CHAPITRE PREMIER
Nous avons vu, en étudiant la loi organique des Haras des 29 mai — 2 juin 1874, — loi de réorganisation militaire par excellence — qu'elle a pour but principal de s'occuper de la production du cheval de guerre et de doter nos dépôts d'étalons choisis dans les diverses races et comprenant le plus de chevaux de sang possible.
Aujourd'hui, on accuse l'Administration des Haras d'être en opposition manifeste avec la loi de 1874, d'en méconnaître l'esprit, de ne point pousser à l'élevage du cheval de guerre, sa principale raison d'être — certains ajoutent,dfor£,sa seule raison d'être, — de favoriser exclusivement le cheval de trait léger et le trotteur, voire même le gros trait, d'être inféodée à la Normandie et de vouloir répandre partout, même jusqu'aux Pyrénées, les étalons anglo-normands.
Non seulement on prétend qu'en temps de paix les comités de remonte trouvent difficilement le nombre des chevaux qui leur est nécessaire pour compléter les effectifs — ce qui est à coup sûr exagéré — mais encore on affirme, l'expérience de mo-
bilisation tentée à Senlis, à Compiègneet à Limoges, en 1895, ne paraissant nullement concluante, qu'il nous serait impossible, avec nos propres ressources, de passer du pied «le paix au pied de guerre, de remonter notre cavalerie de réserve et notre cavalerie territoriale, puis, ensuite, de réparer les pertes causées par les combats.
Sans pouvoir, on le comprend, nous prononcer d'une façon catégorique sur ce point; sachant, cependant, comment, dans la grande majorité des cas, sont établies les statistiques des commissions de classement, ces statistiques — nous n'hésitons pas à le dire — ne nous inspirent qu'une médiocre confiance.
Nous croyons donc fermement, que si nous sommes plus riches qu'aucune autre nation en chevaux de trait, nous sommes pauvres en chevaux réellement propres au service de la selle.
Les craintes, plus ou moins justifiées, dont les adversaires de l'Administration des Haras se sont empressés de se faire l'écho, ne sont pas les seules dont l'opinion ait eu à s'occuper depuis le commencement du siècle (1).
Elles ont été exprimées, en 1830, parle général Preval ; en 1843, par le maréchal Soult, ministre de la guerre; en 1856, lors de la campagne d'Italie, et, en 1870, elles n'ont été malheureusement que trop confirmées puisque, au moment de la déclaration de
(1) Gallier. La mobilisation et le cheval de guerre. La remonte de l'armée, 1898, p. 4.
guerre, les remontes ne purent trouver que 32.C00 chevaux alors qu'il en aurait fallu 51,000,
Aujourd'hui que les conditions de la guerre sont complètement modifiées et que, pour assurer le passage du pied de paix au pied de guerre de tous les services de l'armée, il faut pouvoir requérir et verser dans les corps, en moins de 8 jours, plus de 180.000 chevaux de selle et de trait, on est, il est vrai, en droit de se demander si la France est en état de faire face aux besoins de la mobilisation.
Et si la réponse est négative, un devoir s'impose : celui de faire comprendre à ceux qui ont la noble, mais périlleuse mission de veiller à nos destinées, que laisser à la discrétion de l'étranger la tâche de subvenir aux besoins de notre cavalerie est un crime, un véritable suicide.
En face d'une éventualité aussi menaçante, il faut raisonner froidement, se dire que l'industrie chevaline n'est pas une industrie ordinaire, mais exceptionnelle ; que, sur elle, repose la puissance de la patrie et que, coûte que coûte, il faut améliorer sa situation et assurer au pays un des éléments les plus essentiels de son indépendance.
Le but visé par les législateurs de 1874, le but vers lequel doivent tendre tous les efforts est donc celui-ci : Faire produire par le pays les chevaux qui sont nécessaires à V armée y non seulement en temps de paix mais encore en temps de guerre.
Si le cheval de selle, le cheval qu'on peut qualifier militaire, est celui dont doit principalement s'occuper
l'Administration des Haras, il est bon de préciser ce que doit être ce cheval à l'heure actuelle.
Non seulement le cheval d'armes doit, sous certaines conditions de taille, réunir la force à l'élégance, l'étoffe à la légèreté, être souple, obéissant, maniable, capable de supporter les fatigues et les privations; non seulement il doit pouvoir fournir soit au pas, soit au trot, des marches plus ou moins longues ; mais il lui faut aussi l'aptitude à soutenir avec aisance, sous le poids écrasant de l'homme et du paquetage, l'allure du galop pendant plusieurs kilomètres.
Ce qu'il faut aujourd'hui pour le service de la cavalerie — c'est là l'opinion de nos grands chefs militaires — ce ne sont pas des chevaux à corps trapu et ramassé, à encolure courte et épaisse, à garrot noyé, à dessus large et court, d'un tempérament lymphatique, mais des chevaux galopeurs, des chevaux à cravate bien dessinée, à encolure longue et bien sortie, à épaule longue, oblique, à garrot sec et détaché, à dos bien établi — avec une certaine longueur ce qui, tout en permettant de porter du poids n'exclut pas la vitesse, — à aplombs réguliers, à poitrine profonde.
Qu'on ajoute à cela du sang, de l'énergie, de l'excitabilité en un mot, et Ton aura le type recherché par la remonte.
« Ce que demande Tannée pour la cavalerie de réserve ou de ligne et pour l'artillerie, » dit dans son rapport au ministre delà guerre M. legénéral Faverot de Kerbreck, « c'est une production bien suivie, bien
trempée, aussi forte et aussi ample que possible, mais avec du sang, un bon dessus, de bons membres, une bonne sortie d'encolure et des mouvements rapides et légers. »
Sans doute, le type rêvé pour la cavalerie de réserve ou de ligne, voire même pour l'artillerie, le type que veut V armée, selon l'expression même de l'honorable Inspecteur général des remontes, est un type remarquable, apte à tous les services, véritable checheval à deux fins, mais iJ n'est pas indifférent de faire remarquer qu'un pareil cheval, cheval idéal, ressemblant à s'y méprendre aux huniers si appréciés en Angleterre, coûterait deux fois plus à l'éleveur qu'il ne pourrait lui être payé par la remonte.
Or, en matière de production, nous l'avons déjà dit, il ne faut envisager, et, en première ligne, que l'intérêt du cultivateur.
Sans doute, on affirme bien à l'éleveur « que le type recherché par la remonte, type de galop, il est vrai, trouvera un large emploi dans le commerce de luxe car il aura plus de modèle, plus d'élégance, plus d'endurance et, partant, des allures qui, sans égaler par le trot la vitesse des grands trotteurs, seront néanmoins plus que suffisantes et auront plus de brillant (1) ».
On ajoute que ce cheval sera, en outre, très recherché de l'étranger, partout où l'on chasse, partout où l'on demande des formes jointes à l'énergie et à plus
(1) Rapport du colonel de "Witte, en 1894, sur le service des remontes dans le Calvados.
de souplesse ; mais on ne lui fait pas entrevoir combien il éprouvera de pertes, combien il aura de mécomptes et de non-valeurs. A coup sûr, l'Administration de la guerre qui, sur une production annuelle de 120.000 chevaux, en achète pour la remonte de sa cavalerie 12 à 13.000 et qui, rien que dans le Calvados, laisse aux éleveurs plus de 3 millions de francs, a voix au chapitre, a le droit et le devoir d'exiger le type qui lui convient le mieux ; mais ellç ne peut toutefois avoir la prétention d'orienter la production en vue de la fabrication exclusive du cheval de selle.
Tous les éleveurs sont unanimes à affirmer qu'ils n'ont aucun avantage à diriger nos races dans le sens de la trop grande distinction, que plus le cheval a de finesse plus il donne de peine à élever, plus il demande de soins et que parfois moins il procure de bénéfices.
D'une façon générale, on peut dire que l'élevage du cheval de selle n'est pas rémunérateur et que, dans l'immense majorité des cas, le cultivateur a intérêt, au point de vue pécuniaire, à produire le cheval de trait, le cheval de commerce.
Quel que soit son prix d'achat à l'âge de 6 ou de 18 mois, le cheval de trait coûte peu au cultivateur qui l'élève.
S'il consomme, il paie largement sa nourriture par son travail, son augmentation de valeur et le fumier qu'il fournit.
A l'âge adulte sa vente est facile, son débouché certain et si, par malheur, il se trouve taré ou atteint
de vices rédhibitoires, la diminution de prix qu'il subit n'est pas considérable.
Avec le cheval de cavalerie c'est une toute autre affaire et, souvent, sa production, loin d'être une source de bénéfices, n'est qu'une occasion de dépenses ou de pertes.
Dans les grandes exploitations, ce cheval ne travaille pas ou peu. On a peur de le tarer en lui imposant de véritables fatigues .
Aussi, arrive-t-il à l'âge auquel il doit être vendu sans avoir indemnisé son propriétaire des dépenses qu'il a faites, heureux encore quand il n'a pas acquis des tares ou contracté des vices qui lui font perdre la presque totalité de sa valeur. On peut se récrier, citer des prix élevés reçus pour tel ou tel cheval, mais, ce que la plupart du temps on ignore, c'est ce qu'il a fallu acheter de poulains, perdre de chevaux par mort ou accident, pour obtenir ces quelques individus.
D'ailleurs, si le cheval de cavalerie acquiert parfois une grande valeur, comme, la plupart du temps, ce n'est pas celui qui l'élève qui le vend à l'armée, l'augmentation de prix n'a aucune influence pour faire modifier le système de production.
Chez les petits cultivateurs, le nombre des élèves n'est souvent pas eh rapport avec l'étendue du domaine.
Au lieu de les laisser sans rien faire, c'est l'excès contraire.
On ne les ménage pas, on les surcharge de travail, on les use avant l'âge, et, quelle que soit leur con-
formation, on les rejette impitoyablement du service de la cavalerie.
Le cheval de cavalerie réclame donc de grands soins, de grands sacrifices, et ne paie qu'à grand'peine les dépenses qu'il occasionne.
Vouloir donc, quand même, partout et toujours, encourager la production et l'élevage du cheval cle selle, c'est pousser le cultivateur dans une mauvaise voie où, déjà,*à diverses époques, sous l'influence d'un certain système, celui du Jockey-Club, on a voulu l'engager et dont il n'est que difficilement sorti.
On dit bien aux producteurs : « Accouplez vos juments avec le pur- sang, vous arriverez insensiblement à faire le cheval dattelage bâti en cheval de selle, satisfaisant aux exigences du commerce comme carrossier et cheval de mobilisation comme cheval de selle. » Mais it faut bien reconnaître, à moins d'évidente partialité, que ce cheval type> ce cheval à deux Jins, que nous aussi nous préconisons, l'Administration des Haras tend de plus en plus à nous l'offrir ou plutôt à nous donner les moyens de l'obtenir à l'aide de ses étalons trotteurs qui, tous, sans exception, se rattachent de près ou de loin au sang pur et comptent, soit dans la ligné paternelle, soit dans la ligne maternelle, soit quelquefois dans les deux, du sang de ces étalons fameux qui s'appelèrent, on ne Ta pas oublié, Y. Rattler, The Juggler, The Heir-of-Linne, Eylau et Tipple-Cider.
A coup sûr, tous les étalons qui garnissent les
écuries de l'Administration n'ont pas la conformation du cheval de selle.
Certains, selon l'expression môme de M. le général Faverot de Kerbreck, « sont ronds de forme, empâtés, lymphatiques, » ont peu de sang et « ne pourront être judicieusement appelés étalons de sang», mais, néanmoins, ce sont des refwoducteurs améliorés — leurs origines le prouvent — reproducteurs bien préférables, la plupart du temps, pour un croisement de premier jet, aux étalons de pur-sang ou trop près du sang.
Il est bon d'améliorer l'espèce, mais non de la détruire, et une pratique éclairée, une longue expérience, doivent empêcher, comme on l'a fait trop souvent, de prostituer de précieux reproducteurs à des juments indignes d'eux.
On conseille l'emploi de l'étalon de pur-sang avec des juments, bonnes tout au plus à recevoir l'étalon de demi-sang ou même de quart de sang. Qu'en résultera- t-il? des produits décousus, non suivis, des ficelles, participant tant bien que mal, plutôt mal que bien, des qualités des deux facteurs et que s'empresseront de refuser les remontes.
"Vous trouverez dans presque tous des marques de noblesse, de distinction : ici dans la tête et l'encolure, là dans les membres, ailleurs dans la croupe, ailleurs encore dans les allures, mais pas d'ensemble. Une belle silhouette avec de l'étroitesse de poitrine, une ligne de dos soutenue avec des membres grêles et faillis.
Il est très beau de dire : le cheval de sang doit suffire à tout : avec la jument de son espèce, propager sa race, avec la jument de demi-sang, produire le carrossier, le cheval d'armes, le cheval à deux fins. Mais qui paiera les frais de l'expérience? Et les chevaux ratés — et ils seront nombreux — qui les prendra pour compte? La guerre? Il est permis d'en douter.
Est-ce d'ailleurs la faute de l'Administration des Haras si on délaisse les pur-sang? N'est-il pas préférable que dans les départements où on a de: la tendance à livrer les juments aux étalons de trait, parfois à d'ignobles rouleurs, elle présente aurprôi.ucteur des pères qui lui conviennent, qui lui donnent, des produits appropriés à ses besoins?
Ces quelques considérations exposées, voyou»
comment l'Administration de la guerre qui, il faut le reconnaître aussi, est dans son rôle en provoquant un effort des éleveurs dans le sens du cheval de guerre, peut encourager cette production. . . r.
Elle doit, à notre avis, adopter les mesures suivantes que nous allons examiner successivement :
1° Autant que possible achats directs aux éleveurs en se montrant vis-à-vis d'eux un peu plus coulants.
2° Augmentation du chiffre des achats qui ne devraient jamais être inférieurs au septième de l'effectif total, c'est-à-dire 20.000 chevaux, et réformes par anticipation.
3° Elévation des prix actuels des chevaux de selle. 4° Cessation des achats de trois ans et demi qui
seraient remplacés par ceux de quatre ans et demi pour les chevaux de tôle, de cinq ans pour les chevaux de troupe.
5° Majoration de 500 francs pour les chevaux achetés à S ans.
6° Création de concours spéciaux pour juments poulinières de selle avec obligation, pour les juments primées, d'être saillies par des étalons de selle désignés par le jury.
7° Majoration, sous forme de primes, des prix accordés aux plus beaux chevaux de selle et création de concours spéciaux de chevaux de selle.
8° Conservation par la remonte des juments atteintes de cornage en opérant une légère réduction du prix d'achat.
9° Création de courses militaires avec attribution d'un certain pour cent des prix à l'éleveur du vainqueur qui Ta livré à la remonte.
I. — AUTANT QUE POSSIBLE ACHATS DIRECTS AUX ÉLEVEURS EN SE MONTRANT VIS-A-VIS D'EUX UN PEU PLUS COULANTS.
C'est par l'intermédiaire des remontes que l'Administration de la Guerre se met en rapport avec nos éleveurs.
. En principe, les remontes ont été créées, ont été fondées, dans le but de permettre à l'Etat de se passer des intermédiaires, d'acheter lui-môme les chevaux dont il aurait besoin et de verser intégralement aux éleveurs la valeur de leur marchandise.
Mais, si le principe était bon — on peut dire plus — s'il était excellent, il faut avouer que son application était parfois fort difficile.
Dans la première moitié du siècle, nous voyons les officiers acheteurs absolument omnipotents dans la circonscription qui leur est attribuée.
Cette circonscription, ils la parcourent fréquemment, ils connaissent ses ressources, ils savent que chez tel ou tel cultivateur existe un animal propre au service de la cavalerie, et, suivant ses qualités, suivant son modèle, ils le paient un prix plus ou moins élevé.
L'officier opère seul et il ne doit acheter qu'à celui-là qui a élevé un animal ou qui le possède depuis assez longtemps pour qu'on ne puisse le soupçonner d'en être devenu propriétaire dans un but de spéculation.
On le voit, d'après ce système, les marchands ne sont admis à fournir à l'Etat que leurs propres élèves.
Mais, des plaintes ne tardent pas à s'élever de toutes parts contre cette organisation. On soupçonne — on va même plus loin — on accuse les acheteurs de partialité et, sous la pression de la l'opinion publique, déférant aux vœux émis pas les sociétés agricoles, le gouvernement modifie de fond en comble l'organisation des remontes.
Le pays est alors divisé en circonscriptions commandées par un lieutenant-colonel, et chaque circonscription comprend plusieurs dépôts, auxquels
sont affectées des étendues de territoire plus ou moins considérables.
Des officiers acheteurs à titre permanent et des officiers acheteurs à titre temporaire^ sous les ordres d'un officier supérieur, commandant du dépôt, constituent le personnel de cet établissement; les premiers sont des officiers instruits, ayant la connaissance parfaite du cheval ; les seconds des officiers à aptitudes spéciales qui, le plus généralement, viennent faire une sorte de stage. Ce sont ces officiers, réunis en commission sous la présidence du commandant, qui, les jours d'achats, examinent et notent les chevaux qui leur sont présentés.
Les marchands ne sont pas exclus du trottoir des remontes, ils peuvent présenter aux comités d'achat le nombre d'animaux qui leur convient, mais, cependant, certains jours de réception sont spécialement réservés aux éleveurs.
Il semble au premier abord que le mode actuel doit présenter des avantages pour tout le monde, et en particulier pour les officiers acheteurs qui, n'opérant pas seuls, mais en commun, ne devraient plus être en butte aux soupçons de partialité .
Eh bien! chose extraordinaire, les plaintes qui s'élevaient de 1840 à 1850 contre le système des remontes se sont dé nouveau fait entendre. Dans certaines régions, certains éleveurs ont prétendu que les fournitures des dépôts deviennent le monopole exclusif de quelques privilégiés, que l'accès de la remonte leur est difficile, souvent même impossible,
que tel cheval présenté par eux à diverses reprises et refusé comme cheval d'armes est accepté d'emblée, comme excellent, s'il fait partie d'une livraison de marchand.
Ces mêmes éleveurs ont avancé qu'un cheval qui leur serait payé 1.000 francs, par exemple, s'ils le livraient directement, était payé aux marchands 11, 12 et même 1.300 francs.
lis ont enfin protesté contre les achats de chevaux de carrière faits en Angleterre, pour notre école de cavalerie, sous le prétexte que les remontes, si elles l'eussent voulu, auraient pu parfaitement les trouver en France.
Ces plaintes de nos éleveurs ont eu un écho à la tribune française, dans la séance du 5 décembre 1895, et M. le D r Viger, alors ministre de l'agriculture, a été amené, au cours de la discussion sur le cheval de guerre, à prononcer les paroles suivantes :
<t On me dit : M. le Ministre de la guerre constate lui-même qu'il est impossible pour l'Administration des remontes de se remonter en France.
« Eh bien, je demanderai à M. le Ministre de la guerre d'inviter l'Administration des remontes à se montrer un peu plus généreuse pour nos éleveurs. (Très bien! très bien!)
« Les éleveurs français font tous leurs efforts pour fournir à notre armée le contingent nécessaire à sa cavalerie. Mais il faut bien dire que l'Administration des remontes ne s'est pas montrée toujours très facile dans l'acceptation des chevaux. (Très bienttrès bien!)
« J'ai reçu souvent [des plaintes de représentants des régions d'élevage qui me racontaient certains faits, que je ne veux pas apporter à la tribune, mais qui n'indiquent pas un excès de bienveillance de la part de certaines commissions de remonte.
« A la suite de ces plaintes, j'avais, il y a un an, écrit à M. le Ministre de Ja guerre, qui répondait, le 44 novembre 1894, que les remontes de l'armée trouvaient largement à s'alimenter dans la production française.
« Qu'on paye un peu plus cher nos chevaux, et je crois que ce sera le meilleur moyen d'encourager la production du cheval de guerre.
« Je reconnais, comme vous, qu'on a peut-être un peu trop poussé au cheval d'hippodrome, au trotteur de demi-sang. »
Qu'y a-t-il de vrai dans ces accusations? Nous l'ignorons, mais, il faut bien le reconnaître, aucune n'est appuyée de faits précis, palpables, tangibles.
Que sur les 2.500 chevaux livrés annuellement au dépôt de remonte de Caen, par exemple, il s'en trouve trois ou quatre, mettons même la demi-douzaine, achetés des mains des marchands après avoir été refusés à des cultivateurs ?
Qu'est-ce que cela signifie et qu'y-a-t-il à cela d'étonnant?
Est-ce que les chevaux, machines vivantes, se présentent tous les jours ce qu'ils sont réellement?
Les plus habiles peuvent s'y tromper et il arrive parfois, — le fait n'est pas rare — qu'au moment de
la formation des détachements, des chevaux achetés comme troupiers sont classés comme officiers, que des chevaux achetés comme officiers sont versés dans le rang.
Pour nous qui, pendant de longues années, avons pu fréquenter le dépôt de remonte de Caen, vu opérer les officiers acheteurs, nous savons quelles sont les difficultés de leur tache, nous reconnaissons que, pour la plupart, ils sont à la hauteur de leur mission, et nous avons pour eux la plus profonde estime.
Il n'en est pas moins vrai qu'on ne saurait trop, par tous les moyens possibles, encourager les achats directs.
Mais peut-on, d'un trait de plume, fermer l'accès des remontes aux marchands, et mettre hors du droit commun une catégorie d'individus pour ce motif unique qu'ils paient une patente de commerçants ?
Nous ne le croyons pas. Il y a plus, et nous n'hésitons pas à reconnaître, après un essai de près de deux ans, que la mesure prise en faveur des éleveurs, mal accueillie par les marchands et même par ceux qu'elle avait pour but de protéger, n'a produit aucun effet véritablement utile.
Quel est d'ailleurs le critérium qui permet de distinguer l'éleveur du marchand? Tous les marchands ne sont-ils pas peu ou prou éleveurs et y a-til un seul éleveur qui ne fasse, quand il en trouve l'occasion, le commerce des chevaux?
Qu'on en soit sûr, si l'éleveur, au lieu de présenter
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son cheval au dépôt, le vend à un marchand, c'est qu'il préfère le certain à l'incertain ; c'est qu'il en a retiré un prix convenable ; c'est que peut-être, ayant besoin d'avances, il a été obligé de recourir à ce marchand ; c'est qu'enfin ce dernier l'aura, en même temps, débarrassé d'un cheval de commerce dont le placement était plus ou moins aléatoire.
Mais il n'importe. Le rôle des commissions d'achat est de faciliter l'accès des remontes aux éleveurs, d'acheter leurs chevaux quand ils sont bons, quand ce sont des chevaux d'armes, quelle que soit l'époque de l'année et la région où on les rencontre.
Elles doivent enfin se montrer vis-à-vis d'eux un peu plus libérales. Nombre de chevaux, n'ayant peutêtre pas toutes les qualités désirables et refusés par les comités, vont en effet remonter la cavalerie italienne. Il y a là un péril ! Il serait plus politique de les prendre à nos cultivateurs, quittes à les leur payer un peu moins chers.
Ils y gagneraient encore puisque, dans l'impossibilité de les vendre à la remonte, ils les donnent à des intermédiaires pour une bouchée de pain.
2. — AUGMENTATION DU CHIFFRE DES ACHATS QUI NE DEVRAIENT JAMAIS ÊTRE INFÉRIEURS AU SEPTIÈME DE L'EFFECTIF TOTAL, C'EST-A-DIRE A 20.000 CHEVAUX.
Mais il ne suffit pas de favoriser les achats directs, il faut encore, si Ton veut exciter la production, augmenter les effectifs des achats, augmenter également les prix d'achat.
Loin de nous est l'époque où les besoins ordinaires de l'armée ne dépassaient pas 7 à 8.000 chevaux et où l'Administration des remontes trouvait difficilement à en acheter dans le pays 4 à 5.000.
Alors qu'en 1845 l'effectif total de notre cavalerie n'était que de 34.618 chevaux, il est aujourd'hui de 132.000, comprenant 70.000 chevaux de selle, 45.000 chevaux d'artillerie et de train, 12.000 chevaux de gendarmerie et 12.000 chevaux de remontes et d'annexés.
Pour combler les vides causés par les mortalités et les réformes, l'Administration des remontes a, en 1895, acheté 11.723 chevaux: 9.700 chevaux de selle, 2.000 chevaux d'artillerie, chiffres auxquels il faut ajouter un millier de chevaux nécessaires pour remonter la gendarmerie.
Grâce à une hygiène bien entendue, grâce au corps médical vétérinaire, la mortalité est presque insignifiante dans nos corps de troupe, alors qu'en 1840 elle atteignait 8 ou 10 0/0.
Mais, en revanche, les réformes sont insuffisantes, et nos pauvres chevaux, surchargés de travail, insuffisamment nourris, souvent avec des avoines exotiques de mauvaise ou de médiocre qualité, sont ruinés prématurément.
En les voyant passer parfois au retour des grandes manœuvres, maigres, fatigués, la plupart indisponibles et menés haut le pied, on éprouve un pénible serrement de cœur et l'on ne peut sans effroi envisager l'éventualité d'une guerre de longue durée.
Ce sont particulièrement nos chevaux de ligne et de réserve qui paraissent souffrir. Quant à nos chevaux du Midi, achetés dans les dépôts de Tarbes, de Pau, d'Agen, de Guéret, de Mérignac et d'Aurillac, ils sont incomparables, d'une rusticité remarquable et capables de faire en campagne de véritables tours de force.
Eh bien, pourquoi, au lieu du onzième de l'effectif total, ne pas en réformer annuellement le sixième ou le septième, soit environ 20.000? Cette idée que nous préconisons n'est pas nouvelle, et, depuis près de trente ans, M. Sanson, réminent professeur de Grignon, la professe dans ses écrits.
Non seulemént les chevaux réformés, qui, pour la plupart, seraient vendus un bon prix, constitueraient, en cas de mobilisation, des réserves exceptionnelles, prêtes, dès le lendemain, à être versées dans les escadrons, mais, les achats de remonte étant augmentés presque du double, ouvriraient à l'éleveur un plus grand débouché et exciteraient nécessairement la production et l'élevage du cheval de guerre.
Craint-on que la Normandie, qui, en 1895, dans ses trois dépôts de Caen, de Saint-Lô et d'Alençon, a fourni près de 4.500 chevaux, ne puisse arriver à produire les 9.000 qu'on lui demanderait ?
Mais c'est méconnaître les lois économiques les plus élémentaires.
On ne saurait trop le répéter, en effet, la production tend sans cesse à s'élever au-dessus des débou-
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chés quand ils sont nombreux, à s'abaisser au-dessous quand ils sont en petit nombre.
La Normandie excellera, d'ailleurs, si on l'y incite, si on l'y encourage, à produire le cheval d'armes, de ligne et de réserve, comme elle excelle à fabriquer le carrossier. Qu'elle y trouve intérêt, et avant quelques années la production du cheval de selle aura doublé.
Qu'on y réfléchisse, ce n'est pas suffisant de fortifier la frontière de l'Est et de créer de formidables camps retranchés, il faut songer à l'entretien du précieux matériel vivant indispensable à notre cavalerie. Or, on ne fabrique pas un cheval d'armes comme on fabrique un canon, du jour au lendemain.
Ah ! nous savons bien quelle est la pierre d'achoppement, et nous savons bien aussi que les commissions du budget cherchent à réduire les dépenses dans la mesure du possible.
Mais peut-on craindre un seul instant que le Parlement n'accorde pas au gouvernement — s'il les lui demande — les quelques millions qui lui sont nécessaires pourappliquer cette mesure de sûreté publique ?
Ceux-là qui lui refuseraient leur concours ne seraient ni des hommes d'État ni des patriotes; et, Dieu merci, en France, les passions se taisent quand il s'agit du salut et de la grandeur du pays.