LE ROLE ÉCONOMIQUE DU CHÈQUE
Nous traversons une période de difficultés économiques particulièrement graves, dont la conséquence tangible pour la masse des consommateurs a reçu ce nom caractéristique : « la vie chère ».
’état de choses actuel est peu dommageable pour les personnes qui voient leurs rentrées s’accroître dans la même proportion que leurs sorties, soit qu’elles produisent ou échangent des objets de consommation, soit que, employés ou fonctionnaires, leurs traitements soient mis au niveau des nécessités nouvelles. Au contraire, la situation est fort pénible pour celles qui vivent d’une somme toujours égale a elle-même en chiffres, rente ou retraite, quelle que soit sa capacité réelle d'échange. Les premières, d’ailleurs, ressentent en partie les effets de la vie chère car leurs ressources
ne se mettent pas immédiatement et automatiquement au niveau de leurs dépenses. Elles souffrent donc aussi et, sans même vouloir tenir compte des inconvénients économiques considérables de cette hausse et de cette instabilité des valeurs, leurs effets directs déplorables sur la vie des citoyens commande aux pouvoirs publics d'apporter tout leur zèle à les atténuer.
Mais, si la gravité du mal ne saurait échapper à personne, bien plus, si beaucoup de ses causes apparaissent clairement, elles échappent, pour la plupart, à l’action du législateur. Toutes proviennent, à l’origine, de la guerre et des bouleversements qu’elle a provoqués dans tous les domaines et, quoique l’on ait coutume de considérer les pouvoirs publics comme une sorte de Providence, dispensatrice même de la pluie et du beau temps, ils demeurent en réalité frappés d’impuissance en ce qui concerne le jeu des grandes lois économiques. Néanmoins, une sage politique financière peut sans aucun doute éliminer quelques-uns des éléments constitutifs d’une crise, comme des mesures erronées peuvent en aggraver les effets. L'Etat décide notamment en toute souveraineté des questions monétaires, des procédés par lesquels le Trésor public obtient les ressources qui lui sont nécessaires, des moyens mis à la disposition des particuliers pour régler leurs échanges. De lui dépend done la
plus ou moins grande importante de la circulation fiduciaire. Aujourd’hui, le niveau atteint par cette circulation est tellement élevé que le billet de la Banque de France est discuté. Il ne l'avait jamais été, même aux heures les plus tragiques de notre histoire, En 1871, alors que nous venions de subir les pires désastres, notre billet valait de l'or.
Vouloir montrer ici pour quelle part importante l'inflation fiduciaire, c’est-à-dire la surémission des billets de banque, est responsable de la «vie chère», serait nous engager dans une digression un peu trop étendue, Les données de la logique et les témoignages de la statistique concordent à cet égard : plus les sommes théoriquement représentées par les billets mis dans la circulation, dépassent le montant des espèces métalliques destinées à les couvrir, plus le change baisse, plus la valeur pratique de ces coupures diminue, plus il en faut débourser pour acquérir un même objet et plus la vie est chère.
Si tous les économistes et la plupart des hommes politiques sont d’accord sur ce point, si beaucoup d'écrivains et d’orateurs ont aflirmé l’impérieuse nécessité de réduire la circulation fiduciaire, si de nombreuses suggestions ont été émises à cet égard, il est apparu, chaque fois qu’il s’est agi d’appliquer l’une ou l’autre des théories présentées, que les obligations inéluctables de la vie pratique s’oppo-
sent à la suppression brutale d’un grand nombre de billets, à supposer même qu’elle puisse être réalisée. Si l'Etat, favorisé subitement par la fortune, recevait de l’Allemagne ou des contribuables des sommes telles qu’il puisse sacrifier des billets par monceaux et les consacrer à l’entretien des feux de la Saint-Jean, une gêne considérable en résulterait pour le commerce, malgré l’augmentation subite de valeur dont bénéficeraient les survivants ; l'importance des besoins de l'Etat, d’une part, celle des échanges commerciaux actuels, d’autre part, nécessitant l’emploi d’une quantité considérable d’espèces monétaires, qu’elles soient ou non fiduciaires.
La déflation, puisque la mesure envisagée a été ainsi qualifiée, ne peut donc être obtenue que très lentement. Il semble d’ailleurs, au premier abord, qu’elle puisse résulter seulement d’un accroissement de la richesse nationale, soit que notre réserve métallique augmentant rejoigne peu à peu la valeur théorique de nos billets, soit que les débours de notre trésorerie se trouvant enfin couverts par les ressources fiscales, et l'Etat effectuant des rentrées supérieures à ses dépenses, 1l puisse tout d’abord rembourser les avances de la Banque, puis satisfaire à ses besoins budgétaires sans recourir à l’emprunt, sous quelque forme que ce soit.
C'est là un idéal dont l’avènement est infiniment
souhaitable, mais que notre génération ne connaîtra probablement pas. Pour tenter de l’atteindre, pris dans cet engrenage vulgairement appelé « un cercle vicieux », nous sommes très fortement gênés par la faible puissance d’achat de notre monnaie. Mais en nous montrant extrêmement modestes, en écartant, momentanément tout au moins, les mesures absolues, et sans vouloir entreprendre la guérison radicale du mal, peut-être est-il possible de l’'atténuer. Peut-être pouvons-nous utiliser, pour régler les transactions commerciales, des procédés remplaçant le billet dans une certaine mesure et permettant d’en supprimer un certain nombre, sans que la facilité des échanges en soit amoindrie.
En nous plaçant à ce point de vue, il nous a semblé que le chèque était susceptible de contribuer pour une certaine part à la déflation fiduciaire, par suite à la hausse de notre change, enfin, par conséquent, à l’amélioration de notre situation économique et au retour de la vie « bon marché ». C’est pourquoi nous nous proposons d’étudier les moyens propres à répandre son emploi. Sans vouloir tarder d’entrer dans le vif du sujet, il convient d’esquisser le raisonnement qui nous a conduit à Paborder, c’est-à-dire de résumer les considérations qui nous ont paru en motiver l'intérêt.
L’ampleur des opérations commerciales croît
sans cesse. Depuis longtemps déjà il est devenu Guy de Montjou ; 2
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impossible de les régler à l’aide de pièces de monnaie, Leur manutention exigerait une incroyable dépense de main-d'œuvre et des transports invraisemblables ; d’ailleurs la somme totale représentée par le métal monétisé existant dans le monde est d’une insuffisance manifeste ; les seuls chiffres suivants le démontreront à l’évidence :
En 1913, les échanges internationaux atteignirent pour les importations la valeur de 113.520 millions de francs, et pour les exportations 105.050 millions de francs, soit pour le tout 218.570 millions, alors que l’or monétisé existant vaut approximativement 70 nulliards et l’argent 2 mulliards, et que, dans cette totalisation, il n’est pas tenu compie des opérations faites à l’intérieur de chaque Etat, dans les limites de ses frontières.
Les facilités plus ou moins grandes apportées au règlement des transactions influent très fortement sur le mouvement commercial et par conséquent sur la prospérité des nations. Avec juste raison, le législateur s’est donc toujours préoccupé de les accroître. Le problème consiste à permettre la réalisation du plus grand nombre d’opérations simultanées ou successives, en déplaçant pour leur réglement des sommes aussi faibles que possible relativement à la valeur totale des mouvements effectués. C’est pourquoi fut imaginé tout un système approprié. Le billet en constitue l’élément de base
et les effets de commerce en sont l'instrument essentiel, car ils permettent d’éviter en grande partie, ou tout au moins de retarder, les transports effectifs de monnaie, qu’elle soit métallique ou fiduciaire.
Le billet, en principe, mais le principe est depuis si longtemps tombé en désuétude qu’il peut à peine porter ce nom, représente de l’or, sert à éviter sa manutention, et offre une certaine garantie de sécurité en cas de perte ou de vol en raison de son numérotage. Mais il a rapidement perdu ce caractère théorique et s’est vu bien vite employé à découvert, ceci dit en donnant à ce mot son exacte valeur. La tentation était par trop puissante de utiliser pour des sommes supérieures à celles conservées sous clef, en ses lieu et place, sous forme de pièces d’or. Cet emploi du billet est précieux pour ceux qui l’émettent, et cela sans restrictions dans une certaine limite ; mais, fait exagérément, il devient rapidement dangereux. L'Etat qui, pour se procurer des ressources exceptionnelles, a recours à ce moyen, éprouve en effet les plus grandes difhicultés à rester en deçà d’une limite déterminée, préalablement fixée sur la route de l’inflation. Automatiquement, il se trouve contraint de la dépasser, à moins qu'il ne consente alors par ailleurs des sacrifices pénibles et ne fasse preuve d’une très grande énergie. Lorsque les billets ne
sont plus couverts dans une proportion suffisante par la réserve métallique, ils subissent une dépréciation croissante. Supposons que, dans un pays donné, existe une quantité de billets répondant aux besoins normaux. Si des charges nouvelles surviennent et si de nouveaux billets sont émis pour y faire face, leur valeur diminuant en raison directe de leur multiplication, ceux qui, auparavant, avaient été lancés dans la circulation, voient diminuer leur puissance d’achat. Les besoins normaux du pays étant à peu près constants, il faut encore émettre d’autres coupures afin de disposer, pour y subvenir, d’une puissance d’achat toujours équivalente. Les pays qui, en temps de crise, ont recours aux billets dans une trop large mesure, sont donc entraînés sur une pente de plus en plus accélérée, dont l'aboutissement fatal est la banqueroute.
Le danger vient des rapports étroits qu'ont les banques d'émission avec les gouvernements. Lorsque ces banques se trouvent soumises à son autorité, il est par trop facile à l'Etat de faire appel aux presses dont elles disposent pour trouver la solution simple et rapide, quoique momentanée seulement, des difficultés que peut traverser sa trésorerie. Les prescriptions légales destinées à empêcher la surémission des billets sont des manifestations vaines, la loi subissant dans cet ordre d'idées des
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modifications dont l’aisance stupéfe, au regard des difficultés rencontrées lorsqu'il s’agit d’améliorer les lois sociales ou autres. Nous en avons un exemple récent dans la question des avances permanentes et gratuites faites à l'Etat par la Banque de France en vertu de conventions successives (10 juin 1857, 29 mars 1818, 31 octobre 1896, 11 novembre 1911). Avant la guerre, elles atteignaient 200 millions, pendant la guerre elles s’élevèrent à 27 milliards. Par la convention du 21 septembre 1914, le Trésor s’engageait à appliquer au remboursement des avances dépassant 24 milliards, la somme nécessaire prise sur le plus prochain emprunt ; mais rien de tel n’a eu lieu et c’est après une grande quantité de négociations et de multiples lois, que des remboursements ont ramené ce chiffre, à l'heure actuelle, à 23.600 millions. Alors que l'Etat s'était engagé, le 31 décembre 1920, à poursuivre l’amortissement de sa dette envers la Banque à raison de 2 milliards de francs au moins chaque année, une nouvelle convention, du 21 décembre 1921, a réduit ce remboursement à 4 milliard pour 1922.
Il ressort de ces constatations que rien de précis n'existe à cet égard, que ces conventions sont en réalité sans valeur et ne permettent aucune précision, bref que les banques d’émission sont à la disposition absolue de l'Etat. Aussi, lorsque la crise
se prolonge, voit-on presque à coup sûr apparaître les billets non convertibles, et c’est un symptôme fort grave, Malgré tout, actuellement encore, pour remédier à l'insuffisance de nos ressources fiscales, une véritable campagne est menée, préconisant le recours à de nouvelles avances de la Banque de France, ce qui revient en réalité à émettre de nouveaux billets.
L'Etat, de plus en plus, tarde à régler les sommes importantes qu’il doit à l’industrie privée. Certes, il est pénible pour ses créanciers, de ne pouvoir recouvrer leur dû, alors que, d’autre part, ils sont dans lobligation de payer leurs propres fournisseurs. Une gêne considérable en résulte dans tout ce qu'il est convenu d'entendre par « les affaires », et l’on conçoit fort bien que beaucoup de commerçants et d’industriels, en dehors même des intéressés directs, sans méconnaître totalement les dangers que nous ferait courir une aggravation nouvelle de l'inflation fiduciaire, soient tentés d'estimer plus périlleuses encore les entraves mises par cette situation à l’activité économique du pays. Pour examiner le bien fondé de cette appréciation, nous avons le bonheur de pouvoir en appeler à l'expérience faite sur eux-mêmes par certains de nos contemporains. Certes, il n’est pas question de s'arrêter à l’exemple des soviets, car leur manière stupéfante de se procurer des fonds défie
toute espèce de bon sens, répond à une conception économique paradoxale ét manifeste des principes singulièrement larges au regard de la morale bourgeoise encore en vigueur actuellement, êt c’est fort heureux, chez les peuples civilisés. Mais le cas de notre voisine, l'Allemagne, est tout à fait typique. Elle a négligé, il est vrai, en recourant au billet par masses vertigineuses, le point de vue terre à terre de ses obligations vis-à-vis de l'étranger en général ct de la France en particulier. Maïs la chute prodigieuse de son change n'empêche pas qu’au premier abord elle n’offre le spectacle d’une activité industrielle admirable, chargée des plus belles promesses de richesse future, selon ce qu’il est généralement admis. Aussi les partisans de l’inflation fiduciaire française ne manquent-ils pas d’invoquer son exemple à l’appui de leur théorie.
Il faut aller au fond des choses. En réalité, l’imiter serait noüs lancer dans une voie extrêmement dangereuse, et dans laquelle nous ne sommes déjà qué trop engagés ; il faut à tout prix convaincre du danger qu’elle présente ceux qui, de bonne foi, la préconisent.
L'Allemagne recule pour mieux sauter et si, momentanément elle jouit d’une activité économique indéniable, elle se trouve déjà sur le bord du précipice. M. Jules Decamps, Directeur du Service des Etudes Economiques de la Banque de
France, vient de le démontrer dans la Revue de Paris : « La dépréciation du mark, dit-il, favorise « l’expropriation graduelle de la richesse allemande « par le capital étranger. Les pays à change appré- « cié ont acquis, et souvent à vil prix, le contrôle : « total ou partiel de certaines grandes entreprises. « Les achats d'immeubles se multiplient, et ils se « multiplient d’autant plus que les lois restrictives « sur les loyers empêchent la valeur vénale de la « propriété immobilière de participer complète- «ment à la hausse de toutes les valeurs.
« Il n’est plus possible aujourd’hui d’être dupe de « l’activité fébrile à laquelle est en proie lAlle- « magne. S1 cette activité profite momentanément «à quelques-uns, elle est ruineuse pour l’ensemble « du pays. Quel tragique réveil ont préparé à leur « pays ceux qui ont voulu cela ! »
Ainsi que le montre M. Decamps, c’est l’inflation et l'inflation seule qui, après être apparue à nos vaincus comme étant le seul remède possible à la crise d’après guerre, n’a servi que momentanément à masquer le mal et provoque, en réalité, la banqueroute avec toutes ses désastreuses conséquences. Les billets lancés dans la circulation n’ont pas cessé de s’accroître depuis la conclusion de la paix, avec une intensité éloquente. Leur total était de 27 milliards de marks au moment de l’armistice,
de 50 milliards en 1920, de 80 milliards au début
de 1921, de 120 milliards un an plus tard et de 389 milliards au 15 octobre 1922. Cette ascension est devenue vertigineuse ; en fin décembre 1922, l'Allemagne avait lancé dans la circulation des billets représentant théoriquement plus de 700 milbards de marks, alors que 500 millions de marks-or seulement restaient dans les caisses de la Reichsbank pour les représenter. Ils en tinrent aujourd’hui approximativement 8 milliards par jour ; les trois grandes imprimeries dont l'Etat est propriétaire à Berlin travaillent jour et nuit à leur émission, par équipes se relayant toutes les huit heures et, de plus, une autre usine destinée uniquement à cette étrange fabrication vient d’être créée à Leipzig. Les ouvriers allemands que nous employons dans la Ruhr reçoivent un salaire journalier de 18.000 marks, ce qui revient à leur donner 15 frs approximativement.
Il est impossible de nier la volonté nettement caractérisée que manifeste l’Allemagne par Femploi de tels procédés : elle profite de la pusillanimité de ses vainqueurs et de la liberté d’action qu'ils lui laissent, pour se ruiner délibérément et les entraîner dans le désastre en se mettant volontairement dans l’incapacité de remplir ses engagements.
Gardons-nous de suivre un exemple si funeste. Nous vivons des heures difficiles, mais 1l nous faut considérer malgré tout que la France est, de toutes