PIÈCE I
M. Jalouset, secrétaire général de la Préfecture de Brenne-et- Mortaise à M. le
Préfet.
En tournée :
Mannecoul, le 17 mai.
Monsieur le Préfet,
J'ai l'honneur de vous informer que le Conseil de revision, dont vous avez bien voulu, cette année, me déléguer la présidence, a tenu aujourd'hui sa trenteseptième séance, ainsi que le marquait son itinéraire.
A Mannecoul, de même que dans les cantons précédemment visités, les opéra-
lions se sont accomplies avec un ordre louable, au milieu d'un calme absolu. Les sages et patriotiques populations du département satisfont avec empressement aux obligations que leur impose la loi militaire; je n'ai qu'à me louer de l'empressement et du respect, que, malgré son insuffisance, Monsieur le Préfet, rencontre partout votre représentant.
Aujourd'hui, spécialement, je dois signaler à votre bienveillante attention le chaleureux accueil qui attendait le Conseil de revision dans le bourg de Mannecoul. Les habitants et les conscrits s'étaient ensemble portés au-devant de nos voitures ; deux jeunes fdles ont présenté un colossal bouquet. Il est regrettable que ce délicat hommage, évidemment destiné au premier administrateur de la contrée en la personne de son délégué, se soit trouvé, par suite d'une méprise, adressé au représentant de l'autorité militaire. En effet,
une manœuvre maladroite de mon loueur avait, en route, laissé le pas à la voiture de M, le colonel Fallast, qui, ainsi, parut le premier à l'entrée de Mannecoul, et reçut, avec les fleurs, les acclamations de la foule.
Une erreur si préjudiciable au prestige de la Haute Administration n'a pas laissé que de me causer quelque mécontentement; et je n'ai pas manqué de témoigner à M. le Sous-Préfet de Taren tonne, qui m'accompagnait, combien le service des ovations me paraissait incomplet et mal entendu dans son arrondissement.
Ce n'est pas là, d'ailleurs, Monsieur le Préfet, la première circonstance où je constate la regrettable facilité avec laquelle M, Fallast accepte le bénéfice d'erreurs analogues. Ce militaire, ainsi que ses quatre subordonnés, M. le Commandant de recrutement, M. l'Intendant, M. le Médecin-major et M. le Capi-
taine de gendarmerie, abusent complaisamment des avantages puérils que leur donnent sur le dépositaire de l'autorité administrative l'éclat de l'uniforme et la magie du pantalon rouge. Durant cette laborieuse pérégrination de six semaines, ils ont jalonné de leurs impertinences nos étapes quotidiennes, affectant, hors séance, de mettre en oubli les prérogatives inaliénables de mon rôle présidentiel. Il n'a fallu rien de moins que mon extrême modération pour éviter jusqu'à ce jour tout conflit de préséance.
La température exceptionnellement torride que nous subissons, les agacements d'un déplacement continuel, la longueur des séances, ne sauraient excuser les offensantes prétentions de M. Fallast ; car il souffre peu de ces inconvénients, ne sortant presque en aucun temps d'une persistante somnolence que sa maladive obésité peut seule expliquer. La
fatigue de repas prolongés ne saurait non plus être invoquée comme une atténuation de ses torts; car cet officier, loin de paraître écœuré de ces menus surabondants, s'adonne aux plaisirs de la table avec une satisfaction si outrageusement ostensible, que je m'abstiendrai de la qualifier ici.
Aujourd'hui, Monsieur le Préfet, c'est M. le Maire de Mannecoul qui avait l'honneur de recevoir chez lui le Conseil de revision. Je note, à titre de renseignement, que sa cave se recommande par une variété toute nominative des crus, mais non par leur qualité. MM. les Militaires m'ont semblé fort altérés, sauf M. le Médecin-major, lequel n'a cessé de bombarder de ses œillades assassines madame Baffoureau, Au dessert, il a déclamé sept alexandrins, témoignages de notre gratitude envers M. le Maire et madame Baffoureau.
Je puis avec d'autant plus de compétence apprécier le mérite de cette élastique improvisation que nous l'avons entendue déjà trente-quatre fois encadrer, successivement et selon les lieux, les noms de nos divers amphitryons. Malgré ces quotidiennes et variées intercalations, (singulier effet d'un obstiné hasard), en aucune des trente-quatre circonstances, aucun des sept vers n'a encore atteint douze pieds I
Je me suis levé ensuite. Monsieur le Préfet, et j'ai porté un toast au Gouvernement qui fait le bonheur de la France, à l'éminent magistrat qui fait le bonheur du département, au maire qui fait le bonheur de Mannecoul en général et de madame Baffbureau en particulier! L'auditoire tout entier s'est associé plein d'enthousiasme à ces simples, mais éloquentes paroles. Tous ont applaudi; oui, tous, Monsieur le Préfet, sauf M. l'Inten-
dant, qui, à la faveur du tumulte, et oublieux de toute bienséance, bourrait précipitamment ses poches de macaron pralinés à l'intention de sa petite dernière ; puis M. le Commandant de recrutement, qui, sans tenir un compte appréciable de mes regards indignés, et se croyant inaperçu de nos hôtes, vidait en quatre lampées le litre de fausse chartreuse.
Aucun incident n'a signalé la séance qui a suivi : toutes nos décisions ont été prises à l'unanimité, sauf une seule, relative à un conscrit de Saint-Marcel.
M. de Rousteau, qui m'assiste en qualité de conseiller de préfecture, ne mérite que les notes les plus élogieuses. Il a élevé la soumission à la hauteur d'une capacité. Son modeste silence et sa déférence marquée envers le président du conseil lui ont concilié toute mon estime. En voiture, il emploie, sans désemparer,
tous ses moments à se polir les ongles avec un petit instrument spécial et un air indifférent qui cache beaucoup de profondeur. Au conseil, il s'arme d'un crayon ou d'une plume, pour prendre des notes, lesquelles m'apparaissent, à la la fin de la séance, sous forme de dessins humoristiques d'après les modèles présents. Je l'ai vu, l'autre jour, malade après un verre d'absinthe que lui avait brutalement imposé M. le Capitaine de gendarmerie. De plus, il professe la plus expansive admiration pour votre personne et vos éminentes qualités, monsieur le Préfet; c'est un jeune homme de grande espérance !
Quant à M. le sous-préfet de Tarentonne, qui nous accompagne dans son arrondissement, je n'ai qu'à accentuer mon opinion déjà précédemment formulée en ce qui le concerne. Il pérore, s'agite, affecte avec les militaires une ca-
maraderie déplacée et compromet sa dignité par une attitude des plus légères. Le dîner qu'il a offert au Conseil, lors de son passage à Tarentonne, était peu digne d'hôtes aussi marquants, et, malgré ma présence, a été signalé par les éclats d'une inconvenante gaieté.
Cet administrateur, fort de certains appuis que d'inavouables intrigues lui auraient ménagés près du ministre, se déclare appelé à un très prochain avancement. J'ai peine à croire que Son Excellence, toujours si équitablement éclairée par vos soins sur les droits et les mérites de ses agents, oublie, en faveur de cet écervelé, les longs travaux d'un serviteur plus ancien et plus digne, auquel déjà quatorze préfets successifs ont tour à tour promis récompense.
Agréez, etc.
P. -S. — La préfecture de Digne serait, dit-on, sur le point de devenir vacante.