‹ Le cheval Anglo-NormandChapitre 19 sur 64 · ÉTALONS · texte numérisé non relu

ÉTALONS

Les achats d'étalons constituent pour la Plaine de Caen une des branches les plus importantes de son industrie chevaline, puisque, chaque année, l'Administration des Haras y dépense pour sa remonte près de 1,200,000 francs, somme à laquelle on doit ajouter 130,000 francs environ, produit des ventes effectuées pour le compte des départements.

C'est là, on en conviendra, un débouché facile et avantageux, qui explique et justifie, jusqu'à un cer-

tain point, les pratiques actuelles de nos éleveurs.

Le nombre et le prix des achats faits, d'un côté, par les Haras, d'un autre, par les Remontes de l'armée, d'un troisième, par le Commerce, ont excité l'industrie et Font amenée facilement à faire ce qu'elle fait aujourd'hui, c'est-à-dire à conformer à peu près exclusivement la nature de ses produits aux besoins particuliers de ce triple service.

Toutefois, comme les prix des Haras sont de beaucoup supérieurs aux autres, tout poulain qui se montre passablement tourné, tout poulain de quelque espérance, est conservé entier et destiné h devenir étalon, au lieu d'être castré et élevé en vue de la remonte de l'armée ou du commerce de luxe.

Il en résulte que l'élevage de l'étalon a pris, chez nous, une telle extension qu'il offre aujourd'hui à l'Administration des Haras, trois fois plus de produits que les crédits de son budget ne permettent à celle-ci d'en acheter.

En veut-on un exemple? En 4898, l'Administration à acheté à Caen 154 étalons de demi-sang, plus 27 trotteurs, soit en tout 181 reproducteurs, alors qu'il lui en a été présenté près de S00.

La Normandie est d'ailleurs h peu près la seule de nos provinces chevalines qui se livre à la spéculation de l'élevage de l'étalon.

Sans doute l'Ouest et le Midi, moins avancés, moins favorisés à tous égards, essayent d'entrer en rivalité avec elle; mais, si on consulte les chiffres officiels, que l'on trouve dans le rapport du Directeur

des Haras, onconstate,parexemple,que,en 1897, sur 244 chevaux de demi-sang achetés par l'Administration, 172 proviennent de la région normande, 50 seulement de la région de l'Ouest, 11 de la région du Midi, les 1 1 autres ayant été importés d'Angleterre. Cette industrie, d'ailleurs, n'est pas d'implantation récente et, si l'on peut ainsi parler, elle y existe de fondation.

Les habitudes locales, le goût des éleveurs, leurs connaissances spéciales, l'état d'amélioration de la population chevaline, le choix des étalons qui la renouvellent et l'épurent sans cesse, les modes d'encouragement depuis longtemps adoptés, qui enchaînent à la production les meilleures poulinières, tout concourt à augmenter cette tendance, on peut même dire, à la généraliser.

Et, cependant, la conservation d'un trop grand nombre de poulains entiers nuit essentiellement au commerce, en même temps qu'elle est une cause de dépenses pour l'éleveur.

A coup sûr, il n'y a point à hésiter sur la destination future du produit, si le poulain, de bonne origine, aussi bien du côté de la mère que du côté du père, montre en même temps une structure convenable, régulière et nette.

En dehors de ces conditions, il ne devrait y avoir que des chevaux de service, les uns destinés au luxe ou à l'armée, les autres au commerce ordinaire.

C'est la plus fâcheuse des imprévoyances que de garder pour étalons tant de chevaux qui ji'ont $ucunç

chance d'être vendus comme tels et d'en priver le commerce qui leur eût offert un débouché plus sûr et plus convenable.

La règle générale, absolue, devrait donc être celleci : Ne conserver, en vue de la reproduction, que des animaux de premier choix dans les diverses catégories de l'espèce, offrant, en premier lieu, la garantie d'une bonne origine ; en second lieu, la garantie non moins essentielle d'une conformation heureuse, irréprochable, typique par conséquent.

Si l'on ajoute qu'une alimentation puissante, une éducation judicieuse, augmentent considérablement le mérite inhérent à la race, le mérite personnel des individus, mérite que permettront d'apprécier les épreuves publiques, on comprendra que trois conditions principales font le bon étalon : un bon sang; une conformation sans reproches; des qualités spéciales, relevées, augmentées par une éducation bien entendue et publiquement constatées. •

L'emploi de tels reproducteurs est seul capable d'améliorer une race et toute race améliorée ne peut être maintenue au point de vue de perfection où elle a été successivement amenée que par un choix très sévère des animaux appelés à la renouveler.

C'est l'arrêté du 30 septembre 1846 qui, le premier, donnant satisfaction aux vœux depuis longtemps émis par les intéressés et les sociétés agricoles a réglementé les achats d'étalons.

Dorénavant, plus d'achats clandestins, plus de fraudes en matière de cartes de saillies; car cet arrêta

pose en principe que l'Administration des Haras ne pourra entretenir quedesrepoducteurs réunissant les trois conditions ci-après : la bonne origine tant du côté du père que du côté de la mère authentiquement constatée — la bonne et régulière conformation — le mérite éprouvé par des courses publiques.

Cet arrêté qui, en somme, et malgré quelques modifications de détail, telles que les records exigés pour être présentés aux achats (1), est toujours en vigueur, a ouvert une ère véritablement nouvelle à l'élevage en Normandie, en obligeant les éducateurs de la Plaine de Caen à modifier leur procédés d'élevage, généralement défectueux, en leur faisant comprendre que, la destination du cheval étant tout autre que celle du bœuf et du mouton, il ne devait pas être élevé dans les mêmes vues et pour la même fin que les bêtes de boucherie.

Il en est résulté que les éleveurs, tout en étant plus sévères dansle choix des produits h conserver en vue de la reproduction — première garantie contre les chances défavorables, contre les pertes d'une éducation onéreuse — ont été amenés à améliorer leurs méthodes, à mieux nourrir leurs animaux, à les rendre maniables, dociles et façonnés.

L'élevage de l'étalon de demi-sang, tout en s'améliorant considérablement, surtout dans ces dernières années, a eu cet autre avantage d'habituer le cultivateur adonner plus de soins aux chevaux de service,

(1) Le record exigé pour les chevaux de demi-sang autres que ceux qualifiés anglo-arabes est de 3'30" le kilomètre ou IV les 4,000 mètres.

à procurer, par conséquent, au commerce, des animaux plus avoinés sinon complètement prêts à satisfaire les goûts et les besoins des consommateurs.

L'arrêté relatif aux achats d'étalons, tout en imposant une épreuve, détermine avec soin, que cette épreuve n'est pas le but, qu'elle ri est qu'un moyen employé pour apprécier les bonnes et solides qualités du produit.

Il importe de s'en souvenir, la vitesse, quoique ce soit un mérite précieux, une qualité recherchée, ne doit pas être considérée comme la raison dernière,ne doit pas faire proclamer la supériorité du vainqueur sur tous les concurrents qu'il aura dépassés.

Dégagé ainsi de toute exagération, le principe de la nécessité des épreuves s'impose comme la garantie d'une bonne éducation.

L'Administration des Haras, avons-nous dit, ne doit entretenir que des reproducteurs d'un grand mérite, qui, par leur origine, leur conformation et leurs qualités, offrent aux propriétaires de juments toutes chances de succès et les encouragent à n'en avoir que de bonnes et à élever avec soin leurs produits.

Peut-on affirmer que tous les étalons nationaux sont des types améliorateurs? Évidemment non!

A côté des pur-sang de haute classe ou simplement, de bonne souche, ayant du membre, de la poitrine, de l'étoffe, régénérateurs par excellence, combien n'en rencontre-t-on pas dont l'encolure est fausse, la poitrine étroite, la cuisse plate, dont les membres sont frêles, les tendons faillis !

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Si, d'une façon générale, les trotteurs sont des étalons remarquables, ayant du sang, de la silhouette et du membre, combien de carrossiers ont l'encolure épaisse et commune, le garrot noyé, le dos mou, la hanche courte, défauts que ne rachètent ni le geste, ni le port de tête quelquefois brillants!

N'exagérons pas toutefois et reconnaissons les progrès accomplis.

Ne soyons pas injustes, disons-nous que l'industrie chevaline n'est pas une industrie comme les autres; qu'on ne fabrique pas un cheval comme on fabrique un canon; qu'il faut pour cela du temps, de la patience et de l'esprit de suite.

Ce que nous écrivions, il y a 4 ans, relativement aux achats d'étalons (1) nous pouvons le signer aujourd'hui.

Nous pensons toujours que l'amélioration du demisang, quelles que soient les critiques dirigées contre lui, est un fait notoire; que la nier, c'est nier l'évidence môme et qu'il suffit de visiter nos concours régionaux, de suivre avec assiduité les présentations d'étalons pour, si l'on est de bonne foi, s'incliner devant les faits et reconnaître, au moins d'une manière générale, la supériorité de notre anglo-normand.

Nous ne pouvons mieux faire, d'ailleurs, pour bien traduire notre sentiment, que de reproduire textuellement l'article paru sous notre signature en 1894.

Il est pour nous toujours d'actualité.

(1) Gallier. Les achats d'étalons. Journal de Caen du 23 octobre 1894.

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« Les années se suivent et se ressemblent, et la commission des Haras, depuis tantôt huit jours, a vu défiler devant elle, avec la même monotonie, les produits du Calvados, du Merlerault et de la Manche.

a L'impression générale qui se dégage de cette présentation, une des plus importantes à coup sûr à laquelle il m'ait été donné d'assister, est favorable au premier abord. En ne considérant que l'ensemble — je laisse volontairement de côté les trotteurs qui méritent une mention toute particulière, une étude spéciale — on constate, comme on a déjà pu le faire à notre magnifique concours régional hippique, que nos étalons de demi-sang ont beaucoup gagné au point de vue de la conformation générale et des actions; que la tête est devenue plus légère, mieux attachée et surtout que les dessous prêtent beaucoup moins à la critique. /

« En somme, amélioration considérable, véritable progrès, dont il convientde féliciter ceuxqui dirigent la production, disons le mot, la fabrication du cheval normand et qui démontre les bons effets produits dans notre riche et beau pays par les encouragements du gouvernement de la République.

« On a souvent, et ajuste titre, accusé l'Administration des Haras de manquer d'esprit de suite; mais est-ce bien sa faute? et les reproches qu'on lui adresse, ne peut-elle pas, par action récursoire, les reporter à ceux qui, les premiers, éblouis par un mirage trompeur, voulant faire de X américain à haute

pression, l'ont engagée dans une mauvaise voie?

« Le temps n'est pas éloigné où la commission des Haras, sans respect pour ses traditions séculaires, dédaignant le beau cheval, n'accordait ses faveurs qu'au cheval commun, épais d'encolure, court de lignes, mais puissant, qu'au cheval (ï exportation.

« Et, si mes souvenirs sont exacts, le chroniqueur du Moniteur, animé d'un juste courroux, attribuait ce fait à l'influence néfaste d'un inspecteur général sur le point de prendre sa retraite.

« Ce temps n'est plus, Dieu merci; les Américains — je parle des acheteurs, — brillent aujourd'hui par leur absence, et nos éleveurs reconnaissent avec un vif désappointement qu'ils se sont grossièrement trompés.

« Malgré leur esprit si fin et si subtil, les Normands, tout comme les Percherons d'ailleurs, ont lâché la proie pour l'ombre. Ils s'aperçoivent, mais un peu tard, hélas! que la pluie de dollars, qui devait être éternelle, n'a été qu'une pluie d'orage, pluie bienfaisante peut-être, sur le moment, mais sans lendemain.

« Le mal a été fait. A quoi servirait-il de récriminer? Et ne vaut-il pas mieux y remédier en éliminant progressivement de la production l'étalon trop loin du sang, en recherchant de préférence le cheval à encolure bien sortie et portant beau, à poitrine développée, à aplombs réguliers, à épaules obliques, à dos soutenu, c'est-à-dire le cheval unissant la force et la vigueur à la vitesse, se rapprochant le plus du cheval de selle.

« Oh ! je connais bien l'objection : Ce type que vous préconisez, ce n'est pas l'idéal du commerce qui, de préférence, recherche le carrossier, mais bien celui de la remonte. Entre le commerce et l'administration de la guerre, il y a antagonisme, leurs aspirations réciproques sont absolument opposées, un fossé profond les sépare.

« Eh bien! c'est là une erreur qu'il importe de combattre, une véritable hérésie scientifique, contre laquelle on ne saurait trop s'élever.

« De ce que le cheval de trait est incapable de faire un cheval de selle, tel que le comprend le cavalier, bien entendu, il ne s'ensuit pas que la proposition puisse être renversée.

« Bien au contraire, le cheval de selle, ayant plus de modèle et d'élégance, plus d'énergie et partant plus d'allures, réunit toutes les qualités propres à en faire un excellent cheval de voiture.

« Est-ce que nos régiments d'artillerie, remontés en petits cuirassiers , ne laissent pas loin derrière eux nos régiments d'avant la guerre, et n'est-ce pas aux qualités inhérentes au cheval de selle que nos batteries doivent d'effectuer leurs mouvements avec cette rapidité qui étonne l'étranger ?

Est-ce que nos chevaux de cuirassiers ne feraient pas, pour la plupart, de splendides chevaux de maîtres, unissant à la beauté des allures, au brillant, au noble port de tôte, la légèreté et la vitesse ?

« D'ailleurs, n'y a-t-il pas une considération importante qui, dans noire contrée, doit primer toutes

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les autres? Oublie- t-on que l'administration de la guerre, bon an, mal an, achète, dans les dépôts de remonte de Caen, de Saint-Lô et d'Alençon, près de 7.000 chevaux, et que cet acheteur, généreux et fidèle, inscrit annuellement à son budget, rien que pour les départements normands, la somme de 8 millions?

« Examinée dans son ensemble, ai-je dit, l'exhibition de nos étalons est splendide.

« C'est à coup sûr un spectacle caplivant pour l'amateur du beau cheval : On reste étonné devant ces poulains pleins de force, de vigueur, de puissance et d'énergie qui, grâce à de nombreux facteurs : la nourriture, le sol et l'entraînement, paraissent déjà des chevaux faits.

« Pris individuellement, les 500 étalons présentés à la Commission des Haras sont loin de répondre tous à mes desiderata. Certains sont si défectueux qu'on se demande quel est le mobile qui pousse leurs propriétaires à les exposer gratuitement à une

critique sévère quoique juste.

« Mais, à côté de ces ratés, que de types superbes, et, combien j'espère, étant connue l'habileté professionnelle du sympathique Inspecteur général, M. Delannay, que la liste des rappelés donnera satisfaction pleine et entière à ceux qui, comme moi, désirent, toujours et quand môme, l'amélioration de notre demi- sang normand. »

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