ACTE 1, SCÈNE III
MADAME DE LORMOT.
Dites-moi, comment se fait-il qu'après tant d'années, le souvenir de vos bonnes et amicales relations avec mon mari, avec ma famille, avec moi, se soit tout à coup réveillé?.. Pardon, ce n'est point un reproche que je vous fais, c'est une explication que je vous demande. A quelle circonstance dois-je attribuer votre désir de renouer une ancienne amitié, que j'avais tout lieu de croire morte avec monsieur de Lormoy?... Je sais que j'ai quitté Paris pendant assez longtemps; que, de votre côté, vous avez voyagé; mais, enfin, pourquoi ce souvenir aujourd'hui plutôt qu'hier, plutôt qu'il y a dix ans? Répondez.
DE REUILLE.
Je m'attendais à votre question, chère Madame, et plus tard nous en causerons sérieusement.
MADAME DE LORMOT.
Pourquoi ne pas avoir amené M. André avec vous, j'eusse été charmée de le connaître.
DE REUILLE.
D'abord, il ignore tout, jusqu'à mes projets, si j'en ai, car il se peut que derrière tout ce que je vous ai dit, se cache encore quelque chose. Je ne lui ai aucunement parlé de ma démarche d'aujourd'hui. Puis, avant de le présenter, il fallait savoir quel accueil nie serait fait.
MADAME DE LORMOY, lui tendant la main.
Ma lettre ne vous l'avait-elle pas fait pressentir?
Elle m'a dit, en effet, que votre cœur ne changeait pas plus que votre visage... J'aurai l'honneur de vous présenter ce cher enfant.
MADAME DE LORMOT.
Un charmant jeune homme, n'est-ce pas? Mais je vous demande cela, à vous, comme si vous pouviez ne pas être de mon avis. J'efface donc lej^oint d'interrogation et répète : un charmant jeune homme.
DE REUILLE, riant.
Je suis très-sensible à la bonne opinion que vous avez de lui... elle ne peut manquer d'exercer une heureuse influence sur la mienne.
MADAME DE LORMOT.
Comment?... la vôtre ne lui est pas favorable!...
6 LE CHEMIN LE t>LUS LONG.
DE REUILLE.
Je ne dis pas cela, mais, c'est une singulière génération, voyez-vous, que celle qui nous succède, et qui a quelque peu besoin d'être expliquée.
MADAME DE LORMOY
Je ne doute pas que, grâce à votre esprit) l'explication soit chatmante.
DE ItEtHLLE.
Elle sera ce que peut être celle d'un problème assez difficile I résoudre. . . Tenez, ma chère madame de Lorffloy, nous avons eu tous deux vingt ans. Vous, vous lés avet toujours $ fart* j'ai eu la sottise de me laisser vieillir, et j'en ai cinquante.
rffAtJAIIE DE LOltMOT.
Vous êtes plus jeune que beaucoup de nos jeunes gens.
DE REUILLE.
^eut-être oui... parce que j'ai gardé la foi... et que rien ne rajeunit comme la foi, le cœur du moins. Enfin, ces vingt ans que je regrette, je les ai eus, et ils ne sont point encore si loin ae moi qu'avec un peu de volonté et de mémoire, je ne puisse les retrouver. Eh bien! quand je les avais, quand nous les avions, nous tous qui en avons cinquante aujourd'hui, nous n'étions certes ni moins suffisants, ni moins étourdis, ni moins ridicules que ceux qui les ont à présent... Tous les vingt ans se ressemblent à toutes les époques... le fond est le même, la surface seule diffère et se modifie. Mais nous avions sur nos fils l'immense avantage d'appartenir à une époque qui avait encore une société. De notre temps, on causait, aujourd'hui... on fume. L'esprit se ressent autant que les manières du milieu où il se trouve... en se faisant plus libre il s'est fait plus facile, en se faisant plus hardi, il s'est fait brutal: André a vingt-quatre ans, ma bonne madame de Lormoy... il a le ton, les allures, les idées de ceux de son âge et de son époque... il n'est ni meilleur ni pire qu'eux.. V^Test un charmant garçon, pour ceux qui aiment, dans la jeunesse, la désillusion anticipée de toutes. choses... le scepticisme et le paradoxe. C'est un front de vingt ans qui se fait des rides, une bouche naïve qui grimace l'ironie... un bon cœur qui se nie lui-même... Au reste, comme je vous le disais, un bon garçon que tout le monde aime pour l'esprit qu'il a et pour les bonnes qualités qu'il ne veut pas avoir.