PROLOGUE
Arsène Gravache se penchait vivement vers l'assiettée de potage, plein de faim, eût-on dit, mais son grouin s'avançait, se retirait, s'avançait encore, se retirait de nouveau; et ses yeux, étrangement mélancoliques, se mouillaient d'ichor rouge.
En somme, ce vilain convive m'était tort pénible, par ses laideurs, — plus encore par la pensée que cette laideur était comme un affleurement d'âme. Je sentais en lui quelque chose d'anormal. Sans doute, je le devinais malheureux. Mais il me semblait que je n'aurais pas dû avoir pitié de lui. Sa tristesse n'était pas bonne.
Enfin, je cessai d'observer Arsène Gravache. C'était quelqu'un qui était venu, voilà tout ; ça ne me regardait pas, en somme; je repris, comme mes compagnons, toute l'allégresse coutumière ; et jamais nous ne fûmes plus joyeux que le soir où le baron de Rothschid, qui avait reçu une lettre recommandée, ordonna à la mère Robinette de déboucher [sept bouteilles de Champagne, autant de louteilles qu'il y a d'étoiles dans la Pléiade ; [et nos rêves, abondamment lyriques, s'exal- Stèrent en toasts enthousiastes.
— Je bois, dit Roméo, à l'impérissable
amour, auguste charme et délicieux tourment des âmes et des corps !
— A ta santé, Alcyone !
— Je bois, dit Napoléon Bonaparte, aux triomphales armes sonores et aux drapeaux victorieux !
— Ata santé, Taygète!
— Je bois, dis-je, en tant que Léonard de Vinci, à tous les arts, à l'art !
— A ta santé, Celeno!
— Je bois, dit Spartacus, à l'universelle délivrance, à toutes les races librement épanouies en la fraternelle humanité!
— A ta santé, Mérope ! *
— Je bois, dit le baron de Rothschild, à l'or tout-puissant, généreux et fécond comme le soleil ! ♦
— A ta santé, Maïa ! > *
! — Je bois, dit ^ésus-Christ, à laicharité de ppdon et d'espérance qui pleure epi gouttes de sueur divine des tempes du Crucifié!
! — A ta santé, Astérope !
— Je bois, dit Swedenborg, à la sublimité conquise du mystère infini!
— A ta santé, ;Electra !
Et, tous levés," nous nous embrassions en un délire de foi.