‹ Le Chemin no 107Chapitre 7 sur 25 · PIECE VI · texte numérisé non relu

PIECE VI

Le desservant de Saint-Marcel de la Guénerie à M. le Sous-Préfet de Tarentonne.

Respectable Monsieur, Votre honorée lettre m'est parvenue hier. Vous me dites que vous ne pouvez laisser passer sans réponse l'argument que j'ai présenté contre l'exécution du chemin de Bocé, à savoir, l'engagement pris par la commune d'employer les premiers fonds libres à diverses réparations dans le presbytère. Vous prenez la peine de m'exposer d'abord que les fonds réservés à la vicinalité ne sauraient être confondus avec ceux à employer pour d'autres besoins communaux. Vous voulez bien ensuite m'apprendre que la commune ne devrait venir en aide à la fabrique, pour les travaux du presbytère, qu'au cas où ladite fabrique prouverait son absolu dénuement. Enfin, vous m'exposez que le

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budget (le la fabrique de Saint-Marcel accuse un boni sullisant pour les travaux demandés, et que dès lors la commune n'aura pas à intervenir.

Je confesse, ti'ès honoré Monsieur, que notre budget paroissial accusait un boni de 204 fr. 27 cent. Mais, hélas 1 cette somme a été employée, et au delà ; voici comment :

L'été dernier, m'étant rendu, ainsi qu'un grand nombre de mes respectables confrères, aux funérailles du regretté M. le comte de Bruinet, à Mannecoul, et prenant au château la légère collation qu'il est d'usage d'otîrir au clergé après les inhumations, je remarquai dans la salle à manger un cadre immense complètement doré, enrichi de grosses moulures. Il me sembla qu'un si magnifique objet décorerait dignement le transept de notre église. Je remarquai surtout aux quatre angles, quatre petits enfants sculp-

lés en bosse, symboles profanes, je le crains, mais qu'il semblait facile de transformer en anges, si l'on dissimulait certains accessoires trop apparents, et si l'on rapportait des ailes plus amples. Le contenu de ce cadre, un ancien portrait de la comtesse de Bruinet sous le costume d'une certaine Diane chasseresse, avait, paraît-il, été enlevé pour la circonstance de ce repas ecclésiastique, scrupule que je taxerai d'exagéré ; car les saints conciles n'ont jamais, que je sache, considéré l'exercice de la chasse avec défaveur. Toujours est-il que j'exprimai mon admiration pour tout cet or en bosse ! Peut-être même, sous l'influence des vins capiteux du défunt, eus-je la témérité de ne point dissimuler ma convoitise... La charitable douairière, que Dieu bénisse î ayant appris (par ses gens sans doute) la bruyante admiration que j'avais formulée, m'envoya, quelques jours après, le beau cadre

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clans un grand chariot I On l'accrocha sans délai, et je dois avouer que ce fut merveille. Mais plusieurs de ces personnes que rien ne peut satisfaire, et qui rêvent toujours mieux qu'elles ne possèdent, estimèrent qu'il serait préférable de mettre un tableau dans ce cadre, d'abord l)Our cacher la corde qui le retient au mur, en second lieu, pour se conformer à un usage presque général. Madame la marquise de Flammeray, ma paroissienne, qui rachète par une inépuisable générosité une allure à laquelle on a quelquefois reproché de manquer de gravité, voulut bien nous offrir un saint Hégrodon de forte dimension. Malheureusement le mois d'août approchait, et madame la marquise, qui, malgré de plantureux dehors, se croit apparemment menacée dans sa santé, se rendit, comme tous les ans, à Luchon et à Trouville. Pendant ces deux stations balnéaires dont notre

jeune châtelaine semble apprécier beaucoup les vertus curatives, l'artiste, mandé de Paris par madame la marquise et installé au château, nous annonça que son œuvre était terminée ! M. le président et MM. les membres du conseil de fabrique furent convoqués, ainsi que plusieurs pieuses dames, pour aller prendre livraison de la toile peinte. Ah I très honoré Monsieur ! quelle fut alors notre stupéfaction, notre sainte colère! Le saint HégTodon était reconnaissable sans doute à ses longs cheveux noirs, à son attitude énergique, à ses membres musclés et vigoureux. Jl portait même, selon l'usage, la couronne du martyre, que l'on regrettait seulement de voir, contre toute tradition, formée de pampres de vigne. Mais le reste, très honoré Monsieur I le reste I .. . Tout le monde sait qu'en son vivant saint Hégrodon était vêtu ; tout le monde a vu les images de ce saint laboureur, immua-

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blement drapé dans un rideau rouge, retenu aux épaules par deux agrafes de diamant, rouges et bleues! Eli bien, l'artiste élionté, très honoré Monsieur, avait supprimé les agrafes, en sorte que, naturellement, le rideau était tombé !

Je fis d'abord sortir de la salle les personnes du sexe qui avaient accompagné le conseil de la fabrique et qui commençaient à considérer la peinture avec une surprise attentive; puis, donnant un libre cours à mon indignation, j'apostrophai l'impie qui avait dépouillé notre patron... Le misérable roulait une cigarette et bouclait sa valise; il nous salua sans répondre et bientôt j'entendis le bruit de la voiture qui l'emportait au loin. Nous délibérâmes en tumulte : l'avis des conseillers était de ne point accepter un cadeau d'une exécution évidemment si contraire aux intentions de la donatrice. Le premier, je recouvrai

mes esprits : je me souvins de cette petite avance dont la falirique pouvait dis- I)Oser; je proposai de l'employer à faire vêtir convenablement saint Hégrodon.

J^!a motion fut acceptée: nous fîmes venir Ribaudet, le petit Ribaudet de Tarentonne : c'est un homme d'esprit et de ressource: à force d'avoir peint des devantures et rafraîchi des enseignes, il a acquis une adresse consommée. Il a drapé notre saint Hégrodon dans un manteau d'étoffe si riche et si épaisse, que l'on n'y pourrait trouver un seul pli ; la teinte en est violette comme la soutane de Monseigneur, toute en lumière, sans aucune ombre provenant d'une économie de couleur mal entendue, comme en certaines autres œuvres : la bordure de ce vêtement est peinte en vert clair: quant aux agrafes sur les épaules, elles ont été rétablies et dorées avec du véritable or à reflet. Jamais on n'a rien vu de pareil :

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on vient de cinq lieues contempler cette belle représentation.

Mais vous pensez bien, très honoré Monsieur, que cette heureuse conclusion d'une si chaude affaire n'a point été sans coûter gros. Peut-être estimez-vous que dès le retour de madame la marquise j'eusse dû lui demander la somme comme complément de son cadeau? J'en ai bien eu la pensée; mais madame la marquise qui est toujours si riante, a fait une telle moue quand elle a vu le saint Hégrodon, que je n'ai osé lui rien demander. Elle a même supprimé l'inscription placée sous la peinture et qui la désignait comme donatrice. On a dit que madame la marquise voyait avec déplaisir une si belle pièce figurer ailleurs que dans son salou. Moi qui connais quels sentiments désintéressés se cachent sous les apparences frivoles de notre châtelaine, je n'en crois rien.

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