I.I-: CllKVALIKU lîKM -TK.Ml'S
Lundi, I(j.
Pleut-il assez, mignonne, et ne semblc-t-il pas que le Créateur a doré le soleil et azuré le ciel uniquement pour réjouir les amours partagées pendant les quelques secondes de joie qu'il leur abandonne ? Certes , j'aime les Huguenots , Faust , Guillaume Tell; mais il n'"est pas une mesure de ces merveilles qui m'ait autant réjoui que l'a fait ce matin le cliquetis de la pluie sur mes carreaux. La bonne musique! comme elle accompagne bien les paroles qui me sauteraient du cœur aux lèvres
t)0 LE CHEVALIER BEAL-TE.MPS
si je pouvais parler! L'amour fait relâche : à moi la pluie, le vent, la boue;... rentrez les fleurs et le soleil !
11 y a vraiment de bien étranges coïncidences. Le hasard prend parfois des allures précises, régulières, qui ont toute l'apparence d'un parti pris. Remarques-tu que nos séparations indéfinies servent d'épilogue à toutes les visites de Lucile ? Tu ne tiendrais aucun compte de ses conseils , je le sais; tu m'aimes trop pour écouter des avis contraires à notre attachement, tu me l'as prouvé, chère aimée ; mais , en vérité , je n'ose plus penser à cette adorable femme sans faire des deux mains les cornes napolitaines qui conjurent lajettatura. Toujours est-il que nous eous sommes bien aimés pendant son absence.
Je réclame un bon point, un gros ! un bon point géant.
Lorsque tu m'as dit : ce Nous ne nous verrons pas demain , je ne sais plus quand nous nous reverrons,)) et cela avec un bon sourire, avec un
Lt: CIIKN AI.IKU KKAI -TKMl'S Gl
doux regard, qui m'ont rappelé le sucre dont on enveloppe les médecines par trop amères, je n'ai pas répliqué. Tu m'as signalé une impossibilité pour vendredi, tu ne m'en as signalé aucune pour ce soir; et je me disais : « Si nous ne devons pas nous revoir de longtemps, pourquoi perdre cette soirée? » Je n'ai rien dit, parce que je ne discute pas ma consigne : j'obéis, j'obéirai.
Je me liûte un peu trop de parler d'obéissance; je médite une révolte.
Après t'avoir quittée, jai, comme à l'ordinaire , ruminé le bon et le mauvais de nos causeries. Croirais -tu qu'alors seulement j'ai compris toute la cruauté d'une de tes phrases? Je l'ai écoutée et laissée passer sans y trop prendre garde, mais, quand je me suis trouvé seul avec mes pensées , le frisson m'a pris , et un cercle de glace m'a ceint les reins.
Après m 'avoir annoncé que dans huit jours tu cesserais de jouer, que tu allais entrer en répétitions et que tu profiterais de ces six 'semaines
LE CIIEVAIJEU BEAL-TEMPS
pour faire disposer à ta guise une nouvelle loge , tu as ajouté :
« 11 no faut plus qu'on te voie au théâtre. » Comme cela a l'air innocent, simple, candide! Neuf mots et voilà tout! Neuf mots pour dire : « Ces huit pieds carrés où notre amour est éclos, où il a grandi, fleuri, pleuré, vécu; cet abri qui dans huit jx)urs sera fermé pour nous, ces murs que nous ne verrons plus , que la première venue va habiter, quitte-les sans tourner la tête. » Tu as cru que je le pourrais! Il faut que tu ne saches pas combien je t'aime. J'ai écouté cela sans comprendre. Aurai-jc eu le courage de m'en aller comme je Tai fait, si je t'avais comprise? Non, cela n'est pas possible; cela ne sera pas. J'y veux venir une fois encore ; je veux, en quittant ces murs , savoir que je leur dis adieu. Ma vie, ma vie heureuse s'est passée tout entière dans cette logette. Qui sait ce que nous réserve l'avenir ? Le passé est à moi et je chéris follement* tout ce qui s'y rattache. Tn me la par-
ï.v: ciiiiN AiJi:i{ in:.vL -Ti'xMPS oa
(lonneras, cotte première désobéissance, tu me la pardonneras. Pour ([ii'il on soit autrement, il faudrait que tu fusses oruelle, mauvaise, et... tu me la pardonneras.
Soigne -toi, douce jolie, et ménage ce corps que j'aime. Tu dois aimer ce qui m'est cher; je t'aime tant, qu'il faut, pour l'amour de moi, avoir pour toi les plus grands ménagements, l^iisque cette grande joie m'est refusée de veiller sur toi, veille pour moi, chère, et rends-moi bon copipte de cet être précieux que je te confie.
A toi ,
Le (!iii:\alieu Bem-Tkmi's.
Je voulais de la pluie, mais je n'avais pas demandé de tonnerre, et le voilà qui gronde. A quoi bon? que signifie ce tonnerre par un temps froid? C'est bien pour le plaisir de mal faire qu'il gronde ainsi. Tu seras malade, ce soir, assurément. Comment le saurai-je? Tu devais te lever h trois heures, il est trois heures moins dix. Pourvu
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que tu n'aies pas devancé l'heure et ne sois pas partie pour Enghien ! Cela est presque toujours ainsi aux jours de nos séparations. Je suis inquiet, trèsinquiet. Le tonnerre me fait trembler maintenant. Mon Dieu, la mauvaise journée! A quoi sert-elle? Elle ne fait qu'ajouter sa part d'heures inutiles à toutes celles qui me séparent de toi.
Je voudrais te faire construire un refuge tout capitonné, encombré de choses aimées à ne savoir où les mettre, oii pas un bruit n'arriverait. Les portes seraient solidement closes, et nous n'aurions pas d'autre clarté que la lueur des lampes. Les éclairs pourraient flamber à l'aise sans que tu en fusses incommodée. Aux jours d'orage, nous y chercherions un abri. Alors la voix du tonnerre serait une voix eimie, et la lueur des éclairs un signal béni.
La pluie a cessé, le tonnerre se tait. Je voudrais pouvoir te donner mon beau temps. Tu le sais, je suis ton paratonnerre: quand je ne serai pas là, l'ennemi en profitera toujours.
LE C:ilK\ AI.IKIi liKAl -TKMI'S (i.i
KiiLrIiriii ,
Notre amie ne peut pas \ous ccrir elle me charge de vous ccrir qu'elle ne peut pas vous voir comme elle vous avais dit quand elle pourra vous voir elle vous écrira.
Je vous salut.
Lrcu.F.
LE CIIEVALIER BEAU-ÏEMPS
Suis-jc fou? suis-je ensorcelé? suis-je malade? Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que je n'ai jamais autant souffert et que je n'en puis plus. Ma tête essaye inutilement de faire autre chose que de penser à toi ; mon cœur ne peut battre que pour toi, mes bras ne peuvent se tendre que vers toi, mes pieds ne peuvent que me conduire auprès de toi. Tout ce qui n'est pas toi ou ton image, me brûle les yeux. Ce que je touche me fait froid lorsque ce n'est pas toi que ma main rencontre. Je suis une machine à t'aimer, je ne sais plus faire autre chose.