‹ Le chevalier Beau-TempsChapitre 12 sur 18 · I.E CHEVALIEU hKAl-TKMl'S · texte numérisé non relu

I.E CHEVALIEU hKAl-TKMl'S

Quand jo regarde on arrière, je suis effrayé du chemin que nous avons fait. Quel enchantement! quel éblouissement î toute ma vie est dans ces quel-

ques heures. Mais combien est plus rapide encore le chemin que nous parcourons! J'ai le vertige, je te le jure, quand je vois avec quelle vitesse nous revenons sur nos pas. Ces fleurs, que chacun de

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tes sourires faisait écloro, perdent leurs feuilles à tout instant; j'ai beau leur crier de vivre, elles se flétrissent, et je ne sais que devenir au milieu de toutes ces choses adorées qui me quittent.

Combien je suis puni d.iNuir été heureux! Pourquoi, cliére âme, m'avoir initié à toutes ces jouissances, puisqu'elles devaient finir si tôt? Comment vais-je vivre? Pourquoi vais-je vivre? Vais-je vivre? Je ne sais plus oii j'en suis. La terre peut bien tourner en sens inverse sans que je m'en doute. (^»ue me font les heures qui ne me rapprochent pas de tui?

Tu as été émue, m'as-tu dit, en voyant, lors du retour de nos troupes, ces drapeaux en lambeaux qui passaient devant toi. De glorieuses loques pendaient informes à une hampe noircie ; le rouge, le blanc, le bleu, avaient fini par se confondre et former une couleur splendide qu'on ne voit qu'aux drapeaux de guerre. Pourquoi ne serais lu pas émue en voyant mon cœur plus déchiré encore après le rude combat qu'il livre pour toi? Mon

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cœur, c'est ton drapeau, il est à tes couleurs, et je te jure que je le porte bravement au plus fort de la mêlée. Il a d'abord passé, sans qu'on le redoutât, par de délicieux sentiers. Il était encore roulé autour de sa hampe, et c'était un inoffensif ami qui le portait. Puis la route s'est élargie, quelques plis du drapeau se sont déroulés, mais on ne lui prêtait encore qu'une attention légère : la nuit, tous les drapeaux sont gris, et il faisait si voluptueusement sombre dans ces voitures de minuit I Que de baisers à ouvrir le ciel à deux battants se sont donnés dans ses plis ! Enfin, il s.'est déployé, et, musique en tète, il est entré à Yille-d'Avray. Oli ! douce victoire qui ne laisse de part et d'autre que des vainqueurs ! C'est à douter de la mort, puisqu'on ne meurt pas d'être si heureux. Tout souriait, en ce temps-là, et tu m'appelais M. Beau- Temps. Ont-elles vraiment existé ces heures bénies? si elles ont existé, ne reviendront-elles plus?

Tout est fini ; le pauvre drapeau n'est plus qu'un haillon. Une femme s'est mise de la

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partie, et elle parle un langage qu'on a qualifié, — c'est à n'y pas croire, — de langage de raison. Comme si « nécessité )) et (( raison » étaient de même race !

Si la Raison avait pris la parole, elle eût dit : « Heureux êtres, profitez de ce que le sort a le dos tourné. Aimez- vous. Rien n'est bon, rien n'est beau, rien n'est raisonnable, entendez-vous, que l'amour. Puisque, par miracle, il' s'est rencontré deux êtres qui s'aiment véritablement , moi , la Raison, je dis qu'il est raisonnable qu'ils s'aiment, et que hors de là, tout est folie.

Mais c'était bien à la Raison de parler ! Une hideuse guenon avait la parole. Ce monstre faux, vil, rapace , hideux et lâche , s'appelait la Nécessité ; c'est lui qui a porté les premiers coups de griffe au glorieux drapeau que j'arbore. Je n'ai pas reculé, mais... quelles meurtrissures j'ai reçues! Quand nous en serons à compter les blessures, vous en serez effrayée.

Cependant, chère aimée, tu as été bonne ^ilus

qu'il ne t'était permis de l'être pendant ces terribles minutes, et tu as si bien fait pétiller notre amour, que j'ai plus que jamais perdu la tète. Mais la Nécessité, soutenue par la sage Lucile, n'a pas eu moins de ténacité que nous j'ai bien peur qu'elle ne triomphe. Je ne reculerai pas d'une semelle, mais il ne restera bientôt plus rien du pauvre drapeau. Tu m'as aimé; je t'ai bénie, je te bénis et te bénirai quand môme ; mais quel bonheur qu'on ne puisse aimer ainsi qu'une seule fois! Depuis cette navrante découverte, je n'ai vécu que pour souffrir. J'ai maudit mes maigres ressources et me suis trouvé criminel de n'être pas riche. Je sens tout ce que mon rôle a d'indigne, et je n'ai pas encore eu le courage de te débarrasser de moi. Je mens à toutes mes idées passées; je m'applique à me torturer, et trouve dans tes paroles mille sujets de me meurtrir. C'est qu'autrefois il n'y avait qu'un obstacle devant moi; il y en a trois maintenant : M. B., l'inconnu et toi-même, qui trembles et te déshabitues de m 'aimer.

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