COURSES DE PUR-SANG
Courses au galop. — Tous ceux qui, par goût ou par profession, s'intéressent à la production chevaline
sont d'accord pour reconnaître, quen principe, les courses sont indispensables pour juger du mérite et de la valeur des reproducteurs.
Cette institution qu'on peut considérer comme de premier ordre, qui, pendant de longues années, a rendu de grands services, a néanmoins soulevé contre elle de très graves et très sérieuses objections.
Les adversaires, non des courses, mais des courses telles que les comprend aujourd'hui la Société d'encouragement, prétendent qu'on les a détournées de leur but primitif; qu'elles ne sont plus ce qu'elles devraient être uniquement : à savoir une épreuve nécessaire pour s'assurer de la vigueur et du fonds d'un cheval destiné à la génération ; que, depuis 1853, on a suivi aveuglément l'exemple des Anglais et que, les courses étant devenues , tout simplement une spéculation et un jeu donnent lieu à des duperies sans nombre.
Ils soutiennent qu'en faisant courir les 'chevaux dès l'âge de deux ans, qu'en diminuant de plus en plus le poids des jockeys, qu'en abusant des handicaps, qu'en acceptant sur le turf tous les animaux quels qu'ils soient sans s'inquiéter de leurs tares ou de leur conformation, l'Administration, loin d'améliorer la race marche à rencontre du but qu'elle devrait se proposer d'atteindre.
Ils affirment enfin qu'en présentant la vitesse comme unique condition de prix, elle excite à créer une race absolument en désaccord avec le genre de services que nous attendons de ses produits.
Les partisans du système de l'Administration des Haras et des Sociétés sportives répondent que ce sont les courses qui nous ont donné le pur-sang anglais, qu'elles seules maintiennent l'élevage de ce cheval dispendieux et qu'elles constituent pour l'éleveur un débouché certain, en ce sens que si la plupart des pur-sang admis sur les hippodromes n'ont pas la conformation nécessaire pour devenir de bons chevaux, môme de croisement, ils peuvent néanmoins gagner leur avoine et dédommager leurs propriétaires des frais qu'ils ont coûtés.
Oubliant ou faisant semblant d'oublier qu'on n'attaque pas le pur-sang qui, selon l'expression de M. Ch. de Sourdeval, est la« merveille de la nature, perfectionnée par la civilisation, et réunissant h un éminent degré l'équilibre du sang et de l'étoffe », mais le cheval d'hippodrome, élevé à l'état de spécialité 9 ils avancent que réglementer les courses c'est pour ainsi dire les supprimer; que c'est atteindre directement l'élevage du demi-sang, le commerce des villes qui ont fait des sacrifices pour la création de champs de courses, les intérêts des Sociétés dont le budget est engagé plusieurs années à l'avance et enfin ceux de l'Assistance publique.
Ces objections étant spécieuses, ils ajoutent que c'est à tort qu'on critique la conformation du cheval de course; qu'elle tient uniquement à l'entraînement et que, dès que cet entraînement cesse, le cheval d'hippodrome prend l'ampleur qui lui manque, que
son squelette se développe, que son corps s'élargit et que, quelques semaines après, on le confond aisément avec un modeste demi-sang.
Examinons le pour et le contre.
Si, en Angleterre, les courses remontent au règne de Jacques I er , elles ne sont fondées en France que par le décret du 13 fructidor an XIII et sont absolument réservées aux chevaux ayant au moins cinq ans révolus.
Les épreuves sont sérieuses, les distances parcourues varient, à peu d'exceptions près, entre 6 et 9 kilomètres, et les charges s'élèvent jusqu'à 80 kilogrammes.
Ces principes, qui sont encore en vigueur dans le règlement du 27 mars 1820, on les retrouve en partie dans l'arrêté ministériel du 26 avril 1849 qui, entre autres avantages, exigeait, « avant l'admission sur le turf, la visite préalable du cheval engagé pour constater C absence de tares héréditaires et sa bonne conformation. »
Mais l'Administration des Haras, nous l'avons déjà dit, quoique cherchant à résister à la toute puissante « Société d'encouragement pour l'amélioration des races de chevaux en France », ne tarde pas à succomber.
Alors paraît l'arrêté du 17 février 1853 dont les effets se font rapidement sentir.
En deux ans le nombre des hippodromes, qui était de 37, augmente de moitié — il est aujourd'hui de 311 et avec eux le nombre des sujets de pursang.
Peut-on en dire aulant de la qualité? Qu'on en juge.
Tandis que dans la première moitié du siècle, le nombre des concurrents était sensiblement égal au nombre des chevaux engagés et que ces concurrents étaient tous de qualité, puisqu'ils gagnaient dans la proportion de 1 sur 3, on voit, sous l'influence du code équestre de 1853, le nombre des engagements suivre une progression croissante alors que le nombre proportionnel des vainqueurs diminue.
La plupart des chevaux engagés déclarent forfait, parce que, sans aucune valeur , ils n'osent entrer en lice avec les vainqueurs probables.
Mais, que ces médiocrités se rassurent. On crée pour eux les handicaps grâce auxquels, par une fixation plus ou moins arbitraire des poids, d'après leur mérite supposé, ils peuvent prétendre aux largesses du turf.
Ce n'est pas assez : aux chevaux médiocres il faut aussi des épreuves insignifiantes.
Non seulement on supprime les épreuves en partie liée mais on leur substitue les épreuves à courtes distances. On descend à 2 kilomètres, à 1500 mètres, à 1000 mètres, on s'arrête momentanément à 800 mètres.
Ces courtes distances permettent de faire courir les poulains de deux ans, oblige à diminuer les poids.
Sans doute, les courses ainsi comprises gagnent en intérêt au moins pour les joueurs et le public frivole
qui, dans ces épreuves, ne voil qu'un spectacle plus on moins émotionnant.
Sans doute, les propriétaires et le pari mutuel y trouvent leur avantage, mais que fait-on de l'amélioration de la race ?
Entraînés h un âge où les tissus n'ont aucune résistance, les poulains sont tarés, ruinés, la plupart du temps avant d'avoir subi plusieurs épreuves, quelquefois môme avant la lin de l'entraînement et c'est ainsi qu'au lieu de faire progresser l'espèce, qu'au lieu de l'améliorer, on la dégrade comme à plaisir.
Les partisans de ce système sont bien obligés de le reconnaître.
<r Sans les courses — dit M. Edmond Henry, ancien député, membre du Conseil supérieur des Haras (1) — pas de pur-sang. En effet, le débouché, pour cette race de chevaux appelée surtout adonner des reproducteurs est tellement restreint, elle trouve si difficilement son emploi dans l'armée et dans le commerce, que l'éleveur ordinaire n'a aucun intérêt à en faire l'objet prinflpai de son élevage. Tous les chevaux de courses sont loin de devenir des reproducteurs de pur-sang. Beaucoup d'entre eux également, ri ont pas la conformation nécessaire pour devenir de bons chevaux de croisement; ils tombent alors à des prix de vente dérisoires, car ils ne peuvent trouver, dans le commerce de luxe, les
(i) Edm. Henhy. Les courses, leur utilité au point de vue de l'Agriculture et de V Armée, 1884.
mêmes débouchés que le cheval de demi-sang. »
Nous ne pourrions mieux dire. Et c'est justement parce que le pur-sang, tel qu'il est produit en vue des courses, spécialisé à outrance, non seulement affecte de plus en plus des formes qui lui sont propres et s'éloigne du cheval usuel, mais est prématurément usé, que nous ne cesserons de protester contre un système à tous les points de vue déplorable.
On peut dire à l'Administration des Haras qui, subventionnant les sociétés de courses, encourt la même responsabité qu'elles :
« Si, restant dans l'esprit de l'arrêté de 1849, vous n'admettiez sur les hippodromes que des chevaux bien conformés, sans tares héréditaires, les engagements seraient moins nombreux, c'est vrai, la spéculation y perdrait et nombre de sociétés de courses seraient obligées de fermer leurs guichets, c'est encore vrai, mais l'amélioration de la race ne serait pas compromise.
« Si, abandonnant vos errements, vous cherchiez h encourager non la production du cheval d'hippodrome, mais celle du cheval de pur-sang alliant à son origine des qualités particulières de structure et d'étoffe, non seulement vous trouveriez des reproducteurs en abondance, mais vous ne seriez pas obligés de les payer des sommes fabuleuses comme Clamart (130.000 francs), ou comme Béranger (160.000 francs), ou comme Rogolsky (125.000), ou comme Chêne-Royal (60.000).
« Quant à ceux qui ne seraient pas dignes d'entrer
dans vos haras ou qui seraient repoussés du lurf, ils feraient, pour le moins, des chevaux supérieurs, des chevaux de service exceptionnels, des chevaux d'armes par excellence entre les mains de cavaliers d'élite, c'est-à-dire de nos officiers, des chevaux dont la place est marquée d'avance dans nos écoles spéciales militaires et chez nos steeple chasers. »
D'ailleurs, on ne saurait trop le répéter, pour faire des croisements il n'est pas besoin d'exiger des performances exceptionnelles de vitesse et d'employer des étalons de haute classe dont les prix d'achat sont hors de proportion avec les services rendus.
Longue est la liste des étalons qui, en Angleterre* n'ont pas paru sur l'hippodrome ou qui n'ont fourni que quelques courses.
Youatt (1), raconte que Bartletfs Childers, fils du célèbre Darley-Arabian et reconnu avec son frère Flying Childers comme la souche véritable du cheval de course anglais, n'a jamais figuré lui-même sur l'hippodrome, la beauté de ses formes parlant suffisamment en sa faveur.
En 1862, à l'exposition universelle de Battersea- Park, sur 12 étalons de pur-sang exposés, 2 seulement avaient figuré sur le turf. Les 10 autres présentaient des types différents et propres aux besoins de Famélioration générale.
Si donc nous cherchons dans les courses autre
(1) Youatt. The horse % Us history, management and tractemenl London, 1853, p. 48.
chose que des émotions, que l'attrait du plaisir ou du jeu; si leur véritable but est l'amélioration de nos races locales et tout particulièrement la production du cheval d'armes, les conditions de ces épreuves doivent être telles que nous ayons la certitude de posséder dans les vainqueurs des étalons améliorateurs dans le sens propre du mot, des étalons répondant par leur conformation aux services que nous attendons d'eux.
Nous demandons donc, d'une façon générale :
1° Un refus absolu aux demandes ayant pour objet l'ouverture de nouveaux hippodromes;
2° Là fermeture d'un grand nombre d'hippodromes qui ne sont que des sociétés financières;
3° La suppression des courses de 2 ans ;
4° L'augmentation des poids ;
5° L'augmentation des distances qui, dans aucun cas, ne devraient être inférieures à 3.000 mètres ;
6° Le rétablissement des courses en partie liée;
7* L'examen, par une commission spéciale des Haras, des concurrents susceptibles d'être admis sur le turf à l'exclusion de ceux atteints de tares héréditaires ou n'ayant pas la conformation d'un bon reproducteur (1).
(1) Exception serait faite toutefois pour les chevaux hongres et le* juments qui ne pourraient être engagés que dans certains prix de série, les sociétés restant d'ailleurs libres de disposer de leurs fonds comme elles l'entendent.