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SIXIEME CAHIER

D'ARSENE CRAVACHE

Pour Aster ope.

J'étais le plus misérable des hommes, comme j'en étais, sans doute, le plus abject. Je me promenais dans la désolation que je m'étais faite, ainsi que quelqu'un n'aspirerait, accumulée, que la puanteur infectieuse de sa propre haleine. Avais-je, en effet, trouvé tant de hideurs dans l'amour, dans la gloire guerrière, dans l'opulence, dans l'héroïsme, et, dans l'art, tant de tristesse ? je ne sais pas. Ce que j'avais cru être la vérité n'était peut-être que l'illusoire, — oh! diaboliquement illusoire, — émanation, reflétée, de ma pr)pre àme ; c'était en moi seuK peut-être, qu'étaient toutes les Tares. Eh 1 quoil

étais-je le vivant microcosme de la bassesse universelle? Pourtant, mes élans vers le beau et le bien étaient ardents, et ingénus. J'avais même, à tout propos, de bonnes fois presque puériles ; on aurait pu me distraire d'un spectacle, fùt-il horrible, par le signe d'un doigt vers une naïve imagerie au mur. Oui, j'étais « idéaliste », comme on dit, jusqu'à la romance! puis, tout à coup, par je ne sais quelle mystérieuse action, l'essor se cassait; et, d'où que je fusse, je tombais au pataugement dans la boue, museau chercheur, pattes prenantes. Icare dégringolé en scarabot. Je ne pense pas que de telles distances, de haut en bas, aient jamais été mesurées par une chute humaine. Si l'on devait ajouter foi à la théorie des intellectualités et des sensualités héréditaires, je m'expliquerais peut-être ce que je suis par la revivance, en moi, de ma mère si futilement tendre et exquise, de ma mère, de ma maman toute en soie, toujours douce, et un peu naïve, qui croyait tout ce qu'on lui disait et tout ce qu'elle disait, jeune reine un peu malade des Contes, qui s'intéresse aux contes mêmes qu'elle invente; et par la saleté, continuée en moi, de mon père, de Fabien Liberge, de Fabien Gravache, qui, si le lointain avenir est juste, — et on peut affirmer qu'il le sera, puisque personne ne saurait dire le contraire — demeurera comme le plus abominable,

c'est-à-dire comme le plus parfait exemplaire de ceux qui ont dit non à la Beauté. Et j'ai eu, bébé, aux lèvres, l'extase mouillée d'un ravissement candide et la bave d'un ricanement. Je les avalai, et ça fit mon âme, bébête jusqu'à Berquin, et curieuse jusqu'au marquis de Sade. Mais voici que l'orgueil, — non, l'imbécile vanité qui est en moi, — me porte à m'en faire accroire ! Eh ! pauvre homme, tu n'es pas exceptionnel du tout. Tous les hommes sont à la fois le Paul de Paul et Virginie et le Morancé à^ Justine; et, seul, Trimaicion est singulier. Mais, rare ou non, je souffrais épouvautablement parmi les spectres évoqués de la vilenie de tout; je ressortais de mes effroyables fouilles avec des glûments de limaces acharnés à tous mes membres ; j'étais vêtu de mon cauchemar réalisé, purulent. En même temps, vieillissante, ma face devenait étrange, et, si je la regardais dans un miroir, m'effarait. Sous mes cheveux qui commençaient à grisonner d'un gris encore roux, mon front se crispait de toutes petites rides, et, dans une peau couleur de terre ocreuse, couleur de bile, ma bouche n'avait pas du tout de couleur. Soudain, si je pensais à l'une de ces laideurs qui m'allumaient d'-m rut incomparable, toute ma face s'allongeait proéminente, comme en forme de cul de poule, ou de museau flaireur. Mon visage, en ces moments-là, éveillait.

je Tavoue, Tidée d'une bête dont l'appareil aspiratoire et dégustatoire aurait la faculté de s'allonger, en manière de tentacule. Puis, l'avancement, très vite, se renforçait, comme chez une pieuvre qui se reforme en boule. Mais je voyais, dans la glace, pieu- • rer mes pauvres petits yeux rouges. Et Ton ne peut pas imaginer combien j'éprouvais, envers moi, de i mépris, et de pitié. Oui, de pitié, véritablement. Je ne pouvais pas m'empècher, si affreux que je fusse, de me prendre en pitié. J'essayai de me « distraire », comme on dit. Fabien Liberge. à l'agonie, m'avait fait remettre quelques titres de rente par Rosette, qui en avait gardé la moitié; je n'étais pas sans ressources. Je voyageai, j'eus des maîtresses, j'achetai de beaux livres, j'assistai aux nobles drames, j'éoutai les belles musiques, je mangeai des mets rares, je bus des vins délicats. Toujours, une seousse d'enthousiasme m'emportait! et me lâchait. Le même cassement de reins, de plus ou moins haut. Je remarquais l'horrible lit dur et sale des auberges, le vinaigre de Bully, vraiment trop révélateur, des filles, les marges des plus rares volumes, rognées par les plus illustres relieurs, la mauvaise rime qu'il y a au cinquième acte de Ruy Blas, la fausse note du cor dans la Symphonie pastorale^ et l'huître mauvaise de la bonne douzaine, et la goutte de raisin sec dans un verre

de Chàteau-Yquem. Je n'étais dégoûté d'aucune chose, en soi; j'étais écœuré du dégoût que je trouvais en toute chose. J'étais le Délicat déplorablement malheureux ; je traînais par la vie le désastre de la perpétuelle désillusion. J'étais si triste, — surtout les matins, quand allait recommencer la vie,

— j'étais si triste, à la pensée que j'allais encore, aujourd'hui, comme hier, comme avant-hier, chercher une cause de tristesse en tout ce qr.eje verrais déjeune, de beau, de bon, de clair, si triste que le besoin de ne jamais plus rien voir entra peu à peu dans moi. En même temps, il commençait de me sembler que ma disparition serait un bonheur général, puisque, avec moi, cesserait d'exister celui de qui la déception désabuse ! Et la pensée du suicide, visiteuse d'abord importune, mais bientôt aimable,

— oui, très aimable dès qu'elle devient familière, sans façon, comme qui dirait, — ne me quitta plus. Chose assez curieuse :. la mort volontaire ne m'apparaissait pas, — comme il eût semblé qu'il en aurait dû être, étant donnée ma nature plutôt en dessous, — sous les espèces du poison sournois, ou de l'asphyxie dans un hôtel de banlieue (personne ne sachant votre nom), ou de la chute en l'eau nocturne d'une rivière de quelque département, lointaine. Non, — c'est assez extraordinaire, et je confesse que je ne trouve aucune explication, même

honteuse pour moi, à cette excentricité, — j'enviais plutôt le suicide par un coup de poignard dans le cœur, en plein cœur, au beau milieu du cœur. Voilà qui était vraiment étrange ! et, chose plus étrange encore, c'est que mon cœur, mon vrai cœur, pas celui qui est une métaphore, mon cœur, mon viscère qui est un cœur, semblait s'accommoder de cette idée; je sentais qu'il irait volontiers au-devant de la lame qui le traverserait. Certainement, mon cœur et moi, nous avions la double envie, moi, de le percer, lui, d'être percé; il y avait, en nous deux, l'espérance d'une joie commune, et infinie, à ce moment-là. Même la souffrance physique que nous éprouverions m'était une attirance de plus ; à cause de l'idée de la mort brutale au centre de la vie, de la suppression de tout au point même de tout, et aussi du froid pointu dans la chair et le sang du cœur. Mais, cent fois, j'avais constaté ma lâcheté. L'exemple de Firmin Lope aurait dû m'encourager. Il n'avait « mouchardé » qu'un peuple ! j'espionnais l'humanité tout entière. Non, je n'osais pas mourir, encore que j'en eusse une si désespérée envie; j'avais la prudence d'écarter de moi les couteaux pointus; je coupais la viande dans mon assiette avec des couteaux de dessert, en argent, au bout rond : ce n'était pas commode, cétait prudent.

A vrai dire, j'avais une espérance : celle de devenir fou. Je savais bien que j'étais, que j'avais toujours été sur le point de devenir fou. Mais je ne l'avais jamais été, je ne l'étais pas. Etre fou ! mais c'est l'ambition légitime de tous les hommes dignes du nom d'homme. Je sais, je sais, il y a les gâteux, les baveux, et les agités féroces, qu'on met en cages ! Exceptions. Il y a, surtout, en plus grand nombre, les bons fous rêveurs, qui s'éblouissent délicieusement, comme les bergers d'une idylle de rêve, d'un papillon posé à la fleur des pommiers dans la cour de Gharenton ! il y a les mères qui, assises sur un banc, retrouvent, dans le bercement sous un châle, Tillusion du premier-né; il y a celui qui se croit empereur! il y a celui qui se croit dieu! et cet empereur-là ne perdra jamais de batailles; et ce dieu n'aura jamais d'athées. Ah! je pense, en vérité, qu'un fou, — physiquement bien portant, — peut atteindre au suprême du bonheur permis à l'humanité. Ou à la divinité ! Car quoi donc nous prouve que Dieu, tel que Font conçu les Bibles, n'est pas un fou dont la folie naquit si anciennement et se perpétuera si infiniment qu'il a bien fallu la prendre pour l'éternelle Raison ? Mais je demeurais déplorablement sensé. Même, depuis beaucoup de temps, Nyx ne me hantait plus. Était-ce que, guillotiné, place de la Roquette, à

cause de l'abominable affaire de ces quinze rôdeurs (Fun. nègre, c'était Nyx), qui avaient, dans le fossé des fortifications, violé trois vieilles et égorgé, sans les violer, trois fillettes, — préférant les vieilles, — le vrai Nyx avait dérobé toute excuse d'apparition à l'autre Nyx, qui n'était, en réalité, que le reflet noir de ma conscience? Ou bien était-ce que ma seule conscience suffisait au double débat? Le certain, c'est que je ne voyais plus la petite face sombre, aux dents trop blanches entre des lèvres noirâtres, rosâtres, — l'antique face du pantin. Sorcier des noirs! — et je suffisais à ma damnation. D'ailleurs, je savais bien que je n'étais pas délivré. Il y avait, toujours, le puits noir, en ruines, où Baubô attend, et regarde, et attend encore, et regarde encore, en espérant que l'éternelle Laideur sera bientôt assez bien parée pour se marier avec l'éternelle Nuit. Hélas! comment (et en châtiment de quelle immémoriale faute), se fait-il que j'aie été choisi pour être le bijoutier, le couturier de l'épouvantable mariée, de l'immonde féminin éternel en son puits pas même profond; Nyx pourrait bien s'occuper, lui-môme, de sa fiancée. Oh! j'ai tort de le nommer. Il va venir. Il va me parler. Il va me reprocher de ne pas avoir assez enrichi les parures dont Baubô s'enorgueillira le jour des noces définitives, — le

jour OÙ il n'y aura plus que la Nuit et le Mal dans le monde, et dans tous les astres, mondes aussi. Non ! non ! que Nyx n'apparaisse pas ! D'ailleurs, je suis tranquille. Il n'apparaît plus. Même cela m'humilie un peu de n'avoir plus d'enfer en mon péché. Et je ne suis qu'une canaille humaine... — pas même des Lauriers noirs ! et traînant, parmi toutes les choses dédaignables et méprisables, l'ennui d'avoir si longtemps déjà dédaigné et méprisé, et l'aveu de moins valoir moi-même que tout ce que j'avais méprisé et dédaigné, je me sentis, un jour, si fatigué, si écœuré, — si peu ressemblant à n'importe qui, qui aurait encore un rêve ! — que, réduit au retour vers l'instinct par la déception de toutes les chimères et par toutes les peurs de tant de châtiments mérités, — je m'écriai, en levant les bras, un matin, comme un bébé malade qui veut qu'on le caresse et le sauve : « Maman ! maman! )> »

Menteur !

Ce n'était pas, spontanément, de l'intime de moi, de profundis de mon désespoir, qu'était sorti ce cri de recours vers la mère salvatrice ! vers celle qui, avec des mains de tendresse lumineuse, vous lire du fond de l'ombre. Non, une circonstance m'avait fait penser à maman. J'avais, rue de Richelieu, sous la porte de la bibliothèque, rencontré, — j'entrais, il sortait, — le comte d'Aprenève. Je le devinai, plutôt que je ne le reconnus. Hélas! qu'il avait changé, depuis dix-huit années, depuis qu'il avait cessé d'être mon père. Toute l'aisance épa-

nouie, qu'il fat, s'était amincie, resserrée, comme appauvrie, en de l'étriqué triste et sournois. Je ne savais rien de sa vie récente. Elle avait donc déchu encore, après l'initiale catastrophe, en plus de mélancolie quotidienne ? il n'écrivait donc plus dans les journaux trop révolutionnaires, et pas assez, où sa renommée d'ancien premier ministre lui assurait une suspection de mouchardiso vraiment prépondérante, presque gouvernementale et diplomatique? Jusqu'où était-il descendu? Ou bien, vers quoi était-il remonté? Car il me sembla entrevoir, dans ses yeux moins saillants, plus étroitement voilés, un peu du hagard du rêve. Et il n'avait plus ces favoris énormes, à droite, à gauche, réjouissants, blondissants, puis qui s'argentèrent, à peine, comme s'ils étaient enrichis, modestement. Une longue barbe fine, toute blanche, lui fluait des^maxillaires et du menton, jusqu'entre la double rangée des boutons de sa redingote malpropre, comme la fin d'un menu ruisseau de neige qui fond en pointe sur un lit de sale charbon pilé. Le comte d'Aprenève me reconnut-il? je ne sais. Je suis bien certain que, s'arrêtant, il me regarda; et il me sembla qu'il y avait dans ses yeux du reproche, mais sans .volonté de revanche, et de la tendresse aussi, comme avec une promesse de salut. Voilà qui est, tout de même, quelque peu étrange : et je n'étais

pas fou, non, je n'étais pas fou; je n'étais qu'effroyablement misérable, ce qui est bien pis ! néanmoins j'éprouvais, à chaque instant, à l'aspect d'une chose, ou à la rencontre d'un être, ces émotions, pas légitimes du tout, d'un imprévu comme surnaturel et d'une intensité comme infernale ou paradisiaque, — qui sont, à ce qu'on assure, le privilège des fous, des fous, des heureux fous ! M. d'Aprenève s'en allait dans la rue; j'entrais dans la cour de la Bibliothèque. Il me sembla que, par-dessus l'épaule sale de sa redingote, tremblait vers moi, retournée, la pointe si fine de sa barbe, comme un signe pâle et léger! — Mais c'était maman, qui, là-bas, dans sa retraite, dans sa solitude, aurait les mains pleines des roses pâles de la compatissance, et des lys, délicieusement flétris, du pardon.

Je m'étais informé. Hélène d'Aprenève, depuis longtemps, ne séjournait plus aux environs de Paris. La communauté des Clarisses, où elle élut refuge, avait plusieurs monastères dans les départements; maintenant, ma mère, qui ne pouvait pas prononcer de vœux, habitait, m'apprit-on, dans, un très sauvage enfoncement de TArgonne ; il y avait, là, — en face du couvent, — une espèce de ruine seigneuriale, château enfin réduit à une tour unique, encore habitable des loups, en bas, en haut des corbeaux et des recluses; et la Supérieure y logeait, moyennant une pension médiocre, les per-

sonnes bien recommandées qui désiraient faire pénitence. Elles assistaient, le jour, aux offices de la chapelle conventuelle; deux religieuses leur apportaient, dans la tour, le matin et le soir, le jeûne du réfectoire; et elles entendaient, la nuit, la cloche qui éveille. Ellespouvaient se lever pourprier dans leur chambre, les genoux nus sur les carreaux nus, ou demeurer couchées, paresseusement; celles qui se levaient, en surcroît du mérite de toutes les autres nonnes en prière, avaient celui de ne pas être obligées à l'avoir; j'aimais à penser que maman, avant toutes les aurores, s'éveillait, et priait, pour elle, pour tout le monde, pour moi... Elle croyait, elle! Ah! maman, maman, chère conteuse de mes premiers l'êves, qui devinrent des cauchemars, chère semeuse de mes premières illusions, qui fleurirent en noires orties ironiques, maman, maman, est-ce que vous aviez encore, au bord souriant de vos yeux résignés, au coin de vos lèvres, et dans le chant de votre voix, où rêvent et soupirent des échos de paradis, un peu d'idéal, un tout petit peu d'idéal, afin que je ne meure pas dans la définitive ordure du total univers terrestre, putréfié de moi, autour de moi?

J'arrivai, à onze heures du soir, dans le pays où vivait maman toute en soie. En soie glacée. C'était par une très dure et très claire nuit de décembre, d'un décembre où le froid sévissait étrangement; et, descendu du train, — le couvent, m'avait-on dit, était à cinq ou six kilomètres de la station, — je vis, tandis que s'éteignaient la gare et les rares estaminets, et qu'un homme en limousine d'où sortaient des poils de chèvre, lançait sur la guimbarde le sac des journaux et des lettres, je vis, jusqu'au fond de tout, l'énorme ciel de gel bleu et toute la terre de gel pâle, jusque si loin qu'il semblait qu'il

n'y eût pas d'horizon ! Je crus que c'en était fait de la borne du regard, tant jamais je n'avais à ce point dépassé rextrème prolongement de la vue humaine, et, déconcerté d'infini, je grimpai dans la vieille voiture, qui, rudement cahotante et geignante avec des bruits de vitres secouées, conduit de la gare à la bourgade où les Clarisses ont leur monastère.

Familièrement installé à côté de moi, tandis que, sur le siège, quelqu'un que je n'avais pas vu, que je ne voyais pas, fouettait affreusement son cheval :

— Ah! monsieur, bavarda l'homme à la limousine fourrée d'une toison de bique, ce n'est pas pour dire, mais, vrai, si nous n'y étions pas obligés par le règlement, et si nous n'espérions pas un bon pourboire, le petit noiraud et moi...

— Le petit noiraud? m'écriai-je.

— Oui, c'est le nom qu'on donne au garçonnet qui conduit; parce qu'il est comme tout noir; on le prendrait pour un petit nègre.

— Quoi? dis-je en un frisson, on le prendrait ] pour un petit nègre?

— Si monsieur veut le voir?

— Mon, non, dis-je, je le connais.

— Monsieur connaît le noiraud?

— Je veux dire que je me l'imagine.

— Enfin, ce n'est pas amusant pour nous, n'estce pas, de mener du monde à la Heurlonne, les

soirs, dans le froid. Et, tout de même, qivest-ce que vous pouvez bien aller faire à la Heurlonne, par un temps pareil? demanda le conducteur, bonne face d'ivrogne qui aurait bien voulu rester à jouer sa partie de dominos, dans le café, en face de la gare, ouvert pour les habitués.

En l'interrompant d'un geste bref :

— Où pourrai je loger, cette nuit?

— Il n'y a qu'une auberge. L'hôtel des Trois- Empereurs.

— On y est bien?

— Non. Pourtant, deux chambres à peu près confortables.

— Je les prendrai toutes les deux.

— C'est que l'une est au premier, l'autre au troisième.

■ — Je prendrai celle du premier.

— Vous avez raison. Elle a une cheminée, qui fume. Mais, enfin, une cheminée.

— Je la prends.

— Vous avez tort.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle n'a pas de carreaux aux fenêtres.

— Peste! par ce temps! je préfère...

— La chambre du troisième? Vous n'avez pas tort. Il y a des carreaux, partout, aux deux croisées; seulement, il n'y a pas de cheminée.

Et le conducteur éclata de rire. Je lui fis signe qu'il pourrait bien monter sur le siège, à côté du petit noiraud. Est-ce que c'était Nyx. Tirréel et véritable Nyx, qui conduisait l'omnibus? Resté seul dans la guimbarde cahotante et geignante, je collai mon front à l'une des vitres, — j'en eus la peau très froide, — et je vis la beauté de l'hiver nocturne.

C'était, partout, du pâle plus léger que du blanc de buée, plus diaphane que de l'eau de source où se serait noyée une nuée inclinée, et, à travers tout cet infini de lumière délicieusement éteinte en presque clarté, se prolongeait, dans la pure froidure, jusqu'au miracle de l'infini, le glacis de l'énorme plaine gelée sous le glacis énorme de l'universelle banquise bleue du ciel ! Et il y avait, plus loin encore, des dressements de sapins noirs, comme des géants embusqués sous des manteaux de neige, démesurées blancheurs éployées ! Mais le noir des sapins, à un tournant de route, disparut de mon regard. Ce ne fut plus que l'immense pâleur transparente de tout, entre l'immensité du double gel terreste et céleste, et tout se prolongeait si immatériellement, et si sainement vaste, clair et pur, que je croyais traverser tout une idéale région de justice, de chasteté, de sévérité purificatrice. 0 universelle candeur de l'irréprochable nuit d'hiver !

Et que serait donc, après cette nuit d'équitable et salubre clarté, Taube puérile et rose, exquise, du matin qui pardonne?

— Hein! fis-je.

J'avais entendu un bruit bizarre, un bruit qui n'était ni celui de la voiture, ni celui du cheval trottinant sous le fouet; quelque chose comme le trap-trap-trape-trap, régulier, d'une troupe de bêtes qui galope. Je me détournai du carreau où j'avais collé mon front. Je baissai la vitre de la portière. Je regardai le beau chemin pâle tout scintillant de givre partout éparpillé en semis de pierreries blanches. Un assemblement de noires choses vivantes nous suivait dans la nuit.

Après un coup de poing au toit de la voiture :

— Ne faites pas attention ! cria en se penchant un des hommes qui étaient assis sur le siège.

— Qu'est-ce que c'est? dis-je.

— C'est les loups.

— Les loups?

1^ — Oui. Ils descendent des bois et des montagnes, quand l'hiver est très froid. Ils ont faim. Il leur arrive d'emporter des bètes de basse-cour, ou des petits enfants. Tout de même, il ne sont pas bien redoutables. Parce qu'ils sont très poltrons. Ainsi, ils nous suivent, n'est-ce pas? Mais il n'y a pas de danger qu'ils nous attaquent. Si nous nous arrê-

lions, ils s'arrêteraient aussi. Ils espèrent que quelqu'un ou quelque chose tombera sur la route. Voulez-vous que nous nous arrêtions?

— Non, non, dis-je, c'est inutile, je suis pressé.

En effet, j'entendais toujours les trap-trap-trapetrap de la troupe des loups, mais il ne sonnait pas plus proche... et je me retournai vers la nuit austère et blanche. Maintenant, tout au fond du céleste bleu pâle scintilla, si lontaine, une seule étoile, audessus d'une mince hauteur sombre. Etait-ce une étoile, en effet, ou bien, — savais-je ? — était-ce, à la fenêtre de la cellule, au haut de la tour ruinée et debout encore, la lampe de ma mère, la lampe de maman qui veillait en prière, de maman qui priait pour moi?

Après la mauvaise nuit dans Tauberge froide, je sortis vers le cloître. Le noiraud me disait : « C'est par là, M'ssi! c'est par là! Voulez-vous que je vous conduise? — Non! non! » Et je fus un peu déçu, je Tavoue, parcô que le matin n'était ni bleu ni rose. Tout autour de moi, il n'y avait que de Topacité blanche. Un dense brouillard s'était formé, à travers lequel je discernai mal les plus proches formes, ce peuplier où je faillis me heurter, ce fossé où je fus sur le point de choir, et la traversée d'une basse forme sombre, chien de ferme peut-être, farouche, ou loup attardé qui regagne la nuit des

sapinières. Néanmoins, je distinguai, vaguement d'abord, comme une haute barrière obscure : ce devait être la façade de l'édifice conventuel. Il me parut qu'il était là comme pour qu'il n'y eût plus rien au delà de lui. Il semblait une offre, et un refus. Et, autour de la pieuse bâtisse silencieuse, autour de la bâtisse de foi et de rédemption, vers la cime où, si lointainement dorée, s'érigeait une croix, tout le brouillard blanc du matin d'hiver était une troupe, agenouillée et levant haut les bras, de jeunes communiantes en oraison.

Je me heurtai à du bois dur, — la porte du couvent. Je voyais maintenant toute la porte. C'est singulier, ces brouillards intenses. Longtemps les yeux ne perçoivent rien du tout, ou presque rien. Puis, soudain, l'ouate de brume se vaporisant, ils voient tout, très nettement, comme si la Lampe de l'ombre blanche s'était allumée.

Cette impression d'être dans de l'épaisseur blanchâtre, puis tout à coup diaphane, je ne l'avais pas eue depuis longtemps. Non, vraiment, je ne l'avais pas eue depuis le temps où, avec Myrrhine, j'habitais dans l'ile blême. C'était une île aussi, la tour où vivait ma mère... une île très haute, une île céleste, une île-étoile!

Je, me hâtai, après avoir touché le grillage du grand battant, de tirer le bouton de la sonnette.

Rien. Pas de réponse. Le silence. Je sonnai encore. Inutilement.

— M'ssi! M'ssi! dit le petit noiraud.

Il m'avait suivi, éperdu sans doute d'un espoir de pourboire.

— Eh bien! quoi? dis-je.

— 11 ne faut pas sonner, ici. Cette porte ne s'ouvre que quand Tévêque vient, après avoir prévenu. Il y a la petite porte, de Tautre côté du couvent. C'est là qu'il faut sonner. Venez, venez. Seulement, les Vieilles ne sont pas encose levées.

— Les Vieilles?

— Oui, les religieuses.

— On les nomme les Vieilles?

— Oui.

— Toutes?

— Toutes.

— Pourquoi?

— C'est une idée du gros Firmin, celui, vous savez, qui est conducteur de l'omnibus.

— Je sais.

— Et moi, je suis le petit noiraud, qu'on a appelé comme ça, parce que je suis noir...

— Gomme la Nuit! Je sais, je sais, murmurai-je très vite.

— Firmin dit ; « Puisque c'est des femmes, et qu'elles n'ont ni maris ni amants, ni fillettes, ni

garçons, c'est des vieilles. » (nous tournions Tangîe de l'édifice entre le brouillard blanc), et il boit à la santé des Vieilles!

— Au moins, demandai-je, on n'a rien à dire contre elles? Ce sont de bonnes chrétiennes, de, braves Sœurs?

— Ah! ah! ah! dit le noiraud, des sœurs...

— Sans doute?

— Des sœurs qui n'ont pas de frères, alors!

— Pourquoi dis-tu ça?

— Pourquoi me demandez-vous pourquoi je le dis, si vous n'avez pas envie d'apprendre que c'est vrai ?

Qui avait parlé ainsi? Ce petit palefrenier n'avait pas pu parler ainsi. Qui donc avait parlé? Qui donc avais-je entendu? Je me penchai vers le jeune garçon. Sa face, regardée de tout près, dans la brume, était, vraiment, toute noire ; elle ressemblait à une petite lune d'ébène qui crèverait un ciel de neige.

— M'ssi! M'ssi!

— Quoi?

— C'est drôle, dit-il.

— Quoi!

— Vous n'avez pas entendu?

— Non...

— J'ai entendu, moi. Quelqu'un parlait. Ce n'était

pas moi, et ce n'était pas vous non plus. Souvent, — vous n'avez pas remarqué? — on dirail qu'il y a des gens qui rôdent, autour de vous, pour dire des choses qu'on ne voudrait pas dire, qu'on ne pourrait pas dire... des gens qui les disent pour vous.

— Nyx! hurlai-je.

— Quoi, M'ssi!

— Nyx!

— Je ne m'appelle pas....

— Nyx?

— Non, le noiraud.

— Ah! oui.

Je repris haleine.

— Pourquoi disais-tu que les Clarisses sont des sœurs qui n'ont pas de frères ?

— Parce que, lorsqu'on manque du pain de seigle, elles mangent de la miche, parce qu'elles dorment pendant qu'on veille, parce qu'elles ne font rien pendant qu'on travaille, parce qu'elles vivent pendant qu'on crève, parce qu'elles espèrent pendant qu'on souffre, parce qu'elles ont le ciel, tandis que, pour l'avoir mérité, ce ciel, nous avons, nous, l'enfer !

~ Nyx!

— Adieu.

C'est toi?

Non.

i58 LE CHERCHEUR DE TARES

— Reste!

— Non.

— Je t'en conjure...

— Ingrat! Ah! vraiment, elle ne te suffit point, la gloire de parer Baubô, la gloire d'être celui qui, élu par les providences infernales — Vritra, Ahriman, Lucifer, Nyx, n'importe — érigerait enfin, resplendissante des Tares universelles, la gloire de l'élernelle ignominie humaine, jusqu'à en faire la Souveraine éblouissante de tous les univers? non, celte gloire ne te suffit pas. Tu as une conscience. Tu te plais à avoir une conscience. Tu voudrais être bon. Est-ce que tu crois, imbécil'e, que tu en as l'étrenne, de vouloir être bon, et que le Mal ne serait pas content d'être le Bien? Qui sait, d'ailleurs, si, — dans un autre ordre d'idées morales — le Bien ne pourrait pas avoir d'excellentes raisons pour vouloir, par honnêteté, être le Mal? Et voici qde, comme un niais, tu t'en viens, — pour leur demander (ah! pauvre que tu es!) l'apaisement de toutes les douleurs précisément qu'elles ignorent, et dont elles ne sauraient concevoir l'essence, — vers ces niaises qui font leur salut, comme on pique à la machine? Certes, ne crois pas un instant à l'infamie grivoise des calomnies. Je te le dis, n'y crois pas. Le Diable n'a pas besoin de montir. La Vérité lui suffit. Ne crois jamais — malgré Diderot — aii

libertinage excitant des doigts de nonnes joints, ni aux lèvres mêlées qui échangent des odeurs d'ambre, dans les lits qui font de Dieu un Sganarelle! Non, les nonnes sont chastes, sales, pas mauvaises. Elles sont les servantes vraiment résignées, et malpropres, de Jésus. Vierges, sans doute, martyres peutêtre, sottes, certainement.

— Tu sais bien que je ne suis pas venu ici pour les Clarisses, je suis venu pour voir maman qui me pardonnera, qui me consolera, qui me sauvera...

— Eh bien, voici la petite porte du cloître. Sonne. Une sœur viendra et te conduirai la ruine où habite ta mère. Va. Sonne,

— Pourquoi ne me diriges-tu pas toi-même? Lucifer dit :

P — Je ne suis jamais allé jusqu'au seuil de Mario. Je pense, ajouta le noiraud, que monsieur n'oubliera pas le garçon qui s'est levé pour lui montrer le chemin du couvent.

Je lui donnai une pièce blanche. Il s'échappa en gambadant. Evidemment, je n'étais pas fou. Mais je m'apercevais avec plaisir que j'étais sur le point de le devenir. Mais oui, — oh! quelle joie! — je faisais des progrès vers la chère maladie souhaitée, éternelle santé antérieure peut-être; j'étais dansée qu'on pourrait appeler la convalescence de la raison.

La sonnette tirée, une vieille figure, sous du linge, apparut dans Touverture d'un guichet. J'expliquai que j'étais le fils de M"'" Hélène d'Aprenève et que je venais pour la voir.

— Bien, bien, monsieur, me dit la sœur. Je croyais que c'était le laitier. Vous venez pour voir la Mondaine ?

— La Mondaine? fis-je.

— Oui. Celle qui habite dans la tour.

— Justement.

^ Moi, je ne sais pas bien où c'est, la tour. C'est,

je crois, de l'autre côté du couvent. Ma cellule ne donne pas de ce côté-là. Il faudrait demander... Attendez...

— Non, dis-je.

Je m'éloignai. Je trouverais bien la tour à travers la densité blanche. Presque à tâtons, je longeai le mur, je devinai qu'une route passait entre des maisons presque invisibles... La tour sombre et fine se dressa tout à coup comme une énorme lance fichée en terre ! et, levant les yeux à travers le pâle brouillard, je vis que, un peu plus haut que, ma tête, et beaucoup plus haut, l'air était bleu, rose, diaphane; et, comme à une fenêtre qui se| souviendrait d'avoir été une étoile, je vis, aul haut de la tour, maman, maman, maman, claire| et jolie!

Mais elle ne pouvait pas me voir, elle, de si haut, à cause du brouillard d'en-bas.

Elle dit :

— C'est vous, ma sœur?

— Non, dis-je.

Sans doute, elle entendit mal.

— C'est vous? reprit-elle. Vous savez que tout est fait, comme c'a été convenu. Trois heures d'oraison. Une heure d'agenouillement. J'ai tout fait. Vous pourrez le dire à madame la supérieure.

— Maman! criai-je.

— Oh! dit-elle, ce n'est pas vous, ma sœur?

— C'est moi, ton fils, ton fils, Arsène!

— Mon fils?

Il me sembla, tant elles furent douces, que ces deux syllabes tombaient du ciel en deux gouttes de lait de maternelle sainte. Puis maman dit, d'une voix si rieuse qu'elle me rendit toute la terrasse lumineuse de Courances, près de la volière ensoleillée :

— Viens, viens, monte! Allons, monte! Ce n'est pas difficile d'ouvrir la porte, il n'y a qu'un loquet. Tourne la chevillette, la bobinette cherra.

Et je crus que j'entrais dans le Salut par la petite porte ancienne et fleurie du Conte.

Après les cent marches de l'étroit escalier tournant, j'entrai dans la petite chambre. J'eus tout de suite une surprise, celle de ne point sentir, à mon cou, les chers bras soyeux de maman. Pourquoi n'était-elle pas venue à ma rencontre? Pourquoi ne m'embrassait-elle pas déjà?

Ainsi qu'autrefois sur la chaise longue, elle gisait paresseusement, douloureusement, semblait-il, sur les carreaux de la chambre. Comme exsangue, et jaune entre de tristes cheveux gris, sa figure avait l'air de sa ressemblance en vieil ivoire dans un écrin d'ouate sale; il me parut que maman n'était

plus en soie; qu'elle était toute en bure, en vilaine bure.

Elle ne se tourna point vers moi. Ori eût dit qu'elle ne m'avait ni entendu ni vu entrer. Elle lisait dans un tout petit paroissien, avec de vives lèvres muettes.

Hélas ! pourquoi m'accueillait-elle ainsi, après les douces syllabes tombées de la fenêtre comme deux gouttes de lait céleste, api es la jolie tendresse d'un souvenir de conte de fées? Certes, j'avais été infiniment coupable envers elle; je l'avais, odieusement, suspectée, interrogée, torturée; à m'ouvrir son âme (extrémité où je l'avais réduite), elle avait dû souffrir bien davantage qu'à ouvrir son corps pour m'enfanter — bien qu'elle eût usé, dans l'aveu, je m'en souvenais, d'atermoîments, de ruses et de mensonges, bien propres à en diminuer le mérite; et c'était moi, enfin, malgré mon hésitation, à la dernière minute, devant l'outrage suprême, c'était moi qui, par l'abominable Fabien Liberge, l'avais précipitée de la gloire, de la richesse, de tous les triomphes, dans la médiocrité de la solitude. N'importe, je venais vers elle, repentant et attristé, ah ! si attristé et si misérable, je venais vers elle, après tant d'ignominies, comme vers la seule tendresse, comme vers la seule pureté, à peu près intacte (pourquoi ai-je écrit : « à peu près »?

Va je t'étranglerai, exécrable amant de Baubô!) comme vers la seule pureté qui pût faire se lever en moi une renaissance d'aube, pareille à un réveil de prière matinale! (oh! les plus sombres âmes seraient sauvées par la rosée de matines!) et, loin de faire tendrement fête à ma sincère repentance — ce n'était pas maman, peut-être, qui les avait dits, les mois tombés de la tour, c'était peut-être le noiraud, ou Nyx, ou moi-même! — loin de me serrer contre son cœur maternel et rédempteur, elle lisait dans son livre et ne me voyait pas.

Il y eut un long silence.

Je regardai autour de moi.

La chambre ressemblait à un étroit décor de prison dans un drame moyen âge, mais avec des fanfreluches blanches, pendues un peu partout : des images de papier feuilleté, des couronnes d'argent et des bouquets de fleurs des champs, artificielles. Je remarquai, non sans étonnement, deux paires de béquilles, une paire ci, une paire là, en croix au mur comme des fleurets dans une salle d'armes. Et un parfum, fadement rance, d'encens, errait partout, se posait à tout, aux béquilles, aux couronnes, aux images, comme d'invisibles papillons faits de l'odeur d'une prière de vieille sainte. Je m'agenouillai, avec une tendre ferveur. — Ma mère, ma mère, dis-je en mettant dans

ma voix toutes les sincérités dont j'étais capable (ah ! que c'en était peu. misérable !) ma mère, pardonnez-moi et consolez-moi.

Elle ne répondit point. Elle continuait de lire. Certainement, je devais avoir l'air très stupide, à genoux, avec mon chapeau haut de forme sur la tête, que je n'osais pas ôter. à cause du ridicule de ce geste en pareille circonstance.

Enfin, elle ferma son livre, fit le signe de la croix, tourna vers moi son visage où il n'y avait plus rien que l'ombre de la disparition de la beauté; et, semblable, en réalité, à une vieille dame dévote, un peu malade, que je verrais pour la première fois, elle me dit, non sans essayer de paraître contente et gaie :

— Ah! c'est vous, mon cher Arsène? Vous ne pouvez imaginer le plaisir que cela me fait de vous voir. Vous vous portez bien? Vous vous êtes toujours bien porté? Il faut d'abord que vous me donniez des nouvelles, des nouvelles de tout le monde. Je sais bien que ces curiosités ne nous sont pas permises, à nous autres recluses. Mais le bon Dieu est si bon, si bon, et Madame la supérieure est si indulgente (c'est elle qui nous confesse, par autorisation spéciale !) que je me hasarde au péché de m'informer du monde. Et puis, vous êtes mon fils. Il n'est pas du^ tout défendu de causer avec son fils.

Alors, causons. Gomment va le docteur Lecauchois? Est-ce que vous avez entendu dire qu'il est mort? Il me semble avoir lu dans le Petit Journal — car, vous ne savez pas, je reçois, ne logeant pas au couvent, le Petit Journal, et c'est pour ça qu'on m'appelle la Mondaine, — il me semble avoir lu que le docteur Lecauchois était mort. Un de ses fous, dans sa maison de santé, l'aurait, paraît-il, étranglé. Ce serait grand dommage. C'était un brave homme. Il n'était pas très religieux, non, mais il était plein de respect pour les choses sacrées; je suis bien certaine, s'il est mort, qu'il a fait appeler un prêtre, avant l'agonie. Et M. d'Aprenève, qu'est-il devenu? Il me sert toujours une petite pension, pas très régulièrement. Comme c'est à moi qu'il dut jadis toute sa fortune, il pourrait faire un peu plus- N'importe, je me contente de ce qu'il envoie, je suis résignée à tout, et je suis heureuse d'être résignée. Mais je vous parle de moi et de tout le monde, je ne vous parle pas de vous-même. Que vous est-il arrivé? Êtes-vous marié? Non? Vous avez eu tort de ne pas épouser une honnête et pieuse personne. Myrrhine était bien excentrique. Vous me parlerez d'elle, tout à l'heure. Revenons à vous. Lorsqu'on vit la vie du monde, il faut se marier, et avoir des enfants, pour en faire de bons chrétiens. Sans doute, vous n'avez pas trop changé,

je VOUS ai reconnu tout de suite, mais, enfin, vous n'êtes plus jeune, puisque je suis si vieille, et, quelle que soit votre situation clans le monde, vous auriez dû sentir le besoin de la consolider sur des bases sérieuses, régulières, vraiment honorables, conformes à la volonté de Dieu. Puisque vous n'êtes pas marié, il faut vous marier, mon fils! Et, tenez, voulez-vous que Madame la Supérieure s'occupe de vous chercher une femme? Je pense que, à ma prière, elle consentirait volontiers à s'occuper de votre bonheur. Elle a beaucoup de relations dans les riches familles de l'aristocratie du Midi, et dans celles de la haute bourgeoisie des villes usinières du Nord. Des familles catholiques, irréprochables. Si seulement vous consentiez à être, deux ou trois automnes, brancardier dans une station de miracles, — par exemple, à Fib^'ac, c'est la plus distinguée, — je suis siire que nous vous trouverions un excellent parti. Voyons, est-ce convenu, Arsène, voulez-vous qu'on vous cherche une femme?

Je m'écartai, je regardai ma mère, je criai :

— Maman! maman! qu'est-ce que vous faites ici?

— Mon salut, dit-elle, à demi soulevée.

— Maman! maman! esl-ce que vous croyez en Dieu?

Debout, et levant, d'un geste timide et hautain à la fois, de longs bras de bure :

— Demande cela aux martyrs! dit-elle. Je ne suis qu'une pénitente, je ne suis qu'une aspirante à la Foi... Et. ajouta-t-elle, le geste retombé, avec son sourire de jadis, il ne faut point m'empêcher d'y atteindre.

Elle poursuivit :

— Mais je bavarde, je bavarde, je ne vous fais pas les honneurs de chez moi. Vous savez, c'est un petit musée, ici, sans qu'il y paraisse. Donnez-moi la main, que je vous conduise. Cette couronne blanche, que vous voyez là, a une grande importance! C'est une couronne de catéchumène. Elle m'a été offerte par la fille du maire de notre commune. Ce maire est un juif. Avec l'autorisation de Madame la Supérieure, j'ai tant fait, j'ai tant fait, qu'il a autorisé sa fille à recevoir le baptême et à faire sa première communion. Aussi, nous l'avons fait nommer chevalier de la Légion d'honneur. Et voici toutes les images que m'ont données les petites à qui j'enseigne le catéchisme; car M. le curé n'a pas toujours le temps. A côté, ce sont les ex-voto qu'ont voulu mettre au mur de ma chambre les familles de qui j'avais soigné les malades.

— Mais, maman, dis-je, ces béquilles?...

— Ces béquilles?

— Oui, ces béquilles, deux ici, deux là.

jyjme d'Aprenève se détourna, comme honteuse.

— Ah! dit-elle.

— Enfin, maman?

— Non, laissons cela.

— Je vous prie?

— Eh ! ce n'est pas un mystère, en somme. Voici ce qui est arrivé. Il y a un petit ruisseau, outre le couvent et la tour. C'est là que je vais laver mon linge, par humilité, et pour Tamusement, pour passer le temps. Eh bien, il paraît que deux estropiés du pays, des mendiants estropiés, qui sont venus se baigner où j'avais lavé mon linge, sont sortis de l'eau pas estropiés du tout, et joyeux, et dansants ! Alors, en témoignage de reconnaissance, ils m'ont envoyé leurs béquilles. Je les ai accrochées là, pour ne pas désobliger la foi de ces pauvres gens. Mais tu penses bien, dit-elle, que je ne me crois pas du tout capable de faire des miracles ! Cependant, les voies de Dieu vont par où elles veulent.

— Adieu, ma mère, dis-je.

t^ — Attends, dit-elle, j'ai quelque chose à te demander. Pas pour moi, je n'ai plus rien à espérer que le salut, si je me rends digne de l'obtenir. Non, il ne s'agit pas de moii, Je veux te parler d'une sœur qui est vraiment très méritante; tiens,

no LE CHERCHEUR DE TARES

c'est elle qui a conseillé aux estropiés de m'apporter leurs béquilles. Elle s'appelle sœur Félicité. Tu te rappelleras ce nom? Elle est de très bonne famille; elle se nommait dans le monde M''** Agathe de la Cermillière ; son oncle a été zouave pontifical ; et elle a eu un ancêtre à qui un écuyer de Saint Louis a donné la peste. C'est une très belle légende. Et, voici que Madame la Supérieure est couverte de rhumatismes; elle ne peut plus du tout s'occuper des affaires de la communauté; on craint, même, qu'elle ne meurt bientôt. Or, — je ne parle pas de moi, qui suis mariée, — il n'y a que sœur Félicité, dans tout le couvent, qui soit digne de la remplacer. D'ailleurs, amies comme nous sommes, elle ne ferait jamais rien sans me consulter; et c'est moi qui m'occuperais de tout. Mais il y aura des intrigues, comme tu penses bien. Toutes les candidates vont écrire à leurs anciens directeurs de conscience et à leurs familles. Toi, tu dois avoir beaucoup de relations à Paris. On sait que, même d'opinions différentes, les journalistes se rendent des services entre eux; eh bien! si tu en as l'occasion, pour m'être agréable, tâche d'être utile...

— Oui, maman, dis-je, le pied déjà sur la première marche.

— A sœur Félicité.

— Oui, maman, dis-je, descendant vite.

LE CIIERGHEUll DE TARES 471

— Recommande-la...

— Oui. maman.

— Ou fais-la recommander...

— Oui, maman.

— A rarchevêché...

— Oui, maman.

— Et à la nonciature.

— Oui, maman, je la ferai recommander, iiurlai-je, par le Spectre de Fabien Liberge !

Et je dégringolai comme on se précipite. Le brouillard de toute la plaine s'était épaissi. On marchait dans du lait épars. « Monsieur veut-il qu'on attelle pour le reconduire à la gare? — J'aime mieux aller à pied, j'aime mieux courir! — C'est comme il plaira à monsieur. « Et le noiraud marchait devant moi en fredonnant un inepte refrain, alors en vogue : « C'est bien fait! C'est bien fait! Fallait pas qu'i y aille! Fallait pas qu'i y aille! C'est bien fait! »

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