CHAPITRE PREMIER
Avant d'étudier notre histoire hippique normande, avant de rechercher quels sont les étalons qui ont le plus concouru à l'amélioration de notre famille de demi-sang, il n'est pas sans intérêt de jeter un coup d'œil rétrospectif sur l'industrie chevaline en France, d'exposer ce que c'est que l'Administration des Haras, de rappeler ses débuts, les fautes qu'elle a pu commettre, les services beaucoup plus nombreux qu'elle a rendus, ceux qu'on est encore en droit d'attendre d'elle.
Sans remonter plus loin que la féodalité, nous voyons que la production chevaline est à cette époque essentiellement privée.
Le mauvais état des routes, presque absolument fermées à la circulation des véhicules rapides, le partage de la France en provinces gouvernées par des seigneurs constamment en guerre avec l'autorité centrale, obligeait nos aïeux à chevaucher par monts et par vaux à franc élrieret, si nous consultons les chroniques, nous voyons que parlout l'équitation était considérée comme le premier des arts, parce qu'elle fut toujours le premier des besoins.
Seigneurs, écuyers et abbés rivalisent de zèle pour accroître la production chevaline et Ton comprend que passant leur vie à cheval, soit à la chasse, soit à la guerre, leur soin principal soit d'élever des animaux appropriés le mieux possible au genre de services qu'ils en attendent.
Destriers pouvant porter des cavaliers pesamment armés ; palefrois distingués, brillant dans les joutes et les tournois; haquenées destinées aux nobles dames, telle est la production de l'époque, production, nous pouvons le dire, essentiellement prospère.
La nécessité des Haras ne se fait sentir que sous Louis XIII, alors que le développement de la puissance monarchique a brisé le réseau féodal et que les grands seigneurs, abandonnant leurs castels pour wnir à la cour, remettent à des gens mercenaires le soin de cultiver leurs champs et cessent de surveiller la production chevaline.
On se plaint du dépérissement des races, on les dit abâtardies, ou dégénérées, ou perdues et l'on est obligé d'avoir recours aux races étrangères.
C'est dans ces conditions que, en 1639, paraît un édit royal organisant les Haras de l'Etat ; mais ce n'est que 26 ans plus tard, en 166S, que Colbert, par un arrêt du Conseil du 17 octobre, fait intervenir l'Etat d'une manière permanente et régulière dans la production chevaline.
Malgré cet arrêt et divers autres rendus successivement sur le même objet, la situation chevaline reste si précaire que, en 1717, l'Etat est obligé d'accorder aux détenteurs d'étalons royaux, provinciaux répartis ^approuvés des privilèges et des immunités considérables tels que : exemption de la milice, de la capitation, du vingtième, de toutes réquisitions ou corvées, de tutelle ou curatelle. Le saut de l'étalon, montant à S ou 6 livres tournois, plus 1 ou 3 boisseaux d'avoine, était en outre abandonné au garde-étalon.
En même temps, des amendes et des confiscations ont pour but d'empêcher l'emploi d'étalons non approuvés.
Le règlement général, en date du 22 février 1717, resta la charte de la production chevaline en France jusqu'au 29 janvier 1790, époque à laquelle l'Administration des Haras fut supprimée par un décret de l'Assemblée Constituante.
Née d'une nécessité politique, l'Administration des Haras s'est substituée à l'industrie privée avec un rôle tout tracé : Mettre la production à même de fournir à l'Etat en temps de paix comme en temps de guerre, les moyens de remonter sa cavalerie.
Dans le préambule de l'arrêt du Conseil rendu en 1065 pour la création des Haras, quels sont les motifs donnés par Colbert? les voici : « Le roi voulait prendre un soin tout particulier de rétablir dans tout son royaume les Haras..., de telle sorte que les sujets de Sa Majesté ne soient obligés de porter leurs deniers en pays étrangers pour achats de chevaux. »
Que dit également le mémoire du Conseil accompagnant le règlement général du 22 février 1717? Rien n'est plus nécessaire au royaume que l'élève des chevaux de toute espèce pour ses besoins. Dans les États bien gouvernés, on les y compte au nombre des premières richesses.
« Le manque de chevaux a fait connaître ces vérités d'une manière bien sensible dans ces derniers temps, où l'on s'est vu réduit à traiter, l'argent à la main, avec des marchands juifs pour tous les besoins de la cavalerie, des dragons, de l'artillerie, et même de la maison du roi. »
Cela est si vrai, qu'une ordonnance de 1764 prescrit aux intendants de veiller à maintenir dans tout son esprit l'édit de 1721 envers les détenteurs d'étalons et enjoint spécialement aux intendants des provinces de Normandie, du Limousin et d'Auvergne d'encourager, par tous les moyens possibles, « Y élève du cheval de selle qui donne, — y est-il dit — bien moins de profit que V élève des bêtes à cornes. »
Quoi qu'il en soit, c'est en 1720 qu'est créé le Haras du Pin et on y introduit d'abord tous étalons de
selle : arabes, barbes, espagnols et napolitains.
Vers 1765, afin d'augmenter la taille de nos races, on importe en France des chevaux du Danemark, du Holstein et du Mecklembourg; puis, de 1775 à 1790, reconnaissant la supériorité des chevaux anglais, le prince de Lambescq, grand écuyer de Louis XVI, envoie une mission en Angleterre pour y choisir des reproducteurs de demi-sang (Half-blood).
C'est alors que furent importés au Haras du Pin 24 étalons parmi lesquels plusieurs ont assez marqué pour que leurs noms soient restés longtemps dans la mémoire des éleveurs.
On se souvient, en effet, des Glorieux, des Badin, des Lancastre, des Warwick, des Sommerset, des Docteur, qui, on peut le dire, ont créé la race anglonormande.
Quoique reposant sur le privilège, la prohibition, l'arbitraire, le monopole, quoique excluant toute liberté, l'Administration des Haras a, de 1665 à 1790, contribué à fonder l'industrie chevaline.
Sans doute, à de rares exceptions près, l'état de la production, partout vouée au hasard, était loin d'être aussi satisfaisant qu'on eût pu le désirer; mais, néanmoins, le système administratif des Haras appliqué avant 1790 avait produit des résultats aussi heureux qu'il était possible de l'espérer de ce mode de procéder.