‹ Le chercheur de taresChapitre 29 sur 34 · QUATRIEME CAHIER · texte numérisé non relu

QUATRIEME CAHIER

D'ARSÈNE CRAVACHE

Pour Céléno.

Je pensais souvent, 1res souvent, à cet homme. Je ne me rappelle pas nettement, et, même, je ne me rappelle pas du tout d'où me vint une telle préoccupation. Certainement, ce n'était pas chez Fabien Liberge, — où je hantais encore, — que j'avais entendu parler de lui... Ah! je me souviens. Un après-midi de dimanche, j'étais entré, par désœuvrement, dans un cirque; on n'y offrait pas le spectacle accoutumé; c'était un jour de concert symphonique. Je fus sur le point de me retirer. Je n'aimais pas beaucoup la musique, et j'en étais fort ignorant; j'avais entendu des quadrilles, dansé

sur des airs de valse. Je demeurai cependant, parce que la pluie battait les vitres de toutes les couleurs, autour du dernier étage. Il y eut un concerto pour grand orgue et orchestre. Le colossal édifice sonore remplissait tout le lointain de la salle! Je ne tardai pas à éprouver une émotion qui, jusqu'à ce jour, m'était restée inconnue. Des sons qui pleurent, des sons qui aiment, des sons qui espèrent, des sons qui adorent, sortaient immensément de Torgue tour à tour plaintif, désireur, passionné, désolé, fervent, éperdu comme une forêtéglise qui aurait en elle toute l'humanité! Et, en même temps, il me semblait que cette musique, oîi il y avait tout l'homme avec aussi toute la mer et tout le ciel, émanait de moi seul. Mon âme s'arrachait de moi et s'épandait en sonorités grandioses, universelles. Aux fauteuils, dans les loges, on applaudissait avec un enthousiasme qui se restreignait, qui ne laissait pas de faire penser à ces approbations retenues dont on félicite, dans une cathédrale, un illustre prédicateur. Un petit homme, de derrière l'orgue, s'avança entre les pupitres poliment secoués de coups d'archet, vers le public, et salua. Long, maigre, l'air chétif, cassé en deux par le salut qui se hâte, il avait des favoris grisonnants, — comme en ont certains avoués de province, — et je vis des yeux d'enfant tout bleus, sous des sour-

cils gris, en touffe drue. Mais il disparut tout de suite. On le rappelait encore. Mon voisin de droite dit à quelqu'un : « Il ne reviendra pas, il n'a pas le temps. Il faut qu'il aille donner sa leçon. » Sa leçon? Le musicien de cette ineffable musique donnait des leçons? à qui donc? à des anges? Mon voisin ajouta : « Il faut qu'il soit à l'institution des Jeunes Aveugles avant quatre heures et demie. » Ainsi, sur des pages à l'impression en relief, il enseignait les notes du solfège à des enfants aux yeux morts. Il devait aimer ces pauvres petits. Il leur rendait le monde par l'ouïe. Je ne voulus pas entendre la fin du concert. J'avais, tout à coup, subi, mystérieusement, — doucement et terriblement à la fois, — une initiation violatrice et jalouse. Je sortis. Longtemps je gardai, frémissant et prolongé jusqu'aux intimités de mon être, comme un écho de génie.

Je m'informai.

Un camarade, après m'avoir frappé sur l'épaule, pour m'obliger à m'asseoir, car il parlerait longtemps, me dit :

— Vois-tu, Gravache, sérieusement, puisque tu veux le savoir, le père Josias Stock, le père Stock, comme nous l'appelons en un respect familier, c'est quelqu'un qui ne ressemble à personne, c'est un homme qui est quelque chose de plus qu'un homme; et si Dieu le père ne l'invite pas à déjeuner une fois par semaine, c'est qu'il a peur de le compromettre en le mêlant à des chérubins qui

ont fait parler d'eux et à des archanges déconsidérés. Josias Stock est celui qui ignore que le mal existe et l'ombre ; comme il se couche de très bonne heure et qu'il ne s'éveille qu'après Faurore, il n'a jamais vu de ténèbres, ni dans le ciel, ni dans les âmes; il croit peut-être que la nuit est une calomnie. Mais, dès le matin, il trotte, il trotte, ;I trotte, l'air affairé, le collet de la jaquette relevé jusqu'aux oreilles; il va à son église, où il joue de l'orgue, il parle avec le cui é, salue les jeunes mariés, s'incline devant les parents en deuil, ne s'attarde point trop; il faut qu'il aille corriger les fautes d'harmonie d'un grand seigneur romain qui espère faire jouer une opérette sur le théâtre particulier de Sa Hautesse le Sultan; il faut qu'il aille expliquer la théorie des accords à ses élèves du Conservatoire de Courbevoie, car les Élus de cette ville l'ont nommé professeur supplémentaire, après lui avoir fait attendre pendant dix ans la médaille de première classe de l'orphéon municipal. Et il a aussi des leçons à donner à des demoiselles du monde qui hésitent entre Chopin et Schumann, parce qu'elles ne savent pas encore si le Russe ou l'Américain, avec qui elles flirtent pour le bon motil, — ou pour le mauvais, — préfère Schumann à Chopin, ou Chopin à Hervé.

— Mais Josias Stock est un martyr!

— Pas le moins du monde. Il est très content. Tu as vu de l'eau couler sur du marbre; le marbre s'en fiche, n'est-ce pas, de l'eau qui lui coule dessus? eh bien, Josias Stock ne sent pas plus l'ennui des nécessités que le marbre n'est importuné de l'eau qui coule. Il se dit que ses menus travaux, pas trop rétribués, assez bien cependant, lui vaudront, le soir, sa femme souriante sous le grand abat-jour de la suspension dans la salle à manger, et son fils bien portant, en belle humeur; et, surtout, de rue en rue, d'omnibus en omnibus, — pendant qu'il se hâte pour gagner sa vie, — il songe, il songe, il songe, plein de lui-même. Il y a ici-bas deux êtres si différents qu'ils en deviennent presque miraculeux de dissemblance, c'est Fabien Liberge et Josias Stock. Fabien Liberge a-t-il, n'importe où, — vaudeville ou revue, — insulté Josias Stock? c'est probable. S'il ne l'a pas fait, c'est regrettable. Et cela manque, à la honte de l'un (mais nous chercherons, ça ne doit pas lui manquer!) et à la gloire de l'autre. Le sûr, c'est que Fabien Liberge est précisément toute l'ironie excrémentielle d'un temps dont Josias Stock est l'ingénu et sacré idéal! et ils sont, dans notre édifice social, Josias, la mansarde illuminée, la nuit, d'une lampe qui regarde travailler, Fabien, les cabinets d'aisances, espèce de

cabinet particulier, très capitonné, où l'on soupe,

pour être drôle. Josias Stock n'a jamais su ce que k. c'est que d'être drôle. Il lui suffit d'être bon et gai fpavec des gens qui ont Tair content et qui ne sont

pas mauvais, et d'être sublime en ses rêves! et il

court de leçon en leçon.

— Pauvre, pauvre grand homme!

— Je te défends de le plaindre! car, partout, toujours, il porte en lui, même quand il enseigne les notes à des aveugles, et il porterait en lui, même s'il les enseignait à des sourds, toute l'universelle musique qui lui chante des consolations. De plus grand musicien que lui, il n'y en a pas eu, il n'y en a pas, il n'y en aura pas. Tu sais que, au siècle dernier, il y eut une fois cent vingt personnes portant le nom de Bach réunies autour de la même table? Eh bien! je crois que l'âme de Josias Stock ressemble à cette table. Tous les Bach s'y assemblent. Josias Stock sait, en musique, tout ce qu'il est possible d'apprendre et d'enseigner; mais, en même temps, ingénu improvisateur? comme le Walther des Maîtres Chanteurs, il invente ce qu'on n'a jamais su, et son inspiration est une Hébé qui verse à boire au vieux Sébastien !

— Il est épouvantable qu'aucune gloire?...

— Qui te dit qu'il en veut, de la gloire? Certes, il est aussi grand que les plus grands, avec une can-

deur par quoi il les surpasse tous. Mais qui te dit qu'il veut de la gloire? et qu'il ne lui suffit pas, pour être prodigieusement heureux, — malgré les leçons et les omnibus, -- d'être en paix avec sa conscience créatrice?

— Quoi! il est heureux!

— Oui.

— Heureux!

— Oui.

— Pourquoi?

— Je te Tai dit.

— Parce qu'il est sûr de son œuvre et la croit bonne?

— Oui.

— Ah! c'est possible, dis-je.

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