‹ Le chemin le plus long: comédie en trois actes, en proseChapitre 52 sur 58 · ACTE III, SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE VIII

décheoir et restituer un nom que vous aviez projeté de lui voler, vous vous trompez, Monsieur, car cette considération je la lui ai rendue, ce nom je le lui ai restitué; Berthe est madame de Reuille.

ANDRÉ

Mais c'est impossible!

DEREUfLLE.

Et pourquoi?

ANDRÉ

Parce que je l'aime.

DE REUILLE.

Ah! vous l'aimez maintenant? (il s'assied.)

ANDBÉ.

Oui, je l'aime, et de tout mon cœur, et de toute mon âme, et de tout mon être ! Ce que je n'ai pas dit à Berthe, je vous le dirai à vous. 11 y a quelques années , un de mes amis avait rencontré à Nuremberg une jeune fille qui devait se marier le lendemain même de son arrivée ; le jour du mariage elle

oublia son fiancé et voulut partir avec mon ami parce

qu'elle l'aimait; il était parti seul parce qu'il ne l'aimait

pas il était parti sans s'inquiéter d'un amour né le matin

et qui devait mourir le soir En traversant les rues de Nuremberg, il y a trois semaines, cette courte et étrange histoire, dont nous avions si souvent ri ensemble, me revint en tête, et je désirai voir son héroïne; je demandai l'hôtel, il existait encore et l'on m'indiqua une vieille maison noire et déserte ; je demandai la jeune fille, elle n'existait plus, elle était folle! son cœur était parti avec l'hôte d'un jour qui était devenu le compagnon de toute sa vie, et sa raison avait suivi son cœur! Je ne saurai vous rendre l'impression que lit sur moi ce triste dénouement, ce fut comme une révélation ! Pour la première fois le doute se glaça sur mes lèvres, s'éteignit dans mon cœur... pour la première fois je me sentis coupable... involontairement le nom de Berthe fut le premier que je prononçai : c'était Berthe que je voyais en regardant celte pauvre enfant morte à l'amour pour avoir voulu vivre en aimant... Je sortis les larmes aux yeux... je n'étais plus sceptique... j'a mais ! Oui, voilà ce que je venais vous dire ! Et vous m'auriez cru, et vous m'auriez pressé sur votre cœur... mais maintenant... Oh! qu'avez-vous fait! qu'avez-vous fait!

DE REUILLE.

Oh! pas de cris, pas de désespoir, ils ne mèneraient à rien. Écoutez-moi, Monsieur! (u lui fait signe de s'asseoir.) Il est possible que la délicatesse de votre cœur se révolte à l'idée de ce que j'ai fait. Recueillir une jeune fille que ses parents menaçaient d'abandonner, l'arracher au désespoir, la préserver de la honte par le seul moyen qui fût en ma puissance, c'est un crime ! mais chasser une jeune fille qui a succombé sous votre amour en s'appuyant sur votre honneur, qui vous a dit : Je t'aime, comme elle le disait hier à Dieu... car aimer à vingt ans, ce n'est que changer de prière; la déshériter de toute joie, de toute croyance, cela s'appelle seulement une faute... soit! j'accepte le crime comme vous avez accepté la faute. Il est possible encore que, mûri par l'absence ou éclairé par la solitude, votre esprit ait fait un retour sur lui-même; il est possible que Dieu, touché de votre isolement, vous ait envoyé un compagnon de route salutaire, le remords ; et parce que vous revenez dépouillé de votre manteau de philosophe, dont vous avez jeté les lambeaux aux ronces des chemins, vous croyez reprendre la vie à la page où vous l'avez laissée; c'est mal juger des choses et de vous : revenir sur le passé est impossible ! La comédie que vous jouiez, on Ta prise au sérieux; celle que votre froide indifférence s'est fait un jeu de tromper ne vous croirait plus si elle était libre, elle ne saurait vous entendre aujourd'hui qu'elle ne l'est plus.

A W D RÉ, morne et retenant ses larmes.

Berthe! oh ! voilà que vous me dites encore que je l'ai perdue.

DE REUILLE, se levant.

Oui, j'ai rendu l'honneur à la jeune fille que vous aviez déshonorée; j'ai acquitté votre dette, elle était signée de Reuille... j'en ai fait la mienne. Berthe mourait, votre abandon l'avait tuée, j'ai couru à son lit de mort et je lui ai dit : Relevez-vous! Berthe... ce n'est pas le bonheur, mais c'est l'honneur que je vous apporte... Relevez-vous et marchez la tête haute, car vous avez un bras pour vous appuyer, un nom pour vous défendre. Maintenant, Monsieur, je vous prends pour juge : ai-je mal agi?...

ANDRÉ, pleurant et lui prenant la main.

Oh! Morsieur! Monsieur.

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