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CINQUIÈME CAHIER

D'ARSÈNE CRAVACHE

Pour Mérope.

En haillons, le nez violacé d'un lupus, ce vieux — la fusillade crépitait, intermittente — arriva, en se traînant, derrière la barricade, et dit :

— Est-ce qu'on a besoin de moi? J'ai été de toutes les émeutes. Gomme je suis vieux, j'ai même connu M. Thiers, qui s'habillait en garde national pour le plaisir de tirer sur le monde. Il était si petit qu'il était obligé d'acheter son uniforme chez les marchands de joujoux, et il tirait avec un tout petit fusil. Ça ne fait rien, il tirait. Il tirait mal, parce qu'il ne pouvait pas viser très haut. Il tuait tout de même ; on souffrait plus

longtemps, voilà tout. Et, quand il avait été vainqueur, on lui mettait dessous un plus haut piédestal ! Il ressemblait à une puce de Napoléon, sur la pyramide d'Egypte.

Je répondis à ce vieux :

— Veux-tu deux sous ? On n'a pas besoin de toi. Nous sommes ici pour vaincre ou pour mourir.

— Pour vaincre? dit-il. Ça, vous n'en pensez pas un mot. Il y a. au commencement de la rue de Rivoli, quatre canons et six mitrailleuses braqués ; votre barricade est faite d'un cheval crevé d'omnibus, des pavés qu'on a arrachés dans la cour de l'hôtel du Louvre et de deux ou trois kiosques de journaux ; les kiosques, je m'y connais (j'ai vendu des journaux), ne peuvent pas tenir^contre les canous. Vous êtes fichus.

— Eh ! bien, nous mourrons!

— Ça, vous ne le pensez pas non plus. Non. vous n'êtes pas du tout convaincus que vous mourrez. Dans les plus grosses bagarres, où on tue tout le monde, il y a toujours quelqu'un qui n'est pas tué. Sans ça , comment saurait-on que tout le monde est mort? par les vainqueurs? on ne les croirait pas. En réalité, chacun espère bien qu'il survivra, ne fût-ce que pour annoncer la glorieuse défaite.

Que s'était-il passé? Qu'arrivait-il? Devenais-je

fou ? Ce que j'éprouvais était-il un commencement de démence ?

Depuis un temps, il me semblait que les personnes, en me parlant, tenaient justement les propos que j'eusse tenus moi-même, si j'avais parlé le premier; toutes les voix étaient comme un écho, déjà, des paroles que j'allais dire.

Quoi ! n'étais-je pas exceptionnel? Est-ce que mon abominable instinct de chercher — sans profit

— la laideur dans le beau, le mal dans le bien, n'était qu'un misérable accident, en moi, de l'universelle humanité ? et tous ces vivants vivaient-ils, comme moi même, — pareils à des chiens iïaireurs,

— en l'aspiration de la puanteur qu'il y a au derrière de l'idéal?

Je dis au vieux :

— Allez vous-en, allez-vous-en.

— Deux sous, ce n'est pas assez, donne-moi cinq francs ?

— Pourquoi veux-tu cinq francs?

— Pour boire. Pour boire des choses qui ne rendent pas méchant. Tu ne sais pas la différence, toi qui n'a jamais bu que du vin cacheté ou des eaux-de-vie de grandes marques : il y a l'alcool très cher, qui rend gai, c'est-à-dire bon ; il y a l'alcool pas cher, qui rend triste, c'est-à-dire féroce. Chaque fois qu'on guillotine un homme place de la

Roquette, on devrait guillotiner, en même temps, tous les mastros qui, depuis dix ans, lui ont servi du vol, du dol, du viol et du meurtre, par petits verres. Le sang en déborderait, des petits verres, si Ton y versait seulement la moitié du demi-quart du sang que leur contenu fit couler. Donne-moi cent sous. Avec ça, je boirai du bon, et je reviendrai peut-être ici, mourir avec vous, pour de vrai, — ivre comme un héros !

Le vieillard s'en alla. Je me tournai vers Firmin Lope, que j'avais suivi à la barricade, en sortant de la crémerie de la rue des Filles-Dieu, oii nous avions déjeuné ensemble. Nous nous rencontrions souvent dans cette crémerie; nous causions; il faisait des vers, il s'occupait de politique, il écrivait dans les journaux révolutionnaires; il parlait fort bien, avec enthousiasme. Il semblait plein de foi en l'avènement de la démocratie. Je l'estimais, je l'admirais. Je l'avais suivi en silence, peut-être sans qu'il s'aperçût que je le suivais.

Assis à même les pavés, à croppetons, des journaux sur les genoux, il lisait rapidement les articles, une cigarette aux lèvres; à sa droite quatre fédérés, quatre fédérés à sa gauche, visaient, tiraient, quelquefois.

C'était un homme de trente-cinq ans environ. Il avait un visage aimable, au front point trop vaste.

aux lèvres grasses, bonnes, sous des cheveux roux un peu trop torsionnés, à vrai dire, en nrtèches dures, comme par le mécontentement de la pensée.

Il me dit :

— Ah ! c'est vous?

— Oui, dis-je.

— Vous êtes tout de même un drôle de corps. Qu'est-ce que vous faites ici ? Ça ne vous regarde pas, la Révolution. Vous n'êtes pas un traître ?

— Non.

— Alors, pis?...

— Oui, dis-je.

— En effet, j'ai deviné, ou à peu près, en eau- * sant avec vous. Le regardeur des désastres, l'impartial témoin des catastrophes, le touriste intellectuel des cataclysmes ; votre joie, c'est de trouver

le petit caillou qui a fait tomber dans la haine, dans la couardise, dans le spleen, l'amour, l'héroïsme, la joie.

— Je m'y déchire, à ce caillou I criai-je.

— Sans doute, dit Firmin Lope en éclatant de rire ; vous vous y déchirez comme à un angle qu'émoussèrent à force de supplices les éternels martyrs; et vous vous plaignez de ce qu'ils laissèrent d'aigu à la pointe ! Groye^z que les angles tout neufs entrent mieux dans la chair ; votre curiosité

n'est pas dépourvue de sybaritisme. Vous vous jetez dans l'Etna, après Empédocle, pour, en tombant sur lui, vous faire moins de mal.

•Je le resrardai.

4 — Et vous, monsieur Firmin Lope, quel homme

êtes-vous?

— Oh ! moi...

— Oui.

— Moi, c'est très compliqué, pour tout le monde, bien que, à mes yeux, ça paraisse très simple... et, tenez, puisque nous avons le temps...

— Le temps?

— Oui. On ne tire plus. Les lignards font la soupe. La vraie attaque ne commencera que dans une heure ou deux. Nous avons le temps de causer. Citoyens, continua Firmin Lope, en se tournant vers les fédérés qui, à genoux, le flingot à l'épaule, visaient entre les embrasures de la barricade; citoyens, vous pouvez aller déjeuner, là, chez le marchand de vin du coin. C'est un ami. Allez. Quand il sera nécessaire que vous soyez ici, je tirerai trois coups de revolver. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous ne reviendrez que pour mourir.

— Nous reviendrons, dit un vieux à la longue barbe grise.

— Déjeunez bien.

Les fédérés s'éloignèrent.

LE GHERGIIEUjl DE TARES 417

— Ils reviendront? dis-je.

— Sûrement.

— Pour mourir?

— Oui.

Nous étions seuls, à présent, Firmin Lope et moi, derrière la petite barricade.

— Et vous, dis-je, vous vous ferez tuer comme eux?

— Comme eux.

— Vous êtes sublime I

— Non... je ne sais pas... je ne crois pas...

— Alors?

— C'est une idée que j'ai.

— Une idée absurde. Aucune résistance, en Tétat actuel des choses, ne saurait aboutir qu'à un plus horrible massacre. Et vous pouvez fuir! vous pouvez aller chez le marchand de vin et fuir avec vos camarades !

— Oui. Je le peux.

— Faites !

— Pourquoi?

Il me regarda de tout près, dans les yeux,

— Je vais vous expliquer. Je suis un mouchard, oui, un mouchard. Ça m'amuse, si près de mourir, de vous dire ça, à vous que, je le sens, l'ordure amuse. Parfaitement, un mouchard. Vous en dou-

tez ? Fouillez dans la poche gauche de mon pantalon; j'ai déjà une balle dans le bras de ce côté-là ; vous trouverez la carte de la préfecture de police. Enfin, un mouchard, oui.

— Et vous allez vous faire tuer?

— N'en doutez pas. mon cher monsieur.

Une autre cigarette allumée à la cendre rose et grise d'un bout de cigarette. Firmin Lope reprit :

-■• Me faire tuer. Moi, mouchard. Me faire tuer. Tu ne sais pas qui a averti, dès hier, Tétatmajor de l'armée versaillaise du projet qu'on avait de bâtir, ici, la barricade où nous sommes? C'est moi. Et je vais crever sur ce tas de pavés, que j'ai dénoncé,

— Absurde!

— Logique ! étant donné l'état d'esprit extraordinairement chimérique et pratique à la fois où Thomme est placé par la guerre civile; la seule

guerre admissible cependant; car voilà une sotte idée de vouloir tuer des gens si lointains qu'ils ne purent jamais vous faire ni bien ni mal; et il n'y a de raisonnables guerres, en vérité, si féroces qu'elles soient, que les guerres en la même cité, comme il n'y a de haines concevables que les haines de famille. Je reprends. Il est logique que je sois, en même temps, un agent du service politique et un héros révolutionnaire. L'un n'empêche pas l'autre. Je vais t'expliquer pourquoi. Tu connais cette tragédie : Horace, ou cet opéra : les lloraces? c'est des grands hommes, n'est-ce pas, tous ces bonshommes-là? ils ont l'air d'avoir posé pour Corneille dans l'atelier de Michel-Ange. Et, pour ce qui est de leurs filles ou de leurs femmes, les gens qui aiment à dormir au lit peuvent les préférer, sans crainte des chatouilles nocturnes. Eh! bien, remarque-le, ces Romains, ces Romaines, ces durs guerriers, ces matrones, c'est tout de même des espions; Rome moucharde Albe. Est-ce que tu t'imagines que Camille n'aurait pas « mangé le iporceau » si elle avait pu révéler à son Curiace le coup que lui réservait Horace? Passons au déluge — de sang. Après Mirabeau qui baise la main de la Reine, Danton (c'est Hugo qui le lui fait dire), Danton vend son ventre. Soyons modernes, ou à peu près. Ignores-tu (donne-moi du feu!) que l'auguste

et magnanime Enfermé (celui qui, trente années durant, ne vit le jour du c'el qu'à travers des barreaux de pistole) fut suspecté d'avoir fait arrêter ses compagnons ? et Barbés refusa la main à Blanqui. Ne porte jamais aucun jugement sur les responsabilités dans les guerres civiles. On ne peut pas savoir ce qui continue à unir ceux qui viennent d'être désunis, — ni ce qui désunissait déjà ceux qui semblaient devoir rester unis. Il est impossible de ne pas avoir été mari et femme, même après le divorce. Toute collectivité humaine est un persistant coït qui ne se disjoint pas sans des caresses, ou des morsures, qui se rapprocljent; et toute trahison est une brouille, peut-être un raccommodement. On ne se sépare jamais, tout à fait, de camarades avec qui on avait l'habitude de prendre des bocks. Qu'ils reviennent du bagne uu qu'ils aillent à la police, c'est tout de même les copains qui s'asseyaient, là, à cette place, dans le sous-sol de la brasserie; et, déshonorés ou pas déshonorés, ils n'ont pas cessé déjouer le manillon, quand il ne fallait pas! Les sous-sols, c'est profond, et augurai. On était des amis, on criait les mêmes gloires, on crachait les mêmes injures, on embrassait dans le cou les mêmes femmes... Puis, ça s'est cassé! Tout s'est cassé! Non, pas tout. Et on se retrouvera dans la fosse commune, sous-sol aussi.

— Mais, VOUS? dis-je...

— Oh! moi, dit Firmin Lope, je pense que j'ai été un peu différent de beaucoup d'autres, par plus d'ignominie. Et j'éprouve je ne sais quel abominable plaisir, au moment de ne plus vivre (c'est comme une joie de sinistre agonie sadique), à me révéler tel que je suis en effet, ou tel que je crois que je suis. Car qui donc se connaît? Je suis peut-être un honnête homme? non, tout de même, je ne le pense pas. Tu vas savoir l'histoire d'un misérable, pas mauvais, au fond.

J'écoutais, ébloui de noir, il dit :

— Au surplus, le plus malheureux de nous deux, ce n'est pas moi... c'est...

— C'est moi! moi! moi! criai-je.

— Oui, toi.

11 poursuivit :

— Je suis le fils d'un vétérinaire de Béziers qui m'envoya à Paris pour réclamer dix-huit cents francs à un droguiste de la rue Turbigo. Le droguiste paya. Je mangeai les dix-huit cents francs dans les cabarets des Halles. Le droguiste, à qui j'avais donné un faux reçu, porta plainte; mon père me maudit, et dénué de toutes ressources, je jugeai le moment opportun pour faire de la littérature. J'en fis. Gomme j'ignorais éperdument la syntaxe et l'or-

thographe, je ne tardai pas à conquérir une certaine notoriété, et même une manière de prépondérance, parmi ceux qui, sachant un peu — oh! si peu! — l'orthographe et la syntaxe, se sentirent flattés que quelqu'un les sût moins qu'eux; je fus leur chef, étant le plus indigne. Mais j'étais malin. Un Méridional! Je causais quelquefois avec un très vieux revendeur de livres, qui avait son échoppe à côté de l'étroite boutique d'un Auvergnat marchand de charbons. Le marchand de bouquins — je l'observais — regardait avec des yeux mouillés de luxure les petits trottins qui passent et qui trottent jusqu'à la jarretière au-dessus du genou. Je compris l'âme de cette crapule! et je n'eus pas beaucoup de peine à lui persuader qu'il ferait bien (bénéfice sûr!) d'imprimer une brochure intitulée : Ces Petites du Pays Latin, où seraient racontées les mœurs des personnes qui lèvent la jambe dans les bals publics, et donnerait leurs adresses, non sans indiquer leurs heures de réception, la nuit! Cet excellent bouquiniste gagna quatre mille francs avec la brochure, me donna douze louis, et un pardessus au collet de fourrure, grâce auquel je fus fort bien accueilli par Gambetta, qui aimait les gens du Nord, ceux surtout qui avaient l'accent méridional. Je devi-ns, avec cet admirable et généreux et simple Emmanuel Durand, qui était, peut-être, le plus honnête homme de

notre génération, le collaborateur d'un journal qui avait toujours raison, puisque, toujours, il donnait t-ort à TOut le monde. On me payait? Oui. Pas assez, je crevais de faim. Voilà (ça dépend des natures), il y a des gens qui peuvent crever de faim, et rester irréprochables. Moi, j'avais une maîtresse sans jupe ni bas, qui s'était fait faire un enfant par le blanchisseur, une fois que celui-ci, pas payé, s'assurait du linge; et j'avais des pantalons effilochés qui, quand on marche, pleurent dans la boue des frang<*s de misère ! Alors, une fois, quelqu'un me dit... Non, je mens! je mens! je mens! Personne n'est rien venu me dire, c'est moi, moi-même, qui, sans aucun avertissement, sans aucun conseil, ai fait, un matin, passer ma carte, — oui, ma carte, avec mon nom, — au préfet de police ; c'est moi qui ai dit.au préfet de police : « Vous pensez bien, | monsieur, que sous aucun prétexte je ne voudrais nuire à mes coreligionnaires politiques. Je crois qu'ils s'égarent : je le leur ai dit souvent. Si vous avez pris la peine de jeter les yeux sur mes derniers articles, vous savez combien je lève haut le drapeau de la démocratie; mais en même temps je réprouve toutes les outrances. Je pense que mes meilleurs camarades ont besoin d'être maintenus dans le sentiende la raison, par le reproche attentif du plus ancien^ du meilleur, du plus insoupçonné d'entre

eux. » Le préfet m'alloua cent francs par semaine, et des frais de représentation; les frais de représentation, c'étaient les bocks au Rat Mort; je ne tardai pas à être suspecté parce que je payais toujours les consommations. Enfin, mal vu. D'autre part, on me menaçait, à la préfecture, de me réduire à soixante francs par semaine, si je n'attirais pas, par quelque coup d'éclat, la confiance. Alors, je publiai un roman très littéraire. Ah! oui, vraiment, très littéraire. Il s'appelait : Paranzella! Paranzella, c'était le nom d'une jeune fille napolitaine qui marchait en un rhythme de balancelle ouvrant sa voile. Cette métaphore, en quatre cents pages, n'émut point l'âme universelle; sûr désormais de n'avoir aucun talent, sûr de n'être capable d'aucun effort généreux, — à peine susceptible de servir de secrétaire à Fabien Liberge, — je me résignai à l'acceptation de mes fonctions basses. Cependant s'exaspérait en moi la gloriole de l'éloquence, et jamais je ne fus plus magnanimement grandiloque, dans les réunions publiques, que lorsque j'étais sûr que les sergents prendraient au collet, à la sortie, ceux que mon génie avait enthousiasmés! Mais on se lasse de tout, — même de la gloire, même de la honte. Voici que j'en ai assez, de faire le mal pour vivre mal. Vraiment, ça vaudrait mieux que du pain, si peu de pain, le Bien, ou le beau Rêve. Tant pis

pour ceux qui firent le mauvais choix; il n'y a rien de plus délicieux que d'être assez puéril pour s'émerveiller d'un papillon blanc qui tremble, ou de la Marseillaise qui gueule! Je n'aime plus les papillons, ni les Marseillaise. Et il vaut mieux que je meure en celte journée où j'ai accompli, du moins, mon devoir de traître. Je ne dois rien à l'administration. Je n'ai pas reçu d'avances. Je suis payé jusqu'au crépuscule seulement. Même, si je mourais après la pénombre, l'administration me redevrait quelques sous. Mais non, je mourrai à la. fin, tout juste, de ma semaine. Ah! ahl regarde! voici qu'ils remuent, là-bas, oui, là-bas, en face de nous. Va-t'en.

— Non.

— Tu n'as pas peur?

— Si.

— Eh! bien, en ce cas?...

— Non. Ça me fait plaisir de constater la peur en moi. Si je m'éloignais, je n'aurais plus peur; alors, je n'aurais plus de plaisir.

— Écoute, dit-il.

C'était la fusillade.

— Appelle tes hommes, dis-je.

Car la bataille allait recommencer.

— Bah! bah! qu'ils continuent de boire! Et, toi, va-t-en.

— Oui,dis-je,enletremblementenrmd'unhomme qui n'est pas un guerrier. Mais vous, Firmin Lope?

— Oh ! moi, j'ai deux devoirs à remplir : celui de désigner par ma présence la barricade qui ne peut pas tenir, et celui de défendre, contre les lignards, le drapeau rouge qui me fut confié; je remplirai mes deux devoirs. C'est une manie que j'ai, d'être doublement honnête, et ignoble, en mourant.

— Firmin Lope !

— Quoi?

— Fuis.

— Non.

— Fuis avec moi.

— - Non.

— Firmin Lope, entends-moi!

— Que veux-tu me dire ?

— La mort ne te lavera pas de la trahison. Seule, la vie active, la vie violente, la vie généreuse te rachètera de tes fautes.

— Tu crois ça?

— Viens.

— Je te dis de venir.

— Fiche-moi la paix ! Et tiens, avant de t'en aller (baisse la tête, imbécile, les balles passent!), rends-moi un service. Comme je ne peux pas mettre la main, à cause de la balle que j'ai dans

le bras, dans la poche gauche de mon pantalon...

— Après?

— Prends la carte.

— Je l'ai.

— Tu ne confonds pas avec quelque contremarque qu'on m'aurait donnée dans un théâtre?

— Mais non. Mais non. Il y a écrit dessus...

— Il y a, écrit?...

— Préfecture de police.

— Bien, c'est ça, préfecture de police.

J'étais un peu pressé, à cause de la fusillade, plus nourrie, qui venait du bout de la rue de Rivoli. Firmin Lope me dit :

— As-tu une épingle?

— J'en ai une au petit bouquet de violettes qui est à la boutonnière de mon habit.

— Ote le petit bouquet.

— Je l'ai ôté.

— Tu tiens la carte?

— Je la tiens.

— Prends l'épingle.

— Pourquoi?

— Fixe la carte, avec l'épingle, au revers de ma redingote.

— Oui.

— C'est fait?

r — C'est fait.

— A présent, va-t-en ! va-t-en! veux-tu t'en aller, porc flaireur du vomissement des agonies, corbeau plus pourri et plus puant toi-même que les charognes où tu te plais!

Il me sembla qu'il y avait quelqu'un de ressemblant à un prophète justicier dans ce gredin qui allait se faire tuer. J'eus peur. Je m'éloignai. Je m'éloignai... Une triple fusillade, sans m'atteindre, m'obligea à me retourner curieusement. Je vis. sur le haut de la barricade, Firmin Lope, seul, debout, accepter toute la multiple mort ! et il tomba. Peutêtre une balle avait-elle traversé, à travers la carte infâme, ce cœur...

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