‹ Le chemin le plus long: comédie en trois actes, en proseChapitre 31 sur 58 · DE REU1LLE · texte numérisé non relu

DE REU1LLE

Eh bien ! que prouve cela?

ANDRÉ

Que je ne suis pas plus engagé avec elle, qu'elle ne l'est avec moi. J'oublie, qu'elle fasse comme moi, qu'elle oublie à son tour.

DE REUILLE.

A vous entendre, Monsieur, on dirait en vérité que la société a des lois égales pour l'homme et pour la femme ; mais vous savez bien le contraire, et que, sur ce point, le monde est injuste et partial jusqu'à la cruauté, (se levant.) Ce qui n'est pas même le sujet d'un reproche pour l'homme, est un crime irrémissible pour la femme... Qu'un simple soupçon tombe sur une pauvre jeune fille... ce soupçon est une tache, et par 'cette tache sa réputation est tuée à tout jamais.... A partir de ce moment, tout sera dit : l'avenir se fermera comme une porte de bronze... la jeune fille n'aura plus le droit d'être femme... Sa mission sera terminée dès qu'elle aura fait les premiers pas pour l'accomplir... Son droit d'épouse lui est dénié , la majestueuse religion de la maternité lui est interdite... Il faut qu'elle s'étiole, pâlisse, se fane et meure, fleur avortée, à l'ombre de son isolement dans la nuit de sa solitude... En est-il de même de l'homme?... répondez; etpouvez-vous dire que l'avenir vous garde, à vous et a Berthe, une destinée pareille?

ANDRÉ

Il y a du vrai dans ce que vous me dites, mais ne pouviezvous pas par de moins brusques moyens?

DE RUEILLR.

Oh! c'est un guet-apens, n'est-ce pas?... vous retenir au bord d'une lâcheté... quelle tyrannie!... je devais vous y laisser tomber de tout votre poids, n'est-ce pas?... avec votre froide résignation, votre stoïque indifférence! Mais, par malheur, l'honneur de votre nom est encore mon honneur, André; or, en sauvant votre honneur, à vous, c'est mon honneur que je sauve, mon honneur dont je ne fais pas bon marché, moi!

Tandis que je tous parle, André, Berthe jette un dernier regard sur son miroir. Elle monte l'escalier ; dans ce moment, le bonheur, en robe de mariée, sonne à votre porte; va l'ouvrir, André, et toute grande.

ANDRÉ

Mais cette lettre que je lui ai écrite... cette lettre, où je. lui dis que je ne l'aime plus?

DE REUILLE, U lui rendant.

Déchire-là... (Moment de silence.)

ANDRÉ

Cette lettre entre vos mains?

DE REUILLE.

Déchire-la.

ANDRÉ

Je n'aime plus Berthe ; mais, puisqu'en l'épousant, je puis la réhabiliter, je l'épouse ; je signerai des deux mains, s'il le faut, mais du cœur, cela m'est impossible.

DE REUILLE.

André!..,

ANDRÉ

Berthe pourra rentrer avec moi dans les salons que je lui avais fermés, et tout sera dit. Le monde ne peut exiger rien de plus, n'est-ce pas?

Le monde, non ! mais elle qui a tout sacrifié; mais moi...

ANDRÉ

Je vous obéis.

DE REUILLE.

Oui, seulement tu ne l'aimes plus... tu le déclares, froidement, impitoyablement. Ne plus l'aimer! mais qui aimeras-tu donc jamais, si tu ne l'aimes pas, elle? De quel marbre ferastu jaillir une plus belle statue; à quelle source plus pure abreuveras-tu ton cœur? Tout ce que Dieu a mis de grandeur, de bonté, de douceur et d'amour dans cette pauvre âme que tu veux briser, tout cela est à toi ; et tu la repousses, et de cette main couverte de tes baisers, tu feras une main de mendiante. Mais alors, tandis que ta voix lui jurait un amour éternel, ta voix mentait! tes lèvres mentaient! ton cœur mentait!... C'est impossible, et ton mensonge même est un mensonge... Crois-moi, André, n'accepte pas le mariage comme une nécessité, accueille-le comme un bonheur. Va, je connais mieux la vie que toi-même, mon enfant; ton avenir qui m'est

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