TROISIEME CAHIER
D'ARSÈNE CRAVACHE
Pour Maya.
Le mal que je ne voulais pas faire, je l'avais fait tout de même. Mis en bilieuse humeur, sans doute par ma visite qui, comme disent les bonnes femmes de la campagne, lui avait « remué les sangs », ou, 'Simplement, enragéparce que le comte d'Aprenève, à qui je n'avais point parlé, lui manqua de parole (ce sont les gredins, surtout, qui exigent l'honnêteté!), Fabien Liberge,dans un article peu différent d'une cuvette d'ivrogne renversée, avait, — son ignominie parmi celles des autres, — raconté le complot de Georges Lorelys, la complicité du docteur Lecauchois, et ma mère abusée, et ma nais-
sance, et le mariage, quelques mois plus tard, du comte d'Aprenève qui avait fait une bonne affaire! De là, un procès en diffamation gagné par le comte et perdu par lui. Celui que je crus mon père dut se démettre de ses fonctions officielles, renoncer à la présidence de deux ou trois sociétés financières où il avait engagé sa fortune, c'est-à-dire celle de ma mère, se vit réduit à écrire des articles de politique quotidienne dans un journal que quelquesuns accusaient de trop de féroce énergie dans les revendications socialistes, que d*autres soupçonnaient de trop peu de sincérité en ces revendications ; le docteur accepta une place de médecin surveillant dans un de ces asiles de province où les infirmiers, qui font des enfants aux folles, boivent avec les aliénés qui paient la goutte, pour le plaisir de boire, et puis les assomment, pour avoir la paix. Maman, elle, ma maman chérie et fanée, s'était, de bijoux vendus, fait la dot — il lui fallut une dot encore! — que l'on paye pour entrer dans les maisons religieuses de retraite; et, sans doute, à présent, toute en soie triste, elle brodait à une fenêtre, vers la campagne, en songeante moi, de si loin... Moi, je m'étais engagé. Ressource du désespoir vers la gloire. Pas même : achèvement de la désillusion dans la discipline; et toutes les bassesses, — pas énormes du tout, — du tout-1 es-jours d'être soldat.
C'est un cauchemar en mon Ht de chambrée, un cauchemar de fantasque enfant romanliquement lyrique, que j'ai raconté, naguère. Ça c'est le grand de l'Ignoble. Il y a le petit du Laid. Cherchant, trouvant, avec cette impossibilité de ne pas chercher, et cette joie horrible d'avoir trouvé, qui font de moi le plus chimérique et le plus misérable des vivants, je surpris, je connus, je tâtai la petite faute, la petite erreur, la petite lâcheté, toute la petite ombre sur les cervelles et sur les cœurs, d'un drapeau qui n'est pas sublime.... Car je suis bien malheureux! Car je suis bien malheureux! je ne peux pas entrer dans ma chambre, s'il y a, sur un rideau, une tache, sans lavoir tout d'abord! et cela me fait tant de peine, cette tache... Un jour, on me prévint que j'étais libéré. On m'avait acheté un homme. En ce temps-là, on achetait encore dos « remplaçants ». Qui m'avait délivré? Je sus que c'était Fabien Liberge. A Paris, j'allai le remercier. Il était plus épouvantable à voir que naguère. Oui, plus épouvantable encore. Sa face n'était plus une pieuvre morte, c'était une pieuvre pourrie. Les belles filles se penchaient toujours, en un remûment de volière, vers le fauteuil roulant au dossier duquel met ses longs doigts décharnés la Sœur blanche et grise, de qui les yeux ne savent rien! Il me dit : « Viens déjeuner de temps en temps, si ça
t'amuse. Je vais beaucoup plus mal. Je veux dire que ça va mieux. Le docteur Larmandier affirme qu'il est sûr de me tirer d'affaire. C'est-à-dire que je vais être guéri — mortellement. Tu sais, petit, au fond, ça ne m'afflige guère, de crever. L'agonie est une convalescence pénible, mais, la vraie bonne santé, ça doit être la mort. Quand tu ne voudras pas déjeuner, tu diras à Rosine de te prêter cinq louis. C'est elle qui tient la caisse. Ah! ne l'embrasse que dans le cou. Il paraît qu'^elle a été imprudente avec des personnes qui, elles-mêmes, l'avaient été. Et c'est Larmandier qui l'a soignée. Rien que dans le cou! Et encore... » Sa bave riait dans la mousse grise de sa barbe de vieux nègre. Oh! j'étais le fils de...! D'ailleurs, je vins, de temps en temps, demander cinq louis à Rosine. J'acceptais cette aumône paternelle, non, je l'avoue, sans une crânerie méchante, et je me faisais appeler Arsène Cravache, comme on porterait à son bonnet une petite cocarde noire, un peu sale, et fière. J'allais, je venais, je regardais, je voyais, je voyais trop... je voyais trop avant! Oh! maudite soit l'abominable Providence, peut-être vengeresse, qui me mit dans l'œil le lorgnon de Fabien Liberge, ou, immémorial, l'œil de Baubô vers la Nuit! Aidé des cinq louis de Rosine, donnant des leçons, pion intermittent dans une boîte à baccalauréat, je vivais tant bien que
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mal, toujours de plus en plus hagard vers les dessous de la vie, et seulement égayé, — oui, je le dis, il n'y a que lui qui me faisait rire, — par le négrillon, par le petit Nyx. Car il ne m'avait pas quitté. Par je ne sais quel stratagème, il avait trouvé le moyen (toujours habillé de rouge et vert) de se faire accepter comme laveur de vaisselle dans la cantine de ma compagnie.il me suivit à Paris. Dans l'hôtel garni de la rue Monsieur-le-Prince, où je payais douze francs la semaine une chambre qui s'aérait des cabinets d'aisance, il couchait sur la natte de ma porte, m'éveillait d'un grattement d'ongles simiesque , sautait sur mon lit, s'y asseyait à croppetons, — comme avait fait une nuit, une nuit terrible, un autre Nyx, l'autre Nyx, qui avait parlé avec la voix de ma conscience, quej'avais chassé, qui ne reviendrait jamais plus! Celui-ci, le vrai Nyx, était un bon petit garçon nègre, qui me cirait mes bottines, et, très malin, ne laissait pas entrer les créanciers, et me faisait mes courses. C'est vrai, il ne grandissait pas. Eh bien, ce serait un nain. J'aurais un nain pour domestique. Elégance. Et il était très gentil. Son petit: « M'ssi! M'ssi! » ressemblait à un pépiement de moineau qui s'éveille et qui éveille. Très gentil... J'avais le long des reins une sueur froide quand je le regardais rire... Une seule chose, en toute la noirceur qu'il reflétait en moi,
était claire, jolie, fraîche, heureuse comme une aube, ou comme un lever de toute petite étoile, et pareille aussi à une fleur hésitante, qui va éclore, et pareille aussi à une grande fleur palpitante qui s'est épanouie; une seule chose, un seul être, un seul rêve : Myrrhine ! Son Altesse Myrrhine! Myrrhine! Myrrhine! ma petite Myrrhine de la mer et du ciel!
Où était-elle à présent! C'est si long, deux ans, trois ans, quand on est si jepneî Sans nul doute, elle n'était pas restée sur la falaise de rOcéan méridional ; elle avait dû retourner dans l'île iiormande, dans l'île presque indépendante, où son père Ernan Ferd)c, vassal de la reine d'Angleterre, était presque roi; dans l'île où les bergères de moutons s'interrompaient de fumer leurs petites pipes pour lui dire : « Bonjour, vous allez bien, Votre Altesse Myrrhine! » Oui, elle était làT-bas, parmi les brumes blanches, elle, la seule créature vivante de qui la candeur ne s'était pas- éteinte sous la fixité
(le mon regard, elle était là-bas, dans le mystère d'or et de puissance où s'isolait la vieillesse brutale et étrange, mystérieuse et vaguement devinée, d'une attitude paternelle au fond d'une
r estampe effacée! Et, je le savais bien, tout ce que j'avais, en moi, de Nyx — pas du petit Nyx, qui va chercher deux sous de tabac, mais de l'autre Nyx, de celui qui n'existe pas, de celui qui seul existe, — s'évanouirait dès que me sourirait, sous sa tignasse de déesse marine, où se mêlent les coquillages roux et les étoiles de mer, Tenfant sauvage et royale, l'enfant simple, l'enfant gaie qui, habillée de toutes les couleurs, et si ingénue, ressemble à un oiseau de paradis qui serait un ange. Je n'osais pas aller vers elle.
Oh! certainement, elle ne m'avait pas oublié. Elle m'aimait, elle m'aimait. Puisqu'elle m'avait
* dit qu'elle m'aimait, elle m'aimerait toujours. Mais, moi, de quel droit irais-je vers elle? Hélas! je me connaissais, et par les tortures qu'elle m'avait causées déjà, je savais l'épouvantable loi de ma destinée. N'avais-je pas, déjà, imbécilement, soupçonné Myrrhine à cause d'un domestique irlandais qui lui avait dit r « Mademoiselle s'est donc assise sur des algues? », à cause de la gouvernante qui parle avec un accent allemand, à cause
i d'Ernan Ferdoc à qui il plaisait de descendre, la
nuit, dans sa cave? Si je la rejoignais, il m'arriverait, inévitablement, si pure, si simple, de l'outrager encore par quelque infâme épreuve. Non, non, non, je ne voulais pas. Pourtant, quelle douceur ce serait de la revoir, si fraîche, si saine, si sincère, et de laver tout le noir d'un esprit inquiet, — plus inquiet que mauvais, — dans la délicieuse voie lactée d'une àme où il n'y a pas d'ombre.
— Hé! hé!
— Hein?
— Dis donc?
— Eh bien?
— C'est pour rire?
— Pas du tout.
— Tu es bien sûr que, si tu allais dans l'île de la mer normande, ce serait seulement pour revoir Myrrhine?
— Tais-toi.
— Parbleu! je le crois bien, que tu voudrais m'imposer silence. Il en est ainsi depuis le com-
mencement de la conscience humaine, cette hermaphrodite. Oui, la conscience a deux sexes : le bien et le mal. Les deux sexes se disputent. Quand ils s'accordent, rarement, ils enfantent...
— Quoi?
— Le pire. Mais toi, tu triches. Tu aimes Myrrhine, c'est certain, c'est entendu, et il serait vraiment extraordinaire que, à ton âge, et ayant, avec une prudence que du reste déplore la moins mauvaise part de toi, évité de baiser Rosine ailleurs que dans le cou, tu ne fusses pas éperdument épris d'une belle créature, mi-ouverte comme un beau coquillage rosé, et fraîche comme le rêve du vent lointain sur la mer matinale! Et tu espères une innocente fraîcheur d'algue sur ta plaie exigeante. Tout de même, penserais-tu, toi qui vas être obligé de demander à Liberge une avance de quinze louis, penserais-tu à aller — il faut prendre le chemin de fer, puis un bateau à vapeur, puis une barque, — jusqu'à Tîle seigneuriale, si tu ne te souvenais...
— Non!
— Si tu ne te souvenais qu'Ernan Ferdoc, comme disait Myrrhine, est le plus riche de tous les hommes?
- — Exagération d'enfant!
— Si tu ne te rappelais que Fabien Liberge t'a
dit : « Ernan Ferdoc a gagné la moitié d'un milliard en... »
— N'achève pas!
— Oh! oui, oui, tu voudrais ne pas être sûr de ce que tu as cru entendre.
— Assez.
— Soit. Bouche les lèvres de ta conscience, comme tu as bouché ses oreilles. En réalité, tu n'as rien bouché du tout. Tu as entendu et tu vas entendre. Tu sais, ou tu vas savoir. Et, malgré la gouvernante allemande, de qui l'œil, une fois, t'étonna, malgré le domestique irlandais, géant gras et blanc, qui remarque la verdure des algues aux jupes, et du père qui fait peut-être de l'or dans ses caves, tu as envie du mystère de fortune et de gloire qui est autour d'Ernan Ferdoc. Mais il ne te déplaît pas de le vouloir parmi le rayonnement d'une vierge de lumière et de pure grâce. |
— Je l'aime, elle seule!
— Ah! ah! ,
— D'ailleurs, je ne la verrai plus. Je n'ai pas le droit de la revoir. Je l'ai injustement soupçonnée, je l'ai outrageusement éprouvée, je suis indigne des consolations et des espérances qu'elle me donnerait.
— Bien. Tu vas prendre le train.
— Non.
Puis le paquebot.
Non.
Puis une barque.
Non.
Pourquoi entres-tu dans ce café ?
Pour boire. J'ai soif.
Non. Pour savoir l'heure du train.
Zô.
Par le clair crépuscule, la barque, toute baignée de lumière pâle, glissait sur la mer limpide, vers l'île ! Un vieux homme, pêcheur de la côte prochaine, ramait rythmiquement, une lente chanson aux lèvres. Et le ciel, doucement nuageux, était blanc, et la douce mer était blanche, et comme je je n'avais pas emmené Nyx, — non, je ne l'avais pas emmené, je savais que Myrrhine n'aimait pas à le voir, — tout était blanc, et, là-bas, encore loin, la| chère île, l'île de ma Myrrhine, sortait pâle, vague, d'un immense tremblement de brume. Il me sem-l blait que tout, en moi aussi, était doux et blanc. La
douceur et la blancheur du ciel se miraient en mon esprit, en mon cœur, en tout mon être, comme dans la mer. J'étais envahi d'une vaste candeur. Peu à peu, de l'ombre monta de tout l'horizon, se rapprocha, se resserra comme une ceinture diaphane, comme une ceinture de mousseline. L'ombre même ne fut pas sombre. Elle ressemblait à de l'ouate vaporisée, et lorsque, écartant à peine d'une hésitante et estompée lueur la transparence molle du ciel, frémirent les premières étoiles, elles furent toutes blanches, toutes blanches, dans la mer aussi, dans la mer si lointement virginale qu'elle était comme le reflet d'un paradis laiteux où palpiteraient à peine d'angéliques perles. 0 bonne, ô belle, ô profonde mer pure ! c'est au fond de toi, par delà la pénétration du regard humain, que rampent en se développant les affreux être longs et lisses qui sont pareils à des vers de terre plus grands que des boas; c'est au fond de toi que s'épanouissent les immondes fleurs, si belles, si visqueuses, qui ressemblent à un mauvais rêve de beauté; et tu as le glissement des algues huileuses comme d'une fonte de putréfactions,.. Mais je tournai mes regards vers l'horizon. Je regardais sous les étoiles un peu plus claires, blanches toujours, l'ile mystérieuse pareille à une vierge en sa parure de brouillard de dentelle. Je dis : « C'est l'île où nous allons? — Oui, dit le
vieux marin. On la nomm.e Tile Blêmje. Nous aborderons bientôt, la côte est peu éloignée. «Je regardais toujours nie. Je n'en voyais guère, hors des brumes, qu'une hauteur pâle sur laquelle tremblait, comme assise, une blancheur plus claire. Cette blancheur faisait penser à un peu de la nue, qui s'attarderait là, ou bien à une forme de femme qui attendrait une échelle de rayons mi-éteints pour monter jusqu'au ciel. Après un instant : «'Quoi? dis-je, n'abordons-nous pas encore?
— Il faut, dit le marin, prendre garde à cette grève de sable, si douce. Elle est fort dangereuse. Si l'on met le pied, on enfonce! on enfonce! et, même, jamais plus on ne vous retrouve, parce que la nappe de sable est si mouvante, si légère, si fluide, qu'elle se reforme tout de suite au-dessus des enlisés; et comme elle est partout pareille, on ne vous retrouve jamais. Nous aborderons un peu plus loin, entre des roches. — Mais, dis-je, pourrai-je, d'entre ces roches, gravir jusqu'à la hauteur où l'on voit cette forme blanche?
— Vous le pourrez facilement. » Nous abordâmes. (( Faut-il attendre monsieur? — Non. — Revenir le prendre? — Oui. — Quand? — Après le bonheur. » Le vieux homme éclata de rire : « Autant dire jamais, alors? » Il s'en retourna dans la barque. Je commençai de monter, par un sentier
doux, puis par de rudes cailloutis, vers la hauteur, dans la blancheur universelle. Et je voyais toujours, plus nettement, la douce forme blanche. J'arrivai tout près d'elle. Je lui dis : « C'est moi. » Elle ne parut pas étonnée. « Je vous attendais, » dit Myrrhine.
Je logeais, tout près de la mer, dans la petite hôtellerie où boivent un pichet de cidre les mariniers qui passent; Myrrhine, dès le matin, venait m'attendre ; c'étaient, tout le jour, de tendres promenades ou de fougueuses courses à travers Tîle de sapins et de précipices écumeux. Et nous nous adorions, les mains jointes comme pour la prière, et sans souci même de l'innocence, ma Myrrhine et moi; nous nous adorions sans penser à nous dire notre amour; comme les fleurs fleurissent, comme les rayons rayonnent, comme il passe du vent sur la mer, inévitablement et délicieusement. Oh! si loin-
taines, soyez bénies et remerciées, heures de ma jeunesse, où rien, où aucune... (Ah! ah! — tais-toi ! — Aucune! te dis-je. — Soit! aucune!) où aucune mauvaise pensée, d'égoïsme ou de luxure, ne me détourna de l'unité de mon jeune bonheur! Et, du bout de ses petits ongles qu'elle approchait, pas trop, de mes lèvres, Myrrhine me faisait des aumônes de paradis.
Elle me dit un soir, en pouffant de rire :
— C'est fait, j'ai eu du courage, j'ai tout dit à papa.
— Tu as osé avouer notre amour à ton père?
— A papa. Je l'appelle papa, parce que, terrible pour tout le monde, il ne l'est pas pour moi, — pas toujours du moins. Je lui ai dit comment nous nous étions rencontrés; le nid de pigeons de mer dans la roche; et les fleurs au casino; et ta maman tout en soie; et les fleurs sur la fenêtre, et tout, et tout. Il n'a pas grondé. Je l'avais pris au bon moment. Après ses premiers grogs. Quand il commence de jurer dans toutes les langues. Il faut te dire, là-bas, dans la grande maison sur la falaise, il était de mauvaise humeur; il n'était pas chez lui ; il se cachait, comme un roi étranger; mais, ici, sur cette terre, qui est la sienne, qui est la nôtre, où il promulgue les lois, perçoit les impôts, marie, divorce, absout, condamne, il
a la bonne humeur du tout-pouvoir; et il m'a répondu : « C'est de ton âge, Altesse, d'avoir un fiancé, et pourvu que celui que tu as choisi ne soit ni bossu... » — tu n'es pas bossu, mon Arsène? dit Myrrhine en pouffant.
— Non, dis-je, le buste dressé.
— « Ni cagneux... »
— Ah! dis-je.
— « Pourvu surtout qu'il ne soit pas nègre... »
— Nègre?
— Oui, Papa a dit : « Pourvu qu'il ne soit pas nègre. » Je ne sais pour quelle raison, il ne peut pas supporter les nègres. Chaque fois qu'il en voit un, il se met en fureur. C'est curieux, je suis à peu près comme lui, je ne suis pas tranquille quand je rencontre un noir. Ainsi, ton Nyx, tu sais, ton petit Nyx, eh bien...
— Je sais, je sais... Laissons. Ton père?
— Papa veut bien que tu m'épouses, et il m'a permis de te conduire au château, ce soir.
— Enfin!
J'avais crié : « Enfin! » Pourquoi avais-je crié : « Enfin », avec cette joie violente de passion satisfaite? Certes, j'aspirais avec une ardente espérance à la minute où le père de Myrrhine agréerait nos fiançailles; et l'enchantement des noces futures
m'était un ciel où l'on monte en s'agenouillant de
délice en délice. Mais il me sembla que, dans le cri : c< Enfin », j'avais eu une intonation extraordinairement âpre, différente d'un son de tendresse; et je chassai, je chassai Tépouvantable idée que, peut-être, je n'étais pas venu dans l'île pour Myrrhine seule...
1^ — Mais, reprit la chère petite, il faut nous dépêcher d'aller parler à papa. Vous verrez, il vous recevra très bien. Seulement, il faut nous dépêcher. Après quatre grogs, il jure un peu, et il est très gentil. Après huit grogs, il jure beaucoup plus, il est encore gentil. Mais, après douze grogs... (Myrrhine riait, riait, les poings aux hanches) après douze grogs, il jure tant, qu'il n'est plus gentil du tout.
Elle pouffait. Je lui pris les mains. Elle me riait près des lèvres. J'avais aux lèvres, à chaque sursaut du rire, le parfum de son âme franche. Et nous allions vers le château, parmi la caresse du soir montant, et le léger passage des branches, et la brume qui s'attarde à une mousseline de manche, et les bruits des nids s'ensommeillant, et toute la traîne de douceur et de rêve qui est le cortège des jeunes fiançailles.
Je vis le château d'Ernan Ferdoc.
Il était au fond d'un énorme trou de granit, aux parois en gradins, d'un trou qu'on aurait pu prendre pour une espèce de maëlstrom pétrifié.
Quant au château lui-même, qu'environnait un parc pareil à un square, il ressemblait à une très vaste maison de rapport, grande, carrée, blanche; seulement cet immeuble était au fond d'un abîme. Nous descendîmes, Myrrhine et moi, plus de cent marches, presque à pic. Elle avait l'habitude. Elle me disait : « Ce n'est pas difficile, bien que les marches soient très étroites. Il faut mettre, l'un
après Tautre, les pieds en travers. Les plus étroites marches sont aussi larges qu'une semelle. Et on finit par arriver en bas. »
Nous arrivâmes. Il y avait une grande porte qui ressemblait aux belles portes cochères des maisons nouvellement construites. Myrrhine tira le bouton de la porte. Un battant s'ouvrit. Nous passâmes... Je vis, dans la loge, le blanc géant irlandais, en livrée éclatante. Pourquoi riait-il? pourquoi riait-il en me regardant? Nous passions. Dans le coin le plus éloigné d'une antichambre, l'institutrice allemande était assise sur une banquette. Elle se leva, elle me reconnut, elle me salua, elle me dit, la face toute assombrie par Tombre du coin : « Bonsoir, Monsieur.... » Pourquoi entendis-je en même temps : « Bonsoir, M'ssi! » comme si le petit Nyx avait parlé, caché derrière la banquette? « Viens! viens! » dit Myrrhine de sa voix claire, de sa chère voix d'éveil, qui était, toujours, comme un époussettement de toutes les ombres. Et nous nous trouvâmes dans une immense salle à manger — bois sombre partout, espacé de peintures vertes, — où sous la torréfiante lueur d'une suspension à cent becs de gaz, rougeoyait, entre du noir et du blanc, entre de l'encre et de la neige, la face rouge d'un vieillard.
Toute rouge.
Les cheveux, comme une coiffe d'astrakan, étaient tout noirs.
La barbe, comme une gerbe de stalactite, était toute blanclie.
Mais le visage, au milieu, rouge, les lèvres ouvertes, rieur, faisait penser à une grosse plaie, contente.
Et je ne sais pourquoi, j'eus comme une sorte de vertige, entre ce bord couleur d'encre et ce bord couleur de neige, vers cette face rouge, énorme, qui riait, pareille à du sang pour rire.
Les coudes en chemise entre les flacons renversés qui allaient, immobiles, rouler sur la table, Ernan Ferdoc dit d'une profonde voix grasse :
— Alors, c'est vous, mon gendre? Très bien. Mais, saperment! il ne faut pas croire que vous épousez la fille d'un sans le sou. J'ai tant gagné de batailles, godfordom! pour l'or, que j'ai plus d'or, plus d'or enfin, que personne n'en a sut la terre. Et je veux vous montrer un peu de l'or que j'ai, — la millième part de la dot de ma fille !
Il se leva. Il chancela. Il était ivre. Myrrhine dit : « Il ne faut pas le contrarier. Laisse-le dire. Allons avec lui. » Ernan Ferdoc, haut et large, géant obèse, marchait pesamment entre des meubles où s'étageaient des porcelaines fragiles; c'était comme un passage d'éléphant parmi de jolies fleurs frêles.
Il râlait des sons inconnus, jurons, sans doute, de races ignorées. Mais ces jurons n'avaient rien d'une explosion de colère; ce n'étaieôt que les éclats sonores des bulles d'une forte et bonne ivresse. 11 dit : « Attention! » Il avait poussé une petite porte. • Un étroit escalier, qui tourne, apparut. Ernan Ferdoc cria : « Je ne vous prends pas en traître. C'est le tour du propriétaire. » Et il descendit le premier. La porte refermée derrière nous : « N'aie pas peur, dit Myrrhine. C'est une manie de papa. Il aime à faire visiter les caves de son châfeau. N'aie pas peur. C'est très beau. Tu vas voir. » Nous descendions, entendant monter les jurons polyglottes d'Ernan Ferdoc. Nous descendions toujours dans l'ombre, en tournant. Le souffle de Myrrhine m'enchantait les lèvres.
Tout à coup...
Qu'était-il arrivé? Quel magicien, ou bien quelle soudaine et prodigieuse effusion de lumière électrique avait dispersé magnifiquement toute l'ombre? Ebbui, j'avais devant moi comme un resplendissan^ clbître bâti de monnaies, — un cloître aux arceaux sans fin, où rougeoient en tas d'immémoriales et récentes monnaies; c'était comme les catacombes universelles de l'Or.
J'étais comme noyé dans une épouvante d'éclat. L'idée de valeur, si énorme que dût être cette valeur, s'évanouissait dans l'impression de splendeur. Que toutes ces monnaies. — pavés, murs, plafonds, — fussent de véritables monnaies, ce n'était pas possible ; c'était vrai cependant, puisque c'était évident, et resplendissant! Et, tout éclaboussé, de partout, d'or, je traversais l'idéal de la cupidité humaine.
Ernan Ferdoc s'avisa d'un jeu.
Par l'effet, sans doute, de quelque bouton électrique, il faisait la nuit tout à coup; et c'était la pro-
fonde misère des ténèbres; puis, il refaisait la lumière; et c'était la profonde gloire des rayonnements de For. Un mouvement de doigt changeait rinfinie opulence en l'infini dénûment ; l'infini dénûment en l'infinie opulence; j'étais comme un volant entre la raquette Rien et la raquette Tout; et je haletai : « Grâce! grâce! grâce! »
Ernan Ferdoc eut pitié de moi. Il ralluma la splendeur, ne l'éteignit plus. Et tout l'étincellement de la richesse humaine m'aiguillonnait d'innombrables éclairs d'or.
Mais, imbécile de trop d'admiration, je dis :
— Et, les voleurs?...
Ernan Ferdoc pouffa. Je me retournai. Son énorme face rouge, sanglante et purulente, brillait de joie. On eût dit l'éclat de rire d'un charnier frais.
— Les voleurs! les voleurs! ah! ah! ah! Tiens, je vais te montrer ce qui les attend, les voleurs, s'ils s'aventuraient ici. Écoute. Le pavé, c'est du toc. Les murs, c'est des sous envermeillés. Mais le plafond, partout, tout le long du cloître, le plafond, jusqu'au bout des arceaux, est fait de vraies pièces ; c'est du vrai or, du vrai or de tous les pays où j'ai gagné des batailles; et le poids de toutes ces monnaies encastrées dans du plâtre d'or aussi, est si nombreux, si énorme que... — Ecoute! Suppose
qu'un voleur, et un autre, et un autre, beaucoup de voleurs enfin, se sont introduits dans mes caves d'or ; à peine le premier d'entre eux a-t-il mis le pied sur la dernière marche de l'escalier tournant, que j'en suis informé, même endormi, dans n'importe laquelle des chambres du château où je puis me trouver, — dame, on n'est pas riche comme je suis pour se priver de toute commodité, de tout confort, — et, alors, il me suffit de poser le doigt, à droite de la porte, sur une petite rondeur qui ressemble à une pièce d'or, pour que, à la même seconde, s'écroule, sur quiconque a pénétré dans mes caves, tout le colossal plafond de monnaies; et le voleur serait épouvantablement déchiré, rompu, écrasé, enseveli, dans l'espérance de son vol, sous mon opulence sauvée et vengée. Donnerwetter ! des fredericks lui crèveraient les yeux, des douros, caramba! lui défonceraient les entrailles et mille millions de tomans et de sequins, par Allah ! lui étoufferaient son dernier soupir dans sa bouche trop pleine d'or.
Et Ernan Ferdoc riait, et Myrrhine riait, et je ne pouvais m'empêcher de rire aussi, dans l'éblouissement de l'or, de l'or partout, de l'or superbe, de l'or joli, de l'or généreux, de l'or charmant, de l'or s ublime, de l'or subtil, de l'or beau, beau comme... l'Or!
VUl
Ernan Ferdoc et moi, nous étions dans la salle à langer, assis, les coudes à la table. Il y avait sur la table des samovars fumants et de ventrus flacons de rhum. Nous buvions des grogs, en parlant et en avalant la fumée de nos énormes havanes. Ces grogs étaient d'une fabrication peu compliquée ; il suffisait de beaucoup de rhum dans chaque verre et du voisinage du samovar. Ernan Ferdoc avait dit à Myrrhine : « Va te coucher. Laisse-nous seuls. J'ai à causer avec ton fiancé, pour le contrat. Ça ne regarde pas les fillettes, les affaires! Va te coucher. » Myrrhine était partie, après son front aux
lèvres de son père, après le bout de ses chers doigts aux miennes. Ah ! cette odeur de petite fraise à la roseur de l'ongle de son petit doigt! Elle était partie. Nous étions seuls, Ernan Ferdoc et moi, sous le rayonnement torréfiant, qui fait bouillonner les cervelles, de la suspension aux cent becs. Après trois grogs avalés coup sur coup :
— Mon fils !
— Monsieur...
— On dit : « Commandeur! » Mon fils... A propos, comment t'appelles-tu !
— Arsène.
— Je sais, je sais, Arsène. L'autre nom? Je dis :
— Gravache.
— Tiens, je pensais...
— Vous pensiez : « d'Aprenève. »
— - Juste.
— J'ai changé de nom.
— C'est ton affaire. Ça ne me regarde pas. Pourvu que tu plaises à Myrrhine, ça suffit. Myrrhine, c'est le ciel et la terre. J'ai pour fille le ciel et la terre, et j'ai, pour être gai ou sombre, le sourire de son aurore ou la tristesse de sa nuit. Elle t'aime? alors, je t'aime. Tu l'épouses? tu es mon fils. Je n'ai jamais eu de fils. Si, je crois que j'en
ai eu un, sur le navire. Il a fallu le jeter à l'eau, avec les autres.
— Hein! m'écriai-je.
— Bah! bah! c'est des vieilles histoires. Est-ce que Ton se souvient des naufrages après les tempêtes? il y a eu un arc-en-ciel : Myrrhine! Parlons sérieusement, entre hommes.
Trois grogs encore. Puis :
— Je t'ai montré, pour t'amuser, de Tor. C'est un spectacle. Je t'ai donné la comédie, comme font les châtelains, pour divertir leurs invités. La vraie richesse, ce n'est pas l'or maniable, qui coule entre les doigts, comme le sable des grèves, et qui vous écrase si on le vole. La Richesse, c'est, à travers tout l'univers, la Signature, qui vaut. Il y a des pays où il n'y a pas de cuivre, d'argent ni d'or; il n'y en a pas où mon nom ne vaille or, argent ou cuivre. C'est une superstition des commères que, même en une très obB^cure tour aux opaques murs sans lucarne, pénètre tout de même la lueur de l'éclair : la lueur d'or de mon nom pénètre jusqu'aux plus profondes noirceurs des ténébreuses misères. Et <( Ernan Ferdoc » s'écrit partout avec des lettres de foudre. Mais la toute-puissance de la richesse, ce ne serait rien du tout, si ça ne servait à rien du tout. Puisque tu vas être mon gendre, il faut que tu me connaisses.
Pais, solennel :
— L'excès de For, dit Ernan Ferdoc, n'a d'excuse que le Bien.
— Monsieur! criai-je.
— Eh bien?
— Vous dites cela?
— Oui. H
— Vous pensez cela?
— Oui! *
Je bâillais, extasié. Il but un grog encore. Il frappa, de la phalange de l'index, sur un timbre de cristal.
— Tu vas voir, dit-il.
Et il répéta :
— L'excès de l'or n'a d'excuse que le bien. J'attendais, ne sachant ce qui arriverait. Il
ajouta : 'i
— C'est justement Theure de mon courrier.
— Votre courrier, dis-je, dans cette île?
— Oui, par câbles. J'ai fait établir des câbles sous-marins qui me mettent en correspondance, à toute heure, avec tous les pays de la terre.
Un jeune homme entra, maigre, chétif, pâle, en frac, correct.
Il dit :
— Courrier de France.
— Lisez.
— « Paris. Vieille prostituée, ivrognesse, trois enfants et deux petits-enfants. »
■L — Sacré nom de nom! câblez cinq cents francs! ^L — « Poissy. Condamné libéré. Après dix ans ^Centrale. »
— Mille francs. Ah! attendez! Quel crime?
— Vol...
— Pas un sou!
— ... A main armée.
— Deux mille francs.
— « Noirfonds. Grève filatiers. »
— Cent mille.
— Commandeur?
— Quoi?
— D'après les renseignements, les grévistes sont dans leur tort. Us gagnaient très suffisamment...
— Chacun d'eux gagnait-il autant que le patroa?
— Oh! non, évidemment.
— Cent mille.
— Mais, Commandeur, ils ne sont que dix...
— Eh bien, ils deviendront patrons et je subventionnerai leurs grévistes!
— « Paris. Vieux comédien. »
— Dix mille. Et, tous les mois, cinq cents. Minute !
— Commandeur?
— Comédien, qui faisait pleurer?
— Non, Commandeur, un comique.
— Trente mille!
— « Jeune homme de lettres. Trois tentatives suicide. »
— Tentatives... pour de vrai?
— Bonnes références.
— Du talent?
— On le dit.
— Secours en nature. Un revolver en or. Non, non... Si ma fille m'avait entendu! Elle ne me pardonne pas ces plaisanteries-là. Secours en nature, mais voici : crédit à la Mais)n-Dorée, appartement meublé aux Champs-Elysées, Thiver; villa, l'été, à Etretat; et belle maîtresse, payée d'avance, pour un an, fidèle, s'il tient à chanter l'amour heureux; infidèle, s'il préfère chanter le désespoir d'amour. Notre correspondant, pour la différence de prix, traitera de gré à gré avec la dame.
Ernan Ferdoc, de rire, se roulait le ventre sur la table, entre les bouteilles et les verres renversés. Combien de grogs avait-il bus? je ne saurais m'en souvenir. Avec n'importe quel flacon, il remplissait, n'ajoutant que rarement de l'eau chaude et du sucre, n'importe quel verre, souvent demi-brisé, et il buvait, les bords aigus du cristal aux lèvres, il buvait, buvait, énorme face saignante, entre la coiffe noire des cheveux et la blancheur mousseuse de la
barbe, il buvait, bouche béante, horriblement et burlesquement pareille à ces gueules de la foire rudement peinturées et qui s'écarquillent pour recevoir des boules.
Je regardais, j'écoutais, j'admirais, j'avais peur.
Parut un autre secrétaire, non moins correct, aussi maigre, en frac strict. L'air d'une petite marionnette toute noire, qui serait sortie du mur.
— Courrier d'Angleterre, dit-il.
— Blady Deval ! Lisez !
— « Londres. Dans une ruelle, à côté du Marchédu-Petit-Chiffon . Une espèce d'hôtel. On y dort...
— A la nuit?
— A l'heure.
— Hein?
— Oui, à l'heure, On entre, on dort, une heure, ou deux ou trois. C'est tant par personne et par heure. Il y a des clients très riches, quelquefois, qui dorment jusqu'au matin.
— Pas élégant, cet hôtel?
— Une étable de porcs à plusieurs étages d'auges. Pour lits, en bas, du briquetage défoncé, et, plus haut, le plancher crevé, avec des moisissures, d'anciennes vermines dans les fentes du bois; et la puanteur de tout le tas et de tout le grouillement de toutes les loques du Londres immonde entre par des lucarnes sans vitre.
— Qui vient là?
— Des enfants.
— Des enfants !
— Oui, commandeur, des ménages...
— D'enfants?
— Des ménages d'enfants. C'est la spécialité de cet hôtel. Des petits mendiants, fillette et garçon, elle, sept ou huit ans, lui, onze ou douze, forment des couples, et s'en vont mendier par la ville. Assez souvent, ils travaillent ensemble. Pas toujours. Quelquefois, la petite va seule. Alors, elle ne mendie pas. Elle suit des messieurs qui lui font signe. Elle n'entre pas dans des maisons; pas même sous des portes. Non, elle se tient droite, contre le mur, retrousse vite ses haillons, les rabaisse plus vite, clin de jupe en un clin d'œil. Rien de plus. Salaire : six pence. Puis elle rejoint son petit mari qui a mendié, et ils vont boire. Quand ils sont soûls, ils rentrent ensemble à l'hôtel, près du Marché-du- Petit-Chiffon. Ils louent du sommeil pour une heure. S'ils ne peuvent pas en louer pour deux personnes, le petit mari attend dans la rue que la petite femme ait fini, ou bien ils partagent; quand celleci a sommeillé un instant, celui-là prend la place ; c'est une tolérance du patron de l'hôtel, qui est très riche, et qui est un brave homme. D'ailleurs, il y a cette règle que, tous les samedis, toutes les nuitJ
des samedis aux dimanches, les petits clients habituels, les petits ménages réguliers, ont le droit de dormir ensemble, du soir jusqu'au point du jour, deux à deux!
— Ça s'aime, ces mioches?
— Quand nne des petites meurt, son petit crève avant huit jours. On sait ça. Si on les enterrait, il n'y aurait pas besoin de refermer la fosse.
— On ne les enterre pas?
— On les jette, mêlés aux ordures. La voirie, à cause des loques effilochées, comme des poils,, croit que c'est des chiens.
— Pas de mères?
— Si. Vendues.
— Pas de pères?
— Si. Pendus.
— Et qu'est-ce qu'ils mangent, ces gamins et ces gamines?
— Ils ne mangent pas, ils boivent, de temps à autre. Lorsqu'ils crèvent, on ne sait pas si c'est d'être à jeun ou d'être saouls.
— Goddam!
— Commandeur?
— Câblez à Londres que, immédiatement, on distribue cinq livres à chaque enfant mâle ou femelle qui se trouve, à cette heure, à l'hôtel du Marché-du-Petit-Chiffon. Non, dix livres, si c'est
une femelle. Et vous ordonnerez qu'on achète et qu'on démolisse la maison. Sur les ruines, on bâtira une espèce de palais, énorme, qui ressemblera à une boutique de joujoux. Mais toutes les chambres seront de vraies chambres, assez grandes pour un ménage d'enfants ; et toutes les bergeries seront pleines de vrais moutons, pour les petites familles qui voudraient se retirer à la campagne. Et l'on fera des rentes à tout le monde, même aux moutons. Je veux aussi qu'on donne la comédie aux enfants et •aux bêtes. Des marionnettes leur joueront l'histoire de Punch et de Judy, pour les amuser et pour leur apprendre à vivre, pour qu'ils sachent qu'il faut boire ! Et, dans le palais des joujoux, il faudra laisser entrer tous les autres vagabonds, jeunes ou vieux, et, s'il reste de la place, ils pourront amener avec eux^ pour que tout le monde ait son lit, sa pitance et son amusement, les chats des rues, les rats des égouts et les petits chiens aussi, même enragés, qui bavent !
— Combien? demanda le secrétaire, une plume en l'air.
— Cent mille livres. Plus, s'il est besoin. Après?
— De Londres encore. L'épouvantable, l'énorme, Tincoercible ivrognerie misérable... Vomissement qui n'a pas de pain.
— Que faire! que faire! Ah! je ne suis pas assez
riche! gronda Ernan Ferdoc dans le rhum secoué en vagues rousses du grog où il sacrait. Un seul moyen. Écoutez!
— Commandeur?
— Les Sociétés de tempérance d'Angleterre et d'Amérique sont des Sociétés commerciales?
— Non.
— Vous ne me comprenez pas, Blady Deval ! Elles payent des loyers, achètent des meubles, ont des frais généraux, et, naturellement, en sociétés soigneuses de leur capital, elles ne payent pas comptant. Commerciales, vous dis-je.
— Très honnêtes.
— Commerciales. Eh bien! on se procurera, à n'importe quel prix, tous les effets souscrits, à n'importe quelle occasion, à n'importe qui, par toutes ces Sociétés; on ne les présentera pas à l'échéance; mais, cinq ans après, on les présentera tous à la fois! et les sociétés ne pourront pas payer! et elles seront mises en faillite. Les ivrognes, du moins, auront des cauchemars moins sobres.
^ Oui, Commandeur. En Irlande...
— Ah ! qu'ils ne se fient gas aux bateaux anglais. Pas de bateaux anglais. Tout bateau anglais, pour l'Irlandais, a une trappe. Qu'on envoie, au port de partance, mes meilleurs navires avec mes meilleurs capitaines, et qu'il y ait, dans chaque cabine, avec
un sac de pommes de terre, un sac d'argent, et le bon conseil d'aller loin, qu'Ernan Ferdoc envoie à ceux qui souffrent!
— Crédit?
— Illimité.
Un autre secrétaire était, entré.
— Italie, dit-il.
— Corpo di Bacco! *
— Rome. Un couvent d'Angelines. Très pauvre. Poursuivi par des propriétaires juifs.
— Juifs?
— Oui, Commandeur.
— Juifs de paille de propriétaires chrétiens? Passons. Alors, les Angelines ?
— Sur le point d'être expulsées.
— Qu'elles se laissent expulser! Je les dote.
— Elles ne veulent pas rentrer dans le monde.
— Qu'elles aillent au diable.
— Mais. Commandeur...
— Ah! qu'on paye leurs dettes, puisque ça les amuse de prier dans leur vieille maison fermée, ces petites. Il faut que tout le monde fasse ce qu'il veut. Est-ce qu'il y a quelqu'un qui s'aviserait de m'empècher de boire, surtout quand je n'ai plus soif?
— Naples.
— Ah! non.
— La misère est grande, les lazzaroni sont en
LE CHERCHEUR DE TARES 32t
haillons, les petits enfants sont tout nus, des jeunes filles n'ont pas de chemises...
— Le beau malheur, si elles sont jolies! Naples n'a pas le droit de se plaindre. J'ai été pauvre à Naples, comme j'ai été pauvre partout, avant d'être riche partout. A Naples, le plus gueux est riche. Il a le vrai or, qui est le soleil ! Et on n'a jamais faim, quand on n'a jamais froid. Se vêtir, manger, à Naples, ce n'est pas des besoins, c'est des luxes; et si les Napolitains veulent absolument que je fasse quelque chose pour eux, eh bien, que, tout le jour de la fête de saint Janvier, on distribue gratuitement, à toute la populace en ferveur et en joie, des oranges de Sicile, et des pastèques roses et vertes et des coquillages de mer, dont l'eau est fraîche!
Ernan Ferdoc continuait de boire, énorme face écarlate entre les cheveux très noirs et la barbe très blanche. Un quatrième secrétaire :
— Russie.
— M'a-t-on obéi?
— Oui, Commandeur, mais...
— M'a-t-on obéi, dis-je?
— Oui...
— A-t-on, de village en village, fait voyager des pauvres, des gens ayant l'air de pauvres, et laissant, de leurs bissacs, devant la porte de chaque masure, tomber des pièces de monnaie, que la femme ra-
masse le matin, croyant que le bon Dieu a fait pleuvoir des aumônes?
— Oui, Commandeur.
— A-t-on aussi, après des avis envoyés dans les villes sibériennes, et dans les bagnes plus lointains, a-t-on aussi, dans des rochers, creusé des trous où peuvent trouver asile des voyageurs d'hiver, et, çà et là, à des points reconnaissables par des signes convenus, enterré des conserves, qui donnent de la force aux marcheurs, et des fourrures qui garantissent des ankyloses par le gel, et des armes avec lesquelles on se défend contre les gardiens qui poursuivent?
— Oui, Commandeur. Mais, l'argent...
— Est-ce que j'en manque? Est-ce que je n'ai pas tout l'argent du monde? Allons, j'ordonne; que tout soit fait comme je veux. Et toi, dit Ernan Ferdoc à un autre secrétaire qui entrait, allons, parle?
— Courrier des Indes.
— Eh bien!
— Famine. Des troupes errantes d'affamés lèchent les pierres et mangent le sable.
— J'ai dit d'envoyer...
— On a envoyé, par les meilleurs steamers, par les plus sûres caravanes, tous les froments qui, partout, à tout prix, ont pu être achetés. Mais les envois ne Sont pas parvenus à destination ; les affa-
meurs ont volé au passage le pain des affamés.
Ernan Ferdoc, ivre-mort, mais solennel el terrible, épouvantablement rougeâtre, cracha, comme à la fois, tous les jurons de toutes les races, et, debout, en un chancellement d'énorme bête :
— Qu'on ne leur envoie plus de pain... à ceux qui ont faim ! Qu'on leur envoie, sous la surveillance d'une armée qui ne permettra pas les vols, qu'on leur envoie des fusils et des canons, et des cartouches et des obus. Il ne sera pas dit, tant qu'Ernan Ferdoc pourra boire un grog, que des hommes auront souffert sans vengeance. Qu'on leur envoie, au lieu de pain, des armes! et, s'ils sont cent mille, qu'on leur expédie deux cent mille fusils, parce que des gens qui veulent se venger et être libres doivent se battre avec les deux mains!
Ernan Ferdoc éboulé sous la table, je m'enfuis éperdu, épouvanté, ébloui cependant, — moi-même ivre peut-être, — à cause de cet ivrogne qui distribuait l'or sur toute la terre, comme un nuage, partout déchiré du vent, crève en pluie; et il me semblait que j'avais assisté aux justices d'un dieu fou.
— Eh bien?
C'était Myrrhine qui me parlait, sa main tout de suite à mon épaule. Elle ne s'était pas couchée. Elle m'avait attendu. Elle me riait. Le ciel était si clair, et semblait si proche avec toutes ses lueurs, et
Myrrhine était si brillante, que je crus qu'elle avait dans sa tignasse hautaine, en place des coquillages et des astéries de jadis, des étoiles, de vraies étoiles, — petite Anadyomène céleste. Je criai :
— Je t'adore !
Elle demanda:
— Mon père?
— Un insensé, extraordinaire, sublime peut-être!
— Oh! sublime, crois-le, mon amour!
A vrai dire, celte exaltation me choqua un peu. Plus d'une fois déjà, j'avais remarqué la tendance de ma fiancée à vanter son père outre mesure; elle y trouvait peut-être comme un plaisir de se vanter elle-même. Elle n'était pas dépourvue de vanité, non, elle n'en était pas dépourvue. Même dans le désordre apparent de ses toilettes brutales et fantasques, dans le coup-de-poing de ses cheveux n'importe comment, il y avait une espèce d'impertinence, princière. « Ça serait toujours assez bon pour tout le monde ! » Et il était sûr aussi qu'elle s'enorgueillissait d'être souveraine dans une île et d'être appelée « Votre Altesse )> par les bergères de moutons, qui fument la pipe dans les prés. Très vaniteuse, sûrement. Et n'avais-je pas cru remarquer, en elle, quelque froideur, ces jours derniers, depuis qu'elle savait mon nouveau nom, mon vrai nom? Elle avait bien voulu épouser le fils légitime
du comte d'Aprenève, illustre homme d'Etat; peutêtre se souciait-elle moins d'avoir pour mari le fils naturel de Fabien Liberge? En outre, ne se demandait-elle pas, à présent, si je ne la « recherchais » point à cause de l'énorme fortune de son père? C'aurait été épouvantable qu'elle eût cette pensée î Mais, moi-même, était-je bien sûr qu'elle aurait eut tort de l'avoir? Une fois, Nyx m'avait dit... Triple imbécile! il n'y avait pas de Nyx, il y avait la nuit, toute illuminée d'heureuses étoiles sincères, et qui ne ressemble pas du tout à Nyx ; il y avait Myrrhine et moi, dans la rayonnante ombre claire, Myrrhine et moi, jeunsse, amour, hymen. Et j'emportai ma chère dans les vastes et pures ténèbres. L'escalier de granit vite escaladé, nous fûmes dans Tazur même, sur la cime de l'île, éventés par le balancement lent des arbres qui remuaient des traînes ou des manches de brumes agrafées, aux branches, d'étoiles. Des crevasses énormes de la montagne, bouillonnaient en blancs tumultes les hérissements des gouffres, avec, tout autour, — comme, autour d'une danse orgiaque et démoniaque, la paix mouvante d'une écharpe d'aimée, — l'harmonieux silence lumineux de la mer nocturne. Et j'enlaçai délicieusement ma fiancée. Nous étions plus haut que le plus haut des arbres, sur une roche, dans l'air sublime. Ainsi, c'était vrai, cette enfant simple
et fière, jolie et superbe, mon pur amour, mon ardent amour, serait à moi; et, avec elle, me serait donnée par l'or énorme, par l'or auguste, par l'or sacré, la Toute-Puissance pour le Bien. Double rêve dont aucun mortel n'étreignit jamais la réalisation si proche! Sous l'incommensurable et resplendissant ciel d'astres, pas plus riche qu'Ernan Ferdoc, j'adorais et baisais les yeux de Myrrhine, plus belle que le ciel.
Ernan Ferdoc décida que notre mariage aurait lieu le premier jour du mois de septembre. Septembre, c'est l'avril de l'automne ; il y avait eu déjà assez de tristesses dans ma vie, — par ma faute! par ma faute ! — pour que je voulusse bien mêler un peu de mélancolie a la plus grande des joies. J'avais écrit à Fabien Liberge ; son consentement était nécessaire. Il me le donnerait sans résistance et sans rien demander pour ça; le monstre à qui je devais le jour et devrais la nuit, — car, enfin, on naît, mais on meurt, — poussait le mépris de lui-même jusqu'au désintéressement. Je ne jugeai
pas à propos de consulter la comtesse d'Aprenève. « Mère non nommée », c'étaient les mots qu'il y avait sur mon acte de naissance. Puis à quoi bon la troubler dans la retraite qu'elle s'était choisie, ma pauvre maman toute en soie fanée? La reverrais-je jamais? Oui, peut-être, quelque jour, quelque triste jour. Savais-je si elle n'avait pas choisi la bonne part, si sa chère main tendre ne me ferait pas bientôt le signe vers le seul port de consolation... Mais ma jeunesse triomphait dans le plus beau des rêves, j'allais être le gendre d'Ernan Ferdoc et le mari de Myrrhine!
Un matin, tandis que, assis sur la grève, nous regardions les petits flots menus monter, descendre, remonter jusqu'à nos pieds, et que nous écoutions le battement immense de la mer, écho universel de nos petits cœurs d'enfants, je dis à Myrrhine :
— C'est curieux, cependant.
— Quoi? dit-elle.
— Qu'on ne sache pas du tout où ton père a gagné toutes ses richesses.
— Mais si, on le sait.
— Eh bien où?
— Dans des batailles.
-^ Dans quelles batailles?
— ,Ahî je ne sais pas, dans des batailles, contre de mauvaises fées, contre des géants.
— Il n'y a pas de géants, ma chérie.
— Il n'y en a plus, parce que papa les a tous ,, tués! dit Myrrhine en éclatant de rire; mais il y en avait pour que papa eût la gloire de les vaincre.
— Est-ce que ton institutrice t'a raconté les victoires de ton père?
— Non. Elle ne sait pas l'histoire moderne. D'ailleurs, elle ne sait pas non plus l'histoire ancienne. Elle ne sait absolument rien. Elle a un accent étranger, il paraît que ça suffit pour être institutrice. Et si tu ne m'avais pas appris à aimer, j'ignorerais tout.
— Cher beau trésor ! Mais, moi, j'ai eu un savant maître, le docteur Lecauchois, j'ai feuilleté biendes livres, jamais je n'ai entendu ni lu le nom de ton père.
— C'est que les gens sont jaloux de lui! Ils ne parlent pas de lui, parce qu'il a trop de gloire! dit
Myrrhine en tapant des mains.
— Oui, peut-être... Fabien Liberge, je me rappelle, a dit un commencement de mot, la première syllabe d'un mot...
— Quelle syllabe?
— Je me souviens, et je ne me souviens pas. Je ne suis pas sûr d'avoir bien entendu. Il a dit...
— Il a dit?
— Rien. Laissons cela. Toi, Myrrhine, parle, tu ne sais rien, vraiment, quant à ton père !
— Je sais que c'est un vainqueur, un héros!
— Oui, oui. Tu ne sais pas autre chose?
— Je crois que c'est bien assez! Qu'est-ce que tu veux de plus ?
— Mais...
— Eh bien?
— Toi, toi-même, tu n'as jamais rien remarqué d'extraordinaire?...
— Non...
— Qui pourrait mettre sur la voie de?...
— De quoi?
— De rien. Pourtant, dis, quant il a fini de boire ses grogs...
— Il n'a jamais fini! dit Myrrhine, les poings aux hanches et riant comme une fillette dans la cour de la récréation.
— Enfin, quand il est tombé sous la table, ivremort...
— Il n'y reste pas î dit Myrrhine fièrement, il se relève, et alors, c'est tout une autre chose qui commence.
— Quelle chose?
— Ah! Je ne sais pas bien. Je ne sais que ce que j'ai entendu raconter par les domestiques.
— II reste seul?
— Oui. D'abord. Je crois qu'il est seul. Je ne suis pas sûre. Moi, je dors, naturellement. Mais, tout de même, des fois, j*ai entendu des bruits, des bruits. C'étaient comme si beaucoup de gens dansaient tous à la fois dans une chambre ou sur le pont d'un navire.
— Et il n'appelle personne !
— Oh! on n'entendrait pas, il y a trop de bruit. Mais il paraît que Patrik...
— Patrik?
— Oui, l'Irlandais, le grand domestique.
— Ah! ah! celui qui est gras, celui qui est blanc!
— C'est vrai, tu as raison, il est très blanc et très gras# C'est vilain.
— Eh bien, Patrick?
— Patrik entre dans la salle à manger et il soigne papa. Souvent, mon institutrice vient avec lui.
— L'Allemande?]
— Elle n'est pas Allemande. Elle dit qu'elle est Allemande, pour être bien accueillie dans les maisons françaises.
— Et après?
— Après? Mais je ne sais rien de plus. Sans doute ils font boire du thé à papa qui doit joliment en avoir besoin. Je te raconte ce que j'ai entendu dire. Puis mon père va se coucher.
— Où?
— Dans la cave.
— Dans la cave?
— Oui, c'est une manie qu'il a. Quand il a fini de boire, il descend l'escalier tournant que tu connais, il se promène parmi tout son or, un candélabre dans chaque main, et il tombe par terre. Et il s'endort. Et, dès le matin, bien réveillé, de belle humeur, il est le plus héroïque, le meilleur et le plus charmant des papas, puisqu'il nous marie! acheva Myrrhine.
Je haletais.
— Myrrhine? dis-je, une angoisse dans la voix.
— Que veux-tu?
— Est-ce qu'il serait possible de voir et d'entendre ton père, les soirs, quand il a fini de donner des ordres à ses secrétaires?
— Quand?...
— Oui, quand il ne reçoit plus que l'Irlandais et l'Allemande?
— Ce ne serait pas bien difficile. Il suffirait de rester, dans l'allée du jardin, devant l'une des fenêtres de la salle à manger.
— Myrrhine! Ce soir! Je veux...
— Je veux ce que tu veux . Je te conduirai. Seulement, rappelle-toi l'histoire du petit garçon qui fut reçu au Paradis parce qu'il n'avait pas même vu
la bosse de son camarade! Quant à papa, je suis tranquille. Il ne peut ni rien faire ni rien dire qui ne soit admirable, — même après tous les grogs. Ce soir, ce soir, c'est convenu.
Nous marchions le long de la mer; nous montâmes une côte, en plein soleil. Tout le sable était d'or. Puis, ce fut un champ de chardons en fleurs. Myrrhine se serrait contre moi, bavarde et délicieusement tendre. Je lui répondais, un peu distrait. Un instant, retourné à cause d'un bruit, je vis mon ombre derrière moi, sur le champ fleuri. Elle me parut plus longue et plus noire que de coutume.
Nous guettions, Myrrhine et moi.
Non. Je guettais seul.
Myrrhine, papillon de jour, toute de soleil même dans l'ombre, courait après les papillons de nuit, et elle happait des ailes de ténèbres dans sa petite main d'aurore.
Mais, moi, je guettais.
On avait tiré, presque jusqu'à les joindre, les volets de la fenêtre; on n'avait pas, à cause de la grande chaleur d'août, fermé la fenêtre elle-même; de sorte que, les deux genoux dans le cailloutis de l'allée, devant la croisée au rebord très bas,
je pouvais voir presque tout, et tout entendre.
Et Myrrhine faisait près de moi un bruit d'enfant rôdeuse, qui encercle comme un bruit d'abeille, et qui m'isolait de l'énorme bruit de la mer environnante.
Je voyais Ernan Ferdoc.
Dans la vaste salle à manger, de bois sombre espacé de peintures vertes, sous le centuple écrasement lumineux des becs de gaz, je vis, entre les chaises renversées, et sous la nappe retroussée, comme après une nuit d'orgie, je vis des pieds, des jambes, et, énorme, un ventre, et, soulevée d'un barreau de chaise, toute une face de sang, entre du blanc et du noir, quelque chose comme du crime entre le drap et le palissandre d'un lit. J'eus l'impression d'un assassin qui cuverait le litre de vin' bu après le coup. C'était horrible.
Mais je savais de quelles grandeurs, extrava-' gantes, grandeurs tout de même, était capable ceti ivrogne, et j'attendais quelque sublimité peut-être ^^
Je mens.
Oui, en écrivant ceci, après tant d'années, jej mens. l
Ce n'était pas quelque chose de sublime que j'at-| tendais; c'était quelque chose d'infâme que j'espé-l rais! et, seul, le papillon-Myrrhine troublait, d'un! bruit de petite aile d'idéal, Tattention forcenée.!
acharnée, abominable, dont je guettais le mal. Il me fallait le mal! Je bayais vers lui! J'étais l'amoureux, l'amant du mal. Je Taimais vraiment, je le ^désirais, comme on aime, comme on désire une laîtresse. Je lui aurais donné des sérénades! Je l'aurais enlevé dans une gondole! J'étais le Roméo le la Juliette-Monstruosité! et, lui-même, le baiser le Myrrhine, certain, ne me détournerait pas de [l'ignominie d'Ernan Ferdoc, possible.
Maman! maman! Ma maman toute en soie, à qui j'ai fait tant de peine! pardonne-moi î Et, vous, \Iyrrhine, que j'aimais tant, à qui j'allais faire tant le peine, vous qui alliez mourir, à cause de la peine [ue je vous ferais, pardonnez-moi. Je ne suis pas léchant. Je n'étais pas méchant! Ce n'était pas ma faute, c'était à cause de l'œil de Baubô, c'était à ;ause du lorgnon de Fabien Liberge, — le lorgnon |ui est dans les ruines de la citerne et qui regarde la nuit.
Ivre d'amour pour le mal, j'attendais...
Ernan Ferdoc, ramenant ses jambes, s'aidant de la nuque au barreau de la chaise et des mains au >arquet, se souleva péniblement.
Chose assez particulière : debout, il ne chancela )oint; il marchait d'un bout à l'autre de la vaste ûèce, d'un pas de soldat le long du mur de la ca- ;erne, d'un pas de capitaine sur un pont de navire,
s'arrêtait à la table pour avaler un grog, recommençait de marcher, était calme.
Myrrhine, rapprochée, câline, me dit :
— Tu vois, il est tranquille, papa.
— Oui, tranquille.
Elle se remit à courir après les phalènes. Ernan Ferdoc, tout en marchant, donnait des
ordres. A qui? A personne. Il était seul, il donnait des ordres, et, changeant de voix, il se répondait à lui-même, d'un ton d'obéissance.
— Lieutenant!
— Commandeur?
— Bruit dans la cale.
— C'est les petites qui se plaignent.
— Quel âge?
— Trois ans, quatre ans.
— Il fallait les laisser.
— On ne pouvait pas. Elles tètent encore.
— Après?
— Les mères seraient mortes.
— Sevrées, à la mer !
— Oui, Commandeur.
— Les hommes ?
— Résignés. Mais ils trouvent qu'on ne leur donne pas assez à manger. Ils voudraient delà
viande.
— Il ne meurt donc personne?
— Si fait, Commandeur, il est mort, hier, deux vieux nègres, on les a lancés par-dessus bord...
— Des conserves perdues, lieutenant ! Sont-ils anthropophages, oui ou non, les noirs de la côte de Guinée? eh! bien, qu'ils mangent leurs morts. Economie pour moi, régal pour eux. Et, même, je les autorise à se manger entre vivants, pas dans les parties indispensables au travail ! Le nègre, ça se raccommode avec du singe.
Tout à coup :
— Lieutenant !
— Commandeur?
— Mettez la chaloupe à la mer.
— Combien d'hommes?
— Quinze.
— Des bons ?
— Des mauvais. Ceux qui violent !
— Alors, les meilleurs. Commandeur?
— Farceur! embarquez ! je vais avec vous. Alors, ce furent, comme si Ernan Ferdoc, à lui
tout seul, avait été quinze assaillants et cent personnes résistantes , une ruée d'assaut, — des chaises contre des chaises, — et des cris de guerre et des cris de désespoir, et, enfin, un énorme geste triomphant de l'ivrogne, qui, d'une seule main, semblait mettre tout le monde dans sa poche. Derrière moi, j'entendais un souffle, précipité,
secoué, comme à petits coups d'horreur. Myrrhine me dit dans l'oreille :
— Arsène, je t'en prie, tu as eu tort, je ne comprends pas, je ne sais pas ce qui arrive... tu as eu tort... rappelle-toi le petit garçon qui gagna le paradis...
— Eh! qu'ai-je besoin de ton paradis? criai-je, j'ai le mien!
Je l'avais, en effet, épouvantable, le paradis de rhorreur, le paradis de l'infamie totale; la vision de l'homme voleur d'hommes et de femmes, et vendeur d'hommes et de femmes, comme de bêtes au marché. Ah ! saurais-je jamais si ce furent alors des tortures, ou des délices, que j'éprouvais? J'éprouvais, effroyablement, et complètement, quelque chose dont, toujours, j'avais eu besoin : j'assouvissais un idéal.
J'écoutais, j'écoutais encore. Ernan Ferdoc, après un grog, disait à un interlocuteur imaginaire:
— Ah! monsieur le marquis, malgré toute lai bonne volonté du monde, je ne saurais consentira si bas pris. Notez que c'est de la marchandise de premier choix. Il y a vingt-trois filles de onze an.'j qui sont encore vierges.
— N'importe! Vos prétentions sont exagérées. J
— Vous ne savez pas les peines qu'on a. Je n« parle pas des vaisseaux anglais qui gênent le com
merce ; on s'arrange avec les capitaines; ily en a qui sont très accommodants, d'autres moins ; enfin, on s'arrange ; mais les nègres deviennent extrêmement exigeants, ils crient si on leur emporte leurs enfants, et leurs femmes crient bien plus si elles sont mal violées! Enfin, monsieur le marquis, c'est un métier fini.
— Qui vous a déjà rapporté deux ou trois cent millions, Commandeur!
— Non, quatre cents, monsieur le marquis. Prendrez-vous un grog avec moi ?
Ernan Ferdoc but le grog qu'il offrait, et le sien, et un autre, et un autre.
— Quatre cent millions, hurla-t-il, dont je paverai et plafonnerai ma cave !
Et il tomba comme une masse, sous la pesanteur, peut-être, de l'énorme somme évoquée.
Myrrhine dit :
— Partons!
— Non !
— Partons !
— Non ! attends !
— Partons, dit-elle, tu ne sais pas, tu ne peux savoir ce qui se passe en moi. Je deviens folle. Je n'aime plus rien, plus personne, ni mon père, ni toi. Partons.
— Non, je reste.
— Je pars.
Je me tournai vers elle. Sous la clarté du ciel, elle tremblait toute avec des mains en avant, si blanches, si frêles, si puériles, qui étaient terribles.
— Je reste, répétai-je.
— Eh! bien, je resterai aussi, dit-elle, mais nous n'irons pas dans le paradis...
Ce mot m'épouvanta. Nous n'irions jamais dans le paradis?...
Eh bien, après? le beau malheur!
Au surplus, un mot d*enfant, sans importance, rien de plus qu'un mot d'enfant.
Je me retournai, je regardais, les coudes au rebord, vers la salle à manger.
Ernan Ferdoc s'était assis devant la table. On n'aurait point cru qu'il était ivre, tant il semblait paisible, grave. Il avait je ne sais quelle apparence de grand dignitaire en un pays de féerie burlesque et farouche.
Maintenant, il y avait, à sa droite, debout, Patrick, le domestique irlandais, et, à sa gauche, obséquieusement inclinée, Finstitutrice allemande. Tous deux, ils tenaient leurs mains posées sur des paperasses liées de cordon et cachetées de cire.
L'institutrice dit, d'un accent de wurtembergeoise :
— Le Commandeur s'est un peu fatigué, ce soir, en lançant ses hommes sur la côte d'Afrique...
— Et en vendant ses noirs au marquis de Bartavilla, dit le valet avec l'accent d'un maquignon de Dublin.
— Et il ferait peut-être bien...
— De boire deux ou trois tasses de thé...
— Avant de s'occuper...
— De choses sérieuses.
— Tonnerre de mille millions de nom de dieu! hurla Ernan Ferdoc en faisant, d'un coup de poing fermé, sonner toute la table et toute la salle, et le rebord de la croisée, où je m'accoudais? Est-ce que vous n'allez pas bientôt finir de me parler avec ces accents de vaudeville? Je ne m'appelle pas Ernan, je m'appelle Fernand. Je ne m'appelle pas Ferdoc, je m'appelle Codfer, ou Coup-de-Fer, comme on disait quand j'étais garçon coiffeur chez le perruquier, au fond de la cour, de la petite rue Vieilledu-Temple. J'ai fait mon chemin, c'est vrai, parce que j'ai eu l'idée, une fois que j'avais volé une montre, à Marseille, de m'embarquer mousse sur une goélette qui allait et venait, là-bas, sans entrer dans le port, et de qui on disait, dans les cabarets, qu'on n'y demandait pas leurs papiers aux matelots. Et je suis parti. Un mousse comme j'étais, c'est de la graine de capitaine...
— Et de Commandeur! dirent respectueusement l'Irlandais, puis l'Allemande.
— Et de Commandeur, ma foi oui! Quanta vous, je ne sais plus où je vous ai rencontrés. C'est vrai, 1 vous avez raison, je suis un peu gris, ce soir. Tout de même je me souviens... Je crois que Patrick, nageant en pleine mer, s'évadait d'un bagne; -il demanda à être emmené comme nègre! 11 offrait, ancien vaincu des révoltes de Paris, de se noircir; il offrait aussi de trahir les camarades qui n'avaient pas été condamnés avec lui. C'était à considérer, cela. Un garçon intelligent ! On ne peut pas toujours vendre rien que des noirs. Quant à toi, femelle, tu n'as jamais navigué que sur des casquettes à trois ponts. Mais je t'aime tout de même, à cause de l'Algérienne. Ah! je me la rappelle, l'Algérienne, à Toulon. C'était, bien sûr, la plus chic de ton établissement. J'avais déjà de l'argent, n'est-ce pas, alors? Eh bien, tout de même, je n'allais jamais ailleurs que chez toi, à cause de l'Algérienne. Même, à un voyage, je l'ai mise dans ses meubles, et, pour lui prouver mon estime (Ernan Ferdoc se tordait de rire), je lui ai fait un enfant, Myrrhine, la belle petite Myrrhine qui est maintenant plus riche que les archiduchesses de l'empire d'Autriche et de Pologne!
J'entendis derrière moi une plainte pareille, — si
on peut dire, dans le souvenir — à la fin d'une âme.
Mais je ne me détournai pas. Je regardai devant moi. J'écoutai devant moi, par l'entre-bâillement du volet, vers l'horreur!
Ernan Ferdoc, en la condescendance un peu solennelle d'avoir trop bu, continuait :
— Eh bien! puisqu'on se connaît, puisqu'on sait d'où on vient, voilà une bêtise de se parler, chez soi, comme si on se rencontrait dans le monde. Allons, toi, sans accent, dis les choses.
L'institutrice dit ;
— Il est arrivé de l'argent.
— Beaucoup?
— Ce qui était convenu.
— Bien.
— Mais ils se plaignent.
— Ils se plaignent? •
— Oui. Ils trouvent que les communications sont trop lentes; que votre séjour dans Tile les prive de renseignements immédiats.
— Imbéciles! Mon séjour ici est précisément ce qui m.e permet de leur communiquer des renseignements sûrs et prompts. On ne se défie pas du vieux maniaque que je suis, riche solitaire dans dans une île anglo-normande. Enfin, ils sont contents?
— Oui. Puisqu'ils ont payé.
— La Citadelle du Nord?
— Photographie excellente. Quant à l'extérieur. Le photographe est très habile et très brave. Il a failli être fusillé.
— Il faudra l'augmenter.
— Inutile. Dans le traité, il y a une rente pour sa veuve.
— C'est juste.
— Mais, pour le dedans, rien de précis. Des bavardages d'artilleurs, à qui on paie à boire, et qui ne disent rien.
— De braves gens?
— Des niais.
N'importe. Tout va bien, puisque la somme est arrivée. Combien?
— Cent soixante mille. Un chèque à mon ordre, sur la Banque royale de Jersey.
— Vous avez touché?
— Oui.
— En or?
— Selon vos ordres.
— Bien.
— Mais, je dois vous dire, durant le trajet, de Jersey jusqu'ici, en barque...
— Hein?
— Beaucoup de monnaies d'or sont tombées dans la mer.
— Et dans ta poche, voleuse !
— Et dans ma poche.
— Ça ne fait rien. Ce qui reste suffit. Où est-ce? — • Dans une valise. Sous la table.
— Sous la table?
— Allongez le pied. Vous toucherez la valise.
— Ah! oui, oui. L'or est dans la valise?
— Oui.
— Allons, c'est bien, c'est bien. J'irai tout à l'heure porter la valise dans la cave. C'est bien^ c'est bien.
— Je puis me retirer!
— Non. Pas encore. J'ai à vous parler.
— Patrick attend.
— Eh bien! attendez qu'il ait fini d'attendre, dit Ernan Ferdoc, d'un ton qui ne veut pas être désobéi.
Il se tourna vers Patrick :
— Toi, je parie que tu n'as rien reçu?
— J'ai reçu dix mille Livres, Commandeur.
— Papier?
— Or.
— Le change ?
— Ah! Commandeur, ça, c'est mon petit bénéfice.
— Tu as reçu dix mille Livres?
— Oui, Commandeur.
— L'Angleterre est devenue folle?
— Elle est reconnaissante. Vous ne pouvez pas vous imaginer l'explosion de joie qu'a produite, il y a deux jours, à Londres, la nouvelle de ce navire qui sombra, avec sept cents Irlandais.
— Sept cents!... C'était un grand navire.
— L'un des vôtres.
— Je sais bien. Il faudra complimenter le pilote. Il a dirigé sur un écueil? S'il est mort, une rente à sa veuve. Ça doit être dans le traité.
— Non, vous ne devez pas de rente. Le pilote est noyé. Ce n'est pas lui qui a causé l'accident.
— Ce n'est pas lui! Voilà donc comment je suis servi! Un de mes navires, chargé d'Irlandais, sombre, et ce n'est pas mon pilote qui le fait sombrer? Quelle confiance voulez-vous que, désormais, les gouvernements européens aient en moi!
— Commandeur, vos fidèles serviteurs, bien payés, ont réparé la faute commise. Le pilote, qui avait trop bu, sans doute, n'était plus en état de remplir ses devoirs; les hommes de l'équipage, voyant ce dont il retournait, ont jeté par-dessus bord tous les Irlandais; d'après la dépêche que je reçois, il y avait une vieille qui surnageait avec des petits à la gorge et à la nuque; on lui a lancé un morceau de graisse pour que les requins aillent de ce côté-là!
— Bon!
— De sorte que, en Angleterre, on est très satisfait. Seulement, on demande que vos vaisseaux, à l'avenir, fassent naufrage pas trop loin des côtes; comme ça, les braves gens qui sont à bord, prévenus, auraient toujours le temps de gagner la terre à la nage ;. il n'y aurait que les émigrants de noyés.
— Réclamations absurdes! Je traite par têtes -de cadavres, sans distinction de nationalités. Et ce
n'est pas de ma faute si des gens qui étaient avertis du « malheur » n'ont pas été assez malins pour s'y dérober.
— Vous avez raison, Commandeur.
— Gomment! je fais tout ce que je puis pour assurer une catastrophe, qu'on m'a demandée, à laquelle je me suis engagé — qu'on doit me payer selon le devis! la catastrophe a lieu, elle n'épargne aucun de ceux qu'elle devait détruire, et l'on se plaint? Qu'a-t-on à me reprocher? la mort de trois ou quatre imbéciles, qui ne se sont pas retirés à temps, après avoir tourné la manivelle du désastre? Voici une étrange affaire. Je suis responsable, — oui, responsable. — de tous mes employés, banquiers, gens de lettres, attachés d'ambassades, pick-pockets de Londres, rôdeurs des banlieues de Paris, arrêteurs des trains d'Amérique, et traîtres qui rôdent autour des citadelles et des remparts des villes
frontières, et je suis, dans cette île qui m'appartient, où nul n'a le droit de pénétrer sans que je l'y autorise, où je bats monnaie, où je reçois (la Reine d'Angleterre étant saluée!) les redevances, où je marie, où je divorce; je suis, dans cette île, on ne sait quel formidable Arétin politique et social, toujours ivre, toujours lucide, et plus riche que les plus riches banquiers du monde, par ma double, par ma triple, par mon abominable et innombrable industrie! Ah! certes, n'importe quel honnête homme, — mais il n'y a pas d'honnête homme, ni de Dieu! s'il y avait un Dieu, est-ce que je vivrais encore? — a le droit de me cracher au visage. Mais, enfin, je ne suis pas responsable, en un cataclysme si bien ordonné, et qui a réussi, de deux ou trois personnes qu'on ne m'avait pas désignées tout d'abord pour en être exceptées !
— Ne vous irritez pas, Commandeur, l'Angleterre a payé.
— En effet.
— Bien que (entre nous) sept ou huit Irlandais soient parvenus à se sauver à la nage.
— Comment a-t-elle eu son compte de morts?
— En surélevant le nombre probable des femmes enceintes, nous lui avons lait entendre raison. Mais, en Russie, on n'est pas content.
— Pas content!
— Pas content.
— Pourquoi?
— Parce que les Durs blancs n'*ont pas été empoisonnés.
— Je ne comprends pas. Il fallait que les ours blancs?...
— Commandeur, vous comprenez très bien.
— Non.
— Ou bien, ce soir, vous n'avez pas assez bu de grogs pour être en possession de toute votre intelligence. Vous avez assez bu, certes, pour être ivre! pas assez pour être lucide; et il y a un point d'ivrognerie chez vous, où vous n'êtes qu'un pauvre esprit.
— Jamais I
— Si fait. Et un pauvre homme. La preuve, c'est que j'ose vous insulter, moi qui dépends de vous. Mais je ne suis pas inquiet. Vous allez reprendre, dans un instant, après avoir bu quelques grogs de plus, votre perspicacité accoutumée. Je poursuis. On n'a pas mis assez de strychnine dans les conserves offertes aux fuyards sibériens.
— J'avais recommandé...
— Ces pharmaciens sont si économes.
— J'avais ordonné...
— On ne vous a pas obéi. D'ailleurs, vous avez un peu triché. Je me souviens. Vous aviez, pour un
traité plus lucratif avec l'Universelle Société Pharmaceutique de Calcuta, consenti à un poison moins actif. De sorte que les exilés russes, en fuite, ont eu des coliques, mais ne sont pas morts.
— Comment Fa-t-on su?
— Je vous l'ai dit. Par les ours. On guettait, naturellement, aux endroits indiqués par des marques convenues. Les ours, après le passage des fuyards, ont bien dû manger quelque reste des provisions; et on n'a pas trouvé leurs cadavres.
— Je n'avais pas pensé à ça.
— Commandeur, vous avez sauvé des ours, et des hommes, malgré vous ! Mais le gouverneur moscovite vous en veut pour d'autres raisons encore. Dans les trous de rocher, où il devait y avoir des fourrures...
— Eh! bien, il n'y en avait pas.
— Si, il y en avait!
— Il y avait?...
— Assurément.
— Il y avai t des fourrures dans des trous de roche ?
— Oui.
— Qui les y avait mises?
— Ce n'était pas des fourrures très précieuses : c'étaient des peaux de bêtes peu rares, qu'on tue fréquemment dans les contrées sibériennes. Ce n'est pas luxueux, c'est assez chaud. Ça fait plaisir
aux tremblants de froid, par la douceur qui pénètre comme un cataplasme caressant et nourrissant aux grêles ventres creux... et on va plus loin!
— Quoi! les évadés sibériens ne sont pas morts de froid?
— Que voulez-vous, Commandeur, il y a des f; chasseurs charitables.
— Des gàte-métier! Le commerce est perdu, si des amateurs s'en mêlent.
— Parfaitement. Nous avons eu toutes les peines du monde à faire entendre à Son Altesse que vous n'étiez pour rien dans la charité de ces fourrures
[ui nuisent à la bonne cause... Enfin, on a payé.
— A la bonne heure.
— Tout de même, voulez-vous que je vous dise, Commandeur? le commerce des noirs es.t fini,
icomme vous le disiez au marquis de Bartavilla; je jrois que le négoce des blancs est sur le point de inir aussi; et il faudra vraiment trouver quelque mtre gredinerie.
— Assez! Vous qui vivez du pain que je vous fais gagner...
— Erreur, Commandeur! c'est vous qui vivez du )ain — ah! il n'est pas propre! — que je gagne )our vous. A vrai dire, si j'avais pu le gagner tout ;eul, même dans l'ignominie, je me serais bien )assé de vous. Bien des fois, j'ai pensé, quand vous
VOUS promenez dans l'île, à vous pousser dans un de ces trous d'écume d'où on ne remonte pas. J'ai aussi songé à mettre dans la théière de vos grogs...
— Je les bois sans eau!
— Ou dans les flacons, des plantes qui sont fort mauvaises; il en pousse, dans l'île, en quantité, des mauvaises plantes; c'est comme un pays du Sud, ici; il y a des palmiers en pleine terre, et des herbes très terribles, comme aux bords des marécages très chauds. C'est étonnant, les poisons qu'on pourrait faire, rien que par des infusions.
— Ah ! vraiment?
— Mais quoi! dans toutes les nations d'Europe, vous êtes une honte très bien achalandée, et, en tenant compte de mes profits, il m'a paru préférable d'être votre premier commis que le chef d'une maison rivale, qui ne réussirait peut-être pas? Voilà pourquoi j'ai mis, dans un sac, sous la table, à côté de la valise...
— Sous la table?
— Oui.
— A côté de la valise?
— Tàtez.
— Oui, je sens.
— C'est pourquoi j'ai mis sous la table la somme convenue.
— Tu as gardé ta part?
— Oui.
— Va-t'en, dit Ernan Ferdoc.
L'institutrice, levée de sa chaise, dit :
— Oui, allons-nous-en.
— Non, toi, dit Ernan Ferdoc, reste.
Patrick s'en alla. L'Allemande voulait le suivre.
— Reste, te dis-je.
Il glissa. Enfin, après avoir tant bu, il s'avouait ivre. Debout, il tombait. Tombé, il avait une si grande peine à se mettre debout que l'institutrice dut le saisir par les deux aisselles, et le hissa, péniblement, sur une chaise.
Il dit :
— Ne t'^en va pas.
— Qu'est-ce que vous voulez?
— Je suis saoul.
— Oui, comme tous les soirs.
— J*ai à te parler. C'est vrai, c'est vrai, je suis saoul. Eh bien j'ai à te parler. Tu te rappelles l'Algérienne?
— Oui. Après?
— Elle était jolie, n'est-ce pas?
— Est-ce que je sais? Tu le sais mieux que moi. Je ne suis pas un homme. Je vendais des femmes^ oui; mais si tu crois que les marchands regardent leur marchandise !
— Enfin, tout de même, elle était jolie?
— Tout le monde disait que oui.
— Eh bien, tu ne trouves pas que...
— Que?
— Que...
— Eti ! achevez donc !
— Que Myrrhine....
— Que Myrrhine ressemble à TAlgérienne?
— Oui!
— Parbleu! si elle lui ressemble! Comme une fille à sa mère.
— Mais, tu sais, Commandeur, poursuivit l'institutrice, Myrrhine, ça ne nous regarde pas. C'est quelqu'un que ni loi ni moi nous ne pouvons comprendre! Tu as fait cette enfant-là un soir que tu étais ivre, dans l'Algérienne, qui ne valait pas mieux que toi, et qui devait être ivre aussi! Il est né une espèce de rêve de vos] deux ivrogneries. Ça ne nous regarde pas.
— Si, ça me regarde! dit Ernan Ferdoc à tel point rouge, entre sa barbe de stalactite et sa coiffe de crins noirs, que je crus que du sang allait lui perler des pores.
— Tais-toi ! dit l'Allemande.
— Non, dit-il, tu te trompes. Tu te fais des idées. Tu me prends pour un méchant homme, pour un libertin. Tu te trompes. Veux-tu boire un grog?
— J'ai déjà bu.
— Quand ça?
— Je bois le matinj dans mon lit. Est-ce que tu t'imagines que, avec les métiers que je fais depuis quarante ans, j'aurais encore le courage de vivre, si je n'étais grise avant de me lever?
— Alors, tu es saoule?
— Toujours. Quand il faut l'accent allemand, je bois du kirsch.
— Assez drôle. Écoute. Myrrhine...
— Non.
— Myrrhine...
— Non ! non ! non ! Cette petite-là, ça n'est pas de la chair comme la tienne, comme la mienne. Cette petite^là, elle n'a pas même de pudeur, tant elle est innocente. Tu ne sais pas ce que je crois? c'est que, dans le lit où vous avez cru la faire, toi et l'Égyptienne, il y a eu un ange qui épousait une vierge. Puis, Myrrhine est née. 'Vous avez été la laide apparence du mystérieux péché d'un ange avec une vierge.
— Tu ne sais pas ce que tu dis. Ça ne m'étonne pas, puisque tu bois. Écoute, te dis-je.
— Assez'!
— Tu te figures de vilaines choses. La preuve que tu as tort, c'est que je marie Myrrhine avec Arsène Cravache.
— Oui, oui...
— Qu'est-ce que tu as à dire? je ne les marie pas?
— Si faite II est gentil, le petit.
— Bête !
— Quant à Myrrhine, tu sais, je la laisse courir, partout, avec son fiancé, tant qu'elle veut, ça la regarde, c'est leur affaire, ce n'est pas du mal, le bien qu'on se fait l'un à l'autre, quand on a de la jeunesse et de la santé, et quand on s'aime. Mais, pour ce qui est de te laisser entrer dans la chambre de Myrrhine, la nuit, n'y compte pas, — c'est une idée que j'ai. Je t'empêcherai d'entrer. Foi de malhonnête femme, j'aurai cette honnêteté-là.
— Tu t'emportes ! tu t'emportes! Si je m'emportais aussi, où en serions-nous bientôt? Tu ne m'entends pas du tout. Est-ce que tu supposes que, moi, un brave homme, — tu sais bien que je suis un brave homme...
— Oui, un saint!
— Non, un bon homme, au fond; et tu crois que, moi, un bon homme, tu le reconnais toi-même, je voudrais être l'amant de ma fille? Voilà des idées! Seulement, n'est-ce pas, à cause de l'Algérienne que j'aimais bien, à cause de la mère de Myrrhine, à cause de sa mère (tu vois!), ça me ferait plaisir, pour comparer, sans entrer dans la
chambre, caclié derrière une porte où derrière une vitre, de voir, quand elle se déshabille, quand elle se met au lit...
— Brute ! hurla l'antique entremetteuse. Puis, tout à coup, éclatant de rire :
— Dis, est-ce que tu te contenterais d'un coffre?
— D'un coffre?
— D'un coffre en bois.
— Pourquoi faire?
— Pour te mettre dedans.
— Un coffre, dans la chambre de?...
— Oui.
— Mais, d'un coffre, on ne voit rien.
— Si, on voit, quand on a pris la précaution de percer des trous dans le bois pour regarder, et pour respirer.
— Ah ! oui, oui ! s'écria, en essayant de se dresser, l'écarlate et suant ivrogne.
— Seulement, reprit l'institutrice, dans un rire mal retenu, il faut que je te raconte ce qui est arrivé à quelqu'un — à quelqu'un de ton âge, justement, — qui s'iêtait mis dans un coffre troué çà et là, pour voir ce qui se passerait dans la chambre. Une vieille dame, une de mes amies, qui avait une filleule presque aussi jolie que Myrrhine, avait consenti à lui montrer la petite, et s'était fait payer d'avance.
— Tout ce que tu voudras, tout! tout! je te le donnerai !
— Dès que le monsieur fut dans ce coffre : « Attention ! la voilà ! » dit-elle, et elle s'assit sur le couvercle. En même temps avec son mouchoir déchiré, et avec ses doigts, elle bouchait tous les trous du coffre. La fillette, par la chambre, sans se douter de rien, allait et venait, retirait ses bas, changeait de chemise. Tu ne peux pas t'imaginer comme elle était jolie à voir. La vieille dame, — les doigts toujours dans les trous du coffre, — causait avec la petite qui riait, qui riait, sans savoir! Souvent, il y avait des sursauts dans le coffre. Le monsieur voulait lever le couvercle, la vieille appuyait davantage, bouchait les trous plus hermétiquement. Enfin, la petite se coucha. « Bonsoir, marraine! — Bonsoir, ma fille! » Après la bougie soufflée, l'enfant s'endormit. Le lendemain, on trouva dans le coffre le corps du monsieur qui était mort étouffé, et qui n'avait rien vu.
L'institutrice ajouta :
— J'ai encore le coffre. Si vous voulez en essayer?...
— Va-t'en! va-t'en! va-t'en!
Une rage de sang lui sortait des yeux.
— Des yeux pareils, dit-elle, ça ne pourrait même plus voir !
Elle s'évada en criant :
— L'or est sous la table.
Il était énorme et horrible sous le centuple écrasement du gaz. Il tâtait l'air avec ses larges paumes. Il se baissait un peu, sans doute avec l'idée de prendre la valise et le sac qui étaient sous la table. Oui, ses deux mains cherchaient vers le dessous de la table. Mais il vit, devant lui, une bouteille de rhum, débouchée, à demi pleine encore. Son rouge visage bâilla d'un rire sanglant, s'inclina vers le goulot, le saisit entre les dents, le leva, le huma. Presque en même temps, les deux mains, sous la |table, touchaient, prenaient, l'une la valise d'or, [l'autre le sac d'or; et il se retourna, et, chancelant, en la pesanteur hésitante d^ son obésité, de l'or à droite, de l'or à gauche, et l'ivresse dans la gueule, il se dirigea vers la petite porte, commença de descendre l'escalier tournant, vers les catacombes de l'or.
Une blancheur, légère, me frôla me dépassa, et, le rebord de la croisée franchi, fut dans la salle à manger. J'eus l'impression, après tant d'horribles noirceurs, d'une brume de lune qui entrerait dans la maison, autour de moi,, à travers moi. Et j'étais baigné, intimement, de fraîcheur. C'était ma fiancée qui était survenue tout à coup. Que voulait-elle? Avait-elle entendu? Où allait-elle?
— Myrrhine !
Elle courut à la cheminée, se retourna, s'adossa, une main à la hanche, l'autre tendue vers le bord du cadre de la glace.
— Myrrhine! répétai-je.
Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'elle avait? Elle me paraissait terrible. Sa grâce, sa belle humeur puérile semblaient devenues de la haine, de la malédiction. Elle éveillait l'idée d'un bouquet joyeux de fraîches fleurs, qu'on aurait tout à coup trempé dans du poison qui se verrait. Et elle était plus épouvantable d'être si jolie.
— Myrrhine!
Elle ne me regardait pas. Elle regardait fixement vers la petite porte qu»' avait ouverte Ernan Ferdoc, vers l'escalier qui descend aux caves rayonnantes.
— Oh ! qu'as-tu? Parle-moi, dis-je, tu m'effrayes. Sans se tourner vers moi, les regards toujours du
côté de la porte :
— Méchant! méchant! méchant! dit-elle en un crissement.
— Qui? méchant? Oublie un exécrable cauchemar. Viens. Allons-nous-en. Viens.
— Méchant! méchant!
— Ton père?
— Mon père... infâme. Toi, méchant, méchant, méchant, méchant!
— Mon amour ! partons.
-T- Non. J'attends.
— Tu attends?
— Oui.
— Quoi?
— J'écoute.
— Tu écoutes?
— Oui, oui, j'attends, j'écoute. Tais-toi. Laissemoi écouter.
Moi aussi, j'attendais, je ne savais quoi. Qu'avaitelle? Qu'allait-il se passer? Je l'observais, haletant. Je sentais bien que rien ne pourrait la détourner de son dessein. Quel dessein? Elle était si blême que, couchée, je l'eusse crue morte.
Une petite sonnerie tinta. Quelle sonnerie? De quelle sonnette? Ah! oui, je me souvins. La sonnerie qui, partout, avertissait Ernan Ferdoc d'un pied posé sur la dernière marche de l'escalier vers la cave de l'or; lui-même, en descendant, Ernan Ferdoc avait causé ce bruit.
— Tu vois, Myrrhine, dis-je, ton père s'éloigne. Personne ne saura que nous sommes sortis ensemble, retournons dans les champs, ou vers la grève.
— Méchant! méchant!
— Mon trésor !
— Méchant!
— Viens! .
— Crois-tu....
— Que dis-tu?
— Crois-tu qu'il ait déjà passé sous le deuxième arceau ?
— Ton père?
— Oui, dans la cave.
— Sans doute....
— Alors, dit-elle...
Je vis son bras se tendre plus fortement vers le cadre du miroir, et sa main remua très vite, comme lorsqu'on appuie à plusieurs reprises sur le bouton d'une sonnerie électrique. Elle appelait? Qui appelait-elle? Pourquoi appelait-elle? Ah! je me rappelai! je me rappelai!... Le plafond d'or qui s'écroule, écraseur de larrons... Au-dessous de nous, un immense bruit sourd retentit.
Le bruit s'éteignit longuement, et tout le gaz, soudain. Oh! que venait-il de se passer? Quoi? Topulence d'Ernan Ferdoc, par la volonté, par le geste de Myrrhine, s'était éboulée sur lui? Il gisait écrasé sous une avalanche épouvantable de monnaies ? il agonissait et crevait dans son or ?
Plus rien, autour de moi, que l'ombre, très opaque. Je tâtais Tair obscur. « Myrrhine ! » Où était Myrrhyne? Elle ne me répondait pas. Je ne distinguais rien. Pourtant, petit à petit, j'aperçus un peu de bleu pâlissant, vers le point de la salle où s'entr'ouvrait la fenêtre ; et une blancheur, — comme d'un
rayon de lune, qui s'évade, — passa. Myrrhine s'échappait. J'eus une grande peur. Après la chose qu'elle avait accomplie, — effrayante petite justicière, — savais-je ce qu'elle tenterait? l'idée de se tuer, après avoir tué, pouvait la hanter ? Myrrhine î ma Myrrhine !
Près d'enjamber le rebord de la fenêtre, pour suivre, pour rattraper ma fiancée, je m'arrçtai.
Oui, je m'arrêtai.
Pourquoi? •
Je ne sais plus.
Si, je le sais, mais je ne le dirai pas.
Tu le diras, misérable ! il faut que tu le dises, il faut que tu l'écrives!
Tu t'arrêtas ( tandis que Myrrhine fuyait vers la mort, sans doute !) à cause de tout l'or, cimenté de pierreries, qui s'était écroulé sur Ernan Ferdoc, maintenant cadavre.
Quoi? l'Irlandais, l'Allemande, et les secrétaires, et tous les domestiques, et tous les habitants de l'île, accourus au bruit de l'éboulement souterrain, se partageraient, avidement, les richesses victimaires, s'en empliraient les poches, et s'enfuiraient après ? et moi, moi seul...
Oh! honte ! honte ! oh ! que j'ai honte! Plus de vingt-cinq ans se sont écoulés depuis cette exécrable minute, et la honte m'en met encore une sueur
froide aux tempes. Mais, en même temps que la honte, oui, en même temps, — tu le diras, tu l'écriras, infâme ! — en même temps que la honte se rénove je ne sais quel orgueil d'avoir cherché en moi, je ne sais quelle joie atroce d'avoir surpris en moi une aussi incomparable ignominie !
La fenêtre franchie, j'eus beaucoup de peine à gravir Tescalier de granit aux si nombreuses petites marches, — la seule route qu'eût pu suivre Myrrhine. Elle, elle était accoutumée à cet escalier-là. Moi, non, grand garçon maladroit. Et puis, je me sentais très lourd, parce que... Non, non... Eh bien, si, parce que j'avais les poches pleines d'or et de pierres précieuses ramassées à pleines mains dans les suprêmes sursauts d'Ernan Ferdoc...
Mais je me hâtais, maintenant [maintenant! monstre !), je me hâtais, pour la rejoindre, pour la
détourner du sinistre dessein qu'elle devait avoir conçu .
Parvenu au plus haut de la montée, je regardai, autour de moi, sous l'immensité bleue de la nuit, sous l'immensité étincelante et déserte du ciel, vers laquelle se hérissait, d'entre les montagnes, çà et et là, l'aboiement écumeux d'un gouffre, et où les descentes courbes des étoiles filantes étaient comme les pleurs de lumière de l'éternité désabusée.
Je ne vis pas Myrrhine.
Derrière moi, s'assourdissaient les bruits de la valetaille d'Ernan Ferdoc ameutée autour du cadavre et du butin ; devant moi, de tous les points de l'île, accourait, espacée et se rapprochant comme des convergences de rayons vers un seul point, Téparse population paysanne et marine. Mais, je ne voyais pas mon amour sous l'énormité éblouissante de la nuit qui, tout autour, laissait pendre dans la mer silencieusement murmurante, les lentes franges vaporeuses de ses brumes.
Je la vis.
Une blancheur vivante avait, de derrière une roche, fui vers une autre roche, disparu, reparu, et, de très loin, oh ! de trop loin, je reconnus Myrrhine. Elle courait vers cette profondeur, dans la crevasse du mont, d'où s'éployaient desl)avesde remous, et d'où jamais, entre l'étroilesse des gra-
nits luisants et suants, n'étaient remontés que des débris de sapins recrachés par le goufFre. « Myrrhine ! Myrrhine ! » Elle était perdue ! elle allait se jeter dans ce strict abîme! et, même si j'avais pu courir légèrement, je n'aurais pas eu le temps de la rejoindre. Elle hésita sans doute. Elle fut, un instant, sur une hauteur, comme un lambeau de brouillard, qui ne sait où il ira, qui attend un souffle. Elle s'éloigna brusquement, du côté de la mer, toujours courant ; je la vis se diriger vers la rive âprement rocheuse, hérissée à la fois et accore, à laquelle s'adossait l'auberge marinière où je logeais. Myrrhine allait chez moi ! elle me cherchait! elle voulait être consolée, aimée, caressée, excusée, aimée de Tacte juste et horrible qu'elle avait commis. Je courus plus vite. Je courus vraiment aussi vite qu'il était possible avec le poids qu'il y avait dans toutes mes poches. J'aurais pu le jeter, ce poids. Non. J'éprouvais un plaisir à sentir qu'il m'alourdissait, à constater que j'aurais pu le jeter si j'avais voulu, mais je ne le jetais pas ! j'ai toujours eu, à surprendre un mauvais sentiment, non seulement chez les autres, mais chez moimême, la satisfaction d'un entomologiste qui épingle une libellule. Mais je me précipitais de tout l'élan qui m'était possible ! Je m'étais trompé. Myrrhine n'allait pas vers l'hôtellerie. Elle tourna à
gauche, dans le clair de la nuit, comme une buée de prairie si le vent change. Elle montait, elle montait, par le sentier de houx et de chardons bleus, par le sentier tout blanc, comme d'un reflet de voie lactée, entre les chardons bleus et les houx, vers la cime blême de l'île, vers la cime où je la revis pour la première fois, quand si douloureux déjà d'avoir trop voulu connaître, je vins lui demander de m'être clémente et consolatrice. Oui, certainement, elle espérait que je songerais à venir la rejoindre là où elle avait murmuré : « Je vous attendais, » non loin des roches où j'avais dit au vieux marinier de venir me reprendre « Après le Bonheur ».
Le bonheur! nous l'aurions, nous l'aurions, oui, si, justement vengée d'un épouvantable père, elle fuyait avec moi, dans la barque qui emmène après le bonheur, avec le bonheur, dans la barque amarrée ce soir-là, peut-être, parmi les écueils de la petite anse.
Je vis Myrrhine, toute blanche, sous la lune pâle dans le ciel d'étoiles ! elle ressemblait à l'illusion d'un ange qui va se poser.... ou qui se renvoie...
Elle se renvola...
Je ne la voyais plus. Je montais, haletant, par le sentier de houx et de chardons. Je ne la
voyais plus. Mais elle ne s'était pas envolée. Elle avait dû se précipiter.
Eh! bien, le désastre ne serait pas irrémédiable. Elle pourrait être sauvée, elle serait sauvée. Ce n'était pas la vraie, la profonde mer qui montait, là, vers la falaise. Des genoux, des mains, des dents, je me hissai jusqu'à la cime. « Myrrhine! Myrrhine ! » Personne. Au-dessous de moi, au loin, l'immense azur de l'Océan tout traversé du ciel, et, tout près, la vaste grève de sable doré, douce, molle, fluide...
Hélas ! je me souvins des paroles du marinier : « On ne retrouve pas les gens. Tout se referme au-dessus d'eux. »
Où était Myrrhine?
Là, ou là?
Eh bien! il fallait!...
Oui, en effet, j'aurais dû me jeter pour essayer de la reprendre, de la sauver.
Non, je ne bougeai point.
Parce que ce dévouement eût été inutile ? parce que je me serais englouti dans le sable sans parvenir à l'en retirer ? Non, pas pour cela. Je ne me sens ni incapable de sacrifice, ni couard. Pourquoi donc? Eh ! bien, parce que... eh ! bien, parce que je me réjouissais diaboliquement de noter en moi la possibilité, pas sincère, pas totale, d'une auSsi
parfaite infamie ! Et j'étais la méprisable et méprisante dupe d'un instinctif idéal à rebours.
Cependant, Myrrhine était morte au fond du sable blond, comme son père dans la poussière d'or, et les étoiles filantes, d'or aussi, pleuraient.
Myrrhine était sur le lit.
Elle était morte.
C'était sur mon petit lit de l'hôtellerie tout près d3 la mer. Nous l'avions portée là, le troisième soir après l'horrible nuit, quand on l'eut enfin retrouvée, en s'aidant de planches qui permettent de ne pas enfoncer, et de crocs qui fouillent dans le fluide sable. Elle était là. J'étais seul auprès d'elle. Tous les habitants de l'Ile se groupaient vers la cave de l'or, sur laquelle, féroces gardiens voleurs, veillaient l'Irlandais et l'Allemande, avec toute la valetaille armée. J'étais seul, assis sur une petite chaise,
LE CHERCHEUR DE TARES Tïl
près du lit. Je regardais le fin drap blanc, souple moule d'albâtre déjà d'une idéale forme, le long duquel descendaient, en leurs manches de neige, les bras aux mains fines; et, entre les deux hauts cierges, sous des retombées de fleurs d'or et de fleurs bleues, qui ressemblaient à une touffe éparse d'étoiles filantes, s'isolait toute la beauté de la vierge morte.
Je ne vous pleurais pas, Myrrhine !
Quelque chose de plus beau, de plus auguste, de plus sublime que la douleur même me pénétrait, me dominait, tandis que je contemplais cette blancheur, cette immobilité, ce sourire puéril et éternel, qui est celui des mortes, sous des cheveux qui n'avaient plus de couleur, qui ne ressemblaient plus à des bandeaux, qui étaient des commencements miavoués d'ailes'; ces lèvres à peine roses encore de la pudeur d'avoir parlé, et qui ne répondraient plus aux mensonges d'ici-bas; ces yeux clos, comme d'un signe de pur silence, un doigt de petit ange sur la bouche, qui ne verraient plus les laideurs d'en bas, et ce front où s'éterniserait célestement la candeur d'un terrestre lys, — tout ce visage qui était la jeunesse de la Mort vierge. Les ombres qui étaient en moi s'écartaient, se dispersaient, se vaporisaient; j'étais triste, affreusement triste, puisque ma seule amie était morte, je n'étais pas
malheureux, car, pour moi, le plus exécrable, le seul malheur, c'était le désastre de sentir en moi une mauvaise pensée. Je n'avais pas de mauvaise pensée, à ce moment. Je pleurais ma fiancée morte. Le bien-être d'une conscience paisible m'envahissait, me charmait. J'étais désolé, sans crime. Je subissais ce déchirant, mais normal supplice d'être crucifié sans remords. Beaucoup de temps, beaucoup de temps après cette heure nocturne dans une auberge de l'île anglo-normande, j'ai vu jouer une pièce où un pécheur se sent pardonné et sent toutes les aubépines du piejjx salut refleurir en lui, parce qu'une vierge monta en priant sur une cime, vers une étoile! J'étais comme un Tanhseuser, plus horrible, sauvé d'un plus immonde Venusberg, — oh! l'immonde Venusberg où c'est la hideur qui est la séductrice! — par une Elisabeth plus belle et plus pure ! car la sublimité de la rédemption se doit mesurer à la bassesse de la chute. Et je remontais, délicieusement, parmi ma douleur saine et bonne, hors de toutes les saletés de mon instinct, vers l'idéal, comme un noyé, dégagé des boues et des algues agglutinantes, se meut déjà dans l'eau pure et claire, imbue du proche air salubre et libérateur. « Oh! priai-je, délivre-moi, délivre-moi, vierge morte! Comme tu t'es délivrée de la vie, délivre-moi du mal qui est en moi, du mal pire que
la vie elle-même, du mal de vouloir connaître, du mal de vouloir savoir ! Je n'ignore pas qu'il est immémorial, ce besoin de la mauvaise science; et c'est pour avoir voulu être « comme des dieux! » que les hommes sont comme des bêtes; car le Tentateur n'a rien inventé depuis le paradis terrestre. Mais moi, plus qu'aucun vivant, et avec des tortures raffinées, épargnes des perversions de tant de siècles, je porte en moi cette irréfutable nécessité de ne pas pouvoir ignorer ce qui fera, je le sens bien, le désespoir de ma joie. Je suis l'envieux irrésistiblement éperdu du revers de son bonheur! et il faut que je mange les excréments de mon idéal. Myrrhine ! Myrrhine! Myrrhine! secours-moi! roi qui, vivante, ne fus pas souillée même par mes tendresses libertines, même par mes outrages éprouveurs, Myrrhine, qui, morte sur ce lit, entre les cierges, sous les fleurs, est comme le pétale, tombé mais non défleuri, d'une candeur qui ne fut jamais touchée même par l'air de l'aile lointaine d'un papillon d'ombre, Myrrhine, Myrrhine, Myrrhine, secours-moi! délivre-moi! et qu'à jamais s'évanouisse de moi la suppliciante convoitise de la laideur, la convoitise qui ressemble, ignoblement, à celle d'un singe happant une puce dans ses poils ou dans les poils des autres singes. Myrrhine! Myrrhine! donnez-moi, je vous en conjure, ange à présent paradisiaque, donnez-moi un
peu d'idéale ambroisie pour fraîchir mes lèvres mal assoiffées! Myrrhine! je ne suis pas méchant. Vous m'avez appelé • « Méchant! méchant! méchant! méchant! » Il fallait dire : « Malheureux! » et, le répéter, quatre fois n'eût pas suffi, tant je suis malheureux, malheureux! Mais secours-moi. Ote-moi du doute, de la recherche, ôte-moi de l'instinct guetteur d'ordures, même dans la beauté, ôte-moi de la curiosité de l'infâme... Myrrhine! vous qui, vivante, étiez si pure, et qui, morte, l'êtes plus encore, comme de la neige, la nuit! »
Je me levai. J'ouvris la fenêtre.
Pourquoi m'étais-je levé? Pourquoi avais-je ouvert la fenêtre? Des nuées passaient, blanches, pareilles à des fantômes. Il y avait du brouillard sur l'île. On eût dit que des spectres blancs me faisaient signe de les suivre.
Mais, pourquoi avais-je ouvert la fenêtre?
Eh bien! je l'avais ouverte parce qu'on étouffait dans l'étroite chambre, à cause de trop de fleurs; parce que, moi-même, en une abominable prévision, j'avais aspergé de trop de fioles ouvertes le blêmissant repos de Myrrhine. Il y avait des oliviers dans l'île. J'avais mis une petite branche d'olivier entre le pouce et l'index de la morte; il semblait que, de la mort, elle offrît la paix à la terre.
Elle était extraordinairement blanche, d'un blanc
si pâle qu'on eût dit une vierge de cire, vers qui s'agenouille la longue supplication de pèlerins aux bras levés.
Mais...
Quoi?
Oui. Elle était morte depuis beaucoup d'heures déjà. Le vent de la fenêtre n'emporte pas tout.
Je me dressai.
« Tu es l'incorruptible pureté, Myrrhine! tu es la pureté qui s'éternise après la corruption de la mort. Va! va! va! laisse la pourriture faire son œuvre. Elle ne t'atteint pas. Elle ne nous atteint pas. Le rêve que j'ai à peine effleuré à tes lèvres, c'est la psyché de l'immatériel amour! »
J'aurais dû fuir, laissant le corps, emportant l'âme. Je ne pouvais pas. Une force me tenait ici. Ciel! que Myrrhine était belle et blanche! est-ce qu'il était possible que la pourriture attentât à cette blancheur, à cette beauté?
Je ne pouvais pas sortir de la chambre.
D'un doigt tremblant, d'un doigt sacrilège, je tirai le drap qui montait jusqu'au cou de la morte.
Un peu de pâle gorge apparut.
Je tirai le drap, encore...
Il y avait, près de l'aisselle, une rondeur bleue, mouvante...
Hors d'ici! hors d'ici! abominable chercheur de
l'infection humaine! Et je m'enfuis. Et je dégringolai l'escalier, et, tout sanglotant d'un effroyable remords, je traversai le petit débit où buvaient, "le dimanche, les mariniers, j'empoignai sur le comptoir une bouteille, je la vidai toute, et je m'enfuis, à travers Tîle, et toutes les brumes étaient des spectres qui me poursuivaient!
XY
Je m'enfuyais. Toute Tîle était blanche. J'eus peine à trouver un chemin parmi l'universel brouillard. Vers où me conduirait-il ce chemin ? Ce n'était même pas un chemin; c'était, à mon menton, à mes paumes, à mes genoux, Taspérité offerte d*une escalade; et, une côte montée je ne sai^ comment, je me trouvai seul dans une immense brume de lait, de lait presque dense, où il me sembla que je nageais.
Là, j'étais seul, éperdu de tant d'horreurs que j'avais fait surgir, moi seul, par avidité du mal, comme [un déterreur [de trésors met des trésors
au jour. Et j'attendais je ne sais quel châtiment
Une pâleur, plus opaque, me frôla dans la totales pâleur de l'air.
— Hein? dis-je.
Rien. La pâleur passa. Pourtant, il m'avait semblé reconnaître... Qui?... non... voyons!... c'était impossible... est-ce que je devenais fou? Il m'avait semblé reconnaître... quelle idée! les brumes ont de vagues apparences auxquelles l'imagination, amour, souvenir, ou remords, donne de plus précises formes; et celui qui fuit, après une grande émotion, traverse — apparitions — des réminiscences de tendresses, de rancœurs, où il se perd comme dans une forêt magicienne !
Partout, c'était très blanc autour de moi. Très blanc et très terrible. Une brume me frôla encore, « Maman ! maman ! » Elle n'était plus là. Il n'y avait plus là que le brouillard. Quelle démence de penser que ma mère était dans cette île, m'avait guetté, suivi? Je ne pus m'empêcher de rire de la sotte idée que j'avais eue. Et, nerveusement, je continuai de rire parce que je voyais, tout près, un morceau de brouillard, ébouriffé, qui ressemblait à la barbe du tlocteur Lecauchois, et parce que deux flocons de brume, encadrant une lueur du ciel, m'avaient fait penser aux favoris du comte d'Aprenève ! Et, — ceci, ce fut tout à fait curieux,
— je vis. sous le sourcil d'une plus noire nuée, un rond terne d'étoile, semblable au monocle de Fabien Liberge, semblable à l'œil de Baubô. Je ne m'inquiétai pas de ces hallucinations. Ce sont les ordinaires fantasmagories des ténèbres. J'avais traversé assez de hideurs réelles pour ne pas être alarmé d'une traîne de leurs reflets. Mais, tout de même, les brouillards, autour de moi, prenaient des airs humains, trop visibles. On peut admettre, en s'elfrayant, qu'on soit, peut-être, environné de fantômes, mais si les fantômes s'acharnent, se précisent, deviennent en effet comme s'ils étaient de la vie, une épouvante vous prend... ah! une épouvante, je vous le jure, tine épouvante! Et j'essayai de me dérober, par la fuite, par la fuite plus loin, à la camaraderie des spectres familiarisés.
C'était, partout, le blanc, le blanc profond, le blanc intense, le blanc qui cesse d'être blanc à force d'être l'accumulation de toutes les blancheurs. Et j'errais, l'àme et les bras ballants. Étais-je fou ? Étais-je ivre ? Pendant que je fuyais, je me sentais environné — dans les chimères des brumes — de tout le mal que j'avais surpris en l'humanité contemporaine, de tout le mal que j'avais constaté, ou espéré, en l'humanité ancienne, ou future, de tout le mal possible, —
qu'il m'eût été si doux, et si abominable, de trouver! Va, va, va, fuis! Ta fiancée est morte. La seule pureté de ta vie est morte. Tu as voulu voir les vers qui lui mangent la chair. Tu les as voulu voir. Tu les as vus. Va ! va ! Tu verras bien d'autres choses. L'humanité, pour te faire plaisir, imbécile, ne va pas cesser d'être voleuse, luxurieuse, meurtrière, et bête. Et, à cause que te fut attribuée la fonction d'être celui qui regarde entrer, sortir et rentrer, tu ne seras que le donneur de contremarques de l'universel péché moderne. Spectateur, tu souffres trop; acteur, tu souffres plus encore. Va-t'en donc, spectateur honteux de voir, acteur honteux d'agir. Ah! n'être ni le témoin, ni le criminel! Avoir en soi la délicieuse inconnaissance ! Je fuyais dans le brouillard blanc. Des spectres me suivaient encore. Ce n'étaient plus ma mère, le comte d'Aprenève, le docteur Lecauchois; ce n'était pas Ernan FerdoCj ni l'Allemande, ni l'Irlandais, ni toute la valetaille, ni Myrrhine elle-même, si blanche, si pure, avec la rondeur bleue et mouvante à l'aisselle; c'étaient des gens, parmi la brume universelle divisée, soudain, sous le vent, et figurée en formes humaines, c'étaient, coiffés de voiles de ténèbres claires, les manches prolongées en brumes et les tuniques perdues dans la nuit, beaucoup de gens
qui avaient l'air de me connaître, que je ne connaissais pas, que je reconnaissais! « N'attends pas de pitié, insulteur de ta mère ! » soufflaient des passages de nues. Niobé me reprochait maman; une Antigone, brume si légère qu'un souffle eût offensée, pleurait la mort de Myrrhine, et me la reprochait. Et voici que tout l'idéal antique, simple et auguste, suivait, en deuil blanc, mon désespoir d'avoir attenté à sa nouvelle ressemblance ! et, comme Caïn sous la malédiction de Jéhovah, je me précipitais dans la déception du rêve des âges et des races !
Et je n'en pouvais plus. Au milieu des ténèbres blanchâtres, qui prenaient des formes de rêves déçus, ou inachevés, je n'en pouvais plus... Et, suivi de brouillards, je continuais de fuir...
Nous arrivâmes, moi et eux, au bord de la crevasse écumeuse, — bon chien de garde du néant, — d'où ne remontent que les troncs de sapins recrachés par l'abîme. Vraiment, je pensai que ce que j'avais de mieux à faire , c'était de mourir. Vraiment, oui, mourir. A qui, ici bas, n'avais-je pas nui? A qui, ici-bas, ne nuirais-je point? Non seulement je n'avais pas l'entière joie de la beauté, de Tamour, du luxe, et du bien, mais, cette multiple joie, j'empêchais les autres de l'avoir! Mon stupide Amour de la perfection — était-il sincère?
— suspectait Tà-peu-près du sublime, et si j'eusse été le bon Dieu, j'aurais empêché le soleil de se lever, parce qu'il a des taches.
Pourtant, c'est si beau, le soleil levant!
Mais les abominables fantômes blancs de mes remords me suivaient à travers l'île vers le strict abîme d'où on ne remonte point; et il me semblait que j'avais, aux talons, la mouvante vermine de la plaie, — de la plaie près de Faisselle de Myrrhine,
— qui me harcelait, me conseillait de me ^hâter, d'être, vite, de la pourriture aussi! Et le gouffre écumait, gueule blanche, qui léchera peut-être...
Eh bien! pourquoi non? Pourquoi ne pas mourir? Je n'avais que du mal à subir, — que du mal à faire ! .Oh! en finir, en finir, tout de suite! Oh! l'espérance que mon àme ne serait pas dans la mort comme' une lampe investigatrice, s'éteindrait pour toujours...
— M'ssi !
~ Qui est là?
— Nyx.
— Nyx?
— Tu t'étonnes? Je ne t'ai pas quitté.
— Tu ne m'as pas quitté?
— Pas une minute.
— Gomment?
— Tu es curieux î
— Enfin, où étais-tu?
— Partout où tu étais. Et tu n'as pas fait de la main, un geste dont je n'aie été le petit doigt.
— J'ai laissé Nyx à Paris. Tu n'est pas ici. Nyx est resté à Paris. Tu es une hallucination.
— Il est bien évident que je ne suis pas ton petit domestique nègre. Je suis.
— Qui que tu sois, je t'échappe! Je vais me jeter...
— Dans ce gouffre?
— Oui.
— Non.
— Oui, te dis-je.
— Non.
— Pourquoi?
— Parce que nous sommes seuls, la solitude et nous. Tu serais capable d'un suicide où il y aurait du monde. C'est une espèce de duel, devant témoins. Contre qui? contre la vie. D'ailleurs, tu n'as pas le droit de te jeter dans ce trou.
— Je n'ai pas le droit?...
— Non.
— Pourquoi !
— A cause de Baubô. .
— A cause?...
— ... de Baubo. Est-ce que tu t'imagines qu'elle s'amuse, dans le puits, la Perspicacité noire, avec le lorgnon de Fabien Liberge pour
œil, Baubô, ma fiancée, Baubô, Téternelle regardeuse des trous de lumière qu'il y a dans Tombée et des trous d ombre qu'il y a dans la lumière? Elle attend les noces que je lui ai promises. La Nuit mâle épousera le Crapaud femelle. Mais Baubô ne se trouve encore que trop peu jolie. Chaque laideur que tu découvres lui ajoute un diamant noir, pustule nuptiale. Tu as déjà commencé de la parer. Elle ne se trouve pas assez belle. Elle ne juge pas qu'elle a assez de diamants-pustules pour égaler ma nuit d'étoiles noires ! Allons, allons, tu as encore d'autres rêves à ravaler! Quelle est celte paresse? et veux-tu que, le jour de notre éternel hymen, ma fiancée entre à l'église conjugale comme une pauvresse, sans joyaux?
l'IN DU TROISIEME CAHIER