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SYSTÈME DES HARAS

On a, depuis le commencement du siècle, reproché souvent à l'Administration des Haras de n'avoir pas d'esprit de suite, de manquer d'unité de vues, d'unité d'action et par-dessus tout de fixité. On a écrit sur la production chevaline des milliers d'articles, dés centaines de brochures, chacun développant ses idées — toujours meilleures que celles des autres — en soutenant le bien-fondé, tâchant de les faire prévaloir.

Sociétés délibérantes, conseils généraux, comices agricoles, sociétés d'agriculture ont, tour à tour, émis des vœux les plus divers, les plus contradictoires.

A une certaine époque, en 4842, en 4848, l'Administration de la Guerre sous le prétexte, d'ailleurs discutable, qu'elle achetait bon an mal an, de 6 à 8,000 chevaux pour sa cavalerie et que la production ne pouvait suffire pour les besoins de la mobilisation, à tenté d'accaparer les Haras à son profit,

Aujourd'hui, la querelle éteinte, comme le Phénix renaît de ses cendres, et nous voyons Remontes et Haras, celles-là accuser l'Administration d'incurie, lui reprocher de vouloir propager jusqu'aux Pyrénées le reproducteur anglo-normand et d'entretenir dans

ses écuries un trop grand nombre d'étalons de trait; ceux-ci obligés de se défendre par l'organe de leur Directeur général, M. Plazen ,

Que les Haras n'aient pas toujours suivi une voie unique ; qu'ils aient souvent marché d'incertitudes en incertitudes, on ne peut le nier et les systèmes que nous allons étudier successivement vont en apporter la preuve. Mais, à qui la faute sinon aux changements successifs qui se sont opérés en France depuis la chute du premier empire?

Le rapporteur de la loi organique de 1874, M. Bocher, résume on ne peut mieux, avec une grande impartialité et une grande justesse de vues, la cause de ce manque d'unité et de fixité.

« Ce ne sont pas seulement — dit-il — les résolutions politiques mais les vicissitudes ministérielles, les changements administratifs, qui ont pesé sur les Haras, modifiant incessamment leur personnel, leur régime et leurs ressources.

« Sans remonter jusqu'en 1790, où l'œuvre fondée par Colbert, si puissamment entretenue pendant plus de cent ans, a été brusquement anéantie, où tant de richesses précieuses ont été dispersées et perdues, pour être, à peine détruites, jugées de nouveau nécessaires et réclamées de tous côtés, puis reconstituées quelques années plus tard ; pour ne parler que de l'histoire moderne de l'Administration, de 1815 à 1860, dans l'espace de moins de 50 ans, c'est-àdire à peine le temps en matière de production chevaline, de faire l'application d'un système rai-

sonné, d'élever quelques générations, de tirer d'une suite d'expériences concluantes la solution d'un problème scientifique très ardu, combien de mutations les Haras ont-ils subies? ,

« Far combien d'administrations et d'administrateurs ont-ils successivement passé?

« Après avoir traversé, sous la Restauration, cinq directions différentes, toutes plus ou moins étrangères à la question spéciale qui est leur unique objet, ils appartenaient, en 1830, au Ministère de l'intérieur;* à partir de 1831, tantôt direction générale, tantôt simple division, abandonnée le plus souvent à l'autorité nominale des secrétaires généraux qui se succèdent neuf fois en neuf années, changeant de fonctions à chaque changement ministériel, ils sont réunis d'abord au Ministère du commerce et des travaux publics, ensuite au Ministère de l'agriculture et du commerce, reviennent à l'intérieur, passent au Ministère d'État, puis à celui des beaux-arts, et, après avoir constitué pendant dix ans une administration indépendante placée sous l'autorité immédiate du chef de l'Etat, dans les mains de son grand écuyer, redescendent au rang de simple bureau, rattaché à Tune des directions du Ministère de l'agriculture.

« Et ce n'est pas seulement le personnel supérieur de l'Administration, son organisation, les agents préposés à sa marche, qui ont si fréquemment changé; la même instabilité s'est produite dans la dotation de son budget. Ce ne sont pas seulement ses ressources qui ont varié, mais leur emploi; tantôt les '

fonds ont été insuffisants, tantôt ils ont été détournés de leur affectation régulière. Et à combien d'idées de systèmes différents ont-ils été appliqués.

« A une époque c'est l'intervention indirecte qui à prévalu, à une autre, l'intervention directe. L'établissement des Haras du Pin et de Pompadour avait été une des belles créations de la Restauration, l'Empire l'avait décrété en 1806, la commission de 1828 en avait réclamé l'accroissement. Le lendemain même du 24 février, la commission de 1848 (présidée par M. Bethmont, ministre de l'agriculture), puis le conseil supérieur en 1850 (présidé par M. Dumas, ministre de l'agriculture) en avaient reconnu l'utilité et demandé le maintien; et deux ans après, en 1852, on réduità rien le premier de ces deux établissements ; en 1860, on détruit le second, et les riches collections de reproducteurs, mâles et femelles, formées avec tant de soins, à de si grands frais, sont vendues, dispersées et bientôt perdues pour le pays. En 1863, on complète la ruine : les Haras sont obligés de céder à vil prix leurs plus précieux sujets, et, lorsqu'ils ont été livrés à l'industrie particulière, on s'aperçoit bientôt qu'elle est incapable de les garder et de les remplacer ! »

On ne saurait mieux dire.

Sans remonter bien haut dans l'histoire des Haras nous trouvons, en ce qui concerne l'amélioration de nos races, deux grands systèmes en présence.

Le premier prend naissance sous la Restauration, et le Jockey-Club, fondé en 1833, ne tarde pas à

lui faire acquérir les plus grands développements.

Occupé tout particulièrement de la direction des courses, fondateur des hippodromes de Versailles et de Chantilly, le Jockey-Clûb n'a qu'un programme, qu'un seul but, faire du cheval anglais son domaine, en hâter la généralisation en France; ne reconnaître qu'au pur-sang, qu'au cheval de course la faculté d'améliorer et, qu'il s'agisse des races du Nord ou des • races du Midi le prendre comme base de toute régénération.

Pour les partisans de ce système l'amélioration ne peut donc provenir que du croisement direct par le cheval de pur-sang et ils repoussent en principe le cheval de demi-sang, comme producteur intermédiaire.

Le type recherché par eux est celui qui gagne le plus de prix sur le turf, et le cheval de course, objet presque exclusif de leurs encouragements, est considéré comme l'élément principal de la production.

Voyons quels ont été les résultats de ce système.

Sans nous arrêter à définir le pur-sang anglais, dont la généalogie remonte sans conteste au sang oriental, sans aucun mélange de sang indigène, nous devons admettre cette chose indiscutable que ce cheval, fruit d'une race étrangère, perfectionné par les soins, la nourriture et l'influence d'une éducation appropriée à la nature des services qu'on voulait exiger de lui, est, selon l'expression d'un savant auteur, Ch. de Sourdeval, <r une merveille de la nature perfectionnée par la civilisation, réunissant à un

degré éminent l'équilibre du sang et de l'étoffe * (1).

Cheval arabe perfectionné, approprié à nos besoins, tel est le cheval de pur-sang anglais, duquel on peut dire qu'il a la tête fine, spirituelle, expressive, l'encolure bien sortie et bien conformée, les épaules belles et bien placées, la poitrine large et profonde, les hanches larges, longues, les membres musculeux, les canons larges, forts, les tendons saillants.

Reproducteur précieux, améliorateur par excellence, le pur-sang anglais, tel que nous le décrivons, tel que nous le comprenons, aurait pu donner, mais entre des mains habiles seulement, des résultats supérieurs.

Sous Tinfluenee des idées courantes il ne produisit rien de bon.

Soutenant, ce qui est vrai, d'ailleurs, que les xourses sont une institution de premier ordre, l'un des pivots sur lesquels doit rouler l'amélioration, dont xlles présentent à la fois l'encouragement à produire les éléments et le moyen d'en apprécier le mérite, les partisans du pur-sang ont faussé ce principe.

Faisant des chevaux pour les courses et non les courses pour les chevaux, les élevant à l'état de spé* cialité en modifiant leurs aptitudes en vue de la vitesse, ils ont été fatalement conduits à prendre la variété pour le type et à imposer à Pespèce vouée à l'amélioration, des pères désunis, hauts sur jambes, et en parfait désaccord, malgré leur noble origine, avec le résultat que l'on voulait obtenir.

(1) L'étoffe et le sang. In Journal des Haras, juin 1848, page 390.

Il en est résulté une anarchie, une confusion de produits, un mélange incohérent, dans lesquels il était difficile de se reconnaître et qui ne tardèrent pas à décourager les éleveurs : d'épaisses encolures et des croupes pointues ; des ventres énormes et de minces fuseaux; des corps de lévrier et des membres de charrette; dans presque tous les chevaux des marques de noblesse, ici dans le garrot, la croupe, l'encolure; ailleurs encore des allures, des moyens, mais au milieu de tout cela aucune harmonie, aucun ensemble.

Le système absolu du Jockey-Club était condamné d'avance et Ton peut dire qu'il n'a contribué qu'à donner des produits décousus, des ficelles, manquant d'étoffe, de résistance, lesquels, pour la plupart, sont restés pour compte à l'éleveur,

Moins exclusive dans son objet, l'Administration des Haras se maintenait plus près des intérêts généraux du pays que le Jockey-Club.

Elle acceptait le cheval de pur-sang, elle travaillait activement à le produire, à le naturaliser, à lui faire faire souche en France; mais, tenant compte de la situation des races, de la spécialité de leur destination, du progrès de l'élevage dans les contrées de production, elle voulait, au moyen d'une préparation rationnelle, que l'introduction du pur-sang anglais constituât un progrès, non une perturbation.

De là son système dont on peut formuler ainsi les principes : *

1° — Application à la reproduction des étalons les moins défectueux dans chaque race ;

2° — Croisement des races par des animaux de sang autant que possible appropriés à la nature des diverses races locales;

3° — Emploi des meilleurs étalons de race pure

dans les centres de population les plus avancés, pour

obtenir des étalons de sang nécessaires à l'amélioration (1). • ■

Ce système, de beaucoup préférable au premier et qui a donné de si bons résultats en Normandie, reconnaît, on le voit, le sang pur comme l'élément le plus certain, le plus avancé de l'amélioration.

Mais il exige une préparation, une sélection, parmi les animaux de la race locale, en appliquant d'abord à la reproduction les animaux les moins défectueux

dans les races elles-mêmes.

Avec ce système, partant de l'alliance de la jument normande avec l'étalon de sang anglais, on arrive graduellement à équilibrer le sang des deux races par la sélection des sujets déjà améliorés en vue de faire souche.

; « Dans ce système, dit Gayot, après les premiers croisements du cheval de pur-sang avec la race du pays, les étalons de 1/4 de sang, d'abord, agissent sur la jument normande, tandis que des reproducteurs plus améliorés sont livrés h la poulinière de 4/4 de sang et de demi-sang. Les produits de ce dernier accouplement entrent à leur tour dans la reproduction; ils prennent la femelle qui les égale ou qui

(1) Compte rendu de l'Administration des Haras du 25 novembre 1849.

leur est inférieure par le sang. Parallèlement, les étalons de 3/4 de sang et de pur-sang opèrent sur des femelles qui comptent déjà deux, trois, quatre générations avec des reproducteurs d'un degré de sang variable mais plus élevé qu'au début. Dans ce système, le nombre d'étalons importés du dehors est très faible, celui des étalons pris dans la race en cours de formation est très considérable, au contraire.

« On aperçoit bientôt dans la nouvelle race deux genres de consanguinité, celle qui vient de la race (introduite) et celle qui vient de la famille (indigène).

« Quand on en est là, il est impossible cpi'il n'y ait pas une grande homogénéité dans les caractères et dans le sang. Il ne manque plus à la race nouvelle que de se fortifier par l'âge, de vieillir par le nombre des générations, car ces conditions seules peuvent donner la constance. »

Ce sont ces données qui, comme nous le verrons, confirmées par la pratique, suffisent à justifier l'Administration des Haras d'avoir dirigé, sans fruits scientifiques, les établissements du Pin et de Pompa-

dour qui lui étaient confiés.

C'est en opérant ainsi, c'est en tenant surtout compte de ce fait que la loi d'hérédité n'est pas exclusive à l'un des auteurs, mais commune à tous deux, que le marquis de Croix, dans son haras de Serquigny, a obtenu, il y a quelque 40 ans, de si beaux produits.

Au moyen de juments de pur-sang ou très voisines

du sang, M. de Croix a donné à sa race le feu, le tempérament, Yimpulsion. Au moyen d'étalons de demisang, toujours choisis parmi les trotteurs du Norfolk, il lui a donné Yétofe, la carrure, la solidité du squelette, la résistance, en un mot, jointe à une aptitude spéciale pour le trot. * ■

. Mais, de ce croisement renversé, de ce métissage, il peut résulter des produits n'ayant pas, comme reproducteurs, une autorité héréditaire certaine suffisante,

Il faut alors recourir à des accouplements alternatifs, se rapprocher du sang, jusqu'au jour où, la race étant confirmée, les produits deviennent h leur tour de véritables améliorateurs.

« Quand, — dit M. Bocher — les diverses races 4 eurent été restaurées, reconstituées graduellement par leurs propres forces, l'Administration, reconnaissant pour agent d'amélioration l'étalon de pur-sang arabe et anglais, se procura le plus grand nombre possible de types de l'un et l'autre sang, et, portant principalement ses efforts sur les deux grands centres de production, au nord et au midi, elle appliqua au premier, là où la terre est plus fertile, la nourriture plus substantielle, la taille des poulinières plus haute et leur conformation plus forte, l'étalon anglais, et, dans le second, où le climat est sec, le sol moins riche, la culture moins avancée, l'étalon arabe.

« Le succès ne fut pas le môme dans les deux contrées. En Normandie, il a été plus complet et assez prompt à se produire. La race s'y trouvait depuis longtemps préparée, ou naturellement mieux appro-

priée à l'alliance du pur-sang anglais et même arabe ; il en est résulté l'amélioration de la famille normande et bientôt la formation d'une famille nouvelle l'anglo-normande, pourvue, presque dès les premières générations, des qualités constitutives d'une race distincte et confirmée — l'homogénéité et la permanence — capable non seulement de se reproduire ellemême, dans son propre berceau et au dehors, mais de concourir utilement à la reproduction générale, et de suppléer, pour les besoins d'une grande partie de la population (1), au défaut d'étalons que leur rareté et leur haut prix ne permettent pas de se procurer en nombre suffisant. »

Tels ont été les résultats du second système, qui est encore le système actuel de l'Administration des Haras, et dont il convient hautement de se féliciter.

(i) Dans le Poitou, la Saintonge, les Ardennes, l'Aisne, la Côted'Or, etc., et même dans les contrées méridionales sur les points les plus riches en herbages.

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