de missionnaires,-— ceci pourrait au besoin servir à quasi préciser la date de notre histoire, — avait été arrêté et mis en prison. Le prisonnier était un jeune homme fort exalté en paroles, qui, ainsi que beaucoup d'autres, entre lesquels se trouvaient quelques jeunes gens pleins de
cœur et de talent, s'était livré aux idées ou plutôt au projet d'un certain nombre d'ambitieux mécontents, qu: voulaient arracher alors, comme à présent, comme toujours, les places et l'argent à un certain nombre d'ambitieux contents, qui ne négligaient rien pour les conserver.
Il annonçait à Hugues :
One le despotisme d\i pouvoir l'avait jeté sur la paills humide des cachots où il pourrissait , en attendant que le bon plaisir des tyrans l'envoyât à Véchafaud ou dans ïexiL.
Hugues, qui, comme presque toute la jeunesse de tous les temps et de tous les pays, se comptait dans les rangs de l'opposition, fut, à cette nouvelle, frappé d'un sentiment de douleur, de colère et de haine. Il ne pouvait voir son ami dans les fers que le lendemain; il ne put dormir de la nuit, et composa un dithyrambe dont quelques vers seulement nous sont parvenus.
0 liberté! viens seconiir tes fils!
Ils meurent, se tordant sur le genou d'an maître; Leurs bras découragés, de fers appesantis, Sont tendus vers le ciel, déesse, où tu dois être, Car tu n'as plus de temple en ce triste pays. . ,
Et notre sang qui crie arrosera la terre
D'où sortirent un jour des hommes, nos vengeurs.
Le matin, Hugues avait fait deux cents vers ; il s'habilla et alla chercher uue permission de voir son ami.
Chemin faisant, il prodigua les regards fiers et provocants à tout ce qu'il rencontra de soldats. Comme sur le quai quelques-uns regardaient tirer des macarons à }a loterie, il ne put s'empêcher délaisser échapper entre
ses dents : « Vils .sicaires, méprisables séides d'un pouvoir odieux 1 »
11 arriva à la prison; Hn guichetier le conduisit; il fut surpris de voir que le cachot humide était situé au deuxième étage. En approchant, il entendit un grand bruit, causé par une confusion de chants, de rires, de chocs de verres et de bouteilles ; il cessa alors de repéter entre ses dents :
0 liberté! viens secourir tes fils...
pour regarder par le trou de la serrure.
Quatre hommes mangeaient et bavaient ; leurs yeux étaient pétillants de gaieté. A la forme des bouteilles éparses sur la table, il était facile de reconnaître que le vin de Champagne était pour quelque chose dans les élans de cette gaieté; on était même un peu au delà de îa gaieté, car tous parlaient et chantaient à la fois :
« Au premier acte, le théâtre représente un salon ri» chernent orné; deux personnes sont en scène : isne jeune femme et un homme,
— Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé; Contre nous de la t^'ranuie L'étendard sanglant
— Un soir, comme je rentrais chez moi, après un excellent souper, je rencontrai, au détour de ma rue, «ne femme qui pleurait.,, je l'abordai.
— Pas de bouquet, Aocun jardin n'est resté vert.
L'Amour et l'Hymen, malins drilles, Exprès pour punir les filles, Ont mis leurs fôtes l'hiver. »
Hugues s'enfuit sans entrer.
Il rentra chez lui stupéfié et resta à rêver.
Il ne manqua pas d'aller au delà du but réel dans ses rétlcxions. Il ne connaissait pas la prison. Il ne savait pas que, fût-elle grande comme la France entière, fûtelle plus belle que le palais d'un roi, elle oppresse la poitrine et étouffe le prisonnier.