CHAPITRE III
En 1884, les élaveurs belges, qui avaient cependant, depuis vingt ans déjà, libéré leur action de toute entrave et de toute astreinte administratives, s'étaient rendu compte que, pour réussir pleinement et pour aboutir rapidement, 1l était indispensable de grouper et de faire converger tous les efforts vers un but unique. À ce prix seul, l'élevage de leur cheval pouvait être sainement orienté et efficacement dirigé dans une voie bien définie.
Chez nous, où les Haras pesaient encore de tout le poids de l'autorité intangible et despotique qu'ils s'étaient attribuée, et continuaient à prétendre faire prévaloir l’indéfendable conception qui était alors la leur, la situation était infiniment plus complexe, plus délicate et plus difficile qu'en Belgique.
Dès le premier concours départemental de juments et de pouliches de gros trait que nous avions organisé en 1902 au titre de Commissaire Général des Concours, et auquel nous avions assisté comme membre du jury, nous avions été amené à déplorer la prédominance qu'exerçaient dans ces réunions les Officiers des Haras et des Remontes, et les préférences paradoxales et décourageantes dont ils faisaient ostensiblement bénéficier les sujets plutôt légers mais aux lignes élégantes, au dé-
triment des « mères » plus communes d'aspect, mais trapues, massives et grosses dans l'os.
Dans les jurys formés de quatre membres, le Directeur au Dépôt d'étalons de Compiègne ou son délégué, président avec voix prépondérante, un Officier de remonte, le Directeur départemental des Services Vétérinaires, et un autre membre civil, la majorité était, joujours fatalement acquise aux deux prémiérs: Et sitbs vues et desiderata des éleveurs étaient âpremient défendus par les seconds, ce n'était que bien rarement qu'arrivait à triompher la manière de voir que cette minorité estimait être seule conforme aux intérêts de l'élevage.
Et tandis qu’en raison de la subvention totale de deux mille francs qu’elle a'jouait, l'Administration des Haras s'érigeait en maîtresse unique de nos Concours départementaux, le Conseil Général du Nord votait annuellement pour ces concours, des crédits dont l'importance globale dépasssit 10.000 francs.
A différentes reprises, et sous forme de vœux auxquels la Direction Générale des Haras était restée sourde, l’Assemblée départementale avait élevé de véhémentes protestations contre cet état de choses. Fe
À la suite d’un incident qui avait marqué les opérations du jury lors de l’un des concours départementaux de 1902, le Conseil Général, dans sa session d'août de cette même année, décida d'augmenter les crédits qu'il consacrait auxdits concours d’une somme égale à celle que représentait la subvention ministérielle, qu’il pria M. le Ministre de l'Agriculture de « reporter sur les concours de chevaux de demi-sang », et décida en outre. de constituer désormais les jurys avec les Commissions hippiques et agricoles qui existaient dans chacun des arrondissements, et avec un représentant des Haras, inais à l'exclusion des Officiers de Remonte.
Au cours de la discussion, M. le CS Général Auguste POTIÉ, aujourd'hui Sénateur et Président du Conseil Général, intervint en ces termes :
« Depuis dix ans, les agriculteurs du Nord et les cultiva-
teu’s-éleveurs protestent contre la façon dont leurs produits sont jugés par les membres du jury, en particulier par les
officiers qui priment surtout les petites juments, parce qu'ils veulent des chevaux de guerre. Or, ces petites juments ne donnent aux cultivateurs que des produits secondaires, d’un prix peu élevé. Pendant ce temps les cultivateurs belges s'efforcent d'augmenter par tous les moyens possibles la vigueur du cheval ; les nôtres font du cheval de guerre alors qu'il leur faut du cheval de trait, Qu'on laisse au Midi le soin de produire le cheval de guerre, et qu’on permette à nos cultivateurs de faire le cheval dont ils ont besoin ».
Par sa décision, l'Assemblée départementale donnait aux agriculteurs-éleveurs la satisfaction qu'ils avaient vainement attendue de l'autorité supérieure pendant plusieurs années, et faisait ainsi, dans l'édifice étroit qui les emprisonnait et les paralysait, la brèche libératrice qui allait leur permettre de commencer à respirer et à agir.
Mais il importait que toutes les bonnes volontés qui allaient pouvoir se manifester dans un renouveau d’essor, ne travaillassent pas en ordre dispersé, et que nos éleveurs qui avaient été jusqu'alors l'objet de tant de tiraillements divers et malencontreux, fussent organisés et mis à même de transformer en une activité utile et féconde, le potentiel merveilleux que, sous l’étauffante domination en laquelle ils avaient été si longtemps tenus, ils avaient accumulé de génération en génération.
L'idée qui avait germé en nous depuis que nous avions été amené à faire la douloureuse constatation du véritable chaos dans lequel se débattait notre élevage hippique, apparut à nos yeux avec cette situation nouvelle, comme l'expression d’un devoir dont l’accomiplissement immédiat s’imposait.
Les vues et la projet que nous exposämies aux hommes de grande valeur dont était composé le Conseil d’Administration de la Société des Agriculteurs du Nord, et qui cadraient si parfaitement avec ce qu'ils souhaitaient eux-mêmes voir naître, prendre corps et se réaliser, furent adoptés d'enthousiasme. .
Après quelques réunions préparatoires, nous fûmes autorisé à présenter à l'Assemblée Générale du 5 août 1903 de la Société des Agriculteurs du Nord, le rapport ci-après :
« Il y a quelques mois, à notre demande et sur l'initiative de quelques-uns de ses membres et d’un certain nombre d’entre vous, le Conseil d'Administration de la Société des Agriculteurs du Nord a mis à l’étude le projet de création dans notre département d'un Stud-Book du Cheval de gros trait.
Une Commission provisoire fut constituée qui se mit immédiatement à l'œuvre et qui, en même temps qu'elle présentait récemment au Bureau de notre Société le résultat de ses travaux, s’effaçait et faisait place à une Commission définitive qui, sous réserve de votre ratification et de votre adhésion, a été formée comme suit :
Présidents d'Honneur : MM. Auguste POTIÉ et Paul LEPEUPLE ;
Président Actif : M. Emile DAVAINE ; Vice-Président : M. Jules LADEN ; Trésorier : M. MACAREZ-FAUVILLE ; Secrétaire Général : M. MONSARRAT ;
. Membres : les autres membres du Bureau de la Société des Agriculteurs du Nord.
A une époque comme celle que nous traversons depuis de longues années déjà et où l’âpreté des multiples crises qui frappent l’agriculture de tous les pays, se fait si durement sentir chez nos cultivateurs, que l'abondance des récoltes et la facilité de placement des produits de notre sol avaient, jusqu’à ces derniers temps, habitués à plus de bien-être et à plus de satisfaction ; à une époque où l’agriculture de ce département, désemparée et languissante, stupéfiée et indécise, cherche une orientation que les événements, hélas ! ne lui ont pas encore permis de trouver, il a semblé à ceux qui ont l'honneur d'être placés à votre tête, qu'ils avaient le devoir d'étudier les moyens propres à indiquer à la plupart d’entre nous une voie capable de régénérer notre situation, de créer une source nouvelle de profits, et de nous aider à supporter plus facilement les malencontreux coups du sort qui nous accablent présentement.
Raïisonnant par comparaison, par analogie et par déduction ; voyant et constatant combien les cultivateurs des pro: vinces belges où l'élevage du Cheval de Trait a pris un si brillant développement, vivent à l’aise, malgré les difficultés également nombreuses de leur situation agricole proprement dite, plus précaire encore, peut-être, que la nôtre ;
nous rendant compte que ce bien-être incontestable résulte uniquement des bénéfices considérables qu'ils retirent de l'élevage, pratiqué très intelligemment et sur tout leur territoire, de leur superbe et magnifique race chevaline dont ils vendent les produits — même ceux de qualité moyenne —
à des prix de beaucoup supérieurs à ceux que nous retirons de la vente des chevaux que nous avons fait naître jusqu'ici ;
étant amenés à faire cette constatation, pénible sans doute pour notre amour-propre national, mais évidente cependant, et qui résulte de faits dont nous devons reconnaître toute la justesse et toute la valeur, que l’industrie de notre région — pour ne parler que d’elle — abandonne et délaisse de plus en plus, comme insuffisamment aptes à ses lourds travaux de camionnage, ou comme incapables d’y résister longtemps sans se tarer ou sans boîter, les che: vaux de poids trop légers, au flanc et au rein trop longs, aux membres trop grêles et aux pieds sans talons que nous lui avons offerts jusqu'à présent, pour leur préférer des animaux de race différente qu’elle va acquérir à des prix élevés dans les foires de Belgique, où elle est forcée de les disputer aux innombrables marchands, commissionnaires et courtiers allemands et américains, qui constituent {l’élément dominant du monde des acheteurs ;
nous trouvant dans l'obligation de reconnaître en outre que le commerce et même le simple particulier — de plus en plus amateur et de plus en plus connaisseur — recherchent eux aussi, au lieu du cheval de robe claire aux défectuosités nombreuses, le cheval de pelage foncé, au corps trapu et puissant, aux membres robustes, aux articulations résistantes et aux pieds enchâssés dans des sabots dont la conformation et les proportions lui permettent d'affronter victorieusement la réaction toujours violente qu’oppose à ses foulées le sol des routes pavées ;
ayant enfin acquis la ce’titude que la constitution du sol de nos prairies et de nos champs nous assurerait les moyens de faire tout aussi bien, sinon mieux que nos volsins, et ainsi, de retenir ou d’attirer chez nous en faveur des éleveurs de notre département, une bonne partie des gains qu'ils réalisent ; nous nous sommes demandé avec ceux d’entre vous qui, déjà nombreux, se sont résolûüment ct avec succès engagés dans la bonne voie, si là n'était pas le salut, et si le moment n'était pas venu d’unir et de concentrer nos efforts pour imprimer à l'élevage du cheval, une direction nouvelle, plus conforme à la fois aux besoins et aux exigences de l'industrie, qui constitue nos naturels débouchés, et à nos intérêts généraux et privés bien compris et bien entendus.
Nous n'avons pas hésité à répondre affirmativement ; et nous avons pensé qu'il v avait lieu de vous présenter la question sous son véritable aspect, en vous déclarant très franchement et très lovalement, après mûre réflexion, qu'il nous paraît que le meilleur moyen d'aboutir aux résultats désirés, souhaités st attendus, et dont la réalisation ne fait
pa —
aucun doute, si nous savons mettre à son service la bonne volonté, la persévérance, l’activité et l'intelligence nécessaires, consiste dans l'importation et la conservation à l’état de pureté, de géniteurs mâles et femelles de la belle et incomparable race chevaline belge, qu'il importe de ne pas confondre avec le cheval flamand trop grand, au corps étriqué, et aux pieds nettement défectueux.
Nous n'entreprendrons pas, dans ce travail au cadre forcément limité, de refaire l'historique du Cheval belge, ni de décrire minutieusement ses caractères ethniques. Nous ne saurions cependant nous dispenser de vous rappeler — nous basant, pour formuler cette opinion, sur des faits et sur des documents précis — que la race belge, issue de la même souche que l’Ardennais a été pour ainsi dire le berceau de toutes les races de gros trait, que c’est elle qui à servi à développer, à régénérer ou à réédifier toutes les autres, qu’elle est la plus ancienne, partant la mieux fixée, et qu’elle est, en résumé, celle qui se reproduit le plus fidèlement.
Et, sans vouloir non plus donner ici du cheval belge que vous connaissez tous, une description qui serait fastidieuse, car chacun de vous a été maintes fois à même d'admirer ce modèle que nous préconisons, nous résumerons ses qualités primordiales en quelques mots, et nous dirons tue ses caractères dominants sont sa masse, sa taille, sa force et son sang ; que ses membres sont larges et nets, avec, à leurs extrémités, des pieds parfaitement conformés ; enfin que sa musculature en général, et celle de la croupe en particulier, sont bien plus puissamment développées que chez n'importe lequel de nos chevaux français.
Les brillantes actions de cet animal, et sa puissance en général, celles surtout de son arrière-main, témoignent surabondamment d’ailleurs de sa bonne constitution et de son énergie.
Nous avons l'espoir, Messieurs, que, par ce court exposé, nous aurons réussi à vous montrer tout l'intérêt qui s’attache à cette question, et nous sommes persuadés que vous vous joindrez à nous pour dire que, somme toute, le meilleur cheval à produire pour l’éleveur est celui qu’il vend le plus cher.
Aussi, est-ce précisément à l'effet de vous permettre de vous grouper et d'associer vos efforts que nous avons décidé de créer, sous forme de filiale de notre grande Société, l’œuvre du Stud-Book du Cheval de Trait du Nord, qui s'efforcera de :
a) Grouper et réunir dans un commun idéal et dans un commun et incessant effort, tous les éleveurs de ce cheval ;
b) Favoriser son développement, intensifier son élevage et étendre son aire géographique, par la création de Syndicats
d'élevage fédérés sous le drapeau du Stud-Book, et aidés de ses conseils, de ses directives et de son impulsion ;
c) Conserver une race pure en n’inscrivant sur les registres que les produits à généalogie connue ;
d) Fournir aux éleveurs tous les renseignements dont ils peuvent avoir besoin pour leur permettre de choisir les alliances qui conviennent le mieux aux reproducteurs qu'ils possèdent ;:
e) Aider à faire ou à améliorer l'éducation professionnelle de ces éleveurs, en vue de leur inculquer les connaissances scientifiques élémentaires qu'il leur sera indispensable de posséder pour faire de l’élévage rationnel et éclairé ,;
f) Enfin organiser des concours qui permettront de pri mer les bons géniteurs et d'éliminer les produits défectueux, de faire apprécier par comparaison les produits de diverses provenances, de mettre en relief et de montrer les progrès réalisés, d'orienter et de guider sans cesse les éleveurs dans la voie qui les conduira au succès et qui leur permettra de recevoir pour leurs produits les prix les plus rémunéra: teurs, etc...
Il est bien entendu, Messieurs, et nous voulons le déclarer hautement, que notre intention n’est pas de combattre ni de concurrencer les admirables efforts de nos voisins et amis du Pas-de-Calais, qui ont fait du cheval boulonnais l’objet constant de leur sollicitude et de leurs travaux, et à qui nous laissons, en y rendant hommage, tout l'honneur — dont ils ont le droit d’être fiers — de la somme d'énergie et d'activité qu'ils ont dépensée pour mener à bien l'œuvre qu'ils ont jadis entreprise. Nous tenons d’ailleurs à affirmer dès à présent, pour éviter toute interprétation fâcheuse ou erronée de nos desiderata et de nos buts, que nous ne saurions trop conseiller à ceux d’entre nous qui voudront persévérer dans la production du cheval boulonnais, de s'affilier au Stud-Book de cette race ; ils ne pourront à coup sûr en retirer qu'avantages et profits.
Cela dit, il nous reste à vous faire connaître, Messieurs, que le Bureau de la Société des Agriculteurs du Nord à décidé, dans le but de permettre le fonctionnement immédiat de l’organisme projeté de vous proposer de voter à cet effet un crédit de 2.000 francs.
Vous pouvez être persuadé que si vous consentez à suivre votre Conseil d'Administration dans la voie qu'il poursuit, et que si vous consentez à ratifier le choix qu'il a fait des membres du Comité d'organisation et d'action, ainsi que la décision qu'il a prise relativement à l'allocation dont il vient d'être question, vous aurez, en fournissant à nos populations agricoles un moyen immédiatement salutaire de se reprendre et de lutter contre la désespérance qui les
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envahit, jeté les bases d’une œuvre utile et du plus brillant avenir qui sera, sans aucun doute, l'éternel honneur de la Société des Agriculteurs du Nord ».
Les conclusions de ce rapport ayant, sur-le-champ, réuni l'unanimité des suffrages, la création du Stud- Book du Cheval de Trait du Nord était décidée, et le Conseil d'Administration qui venait d’être confirmé dans ses fonctions, pouvait se mettre au travail.
Il recueillit immédiatement de nombreuses adhésions d'éleveurs, et put bientôt faire adopter par eux dans une réunion spécialement convoquée à cet effet, les Statuts et le Règlement qu'il avait élaborés, et qui nous paraissent trouver leur place ici.