‹ Le cheval Anglo-NormandChapitre 57 sur 64 · CONCOURS DE POULICHES · texte numérisé non relu

CONCOURS DE POULICHES

Créés seulement en 1852, les concours de pouliches âgées de trois ans se justifient amplement par cette seule considération qu'il est indispensable, si Ton veut les soustraire aux demandes du commerce, de désintéresser leur possesseur et de lui offrir, sous forme de la prime, une partie du prix qu'il retirerait de la vente immédiate.

Les sommes consacrées aux concours de pouliches de Vire, Bayeux et Dozulé qui, en 1893, n'étaient que de 19.500 francs, dont 7.500 francs donnés par l'État, se sont élevées, en 1898, au chiffre de 21.000 francs et ont été portées en 1899 à 22.500 francs, grâce à la bienveillance du Conseil général du Calvados, toujours soucieux d'encourager l'industrie chevaline.

En raison de l'augmentation de la dotation départementale, le nombre des primes, qui était de 95, s'est trouvé porté à 99, les quatre nouvelles primes étant attribuées au concours de Dozulé le plus remarquable, au doubla point de vue du nombre et de la qualité des sujets qui y sont présentés.

Indépendamment des conditions générales relatives à la race, à l'âge, à l'examen de santé, à la saillie par un étalon de l'État ou un étalon approuvé qui, depuis l'organisation des concours de pouliches, n'ont pas cessé d'être obligatoires, il en est une qui, suivant les époques, a subi quelques modifications.

C'est ainsi que l'arrêté de 1861 exige des pouliches

primées une épreuve publique, au trot ou au galop, et décide que le droit à la prime ne sera définitivement acquis qu'après l'épreuve de l'hippodrome.

Supprimée quelques années après, malgré l'avis des inspecteurs généraux des Haras, maintenue néanmoins dans quelques départements, l'épreuve des pouliches primées fut rétablie après le vote de la loi de 1874 et les propriétaires de pouliches primées durent souscrire l'engagement de les faire courir publiquement, au trot, dans une course spéciale de deux kilomètres, sur un des hippodromes de Caen, Cabourg ou Vire, 7.000 francs dont 4.000 offerts par le gouvernement de la République et 3.000 par le Conseil général, devant être distribués en prix d'épreuves.

Enfin, l'arrêté ministériel du 18 janvier 1898, par son article 6(1), décide u que les épreuves obligatoires instituées précédemment sont supprimées, mais que les pouliches doivent être présentées montées dans les concours. »

Pour être admises h concourir, les pouliches doivent (2 :

1° Être âgées de 3 ans ;

3° Etre exemptes de tares, de vices rédhibitoires, être notablement propres à l'amélioration chevaline;

4° Avoir été saillies dans l'année par un étalon soit appartenant à l'Etat, soit approuvé, soit autorisé.

(1) Article 5 de l'arrêté préfectoral.

(2) Arrêté du Préfet du Calvados relatif aux concours de pouliches.

Cependant, les pouliches qui n'auraient pas été saillies au moment de la réunion pourront prendre part au concours sous la condition qu'elles le seront avant la fin de la monte par un étalon d'une des trois catégories ci-dessus désignées. La prime ne sera payée que sur la production d'un certificat de saillie délivré, suivant le cas, par le directeur du dépôt d'étalons de la circonscription ou par le propriétaire de l'étalon approuvé ou autorisé ;

A. — Les pouliches doivent être exemptes de tares, de vices rêdhibitoires, être notablement propres à Vantélioration chevaline. — Les observations que nous avons faites à propos des poulinières s'appliquent aux pouliches avec d'autant plus de raison qu'on ne peut invoquer, pour justifier un essai nul ou insuffisant, l'état de gestation plus ou moins avancé.

Sans doute chaque concurrent doit, en se faisant inscrire, déposer « un certificat de santé délivré par un vétérinaire constatant que la pouliche est exempte de vices rédhibitoires prévus par la loi » (article 3, § 3), mais il est de notoriété publique que ces certificats « sont souvent délivrés sans que les animaux aient été régulièrement visités (1). »

Nous réclamons donc un examen public et sérieux des pouliches destinées à être présentées aux concours.

B. — Les pouliches doivent être saillies dans Vannée

(I) Séance du Couseil général du Calvados, 24 août 1893. Observations de MM. Desloges et Toutain.

par un étalon soit appartenant à VÈtat, soit approuvé, soit autorise. — Si Ton considère le but que se proposent FÉtat et les départements en subventionnant les concours de pouliches, on conçoit qu'une des obligations principales est sans contredit la saillie de ces pouliches dans Tannée même du concours.

Cette obligation est illusoire, si Ton en croit la lettre adressée en 1893, au Conseil général du Calvados, par M. Rrunet, chef du service sanitaire vétérinaire départemental (1).

Nous ne pouvons que publier cette lettre, déclarant nous associer complètement aux observations de M. Brunet.

« Mais il me semble qu'il est grand temps de réagir, parce que les petits éleveurs, qui font de grands sacrifices pour élever et conserver des pouliches ou poulinières réellement saillies, se découragent de voir partout et toujours, dans tous nos concours, les propriétaires qui ont le moyen de faire un essai plus ou moins heureux d'entraînement, enlever avec leurs pouliches non saillies ou leurs juments non suitées (et pour cause) toutes les primes qui devraient équitablement aller en droite ligne à ceux qui font ou veulent faire de la production sérieuse.

« Il se présente dans ces concours deux sortes de pouliches : celles des petits propriétaires ou cultivait) Conseil général du Calvados, session d'août 1893. Rapport du Préfet et délibérations du Conseil, p. 239.

tcurs, qui n'ont pas le moyen de risquer pour elles les frais souvent considérables qu'occasionne l'entraînement, et celles des grands éleveurs, qui sont toutes ou presque toutes entraînées, et pour lesquelles une prime de 2 ou 300 francs est considérée comme un appoint absolument secondaire, puisque leurs possesseurs spéculent sur les bénéfices autrement considérables que pourront leur rapporter leurs succès dans les courses.

« Or, dans cette seconde catégorie de pouliches, il n'y en a pas une qui ait été saillie. Pas n'est besoin d'être un grand spécialiste pour l'affirmer hautement.

« Les propriétaires de ces pouliches fournissent bien une carte de saillie, mais tout le monde sait comment elle est délivrée. Il serait vraiment trop maladroit de faire saillir une pouliche, quand, dans l'année môme, on la destine aux hippodromes. Je ne fais pas aux officiers des haras V injure de croire quils ne se sont jamais doutés de ce qui se passe. Toutes les primes de production données aux pouliches d'entraînement sont volées aux pouliches réellement saillies. Si donc l'obligation de la carte de saillie est imposée aux pouliches entraînées, c'est simplement pour sauver les apparences auprès des Chambres qui croient que l'argent qu'elles votent pour encourager la production chevaline, reçoit sa véritable affectation.

« II me paraît difficile de ne pas voir figurer dans les concours les pouliches entraînées ; mais, qu'on fasse deux catégories. A celles-ci qu'on accorde des

médailles sans primes en argent, mais que les primes en argent soient données exclusivement aux pouliches saillies, non entraînées ou même entraînées, mais dont les propriétaires, au moment du concours, auraient déclaré forfait dans tous leurs engagements, parce qu'alors on serait sûr qu'elles auraient été déjà ou seraient réellement saillies.

« Mais, en attendant, la production est faussée, et le petit éleveur, découragé parce qu'il est abandonné de ses véritables protecteurs, cesse de faire produire et vend ses pouliches et juments de bonne origine à celui qui lui en offre le plus, souvent l'étranger .

« J'appelle donc toute la sollicitude des membres éclairés du Conseil général surcetélat de choses, qui n'a que trop duré, et je lui demande, puisqu'il vote une partie de l'argent distribué en primes dans le Calvados, de veiller à ce que les primes reçoivent la destination en vue de laquelle elles ont été créées : l'encouragement ù la production.

« Ce n'est pas tout encore car ce qui se passe dans les concours de poulinières est encore plus fort.

« Une pouliche entraînée et conséquemment non saillie, quoique ayant été, pour avoir une prime, pourvue d'une carte de complaisance, ne réussit pas dans les courses; elle est réellement saillie à 4 ans et vient aux concours d'Argences, de Bayeuxou Vire, enlever les primes de poulinières non suitées aux

juments qui n'ont pas eu de poulains à 4 ans, au grand détriment des propriétaires malheureux, lésés Tannée précédente par les pouliches d'entraînement, et lésés encore par cette concurrence illicite ou au moins injuste de poulinières d'occasion, qui ne peuvent, en aucun cas, être suitées, puisqu'elles n'ont pas été saillies l'année précédente. »

Il conviendrait donc, pour réprimer de tels abus, d'exclure des courses et des concours, pendant un laps de temps déterminé, les propriétaires reconnus coupables de fraude, de punir sévèrement les employés de l'Administration qui auraient été complices ou, ce qui vaudrait mieux encore, de créer, comme le demandait M. Brunet, une catégorie spéciale aux pouliches entraînées, auxquelles ne seraient attribuées que des médailles, en spécifiant qu'elles ne pourraient concourir comme poulinières qu'à l'âge de 5 ans.

3. — OBSERVATIONS GÉNÉRALES S'APPLIQUANT AUX CONCOURS DE POULICHES ET DE POULINIÈRES

Primes de conservation. ~ Le système des primes, tel qu'il est appliqué actuellement, est absolument insuffisant.

Le plus souvent la prime n'est qu'un encouragement à la vente, en mettant la jument en évidence, tandis qu'elle devrait, au contraire, compenser les avantages de cette vente.

Si l'on songe aux difficultés à surmonter pour

créer une bonne poulinière, si Ton considère l'importance qui s'attache à sa conservation, il semble que Ton doive, par un système de primes à long terme, retenir dans le pays cette richesse hippique si indispensable.

Sans doute, on peut répondre que dans les départements où, comme le Calvados, l'élevage est bien compris, les éleveurs savent mieux que personne tout l'intérêt qu'ils ont à garder, comme poulinières, les meilleures d'entre leurs pouliches; sans doute, on peut, en comparant les statistiques des concours régionaux constater qu'aujourd'hui on livre moins au commerce, de 5 à 6 ans, les juments de choix (1) ; mais il n'en est pas moins vrai que les primes dites de conservation, décernées pour 3 ou 4 ans, par exemple, à charge toutefois, pour les juments, de remplir cer-

(1) Au concours régional d'Alençon, en 1866, sur 77 juments, il y en avait :

13 de 4 ans.

22 de 5 ans.

8 de 6 ans.

9 de 7 ans.

24 de 8 ans et au-dessus,

preuve que, de 5 à ti ans, elles étaient livrées facilement au commerce.

En 1894, au concours régional de Caen, sur 149 juments, il y en avait :

11 de i ans.

16 de ;i ans.

21 de 6 ans.

17 de 7 ans.

Il de 8 ans.

t) de 9 ans.

20 de 10 ans.

40 de 11 ans et au-dessus,

preuve que, aujourd'hui, le producteur normand conserve ses poulinières d'élite.

taines conditions rigoureusement prescrites, entre autres, d'être exemptes de tares héréditaires pendant toute la durée de la prime et d'être suitées d'un poulain au moins tous les 2 ans, pour éviter la prime à la stérilité, constitueraient un encouragement important qu'on ne saurait négliger d'appliquer (2).

Plaintes des éleveurs. Composition des jurys. — Les jurys des concours de poulinières et de pouliches, composés dans les termes de l'article 15 du règlement du 18 janvier 1898, sous la présidence d'honneur de M. le Préfet, ne paraissent pas plus aujour-

(2) L'arrêté du 18 janvier 1898, article 10, a décidé la création de primes de conservation dans les départements où elles seraient jugées nécessaires, primes pouvant être établies de deux façons différentes. Ces systèmes consistent :

1° Soit à créer, dans chaque concours de pouliches, des primes d'une valeur assez élevée, mais en petit nombre, réservées aux plus belles pouliches et payées dans l'année même sous certaines conditions qui sont les suivantes : 1° conserver la pouliche pendant 4 ans ; 2° justifier pendant ces 4 ans de deux productions au moins ; 3° ne pas lui faire prendre part à des courses publiques, (etc.).

2* Soit à créer, dans les concours de poulinières, deux catégories de primes réservées aux juments de 4 et 5 ans déjà primées à 3 ans, dans la circonscription du concours, sous la condition de n'avoir pas pris part à une course publique à partir du 31 juillet de leur troisième année et d'être suitées au moins une fois tous les 2 ans.

A notre avis, les primes, si elles étaient de 3 ans, ne devraient être payables que par tiers, au lieu d'être payables dans Tannée même du concours comme le prescrit l'arrêté du 18 janvier 1898.

Pour engager l'emploi à la reproduction, non seulement des juments primées mais aussi des femelles qui en seraient nées, nous voudrions, si à leur tour ces femelles étaient primées, que la prime qui leur serait a:cordée fût accrue d'une somme égale au montant de la prime obtenue par la mère.

D'après ce système, si la grand'mère et la mère ayant remporté des primes, la petite-fille venait à en gagner une, nous voudrions également qu a la prime gagnée par la pouliche vint s'ajouter une somme égale aux primes déjà gagnées par la mère et l'aïeule.

Il y aurait là un encouragement véritablement puissant, à la condition, toutefois, de s'assurer de l'exactitude des origines.

;H4 débouchés — ENCOURAGEMENTS

d'hui qu'autrefois à l'abri de toute critique et il doit forcément en être ainsi, les propriétaires déçus dans leur espoir étant toujours disposés à nier soit la compétence, soit l'honorabilité, soit l'impartialité des jurés.

Ce qui semble donner à ces récriminations un semblant de vérité, c'est que, la plupart du temps, les primes paraissent être une véritable subvention à certaines écuries de courses et sont données soit à des pouliches entraînées, soit à des poulinières ayant brillé sur les hippodromes ; que, déplus, ce sont presque toujours les mêmes sujets qui emportent les premières primes.

On pourrait citer, par contre, une liste d'éleveurs de la région qui, n'ayant jamais pu obtenir une prime et n'ayant pas eu droit, par suite, à certains étalons de tète, se sont retirés et ont renoncé aux concours (1).

« Au dernier concours d'Argences » — lisons-nous dans Y Echo Normand du 23 au 30 octobre 1898 — « M. Lemonnier qui vient en tête a recueilli 14 primes et une mention avec G. 350 francs pour 15 juments. M. Brion, pour 13 jumenls, remporte 5.650 francs. M. Lebaudy vient ensuite avec 10 juments et 3.400 francs de prix. Soit au total 15.400 francs sur 28.750 francs de prix.

« Dans les deux premières catégories 20 prix sur 24 sont remportés par les trois écuries ci-dessus.

« Dans les juments non-suitées, les premières pri-

(1) Séance du conseil municipal de Pont-Lévêque (Calvados), (8 décembre 1886, observations de M. Rafin.)

mes sont également enlevées par des juments trotteuses qui ont Tannée dernière passé sur les divers hippodromes, où elles n'auraient eu aucune chance si elles eussent été saillies sérieusement.

« Est-il surprenant que les simples cultivateurs se désintéressent autant des primes et de la production du cheval, devenu de moins en moins productif, en présence de l'avilissement du prix des poulains?

« Si le jury a été aussi avare de prix pour les petits éleveurs, il a été très large pour les mentions honorables, eau bénite de cour qui ne coûte rien : 1 3 ! ! pour les juments suitées et 5 pour les non-suitées . »

Ces critiques peuvent être fondées; toutefois, nous ferons remarquer que les jumenteries de MM. Lemonnier, Lebaudy et Brion sont véritablement remarquables, composées de poulinières de grande origine, sélectionnées avec soin et que, dans ces conditions, il n'y a rien que de naturel s'ils remportent les premiers prix.

Page 1