INTRODUCTION DES HANDICAPS
Les mauvaises tendances dans les courses sont aujourd'hui tellement inséparables de leur existence, qu'il faudrait un vigoureux acte législatif pour en triompher. La cause du mal est assez évidente, mais le remède n'est pas aussi facile, à moins de détruire ])resqu'en entier le système sur lequel est basé ce genre de spoi*t. Je vais essayer de l'expliquer brièvement. Jusqu'aux trente dernières années, toutes les courses avaient lieu sous dés poids fixés relativement à Yhge ou à la taille des chevaux concurrents; mais il fut trouvé à cette
époque qu'au moyen de caravans (1), et depuis par chemin de fer, un petit nombre de bons chevaux balayaient tout devant eux, et par conséquent il y avait grande difficulté à créer assez d'amusement pour les spectateurs ou à procurer de bonnes mises dans les poules, même pour les bons chevaux. Quand on apprenait, en efiEet, qu'un cheval supérieur pouvait paraître dans un lieu de courses, personne ne S3 donnait la peine de faire entrer d'autres concurrents, et le résultat était une promenade autour de l'hippodrome, et pas même quelquefois cela, quand le prix n'était pas fondé des deniers publics. Pour faire face h ces difficultés, plusieurs comités hippiques se décidèrent à adopter le système des handicaps, bien connus auparavant, mais auxquels alors on avait bien rarement recours. Il est dans la nature de ce mode de concours d'offrir une prime constante à l*i fraude et à la tromperie, car sans y avoir recoure aucun cheval n'a de chances pour gagner un seul handicap, quand même il les courrait tous de mars à septembre. La raison en est assez apparente, puisque ce n'est qu'en trompant le commissaire (2) que le cheval victorieux a reçu un poids au-dessous de la force réelle, et a été ainsi mis en mesure de vaincre. Pour les non initiés, il est peut-être nécessaire d'expliquer que la course en handicap est ouverte aux chevaux de tout mérite, dont les propriétaires paient une certaine entrée, après quoi le juge, ou plutôt handicapeur, leur fixe à chacun un poids qui doit les amener ex œquo au poteau d'arrivée. Après cette fixation, le propriétaire a le droit de renoncer à son entrée ou d'y ajouter une certaine somme. Il s'ensuit que si la théorie pouvait être exécutée en perfection, tous les chevaux arriveraient nez à nez ; mais la pratique est sujette à l'erreur, parce que le juge, pour se faire une opinion sur leurs moyens, est guidé par leur manière antérieure de courir en public ; il devient donc désirable, pour le propriétaire d'un cheval engagé dans un handicap d'importance, de le faire courir dans les courses antérieures de façon à perdre, ou, en langage de turf, de se retirer dtt poids. Par suite, tous ceux qui sont engagés dans ces pratiques perver^^es (>?:saip!it constamment de faire croire aux handicappers qne leurs rlipvjnix'sont pins* uiauvMÎs qu'ils ne le sont en réalité, pf qnelquffois \\u clieval court poar toute unesaisoti
(l) Sorte de vot.nre pour le transport des chevaux. [%) Le handicappcr, eu anglais.
4 LE CHEVAL ANFLAJS.
et même plus d'une, dans toutes sortes de courses, sans que son maître le laisse gagner, dans le but de lui retirer, du poids pour le moment où il faudra faire un grand coup. A d'autres époques cette conduite aurait paru éminemment déshonorante, et plus d'un acte semblable a encouru le blâme du Jockey Club, même quand l'ordre de « retenir les ficelles » avait été donné par un motif moins indigne ; mais maintenant cet acte est si commun, qu'au contraire c'est le propriétaire d'un cheval maladroitement engagé qui est l'objet du mépris du monde hippique. Cette circonstance ne doit pas non plus causer de surprise, quand on songe que les conditions mêmes de la course sont une tentation permanente au manque d'honneur. L'homme est assea enclin au vice sans stimulants extraordinaires, mais c'est le comble de l'absurdité et de la folie de lui en fournir plus que la nature ne lui en suggère.
Cette malversation est tellement reconnue sur le turf, qu'il est aujourd'hui passé en proverbe qu'un mauvais cheval engagé adroitement vaut mieux qu'un bon cheval maladroitement produit, et il est en effet assez clair qu'il rapporte plus d'argent. Par suite, si l'argent est le but désiré, comme cela n'arrive que trop fréquemment, le proverbe ci-dessus trouve son application, et un cheval inférieur est souvent plus projStable au propriétaire^ que le meilleur produit de son écurie dans la même année. Bien des exemples pourraient être présentés dans lesquels de» chevaux de trois ou quatre ans ont été engagés pendant touta une saison seulement pour leur procurer une bonne entrée dans les handicaps du printemps de l'année suivante, et alors il les ont gagnés avec la plus grande facilité. Mais ces faits sont si notoires qu'il est inutile de s'étendre plus longtemps sur ce sujet. Il suffit de répéter qu'il est universellement admis par tous les initiés aux secrets du Turf, que continuellement des chevaux paient leur entrée et courent uniquement pour engager le handicapper à les charger faiblement, et qu'enfin cette pratique est devenue si notoire, que le but finit par n'être plus atteint. Car, puisque tous, ou du moins presque tous, jouent le même jeu, le handicapper est obligé d'avoir recours à d'autres moyens de reconnaître le mérite relatif des chevaux, et il n'est pas toujours guidé pour le poids à donner par la place obtenue dans les courses. Mais ce n'est encore qu'une exception à la règle qui domine dans les courses publiques, et quoique dans des cas scandaleux des chevaux puissent être hors de concours par
surcharge, cependant dans la majorité des circonstances avec une patience et une finesse ordinaire (ou prudence, comme on dîtj, le handicapper est induit à la fin à accorder un poids si minime (jue le succès convoité se trouve assuré, sauf les accidents pendant l'entraînement. Il peut être allégué en faveur de ces courses, qu'elles donnent quelque encouragement aux éleveurs, parce que si le résultat de leurs soins et peines n'est pas un animal de premier ordre, il peut encore dans un handicap gagner un prix important. A nos yeux le pis de. l'affaire est que le succès ne dépend pas de la bonté relative des chevaux, mais de la perversité relative de ceux qui les engagent. Rien ne serait plus aisé que de donner encouragement à des chevaux de second ou troisième ordre, en offrant des poules à ceux qui n'auraient jamais gagné plus d'une certaine somme. C'était l'usage dans les petits centres de courses, mais quoique cela encourageât l'éleveur, cela ne faisait pas l'affaire des hook-makers (gens qui ont un registre de gageures) (1), qui demandent un champ plus nombreux pour parier à la ronde {betting round) ^ ni des comités des courses, qui veulent beaucoup de monde, à leurs réunions. Da là provient l'énorme succès des handicaps, qui conviennent à tant de personnes composant la confrérie des parieurs, les propriétaires des chevaux inférieurs et les comités de courses, tandis qu'ils ne nuisent aux hommes qu'au point de vue de la moralité, et à la race de chevaux qu'au point de vue de l'aptitude à supporter du poids. Si les races de chevaux n'avaient que ces courses pour encouragement, elles se détérioreraient promptement, et l'animal vif et brillant pouvant porter au plus 6 stone (38 k. 08) deviendrait le summum bonum rêvé par l'éleveur.
3. — Le Derby j les OaJcs et le Saint-Léger ont cependant heureusement été conservés et ont fourni les moyens d'éviter les tendances destructives des handicaps à l'égard des chevaux, quoique malheureusement ces prix soient presque autant livrés aux pratiques des spéculateurs. Ces grandes courses sont des épreuves vraies du mérite du cheval, et plusieurs seigneurs bu gentlemen d'honneur irréprochable ont réussi aies gagner, et même dans les annales de ces prix, le succès d'un cheval appartenant à un spéculateur (book-maker), est un événement rare. Leur grand défaut est de trop dépendre des fluctuations
(l) On entend par book l'ensemble des paris ins«Mits.
de la spéculation, et que, quand les sommes engagées par | public prennent des proportions si énormes, les tentations vers la fraude, sous une forme quelconque, sont assez fortes pour li rendre fréquente. Être assez droit et candide pour avouer le qualités d'un animal supérieur suffirait pour assurer son insuc ces dans presque tous les cas. De là la nécessité de tout le secr«i qui règne ou que Ton essaie de faire régner dans les écurie de course. Dès qu*un cheval de Derby est à courtes chances (1) il est Tobjet des tentatives de plusieurs vagabonds d'hippodromi qui sont tous prêts à détruire sa santé ou ses jambes s'ils peu vent en saisir Toccasion. Cela est souvent arrivé, et quand oi possède un favori bien en vogue, la peur de semblables accideni nécessite une vigilance constante et la précision d'un Argus Il est vrai que plusieurs échappent à la règle fatale, mais u] plus grand nombre succombe, et le meilleur plan est sans con tredit de tenir autant que possible le public dans Tignoranc relativement aux qualités d'un cheval.