CHAPITRE IV
Etat. actuel de la production
Elevage
L'exploitation du cheval en Bourgogne se fait suivant un mode assez particulier, empreint de cette solidarité régionale dont nous avons déjà parlé.
Les poulains naissent, pour la plupart, dans les petites fermes du Bas-Morvan et de l’Auxoïis, autant que possible au début du printemps, de façon à laisser à l’âge et à la bonne saison le temps d'assurer le bon développement du « laiton ». Si la température le permet, on les met au pré avec leur mère, dans les huit où quinze jours qui suivent la naissance, dès que leurs membres graciles leur garantissent un équilibre suffisant pour pouvoir profiter en toute sécurité de l’action bienfaisante de la lumière et du soleil ; on les rentre à l'écurie le soir, pour leur éviter la fraîcheur pernicieuse des nuits de printemps. Si, dans la journée, la mère travaille, le poulain reste à l'écurie, dans un box assez vaste où il peut évoluer librement ; quand la mère rentre, le poulain va téter dehors pendant
qu'on la dételle ; il l’accompagne à l’abreuvoir puis
au pré ; il folâtre et commence à brouter : excellent entraînement pour son appareil musculaire et ses facultés digestives. De bonne heure on l’habitue au licol en l’attachant d'abord au cou de sa mère, puis à la mangeoire où, tous les matins, à partir du deuxième mois, on lui laisse un ou deux litres d’avoine ; il commence par dédaigner cet aliment nouveau, puis, instruit par l'exemple de sa mère, il ne tarde pas à y prendre goût et arrive progressivement à manger toute sa ration, pour le plus grand profit de son appareil digestif, auquel cette nourriture substantielle assure une gymnastique indispensable au développement précoce du squelette, en même temps qu'elle facilitera le sevrage.
Cette première phase de la vie du poulain se termine en automne, vers septembre ou octobre ; on l’emmène alors aux foires de Saulieu, de Semur ou d’Arnay, lorsqu'un emboucheur, soucieux d’avoir des sujets de qualité, ne l’a pas déjà retenu chez le naïsseur.
Qu'il l’ait acheté sur la foire, à la ferme ou à un marchand, l’emboucheur met son « élève » au pré, avec un nombre variable de ses pareils, dans une de ces vallées de « l’admirable prairie d’Auxoiïs » dont le Has donnera de l'os au « dix-huit mois » que va devenir ce laiton. Ils y resteront tout l'hiver, quelque temps qu'il fasse, nourris quotidiennement d'avoine et de foin, passant la journée à chercher quelques touffes d’une herbe sèche et rare, se réchauffant dans des galopades effrénées ou serrés les uns contre les autres à l'abri d’une haïe. Ils acquièrent ainsi une santé à toute épreuve et une rusticité qui leur permettra plus tard de s'adapter à tous les climats et à tous les régimes.
Le printemps arrive, puis l'été ; ces élèves restent à la pâture, en compagnie de bœufs à l’engrais, épuisant leur fougue par des courses perpétuelles à travers le bocage. Ils y demeurent jusqu’à l’âge de dix-huit à trente mois, selon les aléas du commerce. A l’arrièresaison, les marchands les emmènent chez des cultivateurs de la plaine de Saône, qui commencent le dressage à la herse, à l’extirpateur, puis à la charrue. Les divers travaux auxquels on le soumet progressivement, combinés avec une alimentation intensive, influent ‘ heureusement sur le développement du jeune cheval. Il s’étoffe, prend du corps et du membre, des articulations solides ; sa poitrine se développe en même temps que les muscles s’accusent sous la peau. Le plein développement est atteint vers la cinquième année et le cheval entre alors dans la quatrième phase de sa vie: le travail intensif, pour lequel les marchands le dirigent soit sur la ville, soit sur la campagne.
C’est un processus curieux, très accusé en Bourgoone, que cette sorte de division du travail en matière d'élevage ; chaque région donne au jeune le meilleur d'elle-même. Les naissances se font dans les petites fermes du Bas-Morvan ou de l’Auxois, où le cultivateur entoure le poulain de soins attentifs et éclairés : les prairies liasiques de l’Auxoiïs, riches et de relief varié, lui assurent une croissance rapide, « poussant à l’os », mieux que ne pourrait le faire n’importe quelle autre région ; le Dijonnais enfin et la plaine de la Saône, pays de cultures, élèvent et entraînent le produit de cette collaboration.
C'est là, si l’on peut dire, le « cycle évolutif » ordi-
naire ; mais tous les sujets ne le parcourent pas régulièrement. Les vicissitudes du commerce et les possibilités de chaque éleveur, font à ce cycle de nombreuses dérogations. Beaucoup de naïisseurs n'hésitent pas à garder leurs laitons jusqu’à dix-huit ou trente mois, attendant l’occasion propice, la hausse des cours ; parfois même, s’il s’agit d’une femelle, elle est élevée et dressée sur place pour remplacer sa mère que des marchands de Mâcon, de Lyon ou d’ailleurs revendront à des maraîchers ou à des petits cultivateurs de la vallée de la Saône ou de l'Isère.
Très peu de mâles restent dans la région ; quelques sujets d'élite sont gardés pour la reproduction, et les autres castrés, suivent la filière ordinaire, l’éleveur ne gardant pour lui que les plus belles pouliches lorsqu'il juge à propos de rajeunir ou d'améliorer son écurie. La plupart des cultivateurs de notre région, en effet, mettent une sorte de point d'honneur à ne posséder que dé belles juments, et cette émulation entre voisins est éminemment favorable au perfectionnement de la race. Dès qu’une femelle atteint dix ou douze ans, elle est vendue à un petit cultivateur dont l’exploitation ne se prête pas à l’élevage, soit à ces marchands dont nous parlions plus haut ; une jument qui ne « rend » pas de bons poulains, qui « pèche » dans ses membres ou dans ses formes, est éliminée de l’écurie dès qu'il devient possible de la remplacer avantageusement. En un mot, l'exploitation est subordonnée à l'obtention de bons poulains ; les femelles sont saillies tous les ans, depuis leur troisième année jusqu’au moment où leur organisme, épuisé par une suite ininterrompue
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de gestations combinées avec un travail régulier et essez dur (à peine interrompu quelques jours pour la mise-bas), ne peut plus s'acquitter avec autant de perfection de ces deux tâches à la fois.
Lorsqu'’elles travaillent, les juments reçoivent à l’écurie trois repas de fourrage sec — foin ou trèfle — et trois ou quatre litres d'avoine par jour (cinq ou six si elles allaitent) et un kilogramme de son ou de farine d'orge en barbotage ; le plus souvent possible on les met au pré. En hiver, pour la même quantité de foin (7 à 8 kilogrammes environ) on donne deux litres d’avoine et trois ou quatre kilogrammes de betteraves.
Les étalons reçoivent une nourriture plus concentrée : cinq à six kilogrammes de paille et de foin, autant d’avoine, deux ou trois kilogrammes de son ou de farine d'orge.
Exploitation et amélioration
L'ensemble des conditions géologique et géographique, l'expérience des éleveurs, la compétence et le dévouement des dirigeants ; tout cela contribue à la marche ascendante de la race. L’Auxois, qui importait autrefois ses chevaux, exporte aujourd’hui des sujets de choix dans toute la Bourgogne et dans les provinces voisines : Franche-Comté, Bresse, etc... Ces sujets descendent par la vallée de‘la Saône jusqu'à Lyon et au delà, dans l’Ain, dans l'Isère, gagnant peu à peu le Sud et le Centre-Est.
Les marchands de Sens, d'Auxerre, de Dijon, de
Er vtr Chalon, de Lyon, viennent de plus en plus nombreux aux foires de Semur, Arnay, Saulieu, Pouilly, ou, mieux, se font conduire directement chez les propriétaires pour acheter des produits de jour en jour plus prisés de leurs clients, cultivateurs ou entrepreneurs de transports. L'armée même, nous l’avons déjà dit, depuis quelque temps, fait des achats à Semur.
Malgré la crise économique actuelle, qui se répercute assez durement sur l'élevage chevalin de France, le succès du cheval de trait de l’Auxoïs ne cesse de s’affirmer, et sa renommée grandit. Touché, lui aussi, par le développement de la traction mécanique et le ralentissement des affaires, il semble en souffrir beaucoup moins que le Breton, par exemple ; néanmoins, l'effectif total de la population équine du département, que était en 1925 de 45.000 animaux, est descendue à 42.500 en 1932 ; à vrai dire, cette diminution intéresse beaucoup plus Dijon et la partie orientale du département que l’Auxois où elle ne fait qu'écarter de la reproduction les géniteurs médiocres, donnant des produits qui ne « paient » pas. Malgré la baisse des prix — parallèle à celle qui affecte les autres produits de la ferme — il est permis d'envisager l'avenir avec sérénité : les chevaux véritablement « de l’Auxoiïis » sont recherchés autant et plus qu'avant cette crise.
L'aire d'action du Syndicat qui, à l’origine, ne comprenait guère que douze cantons des arrondissements de Beaune et de Semur, gagnait, en 1928, trois cantons de l'Yonne (Guillon, Avallon, L'Isle-sur-Serein) et en 1924, une douzaine de communes de Saône-et- Loire, réparties sur les cantons de Lucenay-l’Evêque,