III
Et une paix se faisait en moi, à cause de l'idée qu'une àme d'artiste se trouvait en paix avec soimême. Ce suprême bonheur, ou plutôt cet unique bonheur : réaliser son propre idéal, et s'épanouir en cette réalisation hors de tout intérêt de lucre ou de gloire, était atteint par un vivant! Je pensais Souvent, très souvent, à Josias Stock...
— Assez curieux.
— Quoi? dis-je.
— ; Cette fantaisie que tu as d'apprendre à copier la musique, dit Nyx.
— Moi, j'apprends?...
— Tu sors de chez un copiste musical, je ne pense pas que tu lui aies apporté du travail. Tu n'es pas compositeur, ni chef d'orchestre.
— Ah! oui, je sors en effet de chez ce copiste. Et, c'est vrai, tu as raison, j'apprend à copier, «pame, je n'ai plus vingt ans. Bientôt, je me ferai vieux. Rosette ne sera pas toujours là pour me donner cinq louis de temps en temps. Je me munis d'un métier, qui pourrait me faire vivre, en cas de besoin.
— Bête !
— Qu'est-ce que tu dis?
— Je dis que tu es bête. Tu n'as jamais pu te débarrasser de cette manie de vouloir t'en faire accroire à toi-même. Si tu n'avais que les cinq louis hebdomadaires, pas toujours hebdomadaires, que te fait remettre Liberge, comment aurais-tu fondé ce journal, où, avec ton père pour rédacteur en chef, tu as, en moins d'un mois, déshonoré quatre ou cinq familles, réduit un colonel d'étatmajor au suicide, prouvé, clair comme le jour, qu'on avait eu tort de rétracter les dernières erreurs judiciaires, établi, sinon la culpabilité, du moins le démérite, en général, des innocents, et, tous les matins, sali deux ou trois noms, diminué deux ou trois œuvres, puis, tous les soirs, ri des dé-| sastres?
— Je n'ai rien à me reprocher ; j'ai agi, j'ai écrit dans l'intérêt de la société!
— Oui.
— En dénonçant des empoisonnements et des adultères...
— Oui.
— En signalant des trahisons...
— Oui.
— En déniaisant la sensibilité universelle à l'égard des faux innocents...
— Oui.
— En ravalant des gloires usurpées, en montrant la médiocrité de tant d'œuvres trop admirées...
— Oui, oui!
— J'ai fait acte d'honnête homme !
— Tu as fait acte de gredin.
— Moi!
— Saint-Vincent de Paul, peut-être? Et, d'avoir fait acte de gredin, tu es très heureux (avec quel désespoir cependant!), puisque, grâce à cet acte, tu as pu constater en toi-même la hideur qui t'attire et t'épouvante. Tu n'es pas le chercheur du vrai, tu es le chercheur du sale ; s'il arrive que la saleté soit la vérité, tu n'en es pas plus excusable, et ce n'est pas de ta faute si tu as eu, par hasard, raison. Tu n'es pas l'observateur des âmes, tu en es le mouchard. Tu ne conquiers pas la réalité, tu
filoutes la probabilité du mal! et — au lieu d'être un leveurde sombres étendards menaçants, comme Juvénal, Agrippa d'Aubigné, ou lïugo, — tu faU les mouchoirs où la médisance de tous les concierges s'est déjà mouchée. Mais, laissons cela. Nous reviendrons là-dessus, quelque jour, au bord du trou où nous attend Baubô, ma chère Baubô que tu pares de superbes pierreries sombres; au bord- du trou qui, sans en avoir Tair, est si profond, qu'il ne saurait y avoir, plus bas, aucun autre trou! En attendant, tu as de l'argent.
— Non !
— Mais si, tu as changé toutes les pièces de tous les pays que tu as volées dans les caves d'Ernan Ferdoc.
— Il ne me reste plus rien de la monnaie.
— C'est exact. Mais il te reste trois pierres précieuses tombées du plafond.
— Oh! des pierres fausses, sans doute.
— Tu les as fait estimer.
— Par désoeuvrement, un jour que je passais devant un orfèvre célèbre.
— Le rubis vaut dix mille francs, la topaze en vaut vingt mille, et le saphir, qui est énorme, en vaut cent mille.
— On perdrait beaucoup si on voulait les vendre !
— Il y a autre chose...
— Tais-toi!
— Pourquoi te caches-tu, à toi-même, tes infamies? C'est comme si un chercheur de trésors refusait les trésors trouvés dans son propre champ. Il y a la bague...
— Assez! ■
— Que tu as prise à Myrrhine, sur le lit de Tauberge, de la main droite, tandis que de la main gauche tu écartais le drap virginal pour voir la tache de la mort.
— Assez! assez !
— Que tu as tort de t'imposer silence ! Tu te constates, donc, tu te réjouis. Et puisque tu as de l'argent, tu apprends à copier la musique, pour...
— Pour?
'jL — Pour épier Josias Stock, misérable! Pour entrer chez lui ! pour surprendre l'ignominie de sa pureté, l'envers de sa paix et de son génie!
— Menteur!
— Soit. Mais je ne veux pas, je ne veux pas t'entendre. Qui est-ce qui t'a interrogé? Qu'est-ce que tu fais là? Tais-toi, où je te tue !
— Eh! lâche ton cou. Tu ne vas pas t'étrangler toi-même, je suppose, — pas encore, du moins.
Ce n'était pas le petit Nyx. Le vrai Nyx, le négrillon, fils du grand nègre de l'antichambre de
4f)4 LE CHERCHEUR DE TARES ,
Courances, et de Da, ma bonne, était en prison à la Petite-Roquette, pour avoir volé des souliers à un étalage. De la Petite-Roquette, il irait sans doute à la Grande. On verrait tomber, un matin, la petite tête noire! Non, celui qui me parlait, c'était le faux Nyx, le Nyx qui n'existait pas...
Josias Stock me fit remarquer que je lui demandais une bien médiocre rétribution, par page, pour la copie des parties d'orchestre. « Mais vous savez sans doute que l'œuvre est très considérable (c'est par le volume, mon jeune ami, que je veux dire), et vous avez peut-être une très grande rapidité de main? — En effet, monsieur, dis-je. — A la bonne heure. J'accepte donc vos conditions. Mais je dois vous dire une chose. Il faudra travailler chez moi. Chez moi. Pas chez vous. C'est une manie. Je suis vieux. J'ai des manies. Je n'aime pars que mes ouvrages manuscrits sortent de la maison où je
les ai écrits. Il me semble qu'ils seraient moins de moi, en revenant de chez les autres. 'Il y a, là, un petit cabinet. Il n'est pas grand, mais il n'est pas triste. On voit le Luxembourg. Vous vous mettrez dans ce cabinet et vous copierez. Ça ne vous gênera pas que je joue de Tharmonium, quelquefois, dans la chambre à côté de vous? non? tant mieux. Et pour que votre travail s'achève plus vite, vous déjeunerez avec nous. Comme ça, vous perdrez moins de temps. » Je passai plusieurs jours, presque tout entiers, dans l'appartement de Josias Stock. Je m'y sentais heureux, tant on y était tranquille. Les bruits de la ville ne parvenaient que très atténués, et comme dispersés en murmurant silence, à ce cinquième étage où tout était propre, rangé, net, clair, comme dans un rêve de maison hollandaise, et, quelquefois, cet appartement, où chaque chose était à sa place avec je ne sais quoi de religieux dans le soin qu'elle fût là et l'impossibilité qu'elle fut ailleurs, me faisait penser à un petit temple protestant, en province, très bien tenu. Mais le prêtre en était affable, doux, gai, plaisantait volontiers, riait à sa femme, à son fils, contait des histoires; durant le repas, j'admirais dans les yeux heureux de ce grand homme la félicité parfaite d'un auguste génie puéril, beau comme une conscience divine, que rien n'alarme.
Une fois, dans le petit cabinet d'où l'on voit le Luxembourg, je m'interrompis de copier. J'écoutais. Bien des fois j'avais entendu Josias Stock, aux heures de la journée où ses leçons ne le retenaient pas au dehors, improviser sur l'harmonium. Jamais une telle sublimité d'invention, une telle richesse de science ne m'avait enchanté, épouvanté, rendu pareil à quelqu'un qui va s'agenouiller devant un miracle, et — mon camarade, certes, avait eu raison — jamais un plus merveilleux, un plus sûr, un plus simple, un plus surhumain dompteur d'âmes par le son, par la pensée devenue sonorité, n'avait chanté pour les âmes! Je béais d'extase, et des ombres sortaient de moi...
Il cessa de jouer tout à coup, et j'eus, à cause de l'interruption de la mélodie, l'impression d'un câble d'or qui se serait rompu, — d'un câble d'or vivant comme un déroulement de cœur.
J'écoutais.
Plus rien.
Si, un bruit sourd, •comme d'une note d'orgue, très profonde, ou d'une poitrine angoissée, puis, brutal, déchirant, un sanglot! Que se passait-il ! Je me jetais vers la porte. Je l'ouvris. Josias Stock était debout. Il ne me voyait pas. Il me tournait le dos, une main pleine de papiers déchirés, l'autre main sur le clavier ; et ses deux mains tremblaient
408 LE CHERGHEUÎl DE TARES
de peur, ou de rage. Je m'approchai sans bruit. Je le vis dans la glace. Il était effroyablement pâle, — comme s'il eût considéré la mort. Et il mordait ses lèvres de dents acharnées, et des larmes coulaient, une à une, par sursaut, de ses yeux agrandis par l'horreur. Jamais, sans doute, sur une face de damné, ne grimaça un plus sinistre, un plus irrémédiable désespoir! Et, sa tête se baissant soudain, — on aurait dit qu'on l'avait coupée, — et retenue entre ses paumes secouées, Josias Stock sanglota : « Impossible ! impossible ! La beauté, ici-bas, c'est impossible. On croit la suivre, la saisir, la tenir, non, elle fuit, elle fuit, elle n'est plus là, elle n'y a jamais été. Tous, nous tous, les meilleurs, les plus grands, les plus purs, les. plus hauts, — des impuissants! Et, plutôt que de souffrir ainsi, mieux vaut mourir, mourir, mourir, tout de suite, mourir! »