‹ Le cheval et ses races; histoire des races à travers les siècles et races actuellesChapitre 3 sur 17 · IL — CHEVAUX PRÉHISTORIQUES · texte numérisé non relu

IL — CHEVAUX PRÉHISTORIQUES

Les os de VEquus fossilis se rencontrent en très grand nombre, dit Laurillard, l'élève et le dessinateur de G. Cuvier, dans les couches meubles qui recèlent les os de rhinocéros, d'éléphants, de cerfs et de bœufs, ainsi que dans les cavernes et les brèches osseuses, mais il a été jusqu'ici impossible de les distinguer des espèces actuelles. Il est vrai de dire que les squelettes de toutes les espèces du genre, c'est-à-dire du cheval, de l'âne, du couagga, de Thémione, se ressemblent tellement lorsqu'ils sont de même taille, qu'on n'a point encore trouvé de caractères propres à les différencier ; cependant le cheval étant généralement d'une taille supérieure à celle des autres espèces, et les ossements dont nous parlons offrant les mêmes dimensions que les siennes, on peut croire qu'ils appartiennent bien réellement à cette espèce appelée Equus fossilis; — malgré cette raison, quelques naturalistes ont cru pouvoir distinguer d'autres espèces fossiles, distinctes surtout par le pays où ils ont été trouvés, ou par leur caractère ancien, tels que VEquus priscus, VE. ameri' canus, etc.

On a rencontré, en effet, ces ossements non seulement en Europe, mais encore en Amérique,

où ceux des espèces ancestrales sont très nombreux, et Ton sait cependant qu'il n'existait point de chevaux avant l'arrivée des Européens. M. le D' Théodore Leclerc en a rapporté du Texas qui se trouvaient également mêlés avec des os de bœufs. Cela prouve que la disparition des races fossiles du diluvium ne doit pas être attribuée à Faction des hommes, comme quelques naturalistes le pensent; car, même en supposant, ce qui est difficile d'admettre, que l'utilité des chevaux n'ait point été reconnue des populations indigènes de PAmérique, ces populations n'étaient point assez nombreuses, elles n'occupaient point assez complètement le sol pour avoir fait disparaître un animal aussi rapide à la course (1).

L'exploration des cavernes, surtout celles des Pyrénées et du Périgord, ont été faites depuis une trentaine d'années principalement par M. Alf. Milne Edwards, Edouard et Louis Lartet, Chrysty, et celles de Belgique par M. Dupont. Le contenu de la plupart remonte à la période paléontologique dite de la pierre taillée, ou paléolithique, la plus ancienne de l'époque quaternaire, pendant laquelle les hommes très primitifs et parfaitement sauvages, n'avaient pour armes que des morceaux de silex ou d'autre roche dure, qu'ils taillaient en forme de haches, de fers de lance ou de

(1) Dictionnaire d'histoire naturelle de d'Orbigny, article Cheval fomle.

flèche, de couteaux, racloirs ou poinçons. La température était encore froide; c'était la fin de la période glacière. Ils vivaient dans les grottes et les cavernes où ils apportaient le produit de leur chasse dont ils laissaient s'accumuler les débris.

Dans la grotte de Lourdes, explorée par M. A. Milne Edwards, ce savant y trouva les restes de douze espèces de mammifères parmi lesquelles rauroch,l e renne, le cerf, le chamois, le bouquetin, et le cheval.

« Les chevaux, dit-il, étaient très nombreux. Tous les os longs en étaient uniformément cassés pour en extraire la moelle; quelques-uns portaient encore la trace des entailles qu'avaient produites les instruments de silex dont les chasseurs se servaient pour détacher la peau et les chairs. Evidemment ces animaux servaient d'aliments aux populations primitives pyrénéennes (1). »

L'exploration de neuf grottes du Périgord, aux environs de Sarlat, faite par MM. Edouard Lartet et Chrysty, a donné lieu à une série d'intéressants mémoires qu'ils terminent par les conclusions suivantes :

a Une race humaine, aborigène ou non, a vécu dans cette région qui fut plus tard le Périgord, en même temps que le renne, l'auroch, le bouquetin, le chamois, etc., espèces animales dont certaines sont présentement refoulées

(1) Annuaii'e des sciences naturelles iv® série, t. XVII, p. 227-243.

dans des latitudes extrêmes, et d'autres à peine représentées par de rares descendants sur les cimes des Alpes et des Pyrénées.

« Ces peuplades aborigènes ne connaissaient point l'emploi des métaux : leurs armes et leurs outils étaient tantôt en pierre simplement taillées et non polies, tantôt en os ou en cornes solides d'animaux, façonnées pour divers usages.

« Ils vivaient des produits de la chasse et de la pêche; ils mangeaient les mammifères que nous venons de citer comme leurs contemporains, et aussi le cheval qui paraît avoir été pour eux un animal alimentaire de prédilection ; la chair des oiseaux et des poissons entrait également dans leur nourriture.

a Aucun animal ne paraît avoir été domestiqué par eux, pas môme le chien, que nous voyons plus tard le compagnon habituel de l'homme dans tous les pays et à tous les degrés de barbarie.

a Outre la chair des animaux ils utilisaient aussi leurs peaux; nous avons remarqué au bas des cornes de rennes, là où la peau est très adhérente, les traces d'une incision qu'ils y pratiquaient pour l'en détacher.

« Pour rejoindre ces peaux entre elles ou pour les façonner en vêtements, ils devaient les coudre ; nous avons retrouvé leurs aiguilles, faites aussi en bois de renne, percées pour recevoir le fil de couture ; enfin au bas des os de la jambe de ces mêmes rennes, d'autres incisions très significatives nous ré-

vêlent qu'ils y coupaiciil les tendons pour le» fendre et les diviser en fils, comme le font encore de nos jours les Elsquimaux.

« Leurs objets de parure, leurs ustensiles ornés d'une façon si diverse, quelquefois avec une régularité symétrique, témoignent de leurs instincts de luxe et d'un certain degré de culture des arts. Leurs dessins et leurs sculptures nous en fournissent une manifestation plus élevée par la manière dont ils ont réussi à reproduire la figure des animaux leurs contemporains. »

Voici comment M. Salomon Reinach, dans une conférence faite le 3 mai dernier, à l'Association des Étudiants de Paris (1), apprécie les manifestations de l'art des habitants des cavernes de la période paléolithique.

« Le caractère le plus curieux de cette civilisation des cavernes, c'est l'apparition d'un art véritable, art dont on peut retrouver comme un écho lointain dans celui des Esquimaux actuels. La matière favorite de ces artistes est le bois de renne : tantôt ils l'ornent de figures incisées ou ménagées en relief, qui représentent le plus souvent des animaux ; tantôt ils se hasardent à sculpter des animaux en ronde bosse. Comme dans tous les arts primitifs l'animal est plus correctement reproduit que l'homme. Quelques-unes des œuvres de ces troglodytes surprennent par l'exactitude du dessin et la précision sévère de l'exécu-

(1) Bullclin de l'Université de Paris, juin -juillet 1891.

tion ; comme l'a dit très justement un archéologue, c'est l'enfance de l'art^ mais ce n'est pas Van de V enfance. D'où venait cet art ? Comment a-t-il disparu si complètement avec le dernier renne qu'on n'en trouve aucune trace à l'époque suivante ? C'est là un des problèmes les

plus obscurs de la science préhistorique »

Comme spécimen des produits de l'art des

-ri^^P^i,

Fia. 2.

sculpteurs de la période des cavernes, nous donnons ci-dessus (fig. 2) la reproduction d'un dessin existant sur une pièce en os recueillie par M. Edouard Lartet (1).

Les figures de chevaux sculptées ou gravées, sont assez nombreuses sur des pièces recueillies dans les cavernes de l'époque du Renne, mais les modèles qui posaient devant les artistes troglodytes, étaient-ils exactement semblables à nos chevaux actuels ? On l'a dit et on

(1) E. Lartet et Chrysty, Sur les figures d'animaux

gravés et sculptés , dans la Revue archéologique, t. IX,

a même prétendu y retrouver des types de nos races modernes, des ardenais et des percherons; on est allé jusqu'à dire que, dans certaines localités, ils étaient déjà domestiqués. Le dépôt le plus considérable de restes de chevaux de l'âge du Renne a été découvert, il y a une quinzaine d'années, à Solutré, près Mâcon. La station préhistorique de cette localité occupe la couche supérieure d'un éboulis détritique, formé à la base d'une haute falaise bajocienne, et dont la composition a été bien étudiée par MM. Arcelin et l'abbé Ducrost (1). Leurs fouilles leur ont fait reconnaître cinq couches ou zones. Dans la première qui repose sur les marnes du lias supérieur, existent des ossements et des silex taillés qui forment sur certains points de véritables kjokkenmôdding (restes de cuisine danois), dont la faune est représentée par l'éléphant primitif, le tigre, l'ours et la hyène des cavernes, le loup, le bœuf antique, etc., etc. Le renne et le cheval s'y trouvent communément. La deuxième zone est formée par des accumulations si étonnantes d'ossements de chevaux, que les individus s'y comptent par centaines de mille.!... On l'a appelé magma de cheval. Dans les couches supérieures, on trouve encore des os de chevaux et d'autres animaux, et successivement des foyers, des débris de poterie, puis des restes caractéristiques des périodes néolithiques,

(1) Bulletin de la Société d'anthropologie de Paris, 1876, p. 486-489.

--iode rage du bronze, gallo-romaine et burgonde.

Le magma de cheval de Solutré est contemporain de l'âge du Mamouth et de Page du Renne.

Cette grande accumulation de chevaux avait fait penser à M. Toussaint, alors chef de service à l'Ecole vétérinaire de Lyon, qu'ils devaient avoir été domestiqués, mais cette hypothèse a été victorieusement réfutée par M. Sanson (1) qui a démontré qu'en huit cent vingt-six ans, cent habitants en mangeant cinq cents grammes de viande par jour, auraient consommé 100,000 chevaux; si la population humaine était composée de deux milliers d'individus il suffisait d'une quarantaine d'années seulement pour consommer le même nombre de chevaux. Cette accumulation de chevaux, quelqu'importante qu'elle soit, n'est donc pas extraordinaire dans une station d'un peuple de chasseurs qui en vivait presque exclusivement et qui l'a habitée probablement pendant des siècles.

Les dents innombrables de ces chevaux indiquent qu'ils étaient en grande majorité adultes et de l'âge de six à huit ans.

En réunissant des os provenant tous de la station de Solutré, M. Toussaint est parvenu à monter un squelette qui est déposé au Muséum d'histoire naturelle de Lyon, et, bien que ce

(1) Le Cheval de Solutré, dans le Bulletin de la Société d'anthropologie de Paris, 1874, p, 648-649.

squelette soit dépourvu de crâne, — ce qui est regrettable puisque c'est dans la tête que Ton trouve les caractères essentiels des races, — il n'a pas hésité à déclarer que la race à laquelle il appartenait « se rapprochait beaucoup de la race existant actuellement dans la Bresse et dans les plaines de la Bourgogne ». M. Sanson a renchéri en disant que les détails anatomiques donnés par M. Toussaint a conviennent parfaitement pour la description de la variété dite ardenaise du cheval belge qu'il nomme Equus caballus belgius!

Tirer toutes ces conclusions de l'examen d'un squelette formé d'un assemblage de pièces disparates provenant certainement de plusieurs individus, et privé de crâne, c'est beaucoup de présomption, mais en fait de présomption dans les questions de ce genre, M. Sanson n'est jamais en reste; en voici un autre exemple :

« Nous ne connaissons, dit M. Piètrement, dans son livre considérable, véritable œuvre de bénédictin, Les Chevaux préhistoriques (1), qu'un seul crâne, ou tête osseuse, capable de donner des renseignements précis sur les espèces du genre Equus qui ont habité l'ancien continent pendant l'époque quaternaire. Il a été trouvé à Grenelle, en 1868, dans les sables quaternaires non remaniés de la vallée de la Seine et il est conservé dans la galerie paléontologique du Muséum d'histoire naturelle de

(1) PlÉTRDMENT, loCO CÎtatO^ p. 108.

Paris. Mais il n'appartient pas, comme le crâne du squelette du Musée de Buenos-Ayres, à un sujet d'espèce éteinte; il est identique aux crânes de nos chevaux percherons actuels, d'après M. A. Sanson (1). Il prouve, par conséquent, que la race percheronne, ou sequanaise, est originaire du bassin parisien, comme M. Sanson l'avait déjà reconnu par l'étude

Fio. 3.

de Taire géographique peu étendue de cette race. »

Ce crâne de cheval préhistorique, que tous les visiteurs des galeries paléontologiques du Muséum de Paris peuvent voir, nous Tavons examiné sous toutes les faces, dessiné et mesuré ; nous en donnons un croquis ci-dessus (fig. 3), et, comme on peut voir, il a la ligne du chanfrein et du front parfaitement droite comme le plus beau cheval arabe. Ce crâne était brisé en plusieurs morceaux qui ont été réunis au moyen d'un mastic devenu dur comme de la pierre; certains morceaux du pariétal et de l'arcade zygomatique gauche

(1) A. Sanson, Traité de zootechnie, t. III, p. 100-101.

manquent, mais rien n'empêche de juger de sa forme et de ses dimensions : il mesure 55 centimètres de long et 24 centimètres de large, d'une arcade zygomatique à l'autre ; les dents incisives marquent Tâge de sept à huit ans et la queue d^aronde commence à se dessiner aux coins ; la présence de fortes canines indiquent un mâle, et, bien qu'ayant déjà subi un commencement d'usure, elles sont d'une taille supérieure à celles que présentent ordinairement les canines chez un cheval domestique.

D'après les dimensions de ce crâne, rien n'est plus facile que de déterminer la taille du cheval auquel il a appartenu.

Les artistes déterminent les proportions du corps humain, en comparant toutes les parties avec les dimensions de la tête, prise comme mètre : La tête^ unité de mesure, est divisée en quatre nez et chaque nez en douze minutes. Le même principe a été appliqué au cheval par Bourgelat et par le sculpteur Falconet : celui-ci a conservé pour le cheval les mêmes dénominations de la tête et de ses divisions que chez l'homme, mais Bourgelat avait divisé la tète en trois primes, celles-ci en trois secondes et chaque seconde en vingt-quatre points ; néanmoins, avec l'un comme avec l'autre système on arrive aux mêmes résultats. Nous avons vérifié ce procédé de mesure sur un très grand nombre de chevaux et pendant plusieurs années, et nous l'avons toujours trouvé parfaitement exact, au moins en ce qui

concerne les races de luxe ; quant aux races communes, la tête est un peu plus forte, c'està-dire un peu plus longue que la normale : aussi, chez le cheval arabe, barbe, ou normand moderne; la taille, c'est-à-dire la hauteur du garrot, est exactement de deux têtes et une demie (ou 2 têtes 50 centièmes, en réduisant en centième de tête les subdivisions de Falconnet et de BourgGlat) ; tandis que chez le percheron et le cauchois, la hauteur du garrot n'est que deux têtes 45 centièmes, c'est-àdire que la tête est de 5 Vo plus longue,, toutes proportions gardées, chez le percheron que chez le normand et chez l'arabe.

Eh bien, au moyen de cette base veut-on savoir la taille du cheval auquel appartenait le crâne du terrain quaternaire de Grenelle? en multipliant sa longueur, 55 centimètres, par 2,45, on obtient comme hauteur de garot 1 mètre 34 centimètres 7 millimètres et demi. — Faisons bonne mesure; supposons qu'au cheval quaternaire puisse s'appliquer exactement le gabarit de Bourgelat et de Falconnet, bien qu'on sache parfaitement que chez les chevaux sauvages ou redevenus tels, la tête est plus forte que chez les chevaux domestiques; on trouve, en multipliant 55 centimètres par 2 têtes 1/2, la hauteur du garrot égale à 1 mètre 37 centimètres. Gomme on voit, il est parfaitement démontré que le cheval indigène, préhistorique, que chassaient nos ancêtres de l'âge de la pierre taillée, était un petit cheval, de la taille des petits chevaux co-

saques actuels, et n'était pas du tout comparable au cheval percheron, quoiqu'on dise M. Sanson, et encore moins au cheval ardenais ou belge. Nous ne nions pas qu'il n'en soit pas la souche, mais ce que nous nions c'est que la taille des chevaux n'ait pas changé à la suite des temps. Gomme nous l'avons déjà démontré par Fétude de la ferrure du cheval, que les Gaulois ont été les premiers à appliquer, tous les chevaux antiques étaient de petite taille; c'est à la suite des temps et surtout sous l'influence des progrès de l'agriculture que leur taille a augmenté insensiblement jusqu'à être ce que nous la voyons aujourd'hui. G'est ce que nous montrerons encore dans la suite de cette étude.

i III. - ORIGINE DES RACES DE CHEVAUX

Tous les naturalistes, même ceux qui ne sont pas convertis à la doctrine du transformisme, • sont d'accord pour admettre que les nombreuses races de chevaux domestiques qui existent sont postérieures à la .domestication du cheval et sont dues à l'influence de l'homme, à celle des climats et à celle du sol par l'intermédiaire de ses productions.

a L'espèce du cheval, dit M. de Quatrefages, se pliant avec une merveilleuse facilité à chaque nécessité nouvelle, à chaque caprice même de son maître, il en résulte un nombre

de races presque infini. Avant d'enlrer sur ce sujet dans quelques détails, essayons quelques remarques générales sur les modifications que rhomme et la nature ont fait subir à Tanimal qui nous occupe.

« La variation de la taille est remarquable et caractéristique dans plusieurs races de chevaux. En général on peut dire que celles qui viennent des pays tempérés l'emportent, sous ce rapport, sur les races exposées à un excès de froid ou de chaud. Les plus grands chevaux comme ceux dont les proportions ont quelque chose de colossal qui rappelle nos chevaux de bronze, se trouvent en France où ils servent au halage des bateaux sur le bord de quelques grandes rivières, et en Angleterre où ils sont connus sous le nom de chevaux de brasseurs. Les plus petits au contraire, se trouvent dans le Nord, en Irlande et surtout aux îles Shetland ; au Midi dans les provinces méridionales de la Chine et de l'Inde. Mais TinfluenÔe du froid et de la chaleur, quoique diminuant également la taille, produit sous tous les autres rapports des effets bien différents Les petits chevaux irlandais et sethlandais sont robustes, agiles et pleins de feu, tandis que ceux qu'on trouve dans Tlnde et dans là Chine, sont faibles, chétifs et d'un fort mauvais service.

« La nature même du terrain semble produire des résultats analogues. Sous une môme latitude, les chevaux de montagne sont de pc-

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