PIÈCE IV
L'institulcur de Saint-Marcel à M. le Sous- Préfet de Taren tonne.
J'ose à peine croire que l'humble missive d'un modeste instituteur ail quelque chance d'être placée sous les yeux du haut magistrat qui préside aux destinées de nos régions; et cependant, moi ver de terre et le dernier des derniers, j'ose m'adresser à la justice et à l'équité d'un si éminent administrateur, persuadé que 1(^ faible trouve auprès de vous un refuge, et que vous vous plaisez à mériter le glorieux titre de père de l'arrondissement, que j'avais pris la liberté de mou- Ici* (Ml lettres majuscules au sommet de l'arc triomphal élevé dans notre bourg, lorsque vous daignâtes nous honorer de votre visite. La grande Révolution de 1789 a comblé les abîmes qui séparaient autrefois les gouvernants et les gouvernés :
ù la lueur des immortels principes révi'lés au monde par le sensible Jean-Jacques et par le patriarche de Ferney, les hommes se sont reconnus frères, ils se serrent depuis lors dans une commune étreinte. Aussi ne puis-je douter que vous n'accordiez à la présente requête la même attention que vous donnez à toutes les communications semblables, d'où qu'elles soient sorties , du palais ou de la chaumière.
De plus longs préambules , Monsieur le Sous-Préfet , vous paraîtraient oiseux et emploieraient inutilement quelquesuns de vos utiles instants. Je viens donc à mon sujet.
Dans noti'e bourg de Saint-Marcel de la Guénerie (dont j'élève les enfants avec un soin que, j'ose le dire incidemment, Monsieur l'inspecteur n'a pas toujours suffisamment reconnu), il n'est bruit que df la demande de classement comme vici-
nal du chemin n° 107, qui se dirigerait vers Bocé.
Assurément l'exécution de ces travaux ne serait pas sans offrir de nombreux avantages. Assurément aussi je ne suis pas de ces obscurantistes qui voudraient nous ramener aux bons temps de la dîme et de la corvée, qui déplorent les développements de la locomotion, le progrès des lumières , l'ascension de l'humanité 1 Les chemins. Monsieur le Sous- Préfet, ce sont les canaux du commerce et les artères de la vie sociale!... Mais il y a chemin et chemin 1 Des circonstances particulières, que je ne dois pas vous laisser plus longtemps ignorer, s'opposent à ce que le numéro 107 soit jamais exécuté.
Je n'ai pas à vous apprendre. Monsieur le Sous-Préfet, les scandaleux envahissements de l'hydre du jésuitisme. Ce fléau des peuples nous empeste et nous englue de
toutes parts. Dernièrement encore, les ténébreuses et machiavéliques menées de cette bande infernale ont abouti, dans la commune de Bocéjà la création d'une soi-disant école dirigée par des fdles, dites, je crois, Nonnes de Saint-Saturnin. Ces ennemies du gouvernement et de l'Université s'acharnent à ma ruine. Non contentes d'attirer dans leur béguinage toutes les enfants de Bocé , elles infectent de leur venin les enfants mêmes de notre comnuuie , qui , par la coupable tolérance des deux maires, désertent en masse mon école, et vont grossir le troupeau imbécile des hallucinées de Bocé. Ces maitresses sans pudeur multiplient les artifices dans une lutte déloyale. Mùmeries, chatteries, càlineries, aumônes avilissantes, remèdes aux malades, aliments aux pauvres , médailles superstitieuses , images stupides, elles prodiguent tous les appâts pour détourner les élèves de mon
école. Beaucoup de parents ont cédé devant de si odieuses intimidations; mais l)caucoup encore sDut arrêtés ]i;ir la difTicidté des communications. Si vous ouvrez un chemin praticable et direct entre Saint-Martin et Bocé, tous mes enfants se rendront à l'école cléricale et je n'aurai plus qu'à fermer la mienne. Cette fatale conséquence du travail projeté fera, sans aucun doute , hésiter l'Administration. Se refuser à la construction du chemin de Bocé ou servir le jésuitisme abhorré, voilà le dilemme : le poser, c'est le résoudre.
Daignez agréer, etc.
Brutl'S (jRANDIDIEU.
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I»1KCE V
Le chevalier Charles-Marie de Valtrarer.s
à M. le ricomle île Courtarille. à Tarenlonne.
(PorsuiiiK'lk') Monsieur le Vicomte,
Il faut qu'un intérêt Ijien puissant doiniiio aujourd'hui ma conscience |)oIitique, pour que je prenne sui' moi d'adresser une explication au représentant de ce que l'on appelle actuellement, dans notre pauvre France, « le gouvernement ». Vous le savez en efl'et, Monsieur le Vicomte, je considère comme non avenus les faits qui se sont succédé depuis la fatale année de 1830, où sondjra la monarchie.
Non seulement j'ai brisé à cette épocpie la vieille épée de ma race, mais encore^ je me suis enfermé dans la neutralité la plus méprisante à l'égard des divers partis qui se déchirent notre pays. Considérant qu'en dehors de la dynastie légitime, tout est félonie, illégalité, expédient ou
jiiensonge, j'ai refusé mon adhésion, même implicite ou muette, aux divers régimes qui ont ramassé les lambeaux de la royauté. Je n*ai pas conscience de m'ètre une seule fois rendu aux urnes de ma paroisse, pour quelque scrutin que ce fût; d'avoir jamais payé mes contributions autrement que sous menace immédiate de saisie ; d'avoir accueilli un livre ou un journal faisant, même incidemment, mention de la dénomination gouvernementale; d'être demeuré à mon banc dans l'église, à l'instant de l'office où sont chantées les prières pour le chef de l'État; d'avoir jamais salué aucun fonctionnaire, ou usé d'un timbre -poste à l'effigie d'un de nos pseudo-souverains. J'ai dû, bien à mon corps défendant, adopter l'usage des pièces de monnaie qui reproduisent cette môme effigie; mais, ce faisant, je n'ai cédé qu'à la force majeure, et ce n'a pas été sans déposer,
au préalable, chez mon notaire, une déclaration par laquelle je proteste formellement contre toute interprétation erronée qui pourrait être donnée à cette légère concession.
Vous le voyez. Monsieur le Vicomte, m'enveloppant dans un absolu dédain, repoussant à Tavance par une attitude énergique et résolue les offres et les avances que les divei's régimes ont dû bien probablement avoir la pensée de m'adresser, je suis demeuré pur... Et ce ne peut être sans un bien grave motif que, paraissant mettre en oubli une ligue de conduite aussi irréprochable, j'ai dernièrement consenti à tracer mon nom au bas d'une requête appelée, je crois, dans la phraséologie moderne, demande de classement, et concernant le chemin à établir entre ma paroisse de Bocé-Notre- Dame et celle de Saint -Marcel de la Guénerie.
Cette condescendance de ma part vous a surpris sans doute : c'est à ce sujet que je crois me devoir à moi-même d'exposer ici les motifs de cette étrange et unique dérogation à la règle invariable d'abstention et de silence que l'exil de mon roi m'a imposée depuis trente ans. Encore une fois, si je m'adresse à vous, Monsieur le Vicomte, c'est en maintenant hautement mes réserves vis-à-vis du pouvoir que vous représentez et que je ne reconnais pas.
Si je me suis associé à quelques signataires pour demander la construction de ce chemin, c'est que je sais la fièvre de bouleversement qui, depuis la monarchie de Juillet, s'est emparée de nos campagnes précédemment si paisibles, si calmes, si heureuses. Je sais qu'à l'exemple de leurs gouvernants, nos paysans affolés se jettent dans une voie d'ardeur vertigineuse, et que, dédaignant les mœurs
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sédentaires de leurs aïeux, ils veulent à tout prix moderniseï* jusqu'à l'aspect du pays et multipliei- indéfiniment les chemins.
Or, il i)araîtrait que les notables (vous dites maintenant, je crois, les conseillers municipaux) de notre bourg sont décidés à exécuter quelque belle entreprise de ce genre. On m'a même assuré que leur premier projet avait été de tracei' une voie se dirigeant vers Mannecoul, laquelle traversant forcément mes terres, eût apporté dans ma région, et, qui sait, jusqu'aux portes mêmes de ma demeure peut-être, les germes de la corruption.
C'est en apprenant que j'étais menacé d'un tel malheur, c'est pour conjurer les effets de cette première résolution et détourner sur une autre contrée l'orage dont j'étais menacé, que j'ai appuyé le projet nouveau du chemin de Saint- Marcel,
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En effet, si je regarde comme funestes toutes ces facilités exagérées de communication, c'est des intérêts spéciaux de la région que j'habite que je dois avant tout me préoccuper, en cherchant par tous les moyens à la préserver de la contagion morale, des agitations politiques, de cette communion du mal que créent et entretiennent les voies faciles.
Je n'envie nullement ces chemins si roulants et si vantés, par où se précipitent plus à l'aise les souffles empestés de la Révolution.
Nous sommes ici gens simples et bien pensants, Monsieur le Vicomte, nous vivons lentement : il en résulte que, d'ordinaire, nous vivons longtemps. J'aime nos vieilles ornières ; je ne leur trouve d'autre inconvénient que d'occasionner par-ci par-là quelque retard dans les charrois, ou quelque juron des gars. Or, mon oncle le chanoine professait que,
|)Our un valet de ferme, sacrer n'est point pécher; quant aux lambineries, je les excuse, et je n'ai jamais fait crime à mes tenanciers de s'être i)résentés un peu tard le jour de la Saint-Jean pour apporter au château leurs faisances et fermages.
Il est vrai que souvent nous arrivons à la grand'messe après l'offerte ; mais M. le curé a paré à cet inconvénient en faisant d'ordinaire une seconde quête au Sanctus
Il est vrai aussi qu'un soir de cet hiver, ayant sottement cédé aux instances de mon voisin de Flammeray, et me rendant à la Glanderaie pour dîner, non pas à midi, comme faisait sagement nos pères, mais sur le tard, comme le veulent vos modes du jour, je m'enfonçai, avec mon cheval, dans un bourbier où je passai la nuit. Mais qu'est-ce que cela prouve?
sinon qu'on ne saurait fuir assez les marquis jacobins, les gentilshommes rai-
liés, les infidèles qui mentent à leur origine et pactisent avec la société moderne?
Avant que la France fût rayée du livre des nations, Monsieur le Vicomte, on ne faisait pas tant de macadam, mais chaque règne nous enrichissait d'une province : quelque mauvaises que fussent les routes, on savait lestement les franchir quand il s'agissait du service du roi. Il n'était pas besoin de chemins pour ces millions d'hommes qui traversèrent l'Europe et l'Asie , gagnant les murs d'Antioche et les plaines d'Ascalon. Ce n'est pas par une grande voie départementale qu'est accourue Jeanne d'Arc, du fond de la Lorraine, pour sauver la France et la dynastie 1
Aussi, je le dis hautement, j'entends soustraire au moins le coin de terre qui m'appartient et les hommes que Dieu m'a confiés, à ce réseau démoralisateur dont les fils entre-croisés sont les chemins
modernes. J'entends maintenir dans mon domaine la sainte intégrité des vertus antiques: la foi, l'amour du foyer, le respect de la famille, la fidélité des serviteurs, la simplicité des goûts, la santé des jeunes hommes et la vertu des jeunes fdles.
Voilà, trop longuement, voilà pourquoi.
Monsieur le Vicomte, si l'on fait un chemin dans la paroisse de Bocé, je demande que ce soit celui de Saint-Marcel et non le mien.
Je l'ai dit en commençant, j'ai cru me devoir à moi-même d'expliquer une démarche sur le sens de laquelle il eût été facile de se méprendre.
Recevez, Monsieur le Vicomte, l'expression des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Votre serviteur, Charles-Marie, chevalier de Valtravers.
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