PIÈCE II
Le sous •préfet de Tarentoiine-sur-Mortaise à M. Frantz Guiderin, membre du Corps législatif.
En tournée de revision :
Mannecoul, 18 mai.
Mon cher Député,
J'ai le plaisir de vous annoncer que nous avons gain de cause relativement au fils Beau voisin, pour lequel vous m'avez marqué un spécial intérêt. J'ai obtenu que la décision du Conseil, concernant ce jeune conscrit, fût ajournée à un an. Mais ce n'a pas été sans peine ; écoutez plutôt.
Une parenthèse, cependant : il serait désirable que le père de votre protégé s'abstînt absolument des démarches compromettantes qu'il a multipliées ces derniers temps. Dites-lui que je suis absolument insensible à ses petits quartauts de vieux cognac subrepticement déposés dans mon vestibule; plus encore, aux
gelinottes qu'il remet à ma cuisinière en temps de chasse prohibée. Je ne suis pas un Esaii : les complaisances de ce cabaretier ne m'achètent nullement : ce serait m'offenser que d'attribuer à la reconnaissance de l'estomac le service que je rends volontiers à l'un de vos principaux électeurs. C'est vous seul, mon cher Député, vous, bien exclusivement que j'entends satisfaire en cette circonstance, vous, et aussi ma conscience, dont les inspirations, soyez-en bien assuré, se confondront toujours avec vos justes désirs.
La revision est faite, cette année, par ce pédant de Jalouset, qui sèche en sa peau de secrétaire général, et par le colonel Fallast, qui n'entend pas malice : je ne vous nomme pas les comparses.
Nous siégions hier à Mannecoul ; je dis nous par extension ; car mon rôle officiel est, en l'espèce, vous le savez, absolument négatif.
Le thermomètre de la salle marquait bains ordinaires, infligeant à une assistance trop peu baignée ses plus ardents et ses plus odorants reproches. L'action de cette rude température se combinait, pour nous accabler, avec le travail d'une digestion difficile. Madame Baffoureau, dont vous savez la largesse sans pareille, nous avait, en efîet, préalablement régalés d'un porc trop su])stantiel, dont les diverses parties, artificieusement accommodées, avaient figuré vingt plats, de provenance unique. Aussi le tribunal accomplissaitil, silencieux et mélancolique, sa fatigante mission.
Enfin, Désiré Beauvoisin répond au numéro 87. Il était ému, ce jeune homme; les libations dont un père prudent l'avait largement muni, n'avaient pu, malgré leur nombre, lui assurer une assiette suffisante ; il flageolait sensiblement. Il s'avança vêtu, comme ses camarades, de
sa seule pudeur. Je ne le reconnus pas (Tabord, ne l'ayant pas précédemment envisagé sous ce costume. Puis, soudain, son nom ayant été répété, je secouai ma torpeur et, triomphant des révoltes intérieures qu'avait occasionnées l'abondance du porc frais, je me dressai prêt au combat.
L'intéressé s'était livré, ahuri, à l'examen du médecin-major.
« — Monsieur le Président, hasardaije, ce jeune homme, à l'époque du tirage, s'est plaint de battements de cœur.
» — Je les ai encore aujourd'hui ! fit Beauvoisin .. Je vas vous dire... c'est une suée que j'ai prise un jour avec la...
» — Trêve de circonstances! interrompit aigrement l'aimable président. Tout le monde ici, ajouta-t-il avec une intention marquée, devrait se souvenir que seul j'ai qualité pour diriger les opérations ! Docteur, que dites-vous du sujet?
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» — Bien constitué! fit l'intendant.
» — lî(?au cuirassier ! murmura le commandant de recrutement. y>
Secourables militaires ! en condamnant mon protégé, ils assuraient son salut !
Le Président, en effet, leur jetant un regard sévère :
« — J'interrogeais Monsieur le Major, Messieurs I
Celui-ci fit tourner deux fois le sujet sur lui-même :
« — Hem! hem! je ne vois pas... »
» — Comment ! vous ne voyez pas !
exclama une voix glapissante, celle du conseiller général appelé à siéger, ce jourlà, le docteur Glairin, dont la lucidité ne saurait être suspectée, puisqu'il n'avait pas dîné chez madame Baffoureau :
» — Comment 1 vous ne voyez pas ?
Mais cet individu est évidemment affecté d'une atrophie de la valvule ! Tl suffoque ! »
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Ce dernier point n'était pas contestable : Désiré Beauvoisin haletait comme un marsouin.
« — Monsieur le Conseiller général, fit le président , le Conseil tiendra compte de vos savantes observations. Toutefois, je vous rappelle que vous ne siégez pas à mes côtés en qualité de médecin. Je ne saurais autoriser ici un débat médical, tout intéressant qu'il puisse être, entre deux sommités scientifiques.
» — Sans doute, reprit le major humilié, sans doute, cet homme est essoufflé, mais je viens de Tausculter ; je ne constate aucun symptôme..
» — Je l'ai soigné trois ans pour une affection du cœur, glapit la voix récalcitrante...
» — Eh bien. Monsieur, répliqua ironiquement le major, vos soins de trois années ont radicalement guéri le malade! Voilà tout !
» — Monsieur le Maire de Saint-Marcel! interrogea solennellement le président, est-il de publique notoriété, dans votre commune, que cet homme soit atteint d'une infirmité? »
Le maire est sourd: il fallut qu'un gendarme lui criât la question dans les oreilles...
« — Dame, Messieurs et la compagnie, répondit-il enfin, je n'ai jamais entendu parler de cela. Mais il faut dire aussi que j'entends haut !
» — Beauvoisin ! fit sévèrement le président impatienté, avouez que vous simulez !
» — Si je simule? répondit le patient, en écarquillant les yeux. Oh ! ça, non. Monsieur, je ne le dirai pas, car je n'ai jamais souffert de ce mal-là ; je ne le connais pas.
» — Docteur ! votre dernier mot ?
» — Monsieur le Président, j'ai for-
mulé mon diagnostic: je n'ai rien à ajouter I
» — Messieurs ! interrompit soudain le maire, pressé par sa conscience de dire toute la vérité. Faut dire que la grand'mère du p'tit a été tuée d'un coup de pied de jument 1 Je l'aurais déclaré tout de suite : mais j'entends haut ! Monsieur le Sous-Préfet le sait bien, que j'entends haut 1 Faut toujours que ma fille soit là comme interprète, quand il vient chez nous !
» — Ah 1 » fit amèrement le président, et il souligna, en me fixant des yeux, cette intempestive déclaration.
Le conscrit cependant, de plus en plus vacillant, s'était inconsciemment accroché au major, qui, repoussant avec dégoût cette haleine avinée, envoya d'un geste violent Beauvoisin rouler au fond de la salle.
» — Sold atesque brutale, » mâchonna
le président, puis il recueillit les voix.
Lui-même et le conseiller général se prononcèrent pour la remise à un an.
Le conseiller de préfecture, qui n'est pas précisément intelligent, semépi-it sur les intentions de son chef.
» — Simulation ! fit-il avec candeur, tout fier d'emprunter au président ses propres expressions : simulation évidente! Donc propre au service !
» — C'est aussi mon opinion! fit le conseiller d'arrondissement.
Pas de majorité I La cinquième voix devenait nécessaire.
On réveilla le colonel, non sans les ménagements que comporte un tel grade.
» — Hypertrophie du cœur? Suffocations? Qu'en dites- vous, colonel?
» — Oh oui ! fit pesamment le colonel étourdi, en faisant un triste retour sur son porc frais mal digéré. Suffocation !
» — Eh bien, ajourné, n"est-ce-pas?
» — Oui. Plus tard, cela ira mieux! »
Et il retomba paisiblement dans ses réflexions.
Beauvoisin sortit en gambadant : il ne palpitait plus du tout, le brave jeune homme. La joie triomphait de l'hypertrophie, la joie lui avait rendu les jambes I
Vous vous demandez, mon cher Député, quelle a été dans ce verdict la part d'un spectateur qui n'a pas été consulté, d'un sous-préfet silencieux sur sa chaise.
Part nulle en vérité, car, en vantant avant la séance, devant l'intendance et devant le recrutement, la santé, la prestance du numéro 87, j'ignorais assurément qu'à l'examen leur opinion confirmerait la mienne.
Je ne pouvais non plus prévoir qu'en rappelant modestement en séance les réclamations précédentes de l'intéressé, je provoquerais l'admiration bruyante de
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ladite intendance et dudit recrutement sur cette riche nature.
J'étais loin surtout de soupçonner que cette opinion, formulée par deux officiers distingués, créerait quasi nécessairement un préjugé contraire dans l'esprit de l'aimable président. Non, tout cela ne se pouvait prédire, aussi mettez que votre protégé ne me doit rien, absolument rien !
Merci, mon cher Député, de l'espoir que vous me donnez pour la préfecture de Digne. C'est bien une préfecture...
mais Digne ! Songez-y ! Enhn..., faute de mieux, et pour conduire à mieux!...
Mais où diable se fourre ce Digne ?
Dans le Midi, n'est-ce pas ? Je viens de pointer, sans trouver ce nom, toutes les stations où s'arrête le rapide de Marseille... Plus loin? Mais mon cher, plus loin que Marseille, il n'y a que la Méditerranée !... Serait-ce donc sur la ligne de Bordeaux?... Je vais chercher dans le
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Bouillet géographique... Ah 1 m'y voici... Comment ? comment ? Ah çà ! c'est une plaisanterie, n'est-ce pas ? « Petite ville » entourée de vieilles murailles ; ce n'est » qu'un assemblage de rues tortueuses, » escarpées, mal bâties : Eaux recom- » mandées pour les ankyloses : Biblio- » thèque de 4,000 volumes ; autant de » volumes que d'habitants... 1! » Mon cher, je ne croirai jamais cela de vous ! Ce serait amerl Tenez! Jalouset, lui, je le connais ; il passera sur les quatre mille volumes ! Mais, vraiment, je ne me soucie, moi, ni de l'assemblage escarpé, ni de l'ankylose. J'attends mieux de votre amitié !
Sans plaisanterie, je ne veux plus de gelinottes : on en a causé chez la bouchère !
Tout à vous.
PIÈCE m
La Marquise de Flammeray à M. le Sous-Préfet de Tar entonne.
La Glanderaie, 27 mai.
Mon ami, mes petites vont bien; mais la nourrice est tourmentée, et son lait tourne visiblement.
Comment donc, Arthur, comprenezvousles choses? Je vous dis que cette pauvre fille, séduite dans sa fleur, par un garçon de notre village, compte épouser le jouvenceau. J'intéresse votre moralité bien connue à cette vertueuse réparation ; je vous demande de faire l'impossible pour éviter au coq villageois les dangers que pourrait courir sous l'habit militaire sa constance et sa vertu. Pleine de confiance dans le résultat de vos démarches à ce sujet, je hâte les apprêts de Thy menée ; je commande les violons, je fais tresser
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la couronne de fleurs d'oranger... Le beau Désiré va revenir, libre et joyeux, de l'indécent examen que vos lois impudiques in.fligent à toute une moitié de l'espèce humaine... La future compte les heures, en allaitant ma fdle... Arthur, qu'avez-vous fait ?
Le beau Désiré paraît à l'ofïice, ivre d'amour et d'eau-de-vie, exempté, ajourné... oui sans doute... mais pour quels motifs, grand Dieu I !
Les camarades ont conté la chose ! Au lieu de libérer le beau Désiré, tout uniment parce que je le voulais et parce que vous le vouliez, vous avez imaginé des raisons ! Où en sommes-nous, mon ami, où allons-nous, si l'autorité se croit maintenant réduite à expliquer misérablement ses décisions ? Comment s'étonner de voir en France la notion du respect et de l'obéissance péricliter chaque jour, quand les dépositaires de l'autorité, mu-
tilent eux-mêmes l'autorité eu motivant humblement leurs actes !!
Et encore : quel sot motif, Arthur, imaginez-vous? Les conscrits de la commune l'ont partout répété ! Vous avez reproché à ce garçon je ne sais quel défaut corporel ! quelle infirmité !
Cela vous a paru tout simple, n'est-ce pas, d'attacher, pour la vie, une tare offensante, à la destinée du jeune Beauvoisin? Eh bien, vo^^ez les conséquences. On s'est poussé le coude, on a ri mystérieusement. Beauvoisin est incomplet : le gouvernement l'a dit... il lui manque quelque chose pour être soldat !... La nourrice en a logiquement conclu qu'elle ne pouvait décider de l'affaire autrement que tous ces Messieurs brodés qui ont examiné la chose dans le fond et dans les formes...
Comment prendrait-elle pour mari un homme qui, officiellement, n'est pas cons-
titiié comme les autres?... M. de Flammeray a vainement essayé de raisonner cette innocente :
« — Mais, nourrice, est-il bien sûr que le beau Désiré soit infirme ? cfu'a-t-il de trop ou de trop peu ?
» — Hélas ! monsieur le Marquis, les chefs n'ont pas voulu de lui!
» — Mais, ma fille, leur examen a pu être superficiel. Vous-même, il me semble, au point de vue des renseignements précis...
» — Je ne suis qu'une pauvre fille, Monsieur le Marquis. Je crois ce que l'on me dit 1
» — Je ne vous parle pas de ce que Désiré a pu vous dire, mais de ce qu'il a...
» — Ah I Monsieur le Marquis, c'est un misérable! Il ne m'avait jamais appris qu'il ne fût pas un futur comme tous les autres !
» — Nourrice!... vous me surprenez...
j'avais lieu de vous supposer suffisamment éclairée sur le compte de votre prétendu ! '^
» — Monsieur le Marquis, c'est un rien qui vaille, du moment que ces Messieurs l'on dit : ils en savent bien quelque chose 1 Je veux un mari pareil à tous les maris. »
Il a été impossible de lui faire entendre raison : elle est persuadée maintenant que le beau Désiré est un être exceptionnel ; elle veut rentrer dans la voie commune, cette brave fille! Elle ne veut plus d'un époux qu'on montrerait au doigt.
La noce est décommandée, l'oliice est lugubre, le lait de ma nourrice aigrit : voilà votre œuvre, Monsieur 1
De grâce, tirez-nous du mauvais pas où vos imprudences nous ont jetés : rendez-moi le lait de ma nourrice!
Que faut-il faire ? Ne saurait-on revenir sur la sotte, l'inique décision qui concerne le fils Beauvoisin ? Je ne vous par-
donnerai cette maladresse que si vous la réparez I
Ah ! mais, cette fois, entendons-nous bien : car vraiment, Arthur, votre intelligence, souvent si vive et si lucide, semble subir par moments de regrettables éclipses!... N'allez pas m'envoyer à l'armée le conscrit Beau voisin ; ce serait bien pisl... Ma nourrice, que le dépit colore actuellement comme un coquelicot, en prendrait certainement la jaunisse 1 II est, d'ailleurs, inadmissible que ce garçon, qui a bon goût puisqu'il a apprécié ma nourrice, couche pêle-mêle avec des dragons, des bottes et de la graisse rancie. Cet enfant de la nature, qui déjà n'est pas sans quelque menu reproche, perdrait infailliblement à la caserne ce qui peut lui rester d'innocence et de sobriété. En ces lieux de plaisance, en effet, s'il faut en croire certaines personnes pointilleuses, les expressions ne seraient pas tou-
jours suffisamment châtiées, et les éducations en souffrance ne tarderaient pas à se compléter !
Donc, laissez-nous notre prétendu ! Mais, s'il vous plaît, que ce ne soit pas en lui infligeant des infirmités imaginaires qui jettent sa fiancée dans un trouble profond!
Cherchez bien : vous trouverez quelque remède au mal que vous avez fait !
Tenez : on me dit que vous dispensez du service les soutiens de famille ! Eh bien, c'est notre cas! Le beau Désiré doit, je vous l'assure, sa reconnaissante protection à beaucoup de personnes du sexe faible, à des personnes de diverses familles ; il la doit aussi à sa propre femme, car je tiens absolument, pour la sauvegarde des principes, que mes tourtereaux effarouchés s'épousent tout prochainement. Dépêchez-vous !