‹ Le Chemin no 107Chapitre 22 sur 25 · PIÈCE IV · texte numérisé non relu

PIÈCE IV

M. Frantz Guïderin, déimté, à M. le Sous-Préfet (le Tarentonne.

Paris, 18 mai.

Merci, mon cher ami, de votre savoirfaire. Beauvoisin père est enchanté; je reçois sa lettre en même temps que la vôtre. Il me mande que son fils est déclaré momentanément impropre au service militaire comme affecté d'une perte au profit du cœur !

Comme contre-coup de cet heureux événement, il paraît que cette infirmité révélée au public a rompu un mariage auquel ce jeune homme s'était résigné et que le père (en cabaretier moral) voyait de mauvais œil. Il s'agissait, je crois, d'une réparation ! Belle réparation (entre nous) que d'accoupler pour la vie une malheureuse avec un mauvais sujet qu'elle

a déjà trop connu, pour son bonheur I Enfin, tout est au mieux I

Ne faites pas tant le dégoûté au sujet de Digne! J'aurai grand'peine à l'obtenir pour vous! Il y a cent quarante trois députés qui demandent ce poste pour leurs amis intimes et qui ont, chacun, promesse formelle du ministre ! !

Mais, quelque pénible qu'il me puisse être de me priver de vos bons services à Tarentonne, j'espère l'emporter sur tous mes concurrents !

Espoir et amitiés!

PIÈCE V M. Philibert à M. Baptiste.

La Glanderaic, l"juiii.

Monsieur, Mademoiselle Pauline , nourrice chez M. le marquis de Flammeray, mon maître, désirant avoir l'honneur de vous en-

tretenir et craignant que sa main ne puisse rendre tout ce qui remplit son cœur (parce qu'une circonstance fortuite a notablement abrégé ses mois d'école), me prie de tenir la plume sous sa dictée pour vous exposer ce qui suit :

Cette personne, aussi distinguée par les qualités du cœur que par les charmes du visage, m'assure en rougissant qu'elle n'est pas demeurée insensible à vos agréments. Je n'ai pas à savoir quelles ont pu être ses anciennes complaisances à votre égard. Mais, moi qui fréquente assidûment le théâtre de Gluny quand la maison passe l'hiver à Paris, moi qui ne suis pas, d'ailleurs, sans littérature, suivant simultanément et avec une égale persévérance les feuilletons de trois journaux, sans jamais confondre leurs péripéties multipliées , je me crois assez expert dans les choses du cœur pour deviner le secret de ces larmes. Oui, mon

14 i LK BEAU Dl':SIRÉ

sieur lîaptiste, cette àme souffre (fune ancienne blessure ; et votre souvenir est resté là vibrant, comme la flèche du Parthe qui demeure dans la plaie. Le dénouement ne saurait maintenant tarder : il dépend de vous!... Je reprends l'action par chapitres: il yen a que vous avez lus, d'autres que vous ignorez.

Mademoiselle Pauline, quand elle était demoiselle d'office chez madame de Pardès, vous admirait chaque jour dans l'exercice de vos fonctions. Votre dextérité sans pareille dans Fart noble qu'Albion nous a livré, dans l'art de lustrer les coursiers fiers, les chars vernis et les courroies étincelantes, votre douce gaieté, vos formes sans doute avantageuses , en un mot, tout ce que la nature et l'éducation ont pu vous donner, fit impression sur ce jeune cœur jusqu'alors silencieux ! Pauline vous aima... Ici, vous approuverez certainement que les con-

venances et le respect de la langue me fassent enjamber plusieurs scènes de ce drame charmant et discret.

L'honneur de la maternité s'annonça bientôt, comme devant efifacer ce que l'état défectueux de notre législation actuelle m'oblige à nommer : une irrégularité I Les horizons gracieux qu'ouvrait à votre imagination une si heureuse circonstance furent , paraît-il , momentanément voilés , à vos yeux , de quelques nuages ; car une brusque séparation se produisit : l'objet aimé rendit ses aiguilles à la lingère de madame de Pardès et reprit en pleurant le chemin du village !

Monsieur Baptiste , je ne vous accuse pas : l'objet aimé ne possédait aucune dot, et je connais les exigences de notre situation {trofessionnelle! Mais vous au^si, soyez indulgent !

La voilà cette fleur tombée ! la voilà

146 l.E BEAU DKSlHi;

i-eiidui' ù son berceau pour s"y dessédier et iiiuiirir !... Mais il se trouva là un homme de cœur... c'est-à-dire, non : un jeune rustre, qui se montra touché! 11 ignorait, il ignorera toujours la situation; mais il se montra touché tout de même. On accueillit ses ouvertures... on espéra, monsieui- Baptiste, donner un père à votre enfant !...

11 arriva en son temps, ce fils, coupable avant de naître , ce paria de nos sociétés cruelles ! Désigné par la voie publique comme l'auteur du fait, le rustre estima suflîsantes les raisons qu'il pouvait avoir d'admettre cette erreur générale. Puis les événements se }trécipitèrent... La jeune mère est admise comme nourrice au château de mes maîtres, où l'on exige tout au moins que le scandale soit ré^ paré, que mademoiselle Pauline devienne sans délai madame Beauvoisin ! La vic^ time s'inclina d'abord devant cet arrêt

de la destinée ; elle s'achemina vers l'autel, sinon joyeuse, au moins résignée...

Mais son cœur vient de se révolter ! A la suite de particularités qu'il serait oiseux de rapporter ici, la jeune fille éplorée \qent de me confier ses tourments, dans le four aux pâtisseries 1

« — Monsieur Philibert ! me dit-elle, » Vous êtes le maître d'hôtel le plus sen- » sible que j'aie jamais connu ! Vous avez » lu des romans! On dit même que vous » en avez écrit !

« — J'en ai tout au moins vécu, Ma- » demoiselle!

)) — Eh bien, contiez à un auxi- « liaire ce savarin commencé , et prêtez » à mes malheurs une oreille atten- » tivel »

Elle dit, et s'épancha!

Ah ! Monsieur Baptiste ! Si vous aviez pu la voir en cet instant 1 Qu'elle était belle ! ! La honte , la colère , la chaleur

H8 LK BEAi; DKSIRK

du four, couvraient 'son leint d'un violent incarnat!

« — Ecrivez ! me répétait cette can- » dide enfant, écrivez au seigneur de » mon àme, 17, rue de Varenne, aux » écuries de madame de Pardès ! Dites- » lui que je souffre, que je l'aime, lui et » non un autre ! Dites-lui, ajouta-t-elle, » en versant sur les biscuits des torrents » de larmes, dites-lui que je l'appelle! que » je l'attends! que j'en perds l'appétit! »

Le fait est rigoureusement exact : elle avait laissé le matin sur son assiette tout un quartier de llan î

Narrateur fidèle, je ne dois rien omettre! J'avouerai que je combattis sa résolution.

« — Mademoiselle, lui dis-je, en l'as- » seyant sur la huche à farine fine, Ma- » demoiselle, vous abandonnez Beauvoi- » sinî Savez-vous ce que vous perdez? »

Elle me regarda effarée.

Page 1