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CHAPITRE II

i. - L'ÉTAT DOIT INTERVENIR

Après avoir suivi pas à pas les Haras depuis leur fondation, examinons d'abord si l'Etat doit intervenir dans la production ou s'il ne doit pas laisser libre champ à l'industrie privée.

L'utilité des Haras, leur nécessité même, peut se

démontrer de deux manières : positivement et négativement. Positivement, en montrant le bien qu'ils ont fait ; négativement, en montrant le mal qu'ils ont empêché.

Que l'on consulte la plupart de ceux qui ont écrit sur la production chevaline: François de Neufchâteau, Huzard père, Gayot, par exemple, tous déposent ce fait considérable que partout où s'est ^fondé un haras sous la protection du seigneur, du prince ou de l'Etat, on a vu se créer une race de chevaux; que partout, au contraire, où un haras a été supprimé, la race a disparu.

A peine les Haras sont-ils créés par Colbert que la production chevaline renaît, que l'on voit refleurir

cette branche importante de notre agriculture nationale.

En 1755, un haras s'établit dans la Camargue où les chevaux vivent à l'état sauvage : quelques années plus tard, l'écurie du roi ne dédaigne pas ses produits. Survient la révolution, rétablissement est détruit, la race disparaît.

« Quoique le Haras de Rozières — écrit Huzard père — n'existe que depuis quelques années (1766), on s'aperçoit déjà du bien qu'il a fait dans les départements voisins. »

« Pas une contrée, pas un Etat, pas une puissance au monde — écrit M. de Maleden — n'a pu se flatter d'avoir une race qui égale la limousine et la navarrine tant en finesse qu'en légèreté, en tournure qu'en élégance, en vigueur qu'en durée; tant par son ensemble harmonieux que par son allure, voilà ce qui doit les faire considérer comme les premières races de l'univers. »

La destruction des Haras en 1790 leur est fatale; leur réorganisation en 1806 les sauve de la ruine.

Créée à force de soins et de patience par l'Administration des Haras, la race anglo-arabe a rendu les plus grands services dans nos départements pyrénéens. En frappant de stérilité le Haras de Pompadour, on a rayé le Limousin de la carte hippique de la France.

La Haute- Vienne, la Corrèze, le Cantal, la Lozère, les contrées où on élève le cheval léger, n'ont cessé, depuis la suppression du Haras de Pompadour jus-

qu'à son rétablissement en 1874, d'en signaler les déplorables effets et de réclamer le relèvement d'une institution qui est si étroitement liée à la prospérité du pays.

N'est-ce pas l'Administration des Haras qui, en 1775, crée la race anglo-normande, et sa suppression en 1790 ne risque-t-elle pas de remettre tout en question?

N'est-ce-pas l'Administration qui nous a doté de ces remarquables trotteurs qui peuvent rivaliser aujourd'hui avec les plus célèbres trotteurs américains?

On prétend que les Haras constituent un monopole ; mais, l'expérience d'un siècle prouve que l'industrie à toujours été incapable d'occuper la place que l'Administration était disposée à lui céder; qu'elle ne parvient à se remonter facilement que dans les produits créés ou suscités par les Haras et que, toutes les fois que ceux-ci ont volontairement tenté de restreindre leur action en diminuant la quantité ou le prix de leurs reproducteurs, les particuliers ont bientôt cessé d'en trouver pour eux-mêmes.

La création des races et l'amélioration de la race chevaline ne sauraient ôtre livrées au hasard ; c'est là une œuvre de patience et de raison, qu'une Administration forte et éclairée peut seule entreprendre et mener à bien.

Mais il y a plus : Pour améliorer les races, il faut des reproducteurs approchant le plus près possible de la perfection. Or, ces types sont nécessairement

d'un prix très élevé que ne pourrait atteindre que rarement l'industrie privée.

L'Etat, qui, lui, ne spécule pas et dont les sacrifices ne sont pas subordonnés à un bénéfice immédiat, entretient donc, afin de lesmettre à ladisposition de l'agriculture, pour la conservation et le perfectionnement de ses diverses races, les types supérieurs nécessaires, et il les lui livre à des conditions essentiellement favorables, pour ainsi dire presque gratuitement.

Les Haras sont donc indispensables, pour élever le niveau de la production, pour l'uniformiser, pour approprier les races au milieu dans lequel elles sont destinées à vivre sans nuire à leur spécialité.

2. — COMMENT L'ÉTAT DOIT-IL INTERVENIR DANS LA PRODUCTION î MODES D'ACTION

Trois modes d'action sont à la disposition de l'Etat pour intervenir dans la production.

Ou bien il peut s'effacer complètement devant l'industrie privée, en la subventionnant suffisamment.

Ou bien il peut intervenir par voie directe.

Ou bien il peut intervenir par voie indirecte.

Nous repoussons, pour notre compte, le premier.

Sans doute, les partisans de l'industrie privée — il faut citer en première ligne l'éminent professeur M. Sanson — rejettent d'une manière absolue toute intervention de l'Administration dans la production et, loin d'y voir un avantage pour l'amélioration et le

progrès, prétendent qu'elle en est le plus dangereux ennemi.

Sans doute, ils soutiennent que, malgré la routine et les préjugés dont on veut bien gratifier l'industrie, chacun connaît mieux dans sa contrée et les conditions qui peuvent influer sur la production : climat, température, nature du sol et des fourrages, et les besoins de la localité, que ne pourront l'apprendre les agents de l'Administration.

Sans doute, ils affirment : « Que les lois économiques sont les mômes pour toutes les industries et que celles-ci doivent se développer sous l'aiguillon de la libre concurrence, de l'initiative et de la responsabilité privées, ne prenant conseil que de leur intérêt » (Sanson).

Sans doute, ils donnent comme exemple l'industrie du cheval de gros trait, si prospère avant 1874, alors, cependant, que les Haras ne possédaient que peu d'étalons de cette race (23); mais, en revanche, ils ne sauraient prouver que cette industrie ait souffert de l'ingérence de l'État.

La vérité, c'est que l'industrie qui s'adonne à cette branche de l'élevage n'a pas besoin d'être aidée comme les autres (1), qu'elle trouve un encouragement suffisant dans le bénéfice assuré que lui procure un produit facile à obtenir et à placer, qui gagne de bonne heure sa nourriture, se forme en travaillant,

(1) Lors de la discussion de la loi, le 29 mai, M. le marquis de Dampierre a prétendu que l'État n'avait pas à s'occuper de l'élevage du pur-sang anglais, ni de l'élevage du cheval de gros trait.

L'ÉTAT DOIT-IL INTERVENIR DANS LA PRODUCTION m

et exige peu de soins, peu d'éducation, avant d'être livré à la consommation qui partout le recherche activement. (Rapport de M. Bocher à l'Assemblée nationale.)

Le cheval de gros trait étant le cheval marchand par excellence, le cultivateur qui le vend poulain ou qui l'élève pour s'en défaire à l'âge, après avoir utilisé ses précoces services, peut donc se passer de secours.

Si donc, à notre avis, l'entretien par l'Etat — en grande quantité, — d'étalons de gros trait est, en principe, un non-sens, il n'en faut pas moins reconnaître que ce mode de procéder est conforme à l'esprit de la loi de 1874 et que, dans son rapport, justifiant l'action des Haras danfc la production des chevaux de gros trait ; après avoir établi que ces races de gros trait, même les plus fortes, peuvent concourir à la création du cheval d'armes alors qu'elles en paraissent pourtant très éloignées; après avoir démontré que, si c'est principalement, ce ri est pas uniquement dans Tintérêt de l'armée qu'il importe de multiplier et de perfectionner nos diverses races

équestres et qu'en améliorant l'espèce dans sa généralité on enrichit toutes les branches de l'agriculture, M. Bocher disait : « Quand le chiffre des étalons nationaux aura été porté à 2,300 ainsi qu'on le propose, le sixième environ de cet effectif, soit 400 têtes, sera consacré aux besoins des pays de trait. (Zone du Nord où il y a 240,000 juments.)

H est prouvé, d'ailleurs, que l'intervention de

l'Etat ne nuit à aucune branche de la production et qu'elle profite à toutes; que l'industrie étalonnière, elle-même, y trouve, non pas une concurrence qui lui fait obstacle, mais un concours qui lui est nécessaire. Et la preuve, c'est que cette industrie n'existe pas ou ne vit qu'avec peine là où l'action des Haras ne se fait pas sentir, qu'elle s'établit, au contraire, et prospère, là où les Haras sont en force, profitant des besoins, des goûts, des habitudes, des ressources qui se développent sous son influence et qu'enfin ses propres animaux sont partout, comme nombre et comme valeur, en rapport avec ceux que l'Administration entretient elle-même dans ses dépôts. (Rapport de M. Bocher.)

Qu'avons-nous vu, d'ailleurs, à diverses époques, en 1852, en 4860, chaque fois que la discussion a été ouverte entre les partisans des Haras favorables aux producteurs de demi-sang et les promoteurs du libre étalonnage avec primes de l'Etat?

D'un côté, la Société d'encouragement militant en faveur de l'étalonnage privé; de l'autre, les conseils généraux (1) les sociétés d'agricultures, les comices

(\) En 1862, cinquante conseils généraux, c'est-à-dire ceux de toute la zone de la production chevaline, persistent à réclamer la création de 56 nouvelles stations, le rétablissement de 26 anciennes supprimées, le maintien de 4 et l'augmentation de 17 autres.

A une époque plus rapprochée de nous, on voit que, tous les ans, jl est formulé des demandes nombreuses ayant pour objet soit la création de nouvelles stations, soit le renforcement de celles existantes. C'est ainsi que, en 1897, les départements de l'Orne, du Calvados, de la Manche, de l'Indre, de l'Indre-et-Loire, du Loiret, de l'Ain, de la Creuse, de Maine-et-Loire, de la Mayenne, du Finistère, des Deux- Sèvres, du Lot, de la Cote-d'Or, du Jura, du Nord, de la Haùte-

agricoles, les éleveurs, demandant, sollicitant Tintervention de l'Etat comme un bienfait, une nécessité, demandant tout à la fois son intervention directe et indirecte.

Pour justifier l'intervention directe que dit le possesseur de juments (1) ?

Qu'il lui faut des étalons de valeur et la saillie à bon marché — ce qu'il obtient de l'Etat — et qu'avec les étalonniers il n'aura plus l'étalon de tôte dans les meilleures et les plus favorables conditions;

Qu'il n'aura plus cette réglementation des saillies, aussi sagement combinées, en vue de la conformalion des étalons, qu'en vue de la fécondation des mères (2) ;

Qu'il n'aura plus cette vieille expérience des palefreniers, chefs de station, qui. connaissant de longue date tout l'effectif de l'élevage, savaient prévenir les accidents, diriger les accouplements, s'intéresser aux produits et refuser, sans merci, le sang noble aux juments indignes de le recevoir (3);

Qu'il n'aura plus cette carte de saillie, véritable

Marne et de la Meuse, ont émis des vœux dans ce sens. (Rapport de l'Inspecteur général, Directeur des Haras, 1891.)

(1) Mémoire présenté à l'Empereur, en 1864, au nom de la Société d'agriculture et de commerce de Caen et de l'Association normande.

(2) 11 n'est pas sans exemple de voir certains propriétaires d'étalons faire saillir par le même cheval jusqu'à 150 juments, abus qui l'épuisé et en fait un mauvais reproducteur.

(3) Dans son rapport au Préfet du Calvados, en 1898, le Directeur des Haras du Pin exprime le regret que des étalons de premier ordre, envoyés par l'État dans les stations du département, se voient livrer beaucoup de femelles trop ordinaires, et qui, ne méritant pas leurs services, entravent l'heureuse influence que ces reproducteurs d'élite devraient avoir sur la race indigène.

; certificat d'origine des familles hippiques, qui n'acquerra jamais la même valeur sous la garantie d'un étalonnier que sous celle d'une administration régulière (i ) ;

Qu'il n'aura plus ces mutations salutaires qui transféraient d'une station à une autre les étalons, après un temps donné, suffisant pour transmettre leurs qualités à une masse déterminée de produits, trop court pour donner place aux graves inconvénients résultant parfois de la consanguinité;

Qu'enfin il verra décroître en nombre et en qualité ces anglo-normands confirmés par un long métissage, plus généralement sûrs comme améliorateurs que leurs rivaux d'outre-Manche lesquels, sortis souvent d'un premier croisement, manquent dans ce cas de fixité comme reproducteurs.

Mais, la question est plus haute et l'Etat qui, pour remonter sa cavalerie et son artillerie en temps de paix comme en temps de guerre a besoin d'une quantité considérable de chevaux, ne peut se désintéresser de la production. Il faut parer à l'insuffisance de notre population hippique au double point de vue du nombre et de la qualité, améliorer la généralité de l'espèce, l'égaliser sans détruire, sans altérer le

(l) Par sa circulaire du 9 novembre 1893, le ministre de l'agriculture a donné de nouvelles instructions sur la disposition et le libellé des cartes de saillie destinées à assurer un contrôle sévère et absolument efficace de la part des chefs d'établissements.

Une circulaire du 23 novembre 1893 relative aux souches des cartes de saillie pour le service des étalons approuvés et autorisés prescrit que ces souches ne devront pas rester entre les mains des propriétaires mais seront conservées dans les archives des dépôts d'étalons.

caractère original, les aptitudes naturelles et spéciales de chacune des variétés qui la composent; rendre celles-ci moins dissemblables, plus homogènes et faire que, tout en conservant les qualités distinctes par lesquelles elles se trouvent appropriées aux divers services particuliers qui les emploient, elles soient, à un moment donné, capables, en plus grand nombre, de répondre aux exigences du service public (Rapport de M. Bocher).

Tel est le rôle de PÉtat, parfaitement défini par M. Bocher dans son remarquable rapport sur la loi organique de 1874, tel est le rôle de l'Administration des Haras qui en est l'émanation et en a reçu les pouvoirs.

L'Administration doit donc intervenir dans la production directement et indirectement K

Directement, en achetant aux particuliers, puis en entretenant dans ses dépôts, lesétalons qui, à l'époque de la monte, seront répartis dans les stations où ils seront mis, pour un faible prix, à la disposition et à la portée des éleveurs.

Indirectement, en subventionnant dans une mesure plus ou moins large les propriétaires d'étalons approuvés, c'est-à-dire propres à perfectionner l'espèce; en permettant la saillie des étalons autorisés, qu'ori ne considère pas comme améliorateurs mais susceptibles néanmoins de maintenir le niveau de la production, et des étalons admis qui, quoique sans qualités recommandables, sont reconnus exempts de cornage et de fluxion périodique; en distribuant enfin

des encouragements, sous forme de prix et déprimes, aux courses, aux concours de dressage, aux concours de poulinières et de pouliches et aux concours de chevaux de selle.

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