PIÈCE IX
Beoiivoisin, débitant de vins et boisson, à la
Croix-Maudel, prés Saint-Marcel .
A M. le Sous -Préfet de Tarentonne.
Mon Sols-Préfet,
J'ai fait huit voyages à Tarentonne à reflet de vous causer d'une petite affaire ; mais je n'ai pas eu l'avantage de vous trouver à domicile et je vous conte présentemsnt la chose en deux mots écrits.
J'étais tranquille comme Baptiste et je ne pensais à rien ; car vous le savez, mon Sous-Préfet, à la Groix-Maudet, on n'aime pas les racontars, on sert la i)ratique sans potiner, on marche bien droit son petit bonhomme de chemin, laissant à chacun ses affaires et ne fourrant son nez nulle part. Donc que je ne pensais à rien; même, que je venais de battre ma femme et que je mettais du cidre en cruchons ; du cidre, mon Sous-Préfet, qui, pour sûr, n'a point son pareil dans les caves du
gouvernement, et que je vous ferai goûter frais quand on vous verra par chez nous. Voilà-t-il pas qu'arrivent bras dessus bras dessous François Dormeaux et le gros Cupidon.
— Essuie tes yeux, que je crie à Simonne et porte-leur chopine.
Point : c'était à moi qu'ils en avaient, à moi, tout innocent, qui venais tout tranquillement de peloter Simonne et qui mettais mon cidre en cruchons. Pour lors, je tourne la canuche, je quitte le cellier, et me voilà, pas vrai ? attablé avec les amis. On trinque, on boit ; on trinque, on boit; on trinque, on boit.
— Simonne, une seconde, ma liUe!
On trinque, on boit; on trinque, on
boit, mais on ne jasait guère. Cupidon était tout chose, et Dormeaux faisait son air que vous savez, ou plutôt que vous ne savez pas.
— Simonne, une troisième!
On débouche, on trinque, on boit.
— Bon cidre ! dit Gupidon,
— Le cidre est bon, dit Dormeaux.
Quoique je n'aie pas, pour mon compte,
l'habitude de préjuger les opinions, j>'ajoute :
— Oui, cela se laisse boire!
Je les regardais venir, comme bien vous pensez, et j'étais bien à trente lieues de présupposer seulement ce qu'ils roulaient comme cela dans leur jugeotte.
— Simonne, va-t'en !
On trinque, on boit.
— Pour lors, Beauvoisin, c'est comme
qui dirait un service qu'on vient te demander, en amis!
— J'en suis, que je réponds.
— C'est rapport au chemin de Bocé!
— Au chemin de Bocé, mes gars?
Je vous jure sur ma tète, mon Sous- Préfet, que je marchais dans mon innocence, et que je ne songeais à nulle autre
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chose qu'à mon cidre et à la canuche que je n'étais pas sur d'avoir assez tournée.
— Oui, rapport au chemin de Bocé.
— Eh bien, bon Seigneur Dieu! qu'estce que vous lui voulez à notre chemin?
— On voudrait y mettre du caillou, dit Cupidon.
— Du caillou! mes enfants! mais il n'y en a que trop, du caillou! Je ne peux tant seulement pas y brouetter mes tonneaux!
■^- Tu es bête! dit Dormeaux à son camarade, c'est le creuser qu'on voudrait, au contraire!
— Le creuser, mes gars, mais c'est chose faite! le chemin est tout ornières; on n'y peut mettre le pied !
— Tu ne comprendsjamais rien. Beauvoisin !
C'est vriii, mon sous-préfet; ils parlaient d"or; je ne comprends guère, au premier coup!^
— Pour lors, disent-ils, ce n'est pas
tout cela : il s'agit de le changer, ton chemin !
— Le changer! Miséricorde et vin clairet! Le changer! Mais, mes gars, vous voulez donc me ruiner!... Ah! pauvre Beauvoisin ! c'est fait de moi ! Changer le chemin, juste ciel!... Simonne! Simonne!
vois-tu bien ces messieurs ! ils veulent maintenant emporter le chemin ! Ah I Seigneur, juste Dieu!
Et, de vrai, je pleurais mon Sous-Préfet, je pleurais comme si j'avais bu de l'aigre!... Simonne coulait comme un tonneau en perce!...
— Détourner le chemin ! et que deviendra mon débit? ma patente qui me coûte si cher? mon fonds? ma clientèle? et toute ma boutique?
• — Laisse! laisse! On veut le changer, sans le détourner, ton chemin! On veut le classer, comme dit M. le maire; comme qui dirait en faire une route!